Part 22
L'on ne manqua de la faire semoner au bal, et pour ce faire la petite Claire eut la charge de la prier avec toute sa compagnie; ce qu'elle ne refusa, d'autant que, pour l'amour de ses compagnes, elle n'avoit garde d'y manquer. De sa bande estoient les dames de la fleur du Marais[389], Guignoschat, de la Taille et la gentille Belinotte, et plusieurs autres que je ne sçay par les noms, toutes lesquelles, par une assez belle promptitude au bal, estant montées chacune sur un poulain, elles dancèrent d'une telle façon, qu'après l'on a esté contrainct de les frotter depuis la teste jusqu'aux pieds, et, leur peau estant si dure que le grand nombre de frottoirs desquels l'on se servoit s'usoit en un instant, que l'on a esté contrainct de les refrotter des serviettes de M. du Vergé[390].
[Note 389: On sait que les courtisanes y abondoient. V. une lettre de Gui Patin, 1er octobre 1666. Marigny, dans son poème du _Pain béni_, nous donne le commissaire Vavasseur comme étant
Des lieux publics grand ecumeur, Adorateur de ces donzelles Qui ne sont ni chastes ni belles, Et qui, sans grace et sans attraits, Vivent des péchés du Marais.]
[Note 390: C'était le mot consacré pour dire des verges. De là vient sans doute qu'en argot une canne de jonc s'appelle encore une _serviette_.]
Cette assemblée ne se peut faire sans apporter de la jalousie à celles qui n'en avoient esté averties, car la dame Tiennette, blanchisseuse suivant la cour, qui a succedé à la place de la grosse Martine, faisant rencontre de la petite Marie, luy demanda d'où elle venoit. Ce fut alors que l'ordre qui s'estoit tenu au bal fut bien deschiffré. La grosse Martine, bien qu'elle eust trois pieds et demy de galles sur le col, ne laissa pas d'estre grandement faschée de ce qu'elle n'en avoit pas esté advertie, à cause de sa grande prestance et du rang qu'elle tient parmy leurs compagnies à cause de son antiquité aux academies; mais, pour la contenter, la belle Louise de la Motte luy dit: Tiennette, ne vous faschez point, il y en a encore assez pour vous et pour vostre compagnie; je m'asseure que l'on vous aura reservé quelque chose. Incontinent elles se mirent en chemin pour aller au lieu désigné pour le bal, où, estant arrivées, trouvèrent cinq bons garçons, frais et bien dispos, pour leur apprendre les _Canaries_[391]; mais elles furent bien estonées quand il fallut decouvrir le fesson, et toutes quatre furent servies bien d'autre monnoye que n'avoient esté les autres; car il n'y avoit pas bien longtemps que l'un de ces bons garçons avoit gaigné le mal de Naple d'une de la bande, quy lui avoit contrainct de faire le voyage de Bavière, ce qui fut la seule cause que l'on ne reserva plus rien du bal. L'on employa le tout sur entr'elles, et pour leurs derniers mets survint un gros valet d'estable qui avoit une paire d'estrivières toutes neufves, qui les esprouva de chacune vingt et quatre coups, de telle sorte que ces pauvres drovites, se voyant accommodées de la façon, baillèrent au diable la rencontre de la dame Marie et toute la dance.
[Note 391: «Sorte d'ancienne danse, dit Compan, que l'on croyoit venir des îles Canaries, ou qui, selon d'autres, venoit d'un ballet ou mascarade dont les danseurs étoient habillés en rois de Mauritanie ou sauvages.» (_Dict. de danse_, p. 41.) Cette danse, avec toutes ses _passades_ et _reculades_, est décrite dans l'_orchésographie_ de Thoinot Arbeau. «Et notez, y lisons-nous, que lesdits passages sont gaillards, et néanmoins étranges, bizarres, et ressentant fort le sauvage.»]
Elles eurent un tel crève-coeur de cette exercice que d'un même pas elles ont abandonné Fontaine-Bleau, et sont venues chercher leur bonne fortune dans les fossés des Vignes, lez Paris, hormis la grosse Tiennette, qui tient son academie dans les Saussayes, derrière Sainct-Victor.
Voilà la façon du bal qui s'est dancé de nouveau à Fontaine-Bleau par les dames d'amour, duquel, pour en faire recit à leurs compagnes, voicy la teneur de leur lettre:
_Complainte des Courtisannes d'amour sur leur bannissement de la suitte de la Cour. Addressée aux Champions de la Cornette de Venus à Paris._
Nos très chères soeurs, puisque maintenant la fortune a tourné le dos à nos favorables entreprises, et que tous nos desseins sont rompus au sujet des deffences qui nous sont faictes de ne plus habiter dans les bois pour faire hommage de nos très humbles services aux valeureux champions qui ordinairement combattent sous l'etendart de nostre mère Venus.
Que disons-nous? non pas seulement dans les bois, mais qui plus est en aucuns lieux du monde, souz peine d'encourir des chastimens justes de nos perseverances si nous voulons continuer nos premières vies.
Helas! ce qui plus nous fasche, c'est qu'après le commandement de l'un des plus sages princes de ce temps, qui a commandé à Monsieur le grand prevost de nous faire faire l'exercice, non pas de militaire, mais celui que Jean Guillaume faict faire quelques fois à celles de nos academies, et qui le plus souvent sont dans le grand et le petit Chastelet, et par trop de paresse se laissent manger aux pulces, de telle sorte que l'on est contrainct de leur faire prendre l'air pour deux heures et chasser de dessus leurs epaules ces bestioles qui par trop les importunoient.
Telles promenades nous sont survenues, bien que nous n'eussions en aucune façon la volonté de ce faire. Toutes fois, cela ne nous seroit encore rien, n'estoit qu'à present nous sommes frustrées de jouyr de la presence et des contentemens que nous jouissions de ceux qui nous faisoient l'honneur de nous visiter.
C'est, nos très chères soeurs, de cette triste et infortunée adventure qui nous est arrivée de quoy, pour le present, nous pouvons vous faire participantes, tant pour vous suplier de nous estre secourables en cette disgrace, et aussi pour vous servir d'exemple et leçon pour vous garantir d'un tel naufrage, d'autant que vous estes en des lieux dans lesquels quantité de surveillans peuvent vous donner l'assaut journellement, et le plus souvent, faute de bailler la croix à quelques commissaires[392], de peur que le diable les emporte, ils seront en vos endroicts pires que des chiens, car après avoir vidé vos places ils pourront facilement les faire purger souz les piliers des halles.
[Note 392: «O Dieu! quel desordre! est-il dit dans _les Caquets de l'Accouchée_ (V. notre édit., p. 37)... A quoy servent... tant de commissaires de Chastelet? A prendre pension des garces, des maquerelles, etc.» Le commissaire Vavasseur, nommé dans l'une des notes précédentes, étoit de ceux-là.]
Tout cela est sans mettre en ligne de compte un grand nombre de serviteurs et valetz de chambre, qui peuvent, sçachant nostre infortune, aller souvent ployer vos toilettes et empaqueter vos robes et cotillons.
L'esperance que nous avons que vous aurez compassion de nous faict que très humblement toutes en general vous prions de nous assister pendant nostre exil, et ce faisant obligerez celles qui seront à jamais
Vos très humbles soeurs.
L. C. D'AMOUR.
* * * * *
_Regrets des Courtisannes d'amour sur leur bannissement de la Cour._
Plorez, nos tristes yeux, si par de justes larmes Vous pensez soulager tant de tourmens secrets; Nous sçavons que les pleurs c'est le propre des femmes, Mais la force d'un prince cause tous nos regrets. Plorez, nos tristes yeux, pour toute recompence De tant d'honnetetés; debordez en vos pleurs, Voyez tous nos pensers, et que plus rien ne pense Que de nous distiller parmy tant de douleurs, Douleur que nous sentons, douleur insupportable Qui nous fera mourir cent mille fois le jour. Las! que ne mourons-nous? Il n'est pas raisonnable D'endurer tant de mal pour avoir tant d'amour. Nos coeurs, que le regret maintenant passionne[393], N'auront pas d'autre bien que d'aimer constamment; Mais cette ame legère à cette heure nous donne Pour un extrême amour un extrême tourment. Adieu doncques la cour, adieu nos chères vies, Adieu tous courtisans, adieu nos petits oeils, Adieu nos seuls espoirs, adieu nos doux accueils, Adieu les doux appas de l'amoureuse envie.
[Note 393: C'est le plus ancien emploi que nous connoissions de ce mot, condamné plus tard par Vaugelas, mais qui n'en a pas moins fait fortune.]
_Satyre contre l'indecence des Questeuses[394]._
[Note 394: Cette petite satire se trouve à la suite des _Poésies chrestiennes, contenant la traduction des Hymnes et des Proses non traduites dans les heures de Port-Royal....._, par le sieur D***, à Paris, chez Guillaume Valleyre, MDCCX, in-8. Elle a trait à une mode assez profane dont Furetière nous avoit déjà parlé avec détail dans son _Roman bourgeois_. V. notre édit., p. 31-32.]
Que vois-je, ô Dieu! que vois-je en ce jour solemnel Où chacun vient au temple adorer l'Eternel? Quel demon envieux du salut de nos ames Souffle en de foibles coeurs de detestables flames! Une questeuse, ornée en supot de Satan, Fière de sa beauté comme un superbe pan, De vains ajustemens indecemment parée, Et d'un air tout profane en la maison sacrée, La gorge à decouvert[395], les oreilles, les bras, Etalage honteux de funestes appas, D'un sacrilège feu brûle les coeurs fidelles, Fait naistre aux plus devots des flames criminelles. Que deviendrai-je, helas! sans force et sans vertu, Si le plus fort athlète est lui-même abbatu? Spectacles seducteurs, delices condamnées, Et vains amusemens de mes folles années, Vous remplîtes mon coeur d'un feu tout criminel, Et je brule aujourd'hui, même au pied de l'autel. Ce feu, qui, grace au ciel, s'eteignoit dans mon ame, Excité de nouveau, s'y rallume et l'enflame. Hé quoi! de tels objets dans l'église, en un lieu Où tout nous doit parler de ton amour, grand Dieu! Où tout doit être pur d'une pureté d'ange! O detestable abus! renversement etrange! Quel est, dira quelqu'un, ce critique chagrin Qui veut laisser languir la veuve et l'orphelin, Qui, d'un zèle indiscret blâmant toute parure, Ne voit pas qu'elle seule attendrit l'ame dure[396], Que par là dans ses maux le pauvre est assisté, Que plus abondamment se fait la charité? Quoi! cette charité, cette vertu suprême, Qui fait qu'on aime Dieu beaucoup plus que soi-même. Qui s'occupe du soin de sauver le prochain, Va parée en idole une bourse à la main, Passe de chaise en chaise en pompeux equipage, Fait marcher à sa suite et demoiselle et page, Sans honte, sans pudeur, en habit somptueux, Ose ainsi demander pour les pauvres honteux! Seule au dessus de tous, comme sur un theâtre, Souvent d'un peuple saint fait un peuple idolâtre[397], S'adresse aux plus galands, qui donnent tour à tour Une pièce d'argent comme un gage d'amour[398]. Que plutôt sans secours mille pauvres languissent, S'il faut pour les aider que tant d'ames perissent! On compte avec plaisir l'argent qu'on a touché, Sans voir qu'un tel argent est le prix du peché. O funeste secours! ô moyen diabolique! N'est-il pour assister que cette voie inique? Non, non; la charité s'y prendroit autrement, Et n'iroit point ainsi paroître effrontement Renoncer dans l'Eglise à l'etat de chretienne, Portant l'air et l'habit d'une comedienne; Son front seroit orné d'une honnête pudeur, L'humilité feroit sa gloire et sa grandeur, Des simples vêtements son luxe et sa parure. Loin de vouloir par l'art embelir la nature, Demandant à chacun, son abord chaste, doux, Ne corromproit personne et les gagneroit tous; On seroit excité par la Charité même A soulager le pauvre en sa misère extrême. Malgré tout ce qu'inspire un air sage et pieux, Elle craint, elle tremble, exposée à tant d'yeux; Mais on la prie, on presse, et, timide et modeste, Quand le besoin l'exige elle se manifeste. Dieu beniroit la quête et cet humble dehors, Et feroit dans sa bourse entasser des tresors, Fruit de la pieté des ames charitables, Dont on pourroit sans honte aider les miserables.
[Note 395: Sur cette nudité de la gorge que les femmes se permettoient, même dans les églises, V. notre t. 3, p. 258, note.]
[Note 396: Le chevalier de Cailly avoit déjà dit dans une de ses épigrammes:
Aux jours que va quêter la charmante Belise, Elle furète de l'église Les quatre coins et le milieu, Et tous ceux que l'on voit donner à cette belle Donnent moins pour l'amour de Dieu Qu'ils ne donnent pour l'amour d'elle.]
[Note 397: Mademoiselle de Bourdeille quêtoit à Saint-Gervais le jour de la fête patronnale. Le comte de Boursac, son parent, quand elle lui tendit la bourse, y mit ce billet au lieu d'argent:
Quand dans la nef et dans le choeur Bourdeille eut fait la quête, Que du troupeau, que du pasteur Elle eut fait la conquête, L'Amour, qui la suivoit de près, Tant elle était jolie, N'eût pas fait grâce à saint Gervais S'il eût été en vie.]
[Note 398: Le P. Sanlecque, dans sa _Satire à une mère coquette_, a dit:
Que ta fille jamais n'aille dans le saint lieu Quester des coeurs pour elle et des deniers pour Dieu.]
_Les contens et mescontens sur le sujet du temps._
_A Paris._
M.DC.XLIX.
In-4.
Ayant dessein ces jours passez d'aller au Palais pour apprendre quelques nouvelles touchant les affaires presentes, je treuvay que la porte en estoit investie d'une multitude de peuple et gardée par un regiment de bourgeois qui se tuoient le coeur et le corps pour en empescher l'entrée; ce qui me fit resoudre à passer chemin, n'estant pas propre à violenter une chose deraisonnable, ou faire des submissions à des gens qui croiroient m'obliger beaucoup en m'accordant une faveur de si peu de conséquence.
Je passay donc plus outre; mais je ne fus pas plus tost vis-à-vis de Saint-Barthelemy[399] qu'un autre obstacle arresta mes desseins et mes pas: une troupe de monde ramassé de toutes sortes de sexes et de conditions occupoit tellement le passage que, quand mesme la curiosité ne m'auroit pas donné l'envie d'apprendre le sujet de ce tumulte, j'aurois esté contraint de demeurer quelque temps malgré moy. Je m'informe donc d'abort aux uns et aux autres de ce que c'estoit, mais ces personnes interessées dans la dispute avoient à respondre à bien d'autres qu'à moy; et, sans un bon-heur qui me fit rencontrer un de mes amis parmy cette multitude, j'aurois esté long-temps avant que de penetrer dans le sujet de cette brouillerie. Je le salue et luy demande, après les complimens ordinaires, d'où pouvoit provenir cette apparence de sedition, dont je n'avois pu rien tirer qu'à bastons rompus. Ce n'est, me respondit-il, qu'une bagatelle. Cette gueuse que vous voyez avec ses deux enfans attachez sur son dos avec des bretelles, sortant de Saint-Barthelemy, a demandé l'aumosne en passant à cette fille d'armurier dont la boutique est toute proche. Je ne sçay si la rudesse du refus qu'elle luy a fait, ou la naturelle façon d'injurier et de quereller, a poussé cette gueuse à luy dire que c'estoit une belle Madame de bran de rebuter ainsi les pauvres et de n'avoir non plus pitié d'eux que des bestes; qu'elle ressembloit le mauvais riche, et qu'elle aymoit mieux crever des chiens que d'en soulager les membres de Dieu. Cette fille s'est montrée assez patiente d'abord; mais quand elle s'est veu importunée de ces injures, elle a commandé aux garçons de chasser cette yvrognesse, ce qu'ils ont fait à la verité avec un peu trop de rigueur, jusques à la renverser par terre avec ses enfans. Le peuple s'est assemblé là-dessus, qui a relevé cette pauvre femme, entreprenant son party avec beaucoup de chaleur; entr'autres, ce petit homme assez mal fait, dit-il en me le montrant, d'un mestier comme je croy qui n'a plus de cours maintenant, s'est si bien eschauffé de paroles avec les filles et les garçons de cette boutique, qu'ils en sont quasi venus jusqu'aux mains. On dit bien vray, a-t-il dit d'abord, qu'il vaudroit mieux qu'une cité abysmast qu'un pauvre devinst riche.
[Note 399: Cette petite église se trouvoit rue de la Barillerie, en face du Palais. La _salle du Prado_, qui fut d'abord le _théâtre de la Cité_, occupe son emplacement. On avoit beaucoup souffert des troubles dans ce quartier, où se faisoit le commerce des objets de luxe. Le 19 juin 1652, il y eut une _requête présentée_ au Parlement par les marchands, bourgeois et artisans «demeurant tant sur le pont Saint-Michel, au Change, rue de la Barillerie et ès environs du Palais et lieux adjacens, pour qu'on les dechargeat «des loyers qu'ils pourroient «debvoir du terme de Noël à Pasques». Ils donnent pour raison que, «leur traficq ordinaire... ayant cessé, comme il est notoire, ils sont reduits à une disette extrême, joint que la plupart du temps leurs boutiques sont fermées, estant obligés d'avoir les armes sur le dos et faire garde aux portes.» Cette requête a été publiée dans toute sa teneur par _l'Investigateur, journal de l'Institut historique_, avril 1841, p. 133-134.]
Voyez un peu cette reyne de carte qui se carre comme un pou sur un tignon! Et depuis quand es-tu si relevée, eh! Madame? Je croy que devant le siège de Corbie[400] tu n'estois pas si glorieuse! Il a bien plu dans ton escuelle depuis ce temps-là! Mort de ma vie! je t'ay veu bien piètre aussi bien que moy. Ce n'est pas d'aujourd'huy que je te connois. Tu dois bien remercier ceux qui sont cause de la guerre, et prier Dieu que Paris soit tousjours comme il est. Ouy, Messieurs, a-t-il dit se retournant devers le peuple, ce sont des monopoleurs qui tirent tout l'argent de Paris à vendre leurs diables d'armes; qui ne servent qu'à faire tuer le monde; et, tel que vous me voyez, je me suis veu et je devrois estre plus qu'eux; mais cette guerre m'a ruiné aussi bien que beaucoup d'autres, et il n'y a que ces canailles qui en font leur profit. Quelques voisins, prenant la parole pour l'armurière, ont appellé cet homme seditieux, et que s'il n'estoit pas à son ayse, qu'il s'en prist à ceux qui l'avoient ruiné; qu'au reste le bien des marchands ne luy devoit rien; qu'il feroit bien de se retirer; et, disant cela, l'ont un peu poussé par les espaules. Cette rudesse l'a mis tout à fait deshors, et, comme il s'est veu supporté de beaucoup d'autres qui s'estoient rangez de son costé, il s'est mis à declamer tout haut que c'estoit une pitié de voir des coquins mal-traicter des honnestes gens, que c'estoit des traitres dans Paris, qu'ils estoient cause de la continue de la guerre, et que l'on feroit bien de se jetter sur leur fripperie et de piller leur maison. A ce bruit, le monde s'est attroupé plus qu'auparavant, et toute cette multitude s'est divisée en deux partys contraires, de contens et de mescontens. Au party des contens, qui estoit celuy de l'armurier se sont joints quelques marchands du palais, clinqualliers, bahutiers, faiseurs de malles, valises[401] et foureaux de pistolets, paticiers, boulangers, meusniers, bouchers, espiciers, charcuitiers, fourbisseurs, armuriers ou faiseurs de pistolets, usuriers et presteurs sur gages, cordonniers, imprimeurs, cabaretiers[402], colporteurs et vendeurs de rogatons, maquignons, pannachers, faiseurs de baudriers, vendeurs de poudre et de balles, officiers de guerre et cavaliers, et bref tous ceux à qui la guerre peut apporter plus de profit que la paix, et qui se maintiennent mieux dans les troubles que dans l'estat tranquille des affaires.
[Note 400: Cette ville, qui n'est qu'à trente-cinq lieues de Paris, ayant été prise en 1636, la terreur des Parisiens, qui voyoient déjà l'ennemi à leurs portes, avoit été grande. Tout le monde s'étoit armé, et Paris avoit eu bientôt sur pied près de vingt mille hommes, presque, tous laquais ou apprentis. Ceux-ci, que les maîtres avoient été obligés de congédier en vertu de l'arrêt du 13 août, et qui n'avoient plus d'emploi comme artisans, en avoient ainsi retrouvé comme soldats. Les clercs des procureurs et les commis avoient aussi été équipés en guerre. «L'armée de Corbie, dit Tallemant, obligea chaque porte cochère de fournir un cavalier. Mon père équipa un de ses commis pour cela.» (Historiettes, 1re édit., t. 5, p. 151.) V. aussi plus haut, p. 7, note. C'est à ce grand armement que notre armurière avoit fait la fortune qu'on lui reproche ici.]
[Note 401: Le commerce des marchands de malles est celui qui a toujours prospéré le mieux en ces temps de troubles et de paniques, où tant de gens n'ont que la bravoure de la fuite. Dans _le Bourgeois de Paris_, pièce d'à-propos en cinq actes jouée au Gymnase, et l'une des meilleures que la révolution de 1848 ait inspirées, l'un des bons rôles est pour un layetier, dont la frayeur des gens pressés de faire leurs malles a de même achalandé la boutique.]
[Note 402: Si les cabaretiers de la ville étoient parmi les _contents_, ceux de la banlieue étoient du parti contraire: ainsi la Durié, la fameuse tavernière de Saint-Cloud. Une mazarinade nous a conté ses doléances, _les Lamentations de la Durié de Saint-Cloux, touchant le siège de Paris_, Paris, 1649, in-4. V. sur elle une note de notre édit. du _Roman bourgeois_, p. 86.]
Celuy des mescontens, beaucoup plus grand et plus puissant que l'autre, s'est fortifié tout à coup de quantité d'artisans, comme peintres, architectes, sculpteurs, graveurs, horlogeurs, menuisiers, massons, relieurs, libraires, marchands de soye, lingers, prestres, passementiers, rubaniers, lutiers, musiciens, violons, rotisseurs, harangères, chaudronniers, advocats, procureurs, solliciteurs, sergens à cheval et à verge, miroüettiers, esguilletiers, espingliers, joualliers, vendeurs de babiolles[403], tabletiers, serruriers, fondeurs, vendeurs d'evantails et d'escrans, teinturiers, blanchisseurs, macreaux, putains[404], et toutes sortes de gens que l'estat des affaires presentes a mis et met encor tous les jours au berniquet[405], et qui ne sçavent plus, la plus part, de quels bois faire flesche. Vous les distinguerez facilement, si vous voulez les escouter un moment, par les raisons qu'ils apportent, ou plustost les injures qu'ils se chantent les uns aux autres.
[Note 403: _Bimbelotiers_, marchands de jouets, _bimbale_, comme disent les Italiens.]
[Note 404: Il est question de cette misère des filles de joie dans un grand nombre de Mazarinades. Nous citerons seulement: _Ambassade burlesque des filles de joie au cardinal_; _Dialogue de dame Perrette et de Jeanne la Crotée sur les malheurs du temps et le rabais de leur metier_; _L'Etat déplorable des femmes d'amour de Paris, la harangue de leur ambassadeur au cardinal Mazarin, et son succès_; _La famine, ou les Putains à cul, par le sieur de la Valise, chevalier de la Treille_, _etc..._]