Variétés Historiques et Littéraires (05/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 21

Chapter 213,633 wordsPublic domain

J'ay beau remonstrer à ce gousteux de mary comme il se perd, luy et son honneur, et que c'est un très mauvais exemple pour sa famille; mesmement, après luy en avoir beaucoup battu les oreilles, et n'en pouvant plus chevir, j'allay trouver son confesseur, elle suppliay de luy en toucher quelques mots. Mais on a beau prescher à qui ne veut entendre: ce vilain a le coeur si endurcy et est si esperduement affollé de ceste gallande, que mesme il ne s'en abstient pas les vendredis; ny moins les bons jours de feste. Samedy dernier, comme je revenois du Marché-Neuf, j'entray en la salle avec nostre fermier. Son chien, qui le suivoit, commença à aboyer si furieusement vers la cheminée, qui estoit couverte depuis le haut jusqu'en bas de tapisserie, que je fus contraincte d'aller voir ce que c'estoit. Je lève la tapisserie, où je vis mon mary, qui de furie canonoit le fort de nostre servante là dessous. Il sembloit que, de sa perche et d'un certain ramon pelu, il ramonoit quelque chose de nostre bonne marchande. Il estoit debout, où de cul et de teste il poussoit si brusquement, qu'après avoir bien besogné et fermement ramoné, il revint tout sale, les yeux pleurans, comme je le pus voir, ayant son capuchon hors la teste. Mais je ne m'estonne plus s'ils se plaint tant des gouttes, puis que c'est un axiome de medecine que de le faire debout engendre les gouttes.

Une certaine P., avec un sac de plainctes, demanda audience; mais, comme elle pensa parler, l'horloge sonna; ce qui fit que madame Calette, voulant mettre ordre à ceste confusion, parla ainsi:

Nobles dames, après avoir ouy tant de plaintes, qui vous confirment assez le bruict qui est moindre que le mal, c'est à vous maintenant à adviser un chastiment pour nous venger de l'affront que ces impudentes nous ont fait cy-devant, et un remède pour mettre ordre en avant et rompre chemin à la permission qu'elles ont obtenue de coucher avec leurs maistres[374] donnant arrest là-dessus que pas une, dores-enavant, ne soit si effrontée que de commettre un tel forfait, sur peine de punition corporelle.

Aussi-tost il fut ordonné à un scribe du cimmetiere de S. Innocent de prendre la plume et escrire ce qui ensuit:

[Note 374: Nouvelle allusion à la pièce dont celle-ci est la contre-partie.]

_Teneur de l'Arrest donné._

Encores que celles qui nous ont precedé au gouvernement de ceste republique, et nous, à leur imitation, ayons faict plusieurs edicts et ordonnances pour reprimer et corriger le luxe et hautes entreprises de nos servantes, et pour les contenir dans la modestie convenable à leur condition, neantmoins, comme le vice s'accroist de jour en jour, l'outrage et l'audace de telles servantes est montée à tel excès, que l'on recognoist que, non contentes de quelques petits coups fourrez à nostre desceu, leurs desseins sont si pernicieux, qu'ayant obtenu permission, pretendent d'avoir part au logis, pour enfin nous en chasser tout à faict; et ce qui importe le plus est, outre les incommoditez et troubles que l'on en reçoit, en ce que, mettant la main entre l'escorce et l'arbre, sèment la zizanie, et toute la famille en reçoit un grand prejudice, en ce que les dites servantes, qui sont courreuses et qui ne font pas de grand service en la maison, espuisent de grandes sommes de deniers de la gibecière de leurs maîtres, qu'elles obtiennent par provision, feignant d'estre grosses[375], bien que ce soit de quelque coquin à qui elles donnent tous ces deniers, sans en tirer aucun proffict. A quoy desirans pourvoir, après avoir mis ceste affaire en deliberation en nostre conseil, où estoient plusieurs dames, damoiselles, bourgeoises et autres officières de cet estat, sçavoir faisons que nous, pour ces presentes et autres bonnes considerations en ce mouvantes, avons, par ces presentes, faict et faisons très expresses inhibitions et deffences à toutes nos subjectes servantes d'observer de poinct en poinct le dict arrest, sur peine aux contrevenantes des charges cy-devant mentionnées.

[Note 375: V. l'une des notes précédentes.]

Ce qui fut faict et accordé le mesme jour que dessus.

Et affin qu'ils n'en pretendent cause d'ignorance, nous avons fait signer le present arrest de nostre seing ordinaire.

CALETTE.

_Vengeance des femmes contre les hommes, satyre nouvelle contre les petits-maîtres[376] et les vieillards amoureux._

_Sur l'imprimé à Paris, et se vend à Rouen, chez Laurent Besongne, tenant sa boutique sous la galerie du Palais._

M.DCCIV.

_Avec permission._

In-8.

[Note 376: Cette expression, qui avoit d'abord servi a désigner les jeunes gens de la noblesse qui s'étoient jetés dans la _Fronde_ et qui vouloient faire les maîtres, en haine de Mazarin, ne se prenoit plus, à la fin du XVIIe siècle, que dans le sens qu'elle a gardé depuis. On entendoit par _petit-maître_ ce que nous appellons aujourd'hui un _fashionable_, un _dandy_, un _lion_. Nous connoissons une comédie en un acte, en prose, publiée en 1696, Orléans, Jacob, sous le titre de: _les Petits-Maîtres d'été_.]

Non, ne m'en parle plus: quoi que tu puisses dire, Corinne, je rendrai satyre pour satyre[377]. A mon juste depit tu t'opposes en vain. Dejà, pour me venger, j'ai la plume à la main. Notre sexe est en butte aux outrages des hommes. C'est trop nous taire, il faut leur montrer qui nous sommes. Hé! pourquoi respecter ces superbes rivaux, Corinne? Comme nous n'ont-ils pas leurs deffauts? Nous ne les attaquons, du moins, qu'en represailles. Tu vois qu'ils s'en sont pris jusqu'à nos pretintailles[378]. En nous, s'ils en sont crus, tout est capricieux; Une mouche, un ruban, tout leur blesse les yeux. Cependant, si chacun connoissoit son caprice, Si chacun prenoit soin de se rendre justice, Peut-être on ne sçauroit de quel côté pencher, Et l'on n'auroit enfin rien à se reprocher. Je suis de bonne foi, je sçai que nos coquettes Plus haut qu'il ne faudroit font monter leurs cornettes[379]; Mais on ne les voit point relever leurs beautez Par un enorme amas de cheveux empruntez. Peut-on, sans eclater, voir l'affreuse perruque De l'insensé Creon, dont la face caduque Sous un masque trompeur se flate à contre-tems De cacher à nos yeux le ravage des ans? Une vaste coëffure en vain couvre ses rides: La mort, peinte dejà sur ses lèvres livides, Annonce que son ame est prête à s'exhaler, Et que Clotho pour lui n'a plus guère à filer. Quel est donc son dessein? Par cette vaine adresse Croit-il tromper le coeur d'une jeune maîtresse, Et par le faux eclat d'un bizarre ornement Pretend-il l'engager jusques au sacrement? Que je le plains, Corinne! Une femme trompée D'une juste vengeance est sans cesse occupée, Et je ne repons pas qu'il descende au tombeau Sans porter sur son front quelque ornement nouveau. Ne vaudroit-il pas mieux, au declin de son âge? Que par ses cheveux gris il prouvât qu'il est sage. Je sçai qu'il ne l'est pas; mais, sans se deguiser, Il auroit le plaisir de nous en imposer. Pourquoi, mal à propos, enter sur sa vieillesse Les rameaux verdoyans d'une folle jeunesse? Pour moy, j'ay beau chercher, sous sa riche toison Je ne decouvre pas une ombre de raison. S'il en faut en deux mots faire un portrait sincere, Sa perruque est pesante et sa tête est legère. Il peut, quand il voudra, descendre au sombre bord: Il a rendu l'esprit long-temps avant sa mort. Mais laissons ce vieux fol: la vieillesse obstinée N'est pas à la sagesse aisement ramenée, Et l'arbre que l'on voit plier sous son fardeau Doit estre redressé lorsqu'il n'est qu'arbrisseau. Avec plus de succès je rimeray peut-être Auprès de ce blondin aux airs de petit-maître. Juste ciel! que de poudre! il en a jusqu'aux yeux[380]. De quoy s'avise-t-il? Veut-il paroître vieux? Que n'attend-il du moins que l'âge le blanchisse? Quel siècle est donc le nôtre, où tout n'est qu'artifice, Où par un faux endroit tout se fait remarquer, Où, comme en carnaval, chacun veut se masquer? Mais quoy! c'est le bel air, me repondra Timandre; La poudre à pleines mains sur nous doit se répandre, Et, quant à moy, jamais du logis je ne sors Que l'on n'ait avec soin poudré mon juste-au-corps. Poudrer un juste-au-corps! quelle étrange parure! Quel goût extravagant et quelle bigarrure! Tels etoient autrefois Scaramouche, Arlequin, Tel est le dos d'un âne au sortir du moulin. Mais un peu trop avant ma censure s'engage: La perruque, après tout, est d'un commode usage; Une tête fêlée, à l'abry d'un chapeau, Ne peut du mauvais air garentir son cerveau; D'ailleurs, c'est une loi communement reçue, Qu'il faut devant les grands se tenir tête nue, Et la perruque alors est d'un puissant secours. Mais d'où vient que Dorante en change tous les jours? Va-t-il à la campagne, il prend la cavalière; Revient-il à la ville, il prend la financière, La quarrée aujourd'hui, l'espagnole demain[381]. Encore approuverois-je un si plaisant dessein S'il changeoit à la fois de perruque et de tête; Mais sous poil différent c'est toujours même bête. Corinne, qu'en dis-tu? Tu vois quels sont ces fous Qui se sont mis en droit de se mocquer de nous. Tu le vois, leur caprice au moins vaut bien le nôtre; Mais la moitié du monde est la fable de l'autre, Et dans ce siècle injuste on se fait une loy D'être Argus pour autruy, Tiresias pour soy. Un autheur irrité fronde la pretintaille D'une écharpe rangée en ordre de bataille; Pourquoy ne pas décrire en style aussi pompeux Cette epaisse forest de superbes cheveux Que quelquefois un nain de grotesque figure Fait tomber à grands flots jusques à sa ceinture? Une etoffe, dit-il, mise en divers lambeaux, Peut servir à cacher de terribles deffauts; Une vaste perruque aussi couvre une bosse, Et souvent le harnois fait valoir une rosse. «Sur quoy, dira quelqu'un, vient-on satyriser? «On nous prend aux cheveux: est-ce pour nous raser? «Veut-on nous releguer dans quelque monastère? --Non, je veux seulement vous apprendre à vous taire. Hé! que vous avoit fait le nom de falbala[382]? Vous en inventez bien qui valent celuy-là, Et la mode, ordonnant que les cheveux postiches Seroient communs à tous, aux pauvres comme aux riches, A produit aussitôt plus d'un barbare nom, Comme barbe de bouc et tête de mouton[383]. Mais laissons là le nom et venons à la chose. Ciel! qu'est-ce que je vois? quelle metamorphose! Les hommes, censurant l'ouvrier souverain, S'avisent de changer leurs cheveux pour du crin; Des plus vils animaux ils prennent la figure, Et l'art impunement reforme la nature. Quoy! n'est-ce pas assez que pour orner leurs corps Les vivans aient recours aux depouilles des morts? Par quel abaissement, par quelle horrible chute, L'homme veut-il encor s'allier à la brute? Je consens de bon coeur qu'il tire ses cheveux Des vivans ou des morts, des riches et des gueux[384], Qu'il en fasse chercher du Perou jusqu'à Rome: Jusque là je l'excuse, il n'a recours qu'à l'homme; Mais qu'il se pare enfin du crin de son cheval, C'est un aveuglement qui n'eut jamais d'egal. Que Cliton est plaisant, sous sa nouvelle hure, Lorsqu'un vent un peu fort souffle dans sa frisure! Mais c'est bien encor pis s'il pleut, pour son malheur: Sa tête a pour le moins six grands pieds de rondeur, Et je ne puis le voir que je ne me retrace Le monstrueux tableau que nous decrit Horace. Ce n'est pas tout, il soufre un autre contre-tems: Veut-il tourner le col, tout tourne en même temps. Ainsi que les cheveux le crin n'est pas flexible, Et, prêt à succomber sous un poids si penible, Il jure à chaque pas, et, dans son noir chagrin, Il maudit l'inventeur des perruques de crin. Je crois entendre icy Lisis, dont la coiffure, Au moins s'il nous dit vray, doit tout à la nature. Il brille, et devant luy Phoebus, le blond Phoebus, N'oseroit se montrer sans en estre confus. Sa tête cependant n'est riche qu'en mensonges; Ce n'est qu'à la faveur de certaines allonges Qu'à tant de jeunes coeurs il fait un guet-à-pan: C'est un geai revêtu du plumage du pan. J'ay honte de traitter cette indigne matière, Mais les hommes au moins m'ont ouvert la carrière; Eux-mêmes du sujet ils m'ont prescrit le choix; Pretintaille et perruque ont presque même poids, Et rimer avec art sur une bagatelle Est pour eux et pour nous une gloire nouvelle. Pour moy, je l'avoûray, leur ouvrage m'a plu; Malgré tout mon courroux, je l'ai vingt fois relu, Et, quoyque mon depit m'ait fait prendre les armes, Des bons mots qu'on y voit j'ay ry jusques aux larmes. Un quidam dont le coeur est contraire à son nom D'en être cru l'autheur s'allarme sans raison: Le public est tout prêt à lui rendre justice. On sçait bien que sa tête est feconde en malice, Mais on verra plutôt naître un geant d'un nain Qu'un ouvrage d'esprit eclorre dans sa main. Muse, changeons de style, et montrons qu'une femme Aux plus nobles projets peut elever son ame; Tachons de reveiller les hommes nonchalans; Transformons, s'il se peut, nos Medors en Rolands; Que desormais, vainqueurs sur la terre et sur l'onde, Ils soient dignes sujets du plus grand roy du monde. Quoi! dans le même temps que Bavière et Villars Du Danube et du Rhin forcent les vains ramparts, Et que l'aigle, à l'aspect de leurs fières cohortes, Regagne epouventé ses places les plus fortes, Des Françoys enyvrez des douceurs du repos Pourront se contenter d'admirer ces heros, Et, loin d'aller grossir leur triomphante armée, N'aprendront leurs exploits que par la Renommée! Nous n'en voyons que trop, de ces effeminez, Aux chars de leur Venus lachement enchaînez, Qui souffrent que l'amour remporte la victoire Sur l'eclat le plus vif que puisse avoir la gloire. O honte! cependant ils n'en font point de cas, Et je rougis de voir qu'ils ne rougissent pas. De quel front peuvent-ils nous reprocher sans cesse Tout ce qu'à leur egard nous avons de foiblesse, Eux qui, moins exposez, mais plus foibles que nous, Tous les jours en captifs tombent à nos genoux! Que deviendroient-ils donc si, pour vaincre leurs ames, Les femmes les pressoient comme ils pressent les femmes? Ces lâches, à nos yeux ne sçavent s'occuper Que du soin de mieux feindre et de nous mieux tromper. Et comment se peut-il que nos coeurs se defendent Des piéges dangereux qu'à toute heure ils nous tendent? Faut-il estre surpris de voir qu'ils soient aimez? Ils sont pour nous seduire en femmes transformez. Dans notre ecole même ils ont appris l'usage De poudrer leurs cheveux, de farder leur visage, De deguiser enfin jusqu'au ton de leur voix. Quel changement honteux! Sont-ce là ces Gaulois Dont jadis le seul nom fut la terreur de Rome? A peine ont-ils encor quelque chose de l'homme. Je ne veux pas confondre avec ces lâches coeurs Ceux qui, dignes enfans de leurs predecesseurs, Comme eux dans les hazards vont chercher la victoire, Et rendent à leur cendre une nouvelle gloire; Non, je ne parle icy que de ceux que l'amour Attache indignement à nous faire la cour. Corinne, ces objets n'ont rien qui ne me blesse. Je leur pardonnerois leur honteuse molesse Si du moins en ces lieux la paix, l'aimable paix, Faisoit regner l'amour avec tous ses attraits; Mais vivre auprès de nous dans une paix profonde Lors que Mars en fureur ravage tout le monde, Quel tems choisissent-ils? Ne rougissent-ils pas De trouver dans l'amour encore des appas? Loin de verser du sang, de repandre des larmes? Est-ce le temps d'aimer quand tout est sous les armes? Non, la voix de l'honneur leur fait une autre loy; S'ils peuvent l'ignorer, qu'ils l'apprennent de moy; Qu'une femme aujourd'hui, par des conseils sincères, Leur montre le chemin qu'ont suivi tous leurs pères. Loin d'assieger des coeurs, qu'ils forcent des remparts; Qu'ils ne se poudrent plus que dans les champs de Mars; Dans un corps vigoureux qu'ils portent un coeur mâle, Et qu'ils n'aient desormais d'autre fard que le hâle.

[Note 377: Il s'agit d'une satire contre les modes des femmes, dont celle-ci est la contre-partie, mais que nous n'avons pas encore pu retrouver.]

[Note 378: On appeloit ainsi, à la fin du XVIIe siècle, «les falbalas, les franges, les découpures et autres agréments qu'on mettoit aux écharpes des femmes.»]

[Note 379: C'est à la fin du XVIIe siècle que les _cornettes_ à plusieurs étages devinrent surtout à la mode. Les comédiennes qui jouent Philaminte, Belise, Belène, et quelques autres rôles marqués des pièces de Molière, ont l'habitude de s'en coiffer; c'est un tort: quand Molière mourut, en 1673, il falloit attendre encore quelques années pour voir cette coiffure à la mode.]

[Note 380: Voir, sur cet abus de la poudre dont on enfarinoit la perruque et le haut des manteaux, le Dictionnaire de Furetière, au mot _poudrier_. Dans la comédie citée tout à l'heure, il en est aussi parlé. On y voit «ces Narcisses modernes, qui, à l'imitation de l'ancien, avec une perruque tellement chargée de poudre que le juste-au-corps en est enfariné, ne se trouvent jamais devant aucun miroir qu'ils n'honorent de leur image.»]

[Note 381: Dans l'_Eloge des perruques_, fait par de Guerle sous le pseudonyme d'Akerlio, à l'imitation du livre du curé Thiers, il est parlé de toutes espèces de _perruques_, p. 96, note 45.]

[Note 382: On fit mille contes sur l'étymologie de ce mot, qui, selon Le Duchat, vient de l'allemand _Fall-Blatt_, mais dont le vieux mot espagnol _falda_ (bord ou pan de robe) est plutôt encore la racine. Un M. de Langlée dit un jour dans une maison que c'étoit un mot hébreu (Caillières, _les Mots à la mode_, p. 168). Tout le monde le crut sur parole, sauf pourtant deux personnes, qui, pour plus ample explication, crurent devoir s'adresser à l'abbé de Longuerac. «Au commencement de l'invention des falbalas, lisons-nous dans le curieux _ana_ qui fut composé d'après les dits et gestes du savant abbé, deux hommes d'épée que je ne connoissois pas vinrent me voir à Saint-Magloire, et, après bien des compliments, ils me demandèrent ce que signifioit _falbala_. J'eus beau leur protester que je n'en savois rien, ils me soutenoient que je le savois, parceque c'étoit un mot hébreu qui se trouvoit dans la Bible en hébreu, et qu'on les avoit assuré que je leur expliquerois, et que c'étoit le nom de quelqu'un des habillements du grand prêtre. Langlé, qui avoit inventé ce nom-là, disoit qu'il étoit hébreu, et ils l'avoient cru.» (_Longueruana_, p. 155.)]

[Note 383: C'est ce que Furetière appelle des perruques à la _moutonne_.]

[Note 384: Pour les perruques du roi d'Espagne Philippe V, on ne prenoit pas indifféremment, comme vous allez voir, les cheveux des riches ou des gueux. «Il y a une difficulté pour les perruques à quoi il faut faire attention, écrit le marquis de Louville au ministre de France: c'est qu'on prétend que les cheveux avec lesquels on les fera doivent être de cavaliers ou de demoiselles, et M. le comte de Benavente n'entend point raillerie sur cela. Il veut aussi que ce soit des gens connus, parcequ'il dit qu'on peut faire beaucoup de sortiléges avec des cheveux et qu'il est arrivé de grands accidents. Vous voyez que l'affaire est de conséquence, et qu'il n'y faut rien négliger.»]

FIN.

_Avec permission de M. d'Argenson._

_Le Ballet nouvellement dansé à Fontaine-Bleau par les Dames d'amour. Ensemble leurs complaintes addressées aux courtisanes de Venus à Paris._

_A Paris._

M.DC.XX.V.

In-8.

Le sejour de Fontainebeleau[385] a esté favorable aux uns et perilleux aux autres, notamment aux dames d'amour, lesquelles plus que jamais ont appris la cadence de M. du Vergé[386].

[Note 385: C'est le séjour assez long que fit la cour à Fontainebleau et qui donna lieu à l'une des pièces publiées dans notre t. 3, p. 217. Elle nous avoit déjà édifié sur les scandales qui le signalèrent, et que Louis XIII, en roi chaste, réprima par la fustigation préalable et par l'expulsion des filles qui avoient suivi la cour.]

[Note 386: C'est-à-dire ont été _fouettées de verges_. C'étoit le châtiment des filles publiques jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. La Gourdan fut ainsi condamnée à la fustigation en plein carrefour des Petits-Carreaux, près duquel elle demeuroit. V. _Corresp. secrète de Métra_, t. 2, p. 168, 195.]

La dame Catherine de la Tour, comme la première et la plus renommée de toute l'academie du dieu d'Amour, a esté, selon sa dignité, receue à la danse avec le plus d'honneur: c'est elle qui a frayé la cadence du bal. C'est pourquoy qu'autant qu'elle avoit poivré des champions de ladite academie, elle a esté recompensée de ces salaires; à quoy de bons garçons, forts et roides, ne se sont point espargnez le peu qu'il leur restoit de forces: de telle sorte que dix poignées leur ont faict perdre le plancher des vaches pour leur apprendre de dancer par haut le triory de Bretagne.

La dame Guillemette, autrefois gouvernante des allées de la feue royne Marguerite[387], fut conduite au bal par la petite Jeanne des Fossez de Sainct-Germain-des-Prez, et toutes deux, après la declaration par eux faicte par devant le Gros Guillaume de tous les bienfaicts et gratifications qu'elles ont faictes aux bons compagnons, dont un ample registre en a esté dressé, dont il demeurera une immortelle memoire à ceux qui ont combattu sous leur cornette, ont esté les secondes qui ont eu sceances au bal, lesquelles, après toutes leurs dances, ont esté frottées de deux cens coups d'estrivières.

[Note 387: Le parc de la reine Marguerite au faubourg Saint-Germain, longeant le quai Malaquais. V. le t. 1, p. 219, et le t. 4, p. 174, 175.]

La bourgeoise de la grosse tour du fauxbourg Sainct-Jacques[388], qui, au subject que le regiment des gardes avoit quitté sa boutique, avoit esté contraincte de venir avec son academie trouver la cour à Fontainebeleau. Elle ne fut si tost arrivée que la reputation de son nom fut partout espandue entre les bons compagnons.

[Note 388: Sans doute la tour de la commanderie de Saint-Jean-de-Latran, place Cambrai. L'enclos dont elle faisoit partie étoit lieu d'asile, et par conséquent encombré d'une foule de gens sans aveu, dont le trop-plein refluoit sur les environs. Lorsqu'on la démolit, il y a deux ans, le quartier sur lequel elle planoit n'étoit pas mieux peuplé. V. notre livre _Paris démoli_, 2e édit., introd., p. L.]