Variétés Historiques et Littéraires (05/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 18

Chapter 183,683 wordsPublic domain

[Note 284: Pièce très rare. L'exemplaire d'après lequel nous la donnons, et le seul que nous ayons vu, se trouve porté sous le nº 2396 du _Catalogue de la bibliothèque_ de M. Coste, Paris, 1854, in-8.]

Un certain bastellier, nommé Jean Visquée, natif de Londres, en Angleterre, et habitant d'icelle, exerçant son mestier de nautonier par l'espace de 33 ans, a esté trouvé avoir commis dix-huit meurtres, et au dix-neufiesme apprehendé et remis en justice, comme entendrez.

Ce Visquée, attendant les passans en un lieu à l'escart, le jour pour couvrir son cas et la nuict pour l'accomplir, estant assidu au travail, ne pouvoit par raison estre reputé ny aucunement soupçonné tel qu'il estoit, car, estant homme fort puissant et robuste, il cherchoit le profit de sa famille avec grand peine et travail, et (comme il sembloit) par toutes voies deues et licites; demandoit aux passans avec toute humilité et courtoisie, defublant[285] son chapeau et usant des ceremonies à ce requises, s'il leur plaisoit point passer outre, à sçavoir de la place de la Stronde vers la cour de Withehalle, où se tient la reyne d'Angleterre, passant la rivière de Thames. Et par cete astuce humiliée et beaux deports en passoit autant que bastellier du lieu, sans estre aucunement soupçonné du fait ny aperceu. Advint un soir qu'un honneste homme, nommé Pierre Marscot, estant constraint et pressé d'aller à l'aguillette en ces endroits, et considerant que sans opprobre et danger de gaster ses chausses il ne pouvoit passer outre, fut contraint de delascher là. Durant ces entrefaites, Visquée estant là pour attendre ses gens comme de coustume, survint un gentilhomme de bon lieu (duquel je tairay le nom), lequel, entre jour et nuict qu'il estoit, demandoit de passer outre. Volontiers, Monsieur, respondit Visquée, luy courant au devant, le chapeau au poing. Et, Monsieur, repliqua-il, s'il vous plaît, vous marcherez devant, car l'honneur vous appartient, et à vous le doy-je faire et exhiber. Le susdit gentilhomme, pensant sans malice quelconque passer devant pour aller vers la barque, au lieu d'y aller, cuida y estre furtivement porté; car Visquée, prenant un licol qu'il tenoit dans ses chausses, agencé pour ce faire en las courant, le suivant pas à pas, luy jette à l'improviste par derrière au col, et, puissant et robuste paillard qu'il estoit, l'emporte par dessus l'epaule, dos contre dos, la corde au col, comme s'il fust pendu, tirant vers sa barque, pour le cuider là voler et despescher, comme il avoit fait les autres. Le gentilhomme, se voyant prins et ne pouvant crier à voie desploiée, faisoit tel bruit se debattant qu'à merveilles; mais il ne luy pouvoit eschapper si n'eust esté que, par la grâce de Dieu, lequel jaçoit que quelquefois les malfaiteurs semblent prosperer en leur malice ne laisse en fin nuls malfaiteurs impuniz, le susdit Marscot, qui, estant accoupy pour faire ses affaires et oyant la meslée, y accourrut, et voyant ce pendart grand de sept ou huict pieds tenir un homme pendu sur ses espaules comme s'il fut esté un gibet, à qui il constraignoit, comme s'il fust esté au supplice, de rendre l'esprit, s'il n'eust eu aide et secours, s'approchant tira une dague qu'il portoit, et, poussé d'un vray zèle vers son prochain, auquel il voyoit faire chose qu'il n'eust voulu qu'on luy fist, s'escria: Ha! grand vilain larron et meurtrier, lasche la prinse, autrement je te la ferai bien lascher. Visquée, craignant d'estre decouvert, lasche le patient, jà presque estranglé, pour luy courir sus comme un lion, pensant l'accabler du premier coup, car il croyoit que, puisqu'il n'y avoit bastellier qui ne le redoutast et qui ousast approcher tant soit peu de ce lieu, qu'il viendroit facilement à bout de l'un et de l'autre, veu que l'un estoit jà plus mort que vif. Marscot, qui estoit homme adroit et avoit l'avantage de sa dague, se deffendoit si vigoureusement que, se depassant adextrement, il evitoit le peril eminent des horrions de ce gros coquin, comme aussi luy en estoit grand besoin, car il avoit affaire à forte partie. Durant la meslée d'eux deux, le gentilhomme, ayant reprins ses esprits, par le loisir que luy avoit donné leur combat, se lève et vient au secours de celuy-là de qui il pensoit tenir la vie, et tirant son poignard attaque aussi Visquée vivement, lequel, se défendant jusques à toute extremité, fut blessé et navré en quatre ou cinq parts de ses deux parties. Toutefois, comme Hercules mesmes ne seroit pour deux, et plus tost (comme à bon droit on doit presumer) par permission divine, laquelle ne voulut plus longuement laisser regner une tant mechante personne, il fut contraint de quitter la partie, et se rendre prisonnier avec eux. Estant ès prisons et ayant finalement enduré la torture, il confessa dix-huict meurtres qu'il avoit perpetré et mis à fin portant les patiens dans sa barque à la façon susdite, et les executant illec, pour par ce moyen couvrir son larcin. Dont il fut condamné à être premièrement tenaillé par tout le corps avec des tenailles ardentes, et après très ignominieusement pendu et estranglé en la fameuse ville de Londres, en Angleterre, où il commit ces crimes.

[Note 285: Mot qui se trouve dans Montaigne, liv. XI, ch. 12, et qui, de même que le verbe latin _diffibulare_, dont il étoit dérivé, signifioit _dégrafer_. On disoit aussi se _defuler_, saluer. (Danet, _Dictionnaire françois-latin_.)]

_Les de Relais, ou purgatoire des Bouchers, Charcutiers, Poullayers, Paticiers, Cuisiniers, Joueurs d'instruments, Comiques et autres gens de mesme farine._

S. l. n. D. In-8.

Vous, beaux esprits jovialistes, Qui desirez en ces jours tristes Avoir une heure de plaisir, Achaptez-moy. Je suis un livre Que mon autheur humble vous livre, Pour commencer vostre desir.

Jamais Marot, Rablais, Bocace Et Arioste, qui ramasse Plusieurs gaillardes fictions, Ne contindrent dans leur histoire, Comme on voit dans ce Purgatoire, Tant de riches inventions.

Les charcuitiers et les comiques, Les joueurs d'instrumens lyriques, Les poullayers et les chanteurs, Les cadets de paticerie, Et les coeurs polus d'heresie, Y sont peints de toutes couleurs.

_Les de Relais._

Ainsi donc, après que le cirque des Rablais renversez s'est disparu aussi promptement de nos yeux que l'ombre de Samuel, ou la representation d'Alexandre le Grand que Fauste fit paroistre devant l'empereur Charles le Quint[286] nous voicy entrez bien avant, sans chaussepied, dans les sandales du Caresme, ce grand colosse descharné qui, tenant de l'humeur des Portugais, ne veut point de cure-dent pour escurer ses yvoires après son repas, ny d'estrille pour degresser sa peau, mais desire seulement ruiner et envoyer à l'hospital ces gayes oeconomes de la vie epicurienne, cousins germains en ligne baculative[287] de deffunt de fresche et illustre memoire messer Mardy-Gras, à sçavoir, pour en tenir livre de compte, ou en faire un cathalogue comme Agrippa a fait des femmes vertueuses[288], et ceux de Charenton de leurs hommes illustres[289], les bouchers, charcuitiers, poullayers, cuisiniers, paticiers, chanteurs de cocqs à l'asne, joueurs d'instrumens comiques, badins à lunettes, et autres tels phangons carnassiers, aussi mouvans que le sable sur lequel on chemine quant on va à Quevilly, car l'on jugeroit au travers d'une marmitte de fer que ces gens de loisir, frippe-sausses, enfileurs de saucisses, escureurs de plats, rinceurs de godets, mangeurs de gisiers, avaleurs de trippes sans frire, vendeurs de vent, marchands de voix, marionnettes de theatre, et autres telles avettes[290] de cuisine, sont aussi tristes de la resuscitation du Caresme, ennemy capital de tels cabalistes, que le chien d'Esoppe après qu'il eust perdu sa pièce de chair, par quoy ce n'est pas sans sujet qu'un certain poëte de nostre temps, speculant la calamité de telles gens au travers de la sphère, a fait ce sixain sur la cessation de leurs offices:

Les enfants d'Histrion avec leurs vers comiques, Les chanteurs et joueurs avec leur son lyrique, Les meurtriers de pourceaux avec leur galle-faix, Paticiers, charcuitiers, avec leur mine blesme, Ont autant de repos en ce temps de caresme Qu'abeilles en hyver, et que soldats en paix.

[Note 286: D'après Goerres (_Histoire des livres populaires de l'Allemagne_, 1807), l'histoire de Faust n'est que le résumé de toutes les histoires de sorciers; il dit: «De même que Faust, devant l'empereur Maximilien (non pas devant Charles-Quint), évoqua Alexandre le Grand, de même la chronique française raconte que Robert le Diable évoqua Charlemagne.»--_L'histoire prodigieuse et lamentable de Jean Faust_, traduite par Palma Cayet, avoit rendu ces traditions allemandes très populaires en France.]

[Note 287: C'est-à-dire parents entre eux, comme Sganarelle étoit médecin de par les coups de baton, _baculus_.]

[Note 288: Dans son fameux traité: _Declamatio de nobilitate et præcellentia foeminei sexus._ Anvers, 1529.]

[Note 289: Sans doute l'_Histoire des martyrs persécutés et mis à mort pour la vérité de l'Evangile, depuis le temps des apôtres jusqu'à présent (1610), comprise en XII livres, trad. du latin_ (par J. Crispin, et continuée par S. Goulard). Genève, 1619, 2 vol. in-fol.]

[Note 290: Abeilles.]

De vray, pour les bouchers, s'ils n'ont rien valu tout le long de l'année, ils ont moyen d'estre gens de bien durant le caresme, d'aller aux predications et gaigner les indulgences aux hospitaux[291] de Paris, et quatre religions mandiannes, pour demander pardon à Dieu des faux sermens qu'ils ont faits l'espace de dix mois et demy, quand ils jurent, vendans leurs viandes:--Par ma foy, j'en auray autant! Par Dieu, vous n'en mangerez pas à moins! Le diable m'emposte s'y elle ne revient à davantage que vous ne m'offrez! Je meure presentement si vous ne l'eussiez point trouvée sur l'estal à six blancs plus que vous ne voulez donner! La bosse m'estouffe le coeur si le mouton n'est tendre! Dieu me dampne si la teste n'a que quatre dents de laict! et autres tels execrables parjuremens, par lesquels ils engagent leurs ames à tous les vallets de pied de Lucifer; car je croy bien que ces gens craignans Dieu, de peur d'uzer leurs genoux comme les chameaux, font assez bresve oraison, tant le souvenir du nectar de Bacchus les presse d'entrer au premier cabaret trouvé, ou prendre une boulle en main pour jouer, au premier faux-bourg, au cochon[292] ou à la taille.

[Note 291: C'est-à-dire aux couvents des quatre ordres mendiants: les _Jacobins_, les _Franciscains_, les _Augustins_ et les _Carmes_.]

[Note 292: C'est-à-dire au _cochonnet_, sorte de jeu de boule dont a parlé Rabelais, et qui étoit l'amusement favori des artisans de Paris au XVIIe siècle. Il y avoit sur les remparts, près des portes, des emplacements réservés pour les joueurs au _cochonnet_ et au _mail_. La rue à laquelle ce dernier jeu a donné son nom étoit encore hors des murs au commencement du XVIIe siècle. Quand l'enceinte fut reculée, les joueurs se transportèrent auprès des nouveaux remparts, sur le terrain qu'occupa plus tard la rue nommée à cause d'eux rue des _Jeux-Neufs_, puis, par altération, rue des _Jeuneurs_.]

Touchant les charcuitiers, poullayers, et autres telles gens qui font monter les broches sur les landiers, voilà leur Enfer et leur Purgatoire, où ils auront le loisir de desgresser leurs habits; voilà leur labirinthe, leur fleau, leur mession, leurs vacances et grand jour de sabath: par quoy, s'ils ont quelques pèlerinages à faire, ils ont commodité de les accomplir, encor que la pluspart de leurs trouppes, qui fondent en devotion comme les pierres font au soleil, voyagent plus à Saint-Main[293] et Saint-Calery qu'ailleurs, principalement quand le blond Phoebus éclate ses rayons sur le Pont-Neuf de Paris, et sur le port de Rouen, où la pluspart tiennent des classes publiques pour apprendre à parler quatre sortes de langues, à sçavoir: normand, parisien, picard et bon jargon de Grève, sindiquer le livre de Ciceron, et tenir conseil pour faire la guerre aux sappinettes. De vray, ces laquais de Proserpine, imittans les chevaliers de la table ronde, sont si genereux, qu'il n'est pas jusques à leurs estaffiers et tourne-broches qu'ils n'ayent du sang aux ongles. Ce n'est donc pas sans occasion si ce grand goriphée[294] d'Apollon, ce prodige du Parnasse, ce seul mignon des Muses, ce miracle du ciel, ce chef-d'oeuvre de la nature, ce phoenix des beaux esprits, et ce paon des poètes françois, M. des Viettes[295], se trouvant en ses jouailles humeurs extraordinaires, a fait voir le jour à ce sixain, sur leur sujet, comme par prophetie:

Huit jours après que ce grand buveur d'eau, Ce grand jeusneur, mettra dans le tombeau Le gras mardy que tout chacun regrette, Sur le Pont-Neuf sera maint frippe-plats Et charcuitiers plantez comme eschallats, Qui au soleil feront grande defaitte.

[Note 293: Le _mal saint Main_, c'étoit la gale, qui s'attaque surtout aux mains. Pour une galeuse on disoit une _demoiselle de saint Main_. (Oudin, _Curiosités françoises_, p. 494.) Le nom de l'autre patron doit se lire _saint Galery_, et alors il s'explique de lui-même. Henri Estienne, dans l'_Apologie pour Hérodote_, et Cornelius Agrippa, _De vanitate scientiarum_, chap. 57, se sont moqués de ces patronages qui n'avoient d'autre raison que la ressemblance du nom du patron avec celui de la maladie patronée.]

[Note 294: Coryphée.]

[Note 295: Faiseur de facéties dont nous publierons quelques vers. L'éloge qu'on trouve ici de lui, et qui n'est rien moins que mérité, nous feroit croire qu'il est peut-être l'auteur de cette pièce.]

Mais, pour faire mon discours succinct, je veux dire brefvement en dix huict cens mille paroles, sans me metagroboliser, que tous ces docteurs en cuisine et masche-lardons, qui entendent la cadance du fri fri des lichefrites, le glou glou des marmittes, le frelé freli des fricassées, et le carillon à vollée des verres de christal, ont maintenant les yeux plus enfoncez que guenons, les oreilles plus pendantes que chiens couchans, le ventre plus flasque que bourses vuides, le dos plus sec que haridelles, et les joues plus flestries que le ventre d'une accouchée, à cause que la mort à rats, je dis la mort à paix, est en regne. Mais c'est trop parlé de ces faiseurs de sausse verte; discourons maintenant des bouffons, je dis des comicques qui font des badins, des Jeans Farines, des Gringaletz, des Turluppins et des Gautiers Garguilles pour de l'argent.

Or, selon le jugement de maistre Pierre du Quignet, docteur (_in baroco_), dont l'effigie est industrieusement taillée en l'église de Nostre-Dame de Paris[296], aussi bien que celle du grand saint Christofle, et de monsieur du Puis à la rue aux Ours de Rouen, je trouve par la constellation des astres, sans user de pyromance[297] où je voy clair comme une taupe et peux parler comme un cocodril, que messieurs les comediens qui tantost font les diables et les anges, les saincts et les damnez, les Mars et les Thersites, et tantost les furies et les bonnes femmes, les Alexandres et les Diogenes, les marchands et les volleurs, les mauvais riches et les Lazares, les Cherinthes et les saincts Jerosmes, les Lucresses et les Faustines, les vifs et les morts, la verité et les ombres, les docteurs et les ignorants, les soldats et les laboureurs, les medecins et les malades, les advocats et les clians, les patiens et les bourreaux, et milles autres personnages chimeriques, peuvent bien, en attendant le Quasimodo, voir la mer de Dieppe, les montaignes de Montmartre, le pays du Mans, les campaignes de Bausses et les landes de Bordeaux: car il n'y auroit pas d'apparence que ces messieurs-là eussent, pendant cette saincte quarantaine, des demy cars d'escus de chaque personne pour faire des transportez, des maniacles, des Erynnes[298], des Parques et des demons; Themis ne permettra pas cela, en tant que les histoires récitent qu'un comedien habillé en monsieur le diable faisant (_ut ipse redimet_) dans (l'_habitavit_) de sa femme, engendra un petit succube, il se pourroit bien faire que le diable, sous la fausse apparence d'un diable, usant du privilege des sergeans, viendroit mettre la main au colet de ses auditeurs (Dieu le permettant), comme il permit en ce mesme temps que le plus grand des diables d'enfer s'apparut à luy sur la montagne de Nebo, pour le tenter.

[Note 296: V., sur cette statue mutilée et ridicule qui se trouvoit dans un des coins du choeur de Notre-Dame, une note de notre édition des _Caquets de l'accouchée_, p. 265.]

[Note 297: La _pyromancie_, divination par les mouvements de la flamme. Virgile, dans les _Georgiques_, liv. 1er, v. 390, nous montre une jeune fille des champs tirant des présages des légers fumerons (_fungi_) formés autour de la mèche de sa lampe, et aujourd'hui encore les gens de nos campagnes s'attendent à quelque nouvelle lorsqu'ils voient un petit point brillant se détacher tout à coup sur la clarté de leur chandelle.]

[Note 298: Errinys, la première des Furies.]

Arriere donc de nostre republique, comme de celle de Platon, tous charlatans, vespiegles[299], persecuteurs de fesses, embrocheurs de chair vive, batteurs de pavé, bailleurs de cassifles, vendeurs de noir[300], blesches[301], tirelaines, et autres tels enfans de Japhet, desquels on peut dire ce quatrain:

Puis qu'avez de vos dents tant fondu l'arquemie[302], Qu'ores vous n'avez plus or, argent ni metal, Allez, à petit pas, de vostre triste vie User le demeurant en un pauvre hospital.

[Note 299: L'espiègle. V., sur ce type, qui avoit été importé d'Allemagne; une note de notre édition des _Caquets de l'accouchée_, p. 226.]

[Note 300: Les petits marchands de noir de fumée, ou de _noir à noircir_, comme ils disoient dans leur cri, étoient très fameux alors dans les rues de Paris, pour le bruit qu'ils faisoient et à cause de leurs habitudes vagabondes. On trouve dans l'oeuvre de Laigniet six gravures représentant les aventures de Jean Robert, le plus célèbre de ces vauriens, qui a laissé son nom à la rue qu'il habitoit.]

[Note 301: Ce mot se prenoit pour bohémien. C'étoit, selon Huet, cité par le _Dictionnaire de Trévoux_, une altération de _blaque vlasque_ ou _valasque_; or, on sait que les zingari venoient en grande partie de la Valachie. C'est à cause d'eux que l'argot est appelé souvent patois _blesquin_. Par extension on disoit encore au XVIIIe siècle _faire le blesche_, être de mauvaise foi, (V. Th. de Ghérardi, t. 3, p. 147), et l'on employoit dans le même sens le verbe _bleschir_, aujourd'hui hors d'usage.]

[Note 302: C'est-à-dire puisque vous avez tout mangé à belles dents, faisant de votre ventre un creuset d'_arquemiste_.]

Pour l'axiome des praticiens qui sont piolez, riolez, gauderonnez, fraisez, satinisez et veloutez comme une chandelle des Roys[303], je leur conseille de leur embarquer sur le Bosphore, et aller faire un service de six sepmaines au grand Turc, à qui Mahomet a permis par son alcoran de manger indifferamment en tout temps toutes sortes de viandes, comme s'il n'estoit né que pour emplir son ventre de toutes sortes de bestiolles delicates; ou si leur aidant du baston de Jacob, ils sçavent mesurer la profondité de la rivière d'Aubette et la hauteur des montagnes de Sologne, d'aller voyager jusques aux Alpes enfarinez, pour apprendre à ciseler, decoupper et entre-lasser en relief divers patrons sur la neige de ces lieux avec un fer chaud, pour enrichir leurs tartes de cerises et paticerie, jusques à tant que les petits gentilshommeaux qui sont à couvert des coups de canons aillent quittans la chasse du connin à courte oreille, pour suyvre le levraut à la piste.

[Note 303: Le plus souvent on disoit seulement _piolé, riolé, comme une chandelle des rois_ (V. _Comédie des proverbes_, acte 2, scène 5), parce qu'en effet les chandelles ou bougies dont on se servoit le jour de l'Epiphanie étoient teintes de diverses couleurs.]

Touchant les joueurs d'instrumens, qui ont les dents aussi longues que leurs vielles et le ventre aussi creux que leurs basses, je leur conseille, afin que leur renommée ne se metamorphose en vesses de loup, à cause que je les aime comme les chiens font les coups de baton, et qu'ils sont aussi habilles que les meusniers de Gascogne, qu'ils plantent des choux sur les ailles de leurs moulins à vent, de leur en aller sur les plaines qui sont auprès du chasteau de Robert le Diable, apprendre quelque mouscouze nouvelle: car la pavanne espagnolle, le branle de la grenée, la volte de Bretaigne[304], le passe pieds de Mets[305], et la belle ville, sont trop antiques pour les courtisans de cour; d'ailleurs le caresme est un rabat-joye qui ne veut ny ballets, ny festins, ny aubades, ny mariages, ny aucune recreation. Argument qui me fait croire ce qu'un antien poette qui se morguoit comme un paon, et avoit estudié entre le Bourg-Badouin et l'Asnerie, disoit de telles gens par ce quatrain:

Les joueurs d'instruments qui monstrent les cinq pas[306] Et cessent leur ton ton en cette quarantaine, Trouvent en leur disner de si maigres repas Qu'on entend leurs bouyaux chanter dans leur bedaine.

[Note 304: L'auteur veut parler sans doute de ce fameux branle de Bretagne qu'on appeloit _trikori_, et dont il est plus d'une fois question dans les _Contes d'Eutrapel_. Il se transforma plus tard et devint la danse des _tricotet_, qui s'exécutoit sur l'air de _Vive Henri IV_.]

[Note 305: On sait combien étoient célèbres les danses _hautbarroises_ dont faisoit partie le _branle de Metz_, par lequel, sous Louis XIV encore, se terminoient les bals de la cour.]

[Note 306: Sur cette danse, fort à la mode sous Louis XIII et devenue très surannée dans la seconde moitié du XVIIe siècle, où elle n'étoit plus vantée que par les grand'mères, V. une note de notre édition du _Roman bourgeois_, pages 128-129.]

Pour les chanteurs, je ne leur chanteray rien, sinon qu'ils attendent au jour de la Passion pour couler quelque chose de pitoyable au coeur de leurs auditeurs, et de là en avant continuer après les festes leur premier mestier pour leurs oeufs de Pasques: car, pendant tout le decours de ce temps icy, nous n'avons que deux mots du Stabat (_contristantem et dolentem_). Toutesfois, cela ne les empeschera pas, au moins pour ceux qui sçavent rimer, de faire des chansons nouvelles de quelque nouveau marié en l'an mil six cens trop tost, à qui sa dariolette[307] de femme, levant son cotillon de tous les jours, aura fait porter les cornes de Vulcan. Mais alte! Les chanteurs de chansons ne sont pas seuls, comme les chevaux de relais, les marqueurs et vallets de pied des jeux de paulmes[308] qui vous frottent les personnes en sueur, sous le ventre et partout, comme s'ils avoient sauté de Claque-dent en Bavière pour entrer au royaume de Surie, et avoir deux estez contre un hyver, n'ont guères plus de pratique, au raport que m'en a fait depuis deux heures et demye, un cart et six minuttes en çà, maistre Jean des Entonnoirs[309], premier estaffier de l'arrière-chambre de Gargantua, qui donna son nom au mont de Gargan, en la Pouille.

[Note 307: V. sur ce mot notre tome 3, page 145, note.]