Part 14
Le dit sieur lieutenant luy ayant demandé s'il y avoit quelque caractère dessus la phiole, il respondit qu'il y en avoit un sur du parchemin et qu'il estoit noir. Ce ne seroit jamais fait qui voudroit dire toutes les meschancetez de cet imposteur, contre lequel il y avoit une infinité de plaintes qui furent cause que le dit lieutenant, ayant instruit son procez, le condamna d'estre pendu et bruslé, et quelques autres de sa cordelle[234] pendus. Le procez estant sur le bureau, il le feit amener pour l'entendre sur la sellette, où il se met à pleurer, disant qu'il avoit bien offencé Dieu en le reniant l'espace de dix ou unze ans, comme il avoit tousjours fait, et qu'il avoit aussi offert tous les ans, le 14 septembre, une poulle en sacrifice à un esprit nommé Bouël, lequel il adoroit enfermé dans une phiole, le parfumant avec de la fumée de semence de baleine, comme celuy qui luy avoit vendu luy avoit obligé. La sentence de mort luy estant prononcée, il appella en ceste ville pardevant messieurs de la cour, et quelques autres qui estoient condemnez à mort par la mesme sentence ne voulurent point appeler; toutesfois, le juge de Moulins, qui, comme j'ay dit, est un très habile homme, a envoyé ce Michel appellant et gardé les autres pour voir ce que le parlement en fera.
[Note 234: De sa compagnie. Ce mot s'employoit pour _société_, _liaison_. On lit dans l'_Apologie pour Hérodote_, par Henry Estienne, «le stratagème duquel usa une femme d'Orléans pour parvenir à son intention, qui estoit _d'attirer à sa cordelle_ un jeune escholier duquel elle estoit amoureuse.»]
Estant icy, et la cour l'ayant ouy et recogneu que c'estoit un très meschant esprit qui n'estoit capable que de faire du mal, et qui sçavoit à autre chose que faire des chevilles et des martoises[235], que mesmement il avoit esté banny par arrest pour des impietez dès l'an 1605, le renvoya à la fin du mois dernier à Moulins pour y estre bruslé tout vif, et ordonna encore la dite cour que les autres seroient menez en la Conciergerie pour, leur procez veu, estre ordonné ce que raison.
[Note 235: Mortaises.]
J'avois oublié de vous dire que ce magicien, pour attraper de l'argent, en faisoit porter certain nombre de pièces sur les croix de cimetières ou sur le seuil des eglises par ceux qui venoient à luy pour leur santé, et disoit qu'on ne pouvoit rien faire sans cela, et qu'il falloit que ce fust la nuict; et puis il y alloit et prenoit les pièces, qu'il mettoit dans sa bourse pour la guarir de l'evacuation qu'elle avoit, tellement que par ce moyen il en guarissoit deux à la fois.
L'on peut veoir par ce discours que la fin de ces gens-là est tousjours deplorable, et que le diable ne tend à autre chose qu'à leur faire renier celuy pour la confession duquel ils devroient exposer mille vies, parce qu'il sçait bien qu'un homme qui a perpetré ce crime n'a jamais son esprit en repos, et que sans cesse la justice de Dieu l'espouvante, l'astuce du malin esprit estant telle, afin que, quand il a reduit à ce point quelque pauvre insensé, il le tourne et le manie à sa guise, luy promettant tout et ne luy donnant jamais rien, n'ayant pas de quoy se bien faire à soy-mesme.
Au contraire, pour recompense de dix ou douze ans de service, ils les battent tout leur saoul, comme il a fait ce pauvre miserable, et leur representent ce qu'ils ont fait de mal toute leur vie afin de les desesperer. Il vaut donc bien mieux (sans comparaison) advouer Dieu, qui donne le ciel pour un verre d'eau froide, et une eternité de contentement pour recompense d'une oeuvre de charité qu'on aura seulement fait en son nom, et renier le diable, qui se sert des hommes comme des chevaux de bagage, et, après les avoir fait suer d'ahan en ce monde, n'a rien pour les faire rafraîchir en l'autre qu'un estang de feu et de souffre qui n'estaindra jamais.
_Vraye Pronostication de M{e} Gonnin[236] pour les mal-mariez, plates-bourses et morfondus, et leur repentir._
_A Paris, Chez Nicolas Alexandre, rue des Mathurins._
M.DC.XV. In-8.
[Note 236: Nous avons déjà dit quelques mots des farceurs qui se firent appeler _maître Gonin_ (V. notre t. 3, p. 53, note); nous allons revenir plus longuement sur leur compte. Le nom de _Gonin_, qui appartient, plus ou moins modifié suivant les pays, à toute une famille de bouffes italiens, françois, etc., me semble venir de la _gonne_ ou _gonnelle_, sorte de longue cotte dont ils s'habilloient. Tabarin, farceur de pareille espèce, emprunta ainsi son nom au _tabar_ qui lui servoit de costume, et le Charlatan (_Scarlatano_), prototype des autres, qui opéroit vers le même temps sur le Pont-Neuf, ne dut d'être ainsi nommé qu'à l'habit d'_écarlate_ dont il étoit vêtu. Dans ce monde de farceurs, c'étoit donc toujours l'habit qui faisoit, sinon l'homme tout entier, du moins son nom. La _gonne_ ou _gonnelle_ dut avoir d'autant mieux ce privilége pour les bouffons dont nous parlons, qu'elle avoit d'abord été robe de moine et d'écolier, et par là tout à fait prédestinée à la malice et aux bons tours. La Fontaine semble avoir eu vent de cette origine quand il a dit, au commencement de son conte de _l'Ermite_ (11, 15):
Gardez le froc, c'est un maître Gonnin.
M. Walckenaer, prenant l'éveil sur ce vers, mit en note: «Le mot _gone_, en ancienne langue romane, signifioit toutes sortes d'habillements, et surtout une robe de moine. Je crois que le mot _gonin_ en est dérivé.» C'est ce que nous soutenons, en tâchant de le prouver plus complétement. Nous trouvons en Italie, dès le XIVe siècle, un bouffon qui prit ainsi son baptême de la malicieuse robe; seulement, comme on ne l'y désignoit que par son diminutif _gonella_, c'est aussi par ce diminutif qu'on désigna le farceur: on l'appela Pietro Gonella. Il vivoit à la cour d'un duc de Ferrare, dont il semble avoir été le fou en titre d'office. Ses bouffonneries, qui sont souvent citées dans les Nouvelles de Sacchetti, et dont on fit un recueil dès le commencement du XVIe siècle, _le Bufonerie del Gonnella_, Firenze, 1515, in-4, coururent toute l'Europe. En Espagne elles étoient si populaires que Cervantes, pour dépeindre d'un trait la maigreur de Rossinante, se contenta de dire, sûr d'être compris, qu'il avoit plus triste apparence que le cheval de Gonéla. C'étoit une allusion à l'histoire, tant de fois rajeunie depuis, de cette pauvre rosse étique et décharnée que notre farceur avoit mise en défi avec le meilleur cheval du duc. Il avoit parié qu'elle sauteroit plus haut: il la fit jeter du haut d'un balcon, et, comme le duc ne se soucia point de l'épreuve pour son cheval, Gonella gagna le pari. Cette popularité du Gonella italien, qui dut se répandre en France plus facilement encore qu'en Espagne, donna sans doute de l'émulation à nos bouffons françois, et fut cause peut-être que, comme ils avoient pris le même habit, ils reçurent à peu près le même nom. Le premier maître Gonin que nous trouvons en France dit ses farces et fait ses tours, souvent fort libertins, à la cour de François Ier. (V. Brantôme, _Dames galantes_, discours 2, art. 3.)--Il eut, suivant le même écrivain, un petit-fils, qui vivoit sous Charles IX, et qui fut moins habile que lui. Depuis, maître Gonin ne reparoît plus à la cour, ce qui ne l'empêche pas pourtant de se mêler des affaires de l'État. Il est simplement, comme ici, faiseur de pronostications politiques, diseur de bons contes, ou joueur de gobelet sur le Pont-neuf. Sorel, qui le connut sous le règne de Louis XIII, nous a parlé de la grande escarcelle dans laquelle il mettoit ses instruments pour faire ses tours de passe-passe.» (_Hist. comique de Francion_, p. 177.) Ce sont ces mêmes tours qui ont perpétué sa réputation. Dans la scène 22 de _la Maison de campagne_, petite comédie de Dancourt, il est encore question des _tours de maître Gonin_.--Nous le trouvons aussi en Allemagne. Aux noces de la princesse Sophie de Bavière, Gonin, chef des magiciens bavarois, est avalé par Zytho, magicien de Bohême. (Goerres, _Hist. du doct. Faust_, dans son ouvrage sur les _Livres populaires en Allemagne_.)]
Les plus sages bien souvent sont les plus fols, et leurs folies quelquesfois preparent aussi bien à rire à plusieurs, parceque les fols sont de saison en tout temps, voire en plus grande abondance que pistoles et escus. Tels furent autrefois (sauf leur honneur et meilleur advis) le bon homme Aristophane pour le premier, qui s'est amusé à faire un long discours des nues, situées en la région des oiseaux[237]. O le beau païs! C'est ordinairement le séjour des folles pensées de tout temps, et d'aujourd'huy dea! O que les grands remueurs d'affaires y feroient bien leur cas! Qu'y fussent-ils tous! ils ne nous eussent donné tant d'empeschement et de malheur que nous en recevons. Nostre Aristophane donc estoit-il pas bien sage, à votre advis, d'avoir entrepris ce folastre discours de nues? A quel propos? n'en voit-on pas assez icy tous les jours et partout? Voyons l'autre: c'est Homère, qui se mit autrefois à escrire en vers grecs (ô la grande folie!) une imaginaire bataille survenue entre les rats et les grenouilles, qu'il appelle en grec _Batracomiomachie_, d'un nom aussi long qu'une perche de huict pieds, en huict syllabes. Là il represente une cruelle et dangereuse meslée, tant par eau que par terre, leurs saillies, leurs ruses, leurs embusches, bref tous les petits tours et finesses de guerre qu'on sçauroit excogiter[238]; et je croy que, si ces petits animaux eussent un peu estez dressez au manége, pour apprendre quelque civilité bestiale, ils eussent bien fait parler de leur vie, et en eut-on raconté merveilles, veu leur grand courage qui reluisoit sur leurs armes, presque aussi furieux et boursouflans que les Cyclopes du temps passé, qui, voulans escheler[239] les cieux, se virent en un instant foudroyez de l'inevitable bras du haut Juppiter. Je voudrois qu'il m'en eut cousté quinze, voire quarante-cinq (je ne m'en soucie pas, je joue assez bien) et qu'il fussent en vie: ils feroient, j'ose dire, merveilles; ils trouveroient de merveilleux subjects pour exercer leur style et eloquence, non pas à une fantastique description de nues, ou d'une guerre de rats et grenouilles, cela n'est point digne de la grandeur de si hauts, si sublimes, si relevez et scientifiques esprits comme le leur; je les voudrois cognoistre, s'ils estoient en vie: je les prierois d'employer quelques heures de temps à plus belle et haute recherche: ils en seroient louez, et peut estre recompensez, on ne sçait; le monde ne sera pas tousjours pauvre ny chiche; chacun aura de l'argent, car la paix qui arrive bientost[240] fera vendre toutes les harquebuses, piques, mosquets et halebardes: aussi bien cela faict trop de bruit pour rien. Mais helas! _garda filiol_, dit l'Italien, je voy desjà les taverniers qui deviennent fort bleus[241], principalement ceux d'auprès les portes: ils vont donner du cul à terre, car, puis qu'il n'y aura plus de soldats aux portes, que la paix les fera toutes ouvrir comme auparavant, la grande peur qui pensa esbranler tous nos faux-bourgs, qu'aurons-nous à faire d'en avoir tant? Et à quel propos encor le vin à cinq, six et huict sols, puis que l'Auvergne, le Languedoc, la Provence, la Gascogne et la Bourgongne en regorgent de tous costez? Chacun son tour, dit la devise: mettez donc les armes au ratelier derrière la cuisine, n'en parlons plus. Traitons d'autre matière plus serieuse. Il m'est tombé en main un certain traicté en façon d'ephemeride, ou prognostic, copié, composé, calculé et diligemment metagrabolisé[242] d'un costé et d'autre, voire à tous visages, aages, lunettes et complexions. O qu'il est beau et bien fait! Il meriteroit d'avoir du rouge parmy[243], car il promet _mirabilia_ pour ceste année et l'autre. Ha! que le bon-heur nous en veut bien que maistre Gonnin n'est pas mort! Ce seroit presque, je vous dis, une perte irreparable. Il logeoit sur un haut pigeonnier, pour mieux depuis là dresser ses horoscopes. Il faisoit là le maistre Gonnin, et, conptemplant partout, il voyoit tant de fols que c'est merveilles. Il dit qu'il apperceut non guères loing d'icy certains courriers, sans paquet ny commission, courans de nuict, qui abbayoient contre la belle et claire lune, parce qu'elle ne donnoit ses rayons que là où il luy plaisoit (Regardez la folie!), et ainsi ne cessoient d'esveiller tout le monde par où ils passoient, courans, trottans, allans, venans, gastans tout, sans regarder où ils mettoient les pieds, sautans tantost dans un jardin, tantost dans une vigne, tantost dans les bleds, et, qui pis est, les vit faire de terrible mesnage dans une eglise près d'Auxerre. Je ne parleray point des coups de mousquets contre le crucifix, et du vol du sainct calice, du mesprix faict au Saint-Sacrement, et du violement en icelle eglise[244]; non, je n'en veux dire mot, parce qu'aucuns de ces courriers sans envoy furent traictez comme il falloit; je parleray seulement de la trongne qu'ils faisoient à ceste belle lune (entendez bien), la poursuivans comme folastres cinges; mais elle s'en rioit et n'a laissé de faire son cours, portée honorablement sur cest hemisphère, sans se soucier de leur abbayement, parceque, comme ils disent en Languedoc et Provence, _bran d'aze ne monta ou seou_, c'est-à-dire brayement d'asne ne monte point au ciel. Ces courriers donc et postillons d'Æole, n'estant que vent, sont-ils pas mal mariez? Jan, c'est mon[245], si font, voire avec belle folie. O la gaillarde et prudente femme! c'est pour faire une bonne et honorable maison. Escoutons encore maistre Gonnin: il dit que, dès le commencement du printemps, et ce qui s'ensuit jusqu'à et _cætera_, je n'ay peu lire que cecy:
Aucuns remplis de male humeur Verront l'effect des sept planettes, Notamment de Juppin l'ardeur, Dardant son foudre sur leurs testes.
[Note 237: L'auteur réunit ici dans une même allusion deux des comédies d'Aristophane, _les Nuées_ et _les Oiseaux_.]
[Note 238: _Excogitare_, penser.]
[Note 239: _Escalader._ Ce mot étoit déjà suranné, mais on l'employoit encore quand il s'agissoit de rappeler la lutte des Titans contre Jupiter. «Laissez-le venir, ce géant qui menace d'escheller les cieux», lit-on dans _l'Astrée_, 4e part., liv. 2.]
[Note 240: La paix entre la reine mère et les princes mécontents avoit été signée le 15 mai 1614 à Sainte-Menehould. Ce passage, qui nous montre cette pacification comme étant seulement en espérance, nous feroit penser que _la Vraye pronostication de maître Gonnin_ est des premiers mois de 1614. L'édition que nous suivons, et qui porte, comme on l'a vu, la date de 1615, n'est donc certainement pas la première.]
[Note 241: On disoit devenir _bleu_, et surtout faire des _coups bleus_, pour _tenter des efforts inutiles_, _des entreprises qui ne réussissent pas_. (Leroux, _Dictionnaire comique_.)]
[Note 242: L'auteur suit pour ce mot la mauvaise orthographe adoptée par Bruscambille; c'est _matagraboliser_ qu'il faut lire, comme l'a écrit Rabelais, d'après les trois mots grecs dont il a dérivé cette expression burlesque. (V. liv. 1, ch. 19.)]
[Note 243: Dans les livres de droit, l'on imprimoit en lettres rouges les titres et les passages importants du texte: c'est ce qu'on appeloit _rubriques_.]
[Note 244: Les ravages auxquels il est fait allusion ici, et qu'avoient commis les soldats des princes mécontents, donnèrent lieu à plusieurs écrits, où se retrouvoient les plaintes des habitants de la campagne: _La carabinade du mangeur de bonnes gens_, 1614, in-8;--_Ennuis du paysan champestre, adressé à la reine regente_, 1614, in-8;--_Discours de M{e} Guillaume et de Jacques Bonhomme sur la defaite de 35 poules et le coq faite en un souper par 3 soldats_, 1614, in-8. Après la paix, d'autres livrets avoient paru dans lesquels éclatoit la joie de ces pauvres gens, délivrés enfin de ceux qui les mettoient au pillage: _L'Hymne de la paix chantée par toute la France, par les laboureurs, vignerons et autres paysans qui l'habitent, pour l'assurance qu'ils ont maintenant de paisiblement recueillir le fruit de leurs labeurs;--Le Holà des gens de guerre fait par le messager de la paix... dédié à Monsieur, frère du roy, qui donne la sauvegarde aux paysans..._, par Beaunis de Chanteraine, sieur des Viettes, 1614, in-8.]
[Note 245: V., sur cette expression, la note d'une des pièces qui précèdent.]
L'exposition se voit cachée en la page viceversa de l'autre costé, ce me semble, où il parle de ce Dieu Chronien Saturne, tout refrongné, qui mangeoit ses enfans propres quand il estoit en colère, comme dient les Poètes, n'espargnera pas ceux qui comme Icares veulent monter trop haut avec aisles de cire, en danger qu'il ne les envoye avec Vulcan en l'isle de Lemnos faire des lunettes pour voir plus clairement le fonds de leurs affaires; ou bien aux Indes[246] pescher au fleuve du Gange ces grandes anguilles de trente brasses de long: cela les rassasieroit un petit.
[Note 246: Après les guerres civiles on voyoit souvent les gens du parti vaincu s'exiler volontairement pour aller offrir leurs services aux princes étrangers, ou fonder des colonies, comme les chefs huguenots Laudonnière et de Gourgues l'essayèrent dans la Floride sous Charles IX. En 1614, ceux qui avoient servi sous les princes et que la paix venoit de laisser sans emploi manifestèrent des intentions pareilles, comme ce passage semblerait l'indiquer, et comme on le sait d'ailleurs par l'ordonnance royale qui fut alors rendue pour y mettre obstacle: _Lettres-patentes du roi portant defenses à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu'ilz soient, de n'enlever aucun soldat hors de ce royaume pour aller servir aucun prince étranger, et enjoint à ceux qui y sont allés de s'en revenir sous peine du crime de lèse-majesté._ (22 septembre 1614.) Louis XIV, après la Fronde, persuadé qu'il étoit plus prudent de repousser du royaume ce vieux levain de rebelles que de l'y garder, prit une mesure toute contraire. «On envoya, dit Lemontey, périr à Candie, en Afrique, en Hongrie, les vieux soldats gâtés par la licence des discordes civiles, et le duc de Beaufort, le roi des halles, et le comte de Coligny, qui avoit suivi Condé chez les Espagnols.» (_Essai sur l'établissement monarchique de Louis XIV, etc._ Paris, 1818, in-8, p. 328.)]
Juppiter estoit un mauvais garçon; pour regner sans empeschement, il envoya Neptun gouverner les mers, et Pluton les enfers, maintenant ainsi son sceptre avec son foudre trisfulque et formidable.
Mars[247] se sent si fort, qu'il ne voudra point de compagnons: ainsi se fera redoubter en ses canons et estendarts; c'est bien aussi la raison.
[Note 247: C'est le prince de Condé, chef des mécontents, comme tout à l'heure Jupiter c'étoit le roi.]
Mercure, fin et subtil, qui entend le pair[248] et le jars[249], fera desormais des merveilles (selon qu'il est predit), car
Quelques uns par trop hasardeux, Pour avoir vuidé trop d'ordure, Se verront frotter de Mercure, Mais je n'entends pas du fumeux.
[Note 248: V., sur cette expression, notre t. 3, p. 276-277.]
[Note 249: On disoit par abréviation _entendre le jars_ pour entendre le _jargon_ ou _argot_ des voleurs. Il est tout naturel que Mercure sût cette langue-là. Si le duc de Mercoeur n'étoit mort en 1602, je croirois que c'est de lui qu'on a voulu parler sous ce nom de Mercure, qui se prononçoit comme le sien.]
Aussi ce minéral Mercure est propre particulièrement à nettoyer les malins ulcères qui gastent et corrompent le corps.
Sol leur donnera bien de la peine, car, ayant trop longtemps demeuré en campagne soubs l'ardeur de ses chauds rayons, en concevront telle douleur de teste, qu'à aucuns faudra une prompte et vive saignée ès parties jugulaires; et aux autres, des restraintifs au gosier pour retenir les humeurs bilieuses et peccantes.
La Lune ne leur sera non plus favorable que les susdits, car, estant de son naturel froide, elle les fera tant tousser, cracher, vesser et roussiner, qu'on sera contraint, les sentens si fort puyr, de les appeler les morfondus à la Lune; mais, comme porte son prognostic,
Le laboureur après l'esté A ses maux aura recompense, Mais le fol sera mal traicté Et puny pour son insolence.
Vénus leur pourroit bien bailler quelque horion; mais elle a pitié d'eux, comme douce et favorable, les voyant si maigres et hideux; mais elle les renvoyera à son ennemie Pallas, qui leur cassera les restes, pour récompense de leurs vains labeurs, ainsi comme est porté par la même prédiction, car
C'est almanach fait de nouveau Promet par un certain presage, Non du froid, ny gresle, ny eau, Mais aux fols un très-grand domage.
Voilà quant au mal mariez avec dame folie, qui, se repentans et sentans maintenant l'hyver arriver, ne trouvans plus rien à fricasser, recèlent et cachent leurs doubles cornes, comme les limaçons, honteux d'estre la matière fabuleuse entre le peuple; on leur pourra dire en riant et sans scandale que
Il ne faut jà contrefaire Et faire semblant d'avoir froid: Car tel sera, au contraire, Mieux à couvert qu'il ne voudroit.
O la grande folie que c'est de piller le poivre avant qu'avoir le lièvre, se jetter en longues et plausibles espérances! Mais de quoy enfin? de rien. Voilà un mariage bien égal, Maistre fol avec Dame folie! ils feront de beaux enfans, ils auront la barbe en naissant, aux dents.
Je leur conseille de se servir le plus promptement qu'ils pourront de ce mien advis (si toutefois ils en ont le temps), d'assopir le feu de telle fougade[250], et faire comme les anciens Romains, qui avoient des prestres pour appaiser les foudres et tonnerres, et ce par loix expresses portées aux douze tables, qu'ils ayent des amis qui aydent à esteindre le feu qu'ils ont allumé: car, si Juppiter (qui regarde la France tousjours de bon oeil) les regarde une fois en courroux, je les voy perdus; il faudra _herbam dare_, comme dit le proverbe, donner le torchon d'herbe au maistre et vainqueur, à la façon des pasteurs, qui, ayant luité un long temps ensemble, à la fin celuy qui est vaincu sur le lieu même arrache une poignée d'herbe et la présente au vainqueur en signe de victoire, il en faudra faire de même; mes amis (pas trop); il faut estre sages, ou estre chastiez, l'un ou l'autre infailliblement; il en est temps, car
Voicy l'hyver, avec sa robe grise, Qui vous rendra les membres tout perclus. Où irez-vous? Hé! vous n'en pouvez plus: Vous tremblottez soubs un manteau de frise.