Part 13
Tout comme à Titius[216], meschant homme et pervers, Phebus, qui ses rayons estend sur l'univers, Envoya l'oiseau qui, de son coeur renaissant, Iroit de jour en jour iceluy repaissant, Ainsi nous semble-il que ce monstre d'envie, Provenu des enfers, soit mis en cette vie Pour ronger aux mortels l'esprit, non pas le coeur, Qui jamais ne consomme, ains est tousjours vainqueur: Il attacque les grands, attacque les petits, Attacque les fripiers, vendeurs de vieux habits, Comme on cognoistera par ceste mienne histoire De deux fripiers remplis de superbe et de gloire. Un honneste marchand, pour la rejouissance Qu'il eut d'avoir d'un filz la seulette naissance, Fit prier de souper deux maistres teinturiers, Et, de ce mesme pas, deux maistres couturiers. Sa femme, de sa part, prie deux frelampiers[217], Qui se disoient tous deux estre marchands fripiers. Ceux-cy donc, fort joyeux d'avoir telle lipée, Pour n'avoir dans le vin la lèvre detrempée Le long du jour, s'en vont tous deux, se depeschant, Pressez de faim et soif, au logis du marchand. Cestuy, les saluant: Vous arrivez bien tost! C'est mon[218], ce disent-ils, c'est pour soigner au rost. Entrez qu'ils sont dedans pour faire les valets, L'un prend la palette[219], et l'autre les molets[220] L'un soufle le feu, et l'autre le ratise: Voilà le cuisinier qui perd sa chalandise. Un, certes plus friand qu'une chatte d'hermitte, Pour gouster au brouet descouvre la marmitte. Disant: Mets, compagnon, ces viandes à la broche, Car voicy du souper l'heure qui est fort proche; Mets ce cochon de laict, ce canar et cest oye; Retiens pour fricasser les polmons et le foye; Embroche ce chapon et ces deux lapereaux, Et ces deux espaules de petits chevreaux. Sur l'heure du souper, viennent les tainturiers; Un peu après aussi vindrent les cousturiers, Lesquelz, tout aussi tost qu'on a la porte ouverte, Vont saluer le marchand la teste decouverte. Le soupé preparé: Prenez place à la table, Ce dict-il aux tailleux d'une voix delectable. Il fit après assoir ces maistres teinturiers, Qui vis-à-vis s'assirent des maistres couturiers. En après fit assoir ces maistres friponniers Qui, n'estant que frippiers, faisoient les cuisiniers, Les quelz, en murmurant contre les deux tailleurs, Qui leur sont preferez en de si grands honneurs, Sortiroient volontiers s'ilz n'etoient retenuz De la honte et la gueule, des quelz ils sont pourveuz. C'estoit presque soupé quand voylà la Discorde, Qui, embrasant son feu, les met tous en desordre Par le moyen d'un poux, qui, cherchant son repas, De l'un de ces fripiers couroit dessus le bras, Qu'il avoit attiré en refaisant les plis De quelques vieux habits, qui en estoient remplis. Un tailleur, le monstrant, dict tout bas au fripier: Monsieur, ne vous faschez: c'est le faict du mestier. Le fripier alors, tout ennivré de vin, Commença à jetter son dangereux venin: Car au lieu de remercier le tailleur qui l'avoit Adverti de ce poux qui sur son bras couroit, Assez mal à propos luy dit: Sot, taisez-vous, Car je vous fais certain que je n'ay point de poux. Le tailleur, bien appris, endura cest injure, Replicquant: Je ne suis perfide ny parjure; Et qu'il ne soit ainsi, Messieurs, regardez tous Au devant du pourpoint, vous y verrez le poux. Le fripier alors, qui crevoit de despit, Pour sauver son honneur luy livra un deffit Lequel des deux mestiers estoit plus honorable. Ce qui fut au tailleur grandement aggreable; Le maistre du souper arbitre fut esleu Pour porter jugement quand on auroit conclud. Le fripier commença à discourir des mieux, Si bien vous l'eussiez pris pour quelque procureur[221], Et se mit dans sa chaire en telle posture Que l'eussiez pris diseur de bonnes adventures. «Je ne suis pas si tost sorti de ma couchette Que voicy des marchands qui sonnent ma clochette, Demandant un habit de serge de seigneur[222]; Les autres de velours d'une belle couleur; Les uns un beau manteau tout bordé de clincant, Pour affin d'esblouir les yeux des regardant. Aux uns de bas estat, aux autres de plus grand, Je baille des habits pour chacun leur argent, Les grands me recherchant, et aussi les petits, Pour tirer de l'argent de quelques vieux habits. A tailler des chausses je ne passe la nuict, Pour les quelles avoir fait, bien souvent il vous cuit; Mais en n'y pensant point, et presque en me jouant, Je suis tout esbahy qu'il me vient de l'argent. Donc, ô tailleurs d'habits! vous n'estes qu'artisans, Et nous, qui les vendons, nous sommes les marchands. Or jugez maintenant lequel est plus capable, Ou de celuy qui vend, ou celuy qui travaille? Après que le fripier eut fini son propos. Le tailleur commença lui respondre aussi tost Je sçay bien que souvent vous estes frequenté, Mais ce sont des chalans de peu d'authorité: Car n'ayant pas d'escus la bource bien garnie, Pour avoir des habits vont à la friperie, Ce sont le plus souvent des coureurs de pavé Qui au soir à six heures n'ont encore disné; Ce sont tous des chercheurs de franche lipée[223], Qui n'ont ny pot au feu ny escuelle lavée; Qui, n'ayant le moyen d'avoir des habits neufs, S'en vont vers vous (fripiers) pour en avoir de vieux. Ceux qui vous font gaigner sont les tireurs de laine Desquelz ceste cité est de tout temps si pleine. Si de vos caves estoyent les soupirails bouchez, Tant de menteaux de nuict n'y seroyent tresbuchez[224]: Car, à ce que je voy, ils sont si bien hantez Que jamais (ô araignes!) vos toilles n'y tendez. Si ces bales estoyent de vos boutiques ostées, Plusieurs pièces d'estoffes ne nous seroyent robées. Tous les habits qu'avez viennent de ces panduz, Ou bien de ceux qui sont sur la roue rompuz, Ou bien de quelque noble qui, pour un coup d'espée[225], Dessus un eschaffaut a la teste tranchée[226], Ou bien d'un verolé qui, se faisant suer, Est mort entre les mains de monsieur le barbier[227]. Vous me faictes bon jeu de dire que les grands Vendent leurs vieux habits pour avoir de l'argent! Encor pour les petits je prendrois patience, Pour estre à ce contraincts par la folle indigence. Vous passez bien les jours, vous passez les nuitées A refaire les plis des chausses dechirées, D'où les poux affamez, sortant en abondance, Vous mordent bien serré les costez et la pance. Vous resemblez au gay qu'Esope le bossu Produit estant d'un pan des plumes revestu; Mais ce fut bien le pis, car, estant recogneu, Il fut crié, mocqué et d'un chacun battu. Ainsi vous, Messieurs, soubs ce nom de marchand, Vous vous glorifiez et faictes les galands: Mais, si dedans Paris messieurs les savetiers Estoyent à preferer à tous les cordonniers, Il seroit très juste et plus que raisonnable Que vous fussiez aussi plus que nous honorables. Le tailleur faisant fin, le marchand commença, Et dict ouvertement ce qui luy en sembla: Vous, messieurs les fripiers, n'ayez à contre-coeur Si les tailleurs vous passent en vertu et honneur; Confessez librement leur estre redevables, Car peut-estre sans eux vous seriez miserables. Iceux sans dire à Dieu se retirent chez soy, Ce qui les aultres mit en un très grand esmoy. Le tailleur, qui n'avoit rien dit de son costé, A de telles paroles le marchand accosté: Monsieur, je suis mary que pour rejouyssance Vous n'avez eu icy que plaintes et mesdisence. Si de ces deux fripiers vous sçavez l'arrogance, Sans doubte vous mettez sur eux toute l'offense. Ils desirent sur tous emporter le dessus, Enfin estre honorez tout ainsi qu'un Phoebus; Et, encore qu'ils soyent à chacun dommageables, Ils se disoyent pourtant estre à tous profitables. Mais sus! Je finiray en vous disant à Dieu, Tout praist à vous servir en toute place et lieu, En vous remerciant d'un si bon traictement Et pour avoir porté un si beau jugement. Tout droit à leur logis s'en vont les cousturiers. Aussi après l'adieu s'en vont les teinturiers, Qui n'osèrent parler, de peur de plus grand noise Et de peur de jetter du bois à la fournaise. La femme du marchand, qui bouilloit de cholère, Luy demande soudain qui l'a meu à ce faire, D'abaisser ses parents du costé maternel Pour exalter les siens du costé paternel; Poussée de courroux, le va charger d'injure, Que pour une, deux fois, jusque à trois, il endure, Mais dict en se mocquant: Ce vous est de l'honneur D'avoir ces deux parents si curieux de l'honneur. La dame, bien fachée et plus qu'auparavant, Luy dict: Holà! marchand, ne blasmez mes parents; Car je vous fais certain qu'ils vallent bien les vostres, Soit en bien et honneur, ou en toute autre chose. Femme, si tes parents et ceux de leur estal Estoyent hors de Paris, nous n'irions qu'à cheval, Et vous, femmes, en carroce tiré de six chevaux, Irions nous promener avec les principaux. La femme, convoyteuse d'un si très grand'honneur, Dict lors à son mary: Je cognois mon erreur; Dict, demandant pardon: Prenez-moy en pitié, Car je vous veux servir en toute humilité. Or donc, ne vous faschez, Marguerite m'amie, Si je fais qu'un chacun sçache toute leur vie.
[Note 216: Le fameux géant Tityus, qu'Apollon et Diane tuèrent à coups de flèches pour le punir d'avoir voulu faire violence à leur mère Latone. Une autre version, suivie ici, nous le représente souffrant doublement le supplice de Prométhée, c'est-à-dire ayant le foie dévoré par deux vautours, en punition du même crime.]
[Note 217: Pauvres diables, misérables, comme les frères qui sont chargés de préparer les lampes dans les couvents. Telle est du moins l'origine que Fleury de Bellingen donne à ce mot dans son livre de l'_Etymologie des proverbes françois_. Borel veut que _frelampier_ se soit pris pour charlatan; enfin, selon d'autres, il viendroit du mot _frelampe_, par lequel le peuple désignoit une petite monnoie de billon valant 12 ou 15 deniers.]
[Note 218: Interjection affirmative très commune alors chez le peuple. Nous l'avons déjà rencontrée. On disoit aussi _ce mon_, _ça mon_. Molière l'a employée sous cette dernière forme dans _le Bourgeois gentilhomme_, act. 3, sc. 3, et dans _le Malade imaginaire_, act. 1, sc. 2. M. Paulin Paris en a fait l'objet d'une longue note dans son édition de Tallemant des Réaux, t. 4, p. 84.]
[Note 219: La _pelle_.]
[Note 220: Sorte de petites pincettes dont se servent encore les orfèvres.]
[Note 221: La désinente _eur_ se prononçoit _eux_ dans la plupart des mots. Aujourd'hui encore les chasseurs disent _piqueux_ pour _piqueur_.]
[Note 222: Serge fine et luisante dont les _seigneurs_ s'étoient long-temps vêtus. On la fabriquoit à Reims. C'est une de ces étoffes, si recherchées dès le temps de saint Louis, qu'on trouve appelées par les chroniqueurs _serica Remensia_.]
[Note 223: On appeloit les parasites chercheurs de _franches lippées_. (Le P. Labbe, _Etymologie des mots françois_.) La Fontaine, dans sa fable du _chien et du loup_, a aussi employé ce mot de _franches lippées_ pour repas happés gratis, et Regnier, sat. 10, v. 282-285, parle ainsi des gens qui s'en mettent en quête:
L'un en titre d'office exerçoit un berlan, L'autre estoit des _suivants de madame Lippée_ Et l'autre chevalier de la petite espée.]
[Note 224: Dans une pièce de notre t. 1, p. 198, il a déjà été parlé de ces connivences des fripiers avec les voleurs qui infestoient alors Paris, surtout avec la bande des Manteaux-Rouges. De ceux-ci, y est-il dit, on en prit d'une seule raffle vingt-deux «qui estoient à gage et qui jetoient par le soupirail des caves ce qu'ils avoient butiné par la ville.»]
[Note 225: L'année précédente (1613), à l'occasion du duel entre le baron de Luz et le chevalier de Guise, dans lequel le premier fut tué, il avoit paru une déclaration du roi contre les duels, «avec protestation de n'accorder jamais la grace.» On ne l'avoit pourtant pas encore mise à exécution.]
[Note 226: Les fripiers garnissoient leurs boutiques avec les défroques des suppliciés, que le bourreau leur vendoit. C'est ce qu'on voit par un passage des _Visions du Pelerin du Parnasse_, Paris, J. Gesselin, 1635, in-8, p. 121-112, très curieux volume que nous aurions peut-être fait entrer tout entier dans notre recueil, si quelques unes des pièces que nous avons données déjà ne s'y trouvoient à l'état de simples chapitres. Ainsi, l'une de celles qui précèdent, _Réglement d'accord sur la préférence des savetiers cordonniers_ (V. plus haut, p. 41-58), y forme le 19e chapitre. Voici le passage relatif aux fripiers: «S'il (le chaland) estoit si faquin de s'aller habiller en ce païs là, il y auroit danger qu'il ne devint héritier des despouilles de quelque pauvre diable qui huit jours auparavant auroit passé par les mains discrètes du subtil Jean Guillaume.» Jean Rozeau, le bourreau de la Ligue, cet habile homme qui, lit-on dans le _Scaligerana_, p. 37, «défaisoit fort bien en laissant seulement tomber l'épée», avoit fait comme fit plus tard son successeur Jean Guillaume. C'est même pour s'être trop hâté de pendre le président Brisson, afin de le dépouiller de son riche manteau de peluche, qu'il fut pendu à son tour sous Henri IV. (V. plus haut, p. 52, et _Lettres_ d'Estienne Pasquier, in-fol., t. 2, p. 485).]
[Note 227: Barbiers-chirurgiens, _carabins de Saint-Côme_, ainsi qu'on les appeloit. Ils s'occupoient surtout de la cure de ces maladies.]
_Discours admirable d'un magicien de la ville de Moulins qui avoit un demon dans une phiole, condemné d'estre bruslé tout vif par arrest de la Cour de parlement.[228]_
_A Paris, chez Antoine Vitray, au collège Sainct Michel._
1623. In-8.
[Note 228: C'est Antoine Vitré, l'un des plus fameux imprimeurs de Paris au XVIIe siècle. Il n'y avoit que deux ans qu'il avoit commencé à imprimer quand il publia cette pièce. _Le Bruslement des moulins des Rochelois en 1621_ est, à ce qu'on croit, la première chose qui sortit de ses presses. Il exerça jusqu'à sa mort, en 1674. Il n'avoit pas moins de 85 ans alors, car en 1670, dans l'_avis_ qu'il donna au sujet de la grande affaire du _Pain mollet_, pour lequel il eut la collaboration d'un Poquelin, peut-être celle de Molière lui-même, il est dit qu'il a 81 ans. V. notre article _Molière et le procès du pain mollet_ (_Revue françoise_, 20 juillet 1855).]
Le 14 juin dernier, le lieutenant criminel de Moulins, ayant receu plusieurs plaintes qu'un nommé Michel, menuisier, usoit d'arts magiques et qu'il faisoit une infinité de maux dans la dicte ville, le feit constituer prisonnier. Le lendemain, le concierge alla trouver le dit sieur lieutenant criminel pour l'advertir que le dit Michel se tourmentoit extraordinairement dans son cachot, et qu'il luy avoit dit, en presence de plusieurs personnes, qu'il estoit venu à luy quelqu'un qui l'avoit voulu estrangler et qui l'avoit merveilleusement excedé, battu et traîné par les bras, voulant qu'il reniast Dieu et son baptesme, et qu'il demandoit quelque confesseur qui fust habile homme, et qu'à cause des tourmens qu'il disoit recevoir, il avoit furieusement crié qu'on le tuoit et estrangloit, demandant secours. Le dit sieur lieutenant commanda aussitost au dit concierge d'aller querir le père recteur des PP. Jesuittes, et le prier d'aller consoller le dit Michel et l'assister en la confession sacramentalle qu'il disoit vouloir faire; pendant quoi il alla aussi en la Conciergerie pour interroger quelques autres prisonniers, où, ayant trouvé le dit P. recteur, il le pria d'avoir soin de l'ame de ce pauvre miserable. Le P. recteur luy dit qu'il estoit grandement tourmenté, qu'il feroit ce qu'il pourroit, et qu'il luy avoit donné un _Agnus Dei_ pour le conserver des apparitions du diable desquelles il se plaignoit (mais il faloit un coeur contrit, qui est bien rare en telles personnes), et puis s'en alla pendant que le dit sieur lieutenant demeura là pour ouyr d'autres prisonniers, auquel, incontinent après, le geollier retourne dire que le dit Michel crioit tant qu'il pouvoit qu'on le vouloit estrangler et qu'il demandoit du secours. Aussitost il commanda au dit geollier de luy aller ouvrir le cachot, et s'y transporta sur l'heure, où il le trouva le visage gros et enflé, et livide comme de quelques tumeurs, les yeux fermez, et se plaignoit sans pouvoir cognoistre le dit sieur lieutenant, qui luy demanda par deux ou trois fois; mais enfin, ayant repris ses esprits, il le recogneut et luy reïtera ses plaintes, luy disant qu'il avoit esté bien battu par quelqu'un qui luy avoit voulu faire nier Dieu et son baptesme, quoy que cet abominable eust desjà renié Dieu, ainsi qu'il en demeura d'accord après, comme vous verrez tantost. Il advoua aussi avoir toutesfois fait des invocations d'esprits et sacrifié une tourterelle[229], et qu'il s'estoit servy d'un livre de caractères escrit à la main en langue françoise. Là-dessus, le dit sieur lieutenant luy remonstra que le diable n'auroit point eu la puissance de luy nuire, si ce n'eust esté en vertu du pact qu'il avoit avec luy, et puis l'interrogea en quelle forme cela luy estoit apparu. A quoy il respondit que la première fois il n'avoit point de forme, à la seconde et troisième il estoit en feu, qui l'avoit non seulement batu, traîné par le bras et par les jambes, mais qu'il luy avoit mis les pieds dans un trou qui estoit au dit cachot, le menaçant de le precipiter s'il ne faisoit la renegation. Voylà pas un bon maistre et qui flatte bien ses serviteurs! Il dit encore que le livre duquel nous venons de parler luy avoit esté bruslé, par arrest de la cour, en presence de luy, qui avoit fait amende honorable et banny pour cinq ans pour s'estre meschamment et impieusement appliqué aux arts magiques et invocations des demons, dont il avoit demandé pardon à Dieu, au roy et à justice, et qu'il executa cet arrest dès le 15 octobre 1605. Chose etrange que l'aveuglement des hommes! Cela luy devoit servir à mieux vivre, cet auguste senat luy en donnant mesme un si excellent moyen. Mais bien au contraire, ce mechant homme, mesprisant les salutaires remonstrances que la cour du parlement luy avoit faites sur la sellete, s'en alla en Allemagne, en Angleterre, en Espagne et à Venise, où il dit qu'il acheta une phiole dix escus, dans laquelle il y avoit comme un peu d'eau blanche, et que, quand il vouloit sçavoir quelque chose, il disoit: _Phiole, fais-moy sçavoir cecy ou cela_, et qu'après il se mettait à sommeiller, et en reposant il luy estoit revelé ce qu'il vouloit sçavoir; et, le temps de son bannissement accomply, il retourna à Moulins, où, par le moyen de ceste phiole, il recommença de faire mille mechancetez, lesquelles, enfin decouvertes, font qu'il est remis prisonnier comme je vous ay dit; et comme le sieur lieutenant criminel, qui est un très sçavant homme, luy eust dit qu'il falloit qu'il eust fait abnegation de la foy, des bonnes oeuvres de l'Eglise et des siennes pendant qu'il avoit eu cet esprit, il dit que non; mais, ayant affaire à un homme qui sçait fort bien son metier, il le sceut si bien prendre par ses paroles qu'il advoua avoir renoncé à Dieu, à ses bonnes inspirations et aux prières des saincts, entre les mains de celuy qui luy avoit vendu ladite phiole, et qu'il repetoit cela tous les ans le 14 septembre à son esprit, qui luy apparoissoit en feu, lequel esprit s'appeloit Boël[230]; il dit aussi qu'il estoit aërien, vapeur de la region d'Orient. Il fut trouvé saisy d'un Agrippa[231] dont il se servoit pour faire des caractères[232]; et comme on luy eust demandé qu'il avoit fait de la dite phiole, il dit qu'il l'avoit cassée, et puis il dit qu'il l'avoit vendue, mais qu'il avoit juré qu'il ne le diroit point, et qu'il avoit fait un pact tacite avec son diable de lui donner tous les ans une poule[233] avec les suffumigations qu'il faisoit tousjours le dit jour 14 septembre. Il dit que quand le sorcier donne un malefice à mort, le diable leur donne six sols huict deniers, et à un animal la moitié. Il advoua avoir esté en une assemblée qui s'estoit faite en Bourgongne, et que les assemblées des magiciens ne se font que de huict en huict ans, où ils parlent tous en l'oreille d'un demon qui paroist de sept pieds de hauteur, auquel ils demandent ce qu'ils veulent, et que luy parlant avoit demandé de pouvoir guerir les maladies, et qu'après avoir mangé ils sont tous reportez chacun en leur demeure.
[Note 229: C'est la première fois que nous voyons cet inoffensif oiseau tenir dans les invocations la place de la fameuse _poule noire_; mais celle-ci interviendra tout à l'heure.]
[Note 230: Dans le _Diable boiteux_ imité de l'espagnol par Lesage, c'est Asmodée qui joue le même rôle. Celui-ci est un démon bien plus ancien et bien plus célèbre que ce _Boël_. Il est déjà question de lui dans la Bible. V., pour l'étymologie de ce nom, _Revue archéologique_, t. 4, 1re part., p. 326.]
[Note 231: Le livre de Cornelius Agrippa de Nettesheim, _De philosophia occulta_, si fameux encore au XVIIIe siècle qu'on en publia en 1737 une traduction françoise, 2 vol. in-8.]
[Note 232: Ce mot se disoit «de certains billets que donnoient les charlatans ou sorciers, et qui, à cause des figures talismaniques dont ils étoient marqués, pouvoient, disoient-ils, produire toutes sortes de prodiges. Il est utile de connoître cette acception du mot _caractère_ pour bien comprendre ce passage du rôle de Crispin dans _les Folies amoureuses_ de Regnard (act. 1, sc. 5):
... Tout le temps de ma vie J'ay fait profession d'exercer la chymie. Tel que vous me voyez, il n'est guère de maux Où je ne sache mettre un remède à propos, Pierre, gravelle, toux, vertiges, maux de mère. On m'a même accusé d'avoir un _caractère_.]
[Note 233: V. l'une des notes précédentes.]
Il dit encore que son esprit le dispensoit d'aller aux assemblées, à cause du gage qu'il lui donnoit tous les ans, et que la dernière des dites assemblées se feit en l'an mil six cents quatorze, et que s'il ne se fust defait de sa phiole, il y fust allé la veille de Noël, qui est le jour où elle se fait tousjours.
Ce meschant homme estant interrogé combien il avoit gardé la phiole de laquelle nous venons de parler, il dit qu'il l'a gardée onze ans, et qu'il faisoit brusler de la semence de baleine dans un rechaut pour parfumer la dite phiole en disant: _Je te parfume en vertu de ce que tu m'as esté donné_, comme il s'y estoit obligé. Il se mesloit de donner des feuilles d'herbes sur lesquelles il escrivoit certains mots qu'il disoit guerir des fièvres, et s'il n'estoit bien payé, il faisoit mourir les malades.
Il dit qu'il advertit un jour le curé de Saint-Bonnet qu'un procez qu'il avoit pendant en la cour venoit d'estre jugé, et qu'ils estoient, sa partie et luy, hors de cour et de procez, ce qu'il sceut le jour mesme dans la ville de Moulins par le moyen de son esprit.