Variétés Historiques et Littéraires (05/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 11

Chapter 111,922 wordsPublic domain

_Item_, pareillement, en ensuivant toutes les choses dessus dictes, nous avons veu ung grant et merveilleux poisson qui saulte sur la mer plus de cinquante brasses en hault et de travers; il nage plus viste et plustost que ung oyseau ne sçauroit voler, et si a les dentz si fortes et si aguës que quant il empoigne ung batel, il le dessire et le met en pièces, et quant on le veult appaisier, il convient sonner ung gros tambour. Il a bien douze vingtz piez de long, et de haulteur bien quarante piez; sa teste est toute ronde, ses oreilles pendantes plus de vingt brasses; il a treize cornes, longues bien de sept aulnes; il gette feu par les dictes cornes plus de cent brasses à long; les yeulx plus gros que une chauldière à tainturier, et est couvert d'esquailles, et ot-on sonner les esquailles, quant il naige, de cinq ou sept lieues loing; il a la queue fourchée en quatre, et fait esclisser la mer de sa queue plus d'une lieue de hault[191].

[Note 191: Ce poisson nous semble être tout à fait de la même famille que le fameux _Kraken_, dont il est tant parlé dans les relations des anciens voyageurs et dans quelques livres de savants, tels que l'_Histoire anatomique_ de Bartholinus, le _Mundus mirabilis_ d'Happelius et le _De piscibus monstruosis_ d'Olaüs Wormius, où il est appelé _Hafgufa_. C'est le dernier venu de ces poissons merveilleux: il n'y a pas cinquante ans qu'un navigateur prétendit encore l'avoir rencontré dans les mers du Nord, au milieu des îles Orkeney; mais celui-là venoit trop tard, en 1808, pour accréditer son mensonge. La science alors avoit dit son mot sur le _Kraken_; l'on sçavoit que, sauf les immenses proportions dont l'avoit gratifié la terreur populaire, ce n'étoit autre chose qu'une sorte de sèche gigantesque, appelée _sèche à coutelas_, qui se rencontre parfois dans les mers du Nord. Le peuple, lui-même, n'y croyoit plus guère en 1808, et je penserois volontiers que le mot _craque_ (mensonge) étoit un souvenir de ce pauvre _Kraken_ dont on lui avoit fait peur si long-temps, et auquel il ne vouloit plus croire. Le comte de Provence, qui auroit pu être l'un des premiers incrédules, fut aussi l'un des derniers qui tâcha de s'en amuser. On connoît l'article qu'il publia dans le _Journal de Paris_, puis en brochure, sur la _grande harpie de mer_, appelée Coeleno, nom sous lequel on voulut retrouver une altération de celui de M. de Calonne, le rapace ministre (V. nos articles sur les _Rois journalistes_, _Constitutionnel_ des 4 et 5 août 1852.) Au temps où parut la pièce donnée ici, l'on croyoit sérieusement à l'existence de poissons de l'espèce du _Kraken_. Le passage qui motive cette note en est la preuve. Dans le _Nova typis transacta navigatio novi Orbis Indiæ occidentalis_, etc., livre très singulier décrit par le _Manuel_, on peut lire le merveilleux récit d'un monstre de cette sorte qui, après avoir soulevé un navire, laisse les marins dire très dévotement la messe sur son dos, puis replonge dans la mer, remettant ainsi le bâtiment à flot sans avaries. Dans un autre curieux ouvrage: _Recueil de la diversité des habits qui sont de present en usaige tant ès pays d'Europe, Asie, Afrique et illes sauvages, le tout fait après le naturel_ par François Deserpz, Paris, 1562, in-8, se trouve le portrait de l'_evesque_ ou _moine de la mer_, dessiné d'après les dessins de _défunt_ le capitaine Roberval et décrit très sérieusement: car, encore une fois, l'on croyoit alors aux monstres dont on parloit, et l'on ne faisoit pas comme le comte de Provence ou comme l'excellent père Bougeant, de qui, selon Voisenon, la fabrication des monstres étoit l'industrie: «Quand il avoit besoin d'argent pour acheter ou du café, ou du chocolat, ou du tabac, il disoit naïvement: _Je vais faire un monstre qui me vaudra un louis._ C'étoit une petite feuille qui annonçoit la rencontre d'un monstre très extraordinaire qu'on avoit vu dans un pays très éloigné et qui n'avoit jamais existé.» (_Oeuvres complètes_ de Voisenon, t. 4, p. 126.)]

Mon très chier cousin, j'ay entendu que aucuns de nos gens ont veu des lymaçons qui sont gros comme des tonneaulx, et pareillement des hanetons qui sont si grans et si merveilleux qu'il n'est homme qui y puisse demourer.

_Item_, nous avons esté gettez si arrière le plus merveilleusement que jamais homme vit du vent et de l'orage, qui nous a transporté en bien peu de temps jusques au bas occident; et là nous n'avions point de nuyt, et y avons esté trois moys sans revenir, et y avons veu plusieurs et divers pays.

Nous avons esté en une grande et merveilleuse cyté, nommée la cyté de Montane, où nous avons veu une montaigne la quelle a plus de cent lieues de hault, et est ung pays de bestes sauvages, où les tygres sont, les panthères et autres bestes moult merveilleuses; et si y a des pyes qui sont plus grandes que grues, et n'est homme qui osast aller seul sans estre accompaigné de cinq ou de six hommes, pour les pies et autres oyseaulx qui sont dangereux et à craindre, et ont les dictes pies le bec long bien une aulne.

_Item_, en ces pays a grans forestz, et sur tous autres arbres nous avons veu ung grant arbre le quel a plus de trois lieues de tour de ses branches, et n'en voit-on point le couppel, et est environné tout d'eaue, et le fruyt qu'il porte est long comme une andouille et rend le jus vermeil comme sang, et n'est point de si excellent vin, et dedans chascun fruyt a une pierre precieuse qui esclère la nuyt comme le jour, et ne porte le dit arbre que de trois ans en trois ans, et auprès du dit arbre est la roche de Videquin, où toutes les bestes sauvages du dit pays vont couchier dedans la dicte roche, pour la crainte des chahuans, qui leur portent guerre la nuyt, car ilz sont plus grans que griffons et sont en grant nombre.

_Item_, nous avons esté en ung lieu bien plus approuchable, venant vers les parties de paradis terrestre, où il y a un prestre françois, au quel prestre Jehan ou son vicaire a donné la cure de Cytrie, en la quelle le dit curé a de disme du plus excellent blé que l'on sçauroit demander, et pareillement des meilleurs vins, et tous les ans bien cinq cens oysons, cinquante veaulx, deux cens aigneaulx qui portent la laine verte, et n'ont non plus de queue que ung cynge, et n'ont que une corne; outre plus bien quarante barilz de miel, car les mousches sont grandes comme poulles[192].

[Note 192: Prestre Jehan, dans sa légende, conte les mêmes merveilles du pays qu'il habite: «_Item_, en nostre terre, y a habundance de pain, de vin, de chairs et de toutes choses qui sont bonnes à soustenir le corps humain.»]

_Item_, nous avons esté au pays de Garganie par la mer Rouge, près de paradis terrestre, où nous avons veu des choses admirables, comme bestes sauvages et autres, et est ce dit pays tant fertille de tous biens que cest merveilles. _Item_, nous avons veu la fronde et la pierre de quoy David tua Goliath, et plusieurs autres choses qui seroient trop longues à raconter.

_Item_, les poulles sont grandes à merveilles et n'ont point de creste ne de queue non plus qu'un cynge, et n'ont aussi qu'une corne, et ponnent les oeufs aussi gros que oes; et y a tant de paons qu'on n'en scet que faire, si non que le dessus dit curé seroit bien joyeux qu'il y demourast plusieurs François avec lui pour vivre des biens qu'il a en la dicte cure; mais les gens de ce pays n'y sçauroient bonnement vivre, pour l'intemperance de l'air, dont est dommage.

Autre chose ne vous sçauroy que rescripre pour le present. Recommandez-nous à tous noz amys de par delà. Dieu vous doint bonne vie et longue.

Escript en la cité d'Arjelle, le VI jour de may.

Le vostre VILLAGE Conducteur des gallées de Provence.

_Cy finent les Nouvelles admirables que les capitaines des gallées ont veues en diverses ysles de mer vers les parties orientalles._

_Le Gan de Jean Godard, Parisien._

_A N. Thibaut G. P._

_A Paris, chez Daniel Perier, demeurant rue des Amandiers, près le Colège des Crassins._

1588.--In-8[193].

[Note 193: Jean Godard fut l'un des poètes les plus en renom de son temps. Dans les stances ou sonnets mis en tête de ses poésies, l'on ne va pas moins qu'à l'égaler à Ronsard. Il étoit né à Paris en 1564, et mourut en 1630, après avoir été jusqu'en 1615 environ lieutenant général au bailliage de Ribemont. Villefranche en Beaujolois fut le séjour ordinaire de ce poète, qui pourtant, en souvenir de sa ville natale, ne manque jamais de prendre le titre de _Parisien_. C'est à Villefranche, selon les _Mémoires_ du jésuite Jean de Huissière sur cette ville (1671, in-4, p. 86), qu'il fit tous ses ouvrages, «remarquables par leur mérite et par leur nombre.» Deux pièces dramatiques, _la Franciade_, tragédie en cinq actes, et _les Desguisés_, comédie en cinq actes, avec prologue en vers, qui vient d'être réimprimée dans le t. 7 de l'_Ancien théâtre françois_ de la Bibliothèque elzevirienne, sont ce qu'il écrivit de plus considérable. On les trouve dans ses _Oeuvres poétiques_, Lyon, 1594, 2 vol. in-8, avec un grand nombre de pièces en tous genres, odes, élégies, _trophées_ au roi Henri IV, etc. Jean Godard n'a toutefois pas réimprimé dans ce recueil, non plus que dans la seconde édition qu'il en donna à Lyon en 1618, in-8, sous le titre de la _Nouvelle muse_, ou _les Loisirs de Jean Godard, Parisien_, la pièce singulière que nous reproduisons ici. C'étoit une oeuvre de sa jeunesse, qui pouvoit lui sembler sans intérêt, mais qui n'en a pas moins beaucoup pour nous. L'abbé Goujet la connoissoit, et dans l'article qu'il consacre à notre poète, au t. 15 de sa _Bibliothèque françoise_, p. 248-249, il la mentionne comme très curieuse, sans toutefois en rien citer, ce que l'abbé Mercier de Saint-Léger lui reproche presque, et avec raison. (V. ses _notes mss._ sur la _Bibliothèque de la Croix du Maine_, art. _Jacques Godard_.) Nous la donnons d'après l'exemplaire que possède la Bibliothèque impériale, et que l'abbé de Saint-Léger ne semble pas avoir connu. Celui qu'il eut entre les mains se trouvoit à la bibliothèque Mazarine, nº 21,657. Il a disparu depuis.]

EPIGRAMME.

Tu chantes si bien, mon Godard, La nature du gand mignard, Que qui liroit ton escriture, Si bien elle le raviroit, Que, fut il hiver, il n'auroit A ses mains aucune froidure.

J. HEUDON, Parisien[194].

[Note 194: Jean Heudon, fils d'un riche bourgeois de Paris, étoit l'ami de collége de Jean Godard. Au sortir des études, comme celui-ci manquoit de ressources, il lui étoit venu en aide, et leur amitié s'en étoit augmentée. Godard fit son chemin dans les emplois, et aussi dans la poésie et au théâtre. Heudon souhaita les mêmes succès, et ce fut alors Godard qui lui tendit la main. (V. _Hist. du théâtre françois_, t. 3, p. 539.) Heudon fut moins heureux: sa réputation n'égala jamais celle de son ami. Ses tragédies de _Saint-Clouaud_ et de _Pyrrhe_ sont détestables, comparées à toutes les pièces de son temps, et en particulier à celles de Godard. Cette inégalité de succès n'altéra point leur amitié. Dans les poésies de Godard, les principales pièces sont dédiées à Jean Heudon (V. t. 2, p. 239, 245, etc.); d'autres sont adressées à son frère Audebert Heudon, à qui Godard semble avoir voué les mêmes sentiments. Tous deux moururent avant lui, laissant chacun un fils, Jean et Thomas, qui héritèrent de l'affection que J. Godard avoit eue pour leur père. Les stances qui terminent la seconde édition de ses poésies, _la Nouvelle muse_, etc., leur sont adressées, sous ce titre touchant: _l'Amitié héréditaire._]

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_Le Gan de Jean Godard, Parisien._