Variétés Historiques et Littéraires (05/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 10

Chapter 103,803 wordsPublic domain

[Note 154: Ceci donnerait à penser qu'on soupçonnoit M. d'Epernon de vouloir tenter contre Louis XIII ce que Ludovic le More n'avoit essayé qu'avec trop de succès contre son neveu Galeas Sforza, mort empoisonné par lui le 21 octobre 1494.]

Les exemples de la bonne foy du president Jeannin, à recueillir du traicté par lui faict avec le feu duc de Biron[155], desdiez à MM. les princes retirez de la cour.

[Note 155: Le président Jeannin et le chancelier de Sillery avoient fait en 1601 le traité avec le duc de Savoie, et l'on disoit qu'en même temps qu'ils traitoient avec ce prince pour le roi, ils traitoient aussi en secret pour le maréchal de Biron, qui en effet trahissoit alors la France au profit de la maison de Savoie.]

Un traicté de la difficulté qu'il y a d'arrester les faucons hagards et leur faire revenir sur un vieux lièvre, par le sieur baron de la Chasteneraye, dedié à Roquelaure[156].

[Note 156: Antoine de Roquelaure, fait maréchal de France en cette même année 1615. Il avait 71 ans, mais c'étoit pure calomnie de comparer ce vieux brave à un vieux lièvre.]

La vie du feu connestable Saint-Paul[157] dediée au vieux mareschal de Bouillon[158], pretendu vice-connestable de France, composée dans la Bastille par le comte de la Roche, escript en parchemin rouge.

[Note 157: Celui que Louis XI fit décapiter.]

[Note 158: Henri de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon, étoit soupçonné d'avoir des relations avec les princes d'Allemagne.]

L'enfantement des montagnes, composé par le duc de Savoie, desdié aux princes.

Discours secret de l'amitié de M. d'Espernon vers son fils de la Vallette, avec une remonstrance aux bons pères en faveur des enfants obeissans[159].

[Note 159: Le duc d'Epernon avoit, en 1611, refusé son consentement pour le mariage de son second fils, le marquis de la Valette, avec la fille du maréchal d'Ancre. Ce fils, qui étoit très jeune, et par conséquent très porté à l'obéissance pour de tels ordres, épousa, onze ans plus tard, la fille de Henri IV et de la marquise de Verneuil.]

La louange de la chasteté et pureté de la vie, composée par l'evesque de Rieuls et dediée à la royne Marguerite.

Complainte de la Saguoine sur l'inconstance des hommes, dedié au baron des Termes[160].

[Note 160: César Auguste de Saint-Lary, baron de Termes, avoit pour maistresse une fille de la reine, nommée la Sagonne, avec laquelle il fut trouvé couché. La reine chassa la Sagonne, et peu s'en fallut qu'elle n'obtînt du roi qu'il envoyât M. de Termes à l'échafaud.--Ce nom de la Sagonne cache Diane de la Marck, femme en troisièmes noces de Jean Bahou, comte de Sagonne.]

Le Boittelette du beau Mortemart[161] dedié aux hermaphrodictes.

[Note 161: Il est aussi parlé de lui à l'art. 62 de l'_Inventaire de la bibliothèque de maître Guillaume_.]

La promptitude Liverit, dedié à La Ferté[162].

[Note 162: Gouverneur de Chartres, qui avoit mis en effet assez de promptitude à livrer la place.]

Apologie du Cel Castel contre ceux quy denient que M. le prince de Condé soit legitime, dedié à la memoire de feu M. le comte de Soissons[163].

[Note 163: Frère puîné du prince de Condé, dont la légitimité est ici mise en doute. Il étoit mort en 1612.]

Histoire du malheureux advènement causé par l'adultaire, composé par la comtesse de Limours[164], et dedié à Mme de Vilars[165].

[Note 164: Femme de ce comte de Limours qui, selon les _Contrevéritez de la cour_ (v. notre t. 4, p. 341) avoit si mauvaise mémoire. Les actions de Mme la comtesse ne semblent pas avoir été de celles dont il fût bon de se souvenir.]

[Note 165: Soeur de Gabrielle d'Estrées, pour laquelle Henri IV eut un penchant passager. V. Sauval, _Galanteries des rois de France_, 1731, in-12, t. 2, p. 354.]

Le merite qu'il y a de se contenir en viduité, escript par Mme de Marmoutier et dedié à Mme de Guise la Doriere[166].

[Note 166: La _douairière_.--C'est la même qui fit beaucoup parler d'elle, pendant son veuvage, à cause de son commerce avec M. de Bellegarde. Le 55e article de l'_Inventaire des livres trouvés en la bibliothèque de M{e} Guillaume lui est consacré_: «Trois livres enseignants de conserver sa virginité devant et après l'enfantement, par Mme de Guise, dédiés à Mme de Vitry.»]

Le miroir de la chasteté des dames de ce temps, composé par Mme de Santiny et dedié à Mme la duchesse de Seully.

La louange de la fidelité conjugalle, par le comte de Chiverny[167] et dedié au comte de Grammon[168].

[Note 167: L'auteur des excellents _Mémoires_ souvent réimprimés. Je l'aurois cru exempt de ces sortes de malheurs.]

[Note 168: Philibert de Grammont, second mari de la belle Corisandre d'Andouins, l'une des plus célèbres maîtresses de Henri IV.]

La piteuse et deplorable avanture d'Acteon, mangé par les chiens après avoir esté metamorphosé par Diane en forme de cerf, composé en vits françois par Madame la fouteuse de Balaigny[169] et dedié à la memoire de son mary.

[Note 169: Diane d'Estrées, soeur de Gabrielle, seconde femme de Jean de Montluc, seigneur de Balagny, maréchal de France.]

Poeme tragique de Landry et de la royne Fredegonde, composé par la marechalle d'Ancre, et dedié à la royne.

L'art honneste de petter, pratiqué et composé par le president Duret[170], dedié à M. de Roquelaure.

[Note 170: Duret de Chevry. V. sur lui notre édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 147.]

Veritable discours du poëte de Marseille et de sa vie, mis en lumière par Madamoiselle de Vitry, quy dit l'avoir assisté à tous les merveilleux traits de son mestier.

Les excellents et doctes sermons du cardinal de Sourdy[171] desdié à un Marguillier de Sainct-Germain-de-l'Auxerroy, par l'advis du cardinal de Bousy[172].

[Note 171: V. sur les moeurs de ce prélat notre t. 4, p. 340. C'est avec intention qu'on fait dédier ses sermons à un marguillier de Saint-Germain-l'Auxerrois. L'hôtel de Sourdis étoit proche de cette église; il avoit donné son nom à une petite impasse qui ne vient que de disparoître.]

[Note 172: Celui qui avoit négocié le mariage de Henri IV et de Marie de Médicis.]

Consolation à la comtesse de Sansay, faicte par M. du Maine, sur la mort de M. Balaigny.

Quatre livres des commoditez, profits et utilitez qu'on reçoit d'avoir deux femmes en un mesme temps, avec la louange d'elles-mesmes.

Un livre de clemence, par M. d'Espernon, si vieux, et si effacé qu'on n'y voit rien, dedié aux Provençaux, avec un discours, à la fin du livre, où il refute l'opinion des poëtes.

Les inimitables grimasses du chevalier de Silly, dedié aux jeunes gens de la cour.

Trois tomes escripts par le mareschal de Biron, le premier traictant du depvoir des subjects envers leur prince; le deuxiesme, de la recompense des loyaux serviteurs; le troisième, de la prudence qu'on doit avoir pour se comporter finement, dedié au comte d'Auvergne.

L'apparition de Saincte Gertrude à Madame l'abbesse de Maubuisson[173] estant au mal d'enfant.

[Note 173: Angélique d'Estrées, autre soeur de Gabrielle.]

Un Italien incogneu En France tout seul est venu N'ayant aucune compagnie; Mais en France s'est bien trouvé, Estant fort bien envitaillé Pour resjouir sa grande amie.

Il a fort bien faict ses affaires Et a gaigné de grands thresors. Car, se donnant de grands efforts, Soubs luy tout le monde faict taire.

Tous les thresors qu'il a conquis C'est par fraude et par piperie; Il a gaigné, par mon advis, Pour faire duchesse sa fille.

Il n'y a François au monde quy ait l'esprit tel comme ceste nation estrangère, car les plus beaux esprits de la France, en telle part que ce soit, ne sçauroit si bien bastir sa fortune en estrange pays comme fait une quantité de race coyonnesque quy se bastissent incontinent au naturel des vrais François; ils leur veulent faire accroire qu'ils sont meilleurs que ne sont les naturels du pays, encore qu'ils feussent de Sainct-Denis ou d'Aubervillier, et veulent dire comme les bonnes femmes de Paris, Aubervillier vaut bien Paris, choux pour choux.

_Les nouvelles admirables lesquelles ont envoyées les patrons des gallées qui ont esté transportez du vent en plusieurs et divers pays et ysles de la mer, et principallement ès parties des Yndes. Et ont veu tant de diverses nations de gens et de bestes que c'est merveilles. Desquelles la declaration appert en ces presentes lettres. Escriptes en la cyté d'Arjel, le VIe jour de may[174]._

[Note 174: Nous devons la communication de cette pièce très curieuse à l'obligeance de notre ami M. Charles Livet, qui l'a copiée avec le soin le plus minutieux sur l'exemplaire, sans doute unique, que possède la bibliothèque de Nantes. Elle est imprimée en gothique, in-8, sans pagination. Au verso du premier feuillet, où le titre se trouve, l'on voit une grossière gravure à sept personnages, dont un assis au milieu sur un siége surmontant une estrade à deux marches. Le même frontispice, nous dit M. Charles Livet, se trouve en tête de la pièce intitulée: _L'Entrée du roy à Romme_ (du mercredi dernier décembre 149.). Le dernier chiffre ne s'y trouve pas, mais il faut lire 1494, car il s'agit de l'entrée de Charles VIII dans la ville des papes, le 31 décembre de cette année-là. M. Livet pense que la pièce qu'il nous communique est du même temps, et je partage cet avis. C'étoit le moment de la première et de la plus vive curiosité qu'avoient dû exciter les voyages et les découvertes de Colomb; il devoit courir par toute l'Europe, au sujet de cette entreprise, aux incroyables résultats, beaucoup de petits livrets du genre de celui-ci, dans lesquels l'imagination populaire, remplie d'idées singulières touchant l'existence de tout un monde fabuleux, trouvoit moyen de renchérir encore sur ce que la réalité étaloit de merveilles. M. Brunet cite, dans le _Manuel du libraire_ (t. 3, p. 111), une pièce qui montre avec quelle avidité la curiosité du peuple se fit partout un appât des nouvelles qui venoient de ce monde récemment découvert. C'est la traduction que Giuliano Dati fit en vers italiens de la première lettre latine par laquelle Colomb annonça au monde ancien le monde nouveau, M. Libri, qui possédoit cette pièce très rare, dont voici le titre. _La lettera (in ottava rima) dellisole che ha trovato nuovamente il re dispagna_, etc., pense qu'on la chantoit dans les rues. Quadrio, _Storia e ragione d'ogni poesia_, Milano, 1739, in-4, t. 4, p. 48, en parle, mais lui donne à tort la date de 1495, au lieu de celle de 1493. Le récit, fait aussi sous forme de lettre, que nous donnons ici, fut peut-être inspiré par le même événement; seulement, ne tirant point comme l'autre ses faits d'une lettre du grand navigateur, il est complétement fabuleux, comme ceux qui couroient depuis long-temps sur les pays gouvernés par le prêtre Jean. Quelques noms de lieux qui ont la prétention d'être des noms espagnols prouvent toutefois qu'il peut s'agir ici des pays que Colomb découvrit et baptisa pour le roi d'Espagne.--La _cyté d'Arjel_, d'où la lettre est datée, doit être la cité d'Alger.]

Nos très chiers et parfaictz amys seigneurs de Porion et de Saint-Germain, frequentans la mer en la region occidentalle, nous nous recommandons à vous et à tous noz amys de par delà, vous faisans savoir que depuis nostre partement à la fortune des vens, nous avons esté transportez en plusieurs pays et ysles en la mer. Et premièrement en l'ysle de Coquelicaris, où les hommes sont de merveilleuse figure et sont bonnes gens. Ilz nous ont consolez et confortez en leur langaige, qui est bien estrange. Et ont le stature de grandeur environ comme geans; leurs yeulx esclèrent la nuyt comme torche, et voyent plus de nuyt que de jour; le nez long de trois piez et la barbe longue jusques à terre, verte comme pré; la queue comme ung lyon, et mengent ung mouton à l'heure. Ils boivent, le jour, la mer sallée, et, la nuyt, chascun bien douze potz de vin; ilz sont de telle nature que ils s'endorment par l'espace de trois jours et trois nuytz, et, quant ilz sont reveilliez, ils font ung si grant et si horrible cry qu'on les orroit braire de quatre à cinq lieues; ilz tyrent à la charue comme chevaulx et font leur labour sans ayde de bestes.

Leurs femmes sont petites comme nayns et ont deux queues, et sont vestues de peaulx de garapotz, qui sont grandes bestes comme beufz; la teste longue de six piez, le corps comme ung cerf et à six piedz, ceulx de devant comme griffons, ceux du parmy[175] comme ung beuf, et ceulx de derrière comme ung lyon; le poil jaune, vert, noir et blanc, et long de trois piez.

[Note 175: Milieu.]

_Item_, les cocqs portent laine vermeille de quoy on fait les draps fins, et sont grans comme grues, la creste blanche et longue d'une aulne, et au bout la dicte creste a une pierre si excellente qu'on ne la sçauroit estimer: car l'hostel où les dictz coqs seront, le tonnoire, l'escler, la fouldre ne la tempeste n'y pourront faire aucun mal, pour la grant vertu et dignité de la dicte pierre. Ilz ont le bec large comme une becque, et les fault tondre tous les moys, et les dictz coqs et poulies chantent tousjours ensemble si trez melodieusement qu'ilz endorment les gens: car il semble que soient luz[176] et harpes de ouyr leur chant.

[Note 176: Luths.]

Les poulles sont perses[177] comme azur et n'ont point de plumes, si non en la queue, qui est blanche et comme miroer de paon, et ponnent les oeufz tous cuytz, pour la grant chaleur qui est en eulx, et est bonne et excellente viande; et qui les veult mengier clerez, il les convient mettre en eau chaulde.

[Note 177: C'est-à-dire d'un bleu vert.]

_Item_, avons esté en une aultre ysle nommée l'ysle de Hude-Fridaga, où les femmes ont deux couillons[178], et sont moitié noires et moitié blanches, et filent la soye le plus excellentement que jamais on sçauroit veoir. Les hommes ont les cheveulx trainans jusques en terre et sont jaunes comme fil dor, et ne font rien, ne aussi ilz ne veulent rien faire, sinon danser, ryre et galler.

[Note 178: Dans les _Prodiges de l'Inde_, manuscrit cité par M. Berger de Xivrey, à la p. 117 des _Traditions teratologiques_, il est parlé de femmes barbues qui ont douze pieds de haut et portent une corne au nombril.]

En la dicte ysle a une manière de bestes qu'on appelle opy loripha, grosse comme ung tonnel, et est toute ronde, le poil blanc, jaune, noir et vert; le col long bien dix aulnes, et a la teste comme une gargouille. Elle gette feu par la gueule, qui sent le souffre, especiallement quant il tonne, et se resjouyst tant du tonnoirre qu'on l'orroit braire et crier de plus de sept lieues.

_Item_, en l'ysle de Sosorogo, qui est grande, en la quelle nous avons esté bien l'espace de trois sepmaines, et est auprès du pays d'Albanie, merveilleuse cyté et grande près de Alexandrie, où madame sainte Catherine fut née et où les marmotz sont. En ceste dicte ysle les vaches n'ont point de cornes ne de queue, et semblent estre painctes, et le laict quelles donnent semble estre vin blanc, et est aussi bon que l'on sçauroit trouver, et sont tonsées deux fois l'an, et de la laine qu'elles portent on en fait ces draps de veloux blanc.

_Item_, les chièvres ont le laict si aigre qu'il ne sert que de verjus ou de vinaigre. Les moutons ont sept cornes[179] et deux testes et la laine verte, et n'est loup qui en puisse approuchier, tant sont courageux; ilz sont grans comme asnes et ont la queue comme ung lyon. En ceste dicte ysle, les gens sont vestuz de peaulx de pyrelmogues, qui est une beste de la grandeur d'un chat et de longueur demye aulne; le poil de la couleur au col d'un mallart, la teste comme ung synge, la queue comme une marmote blanche, et est très excellente penne[180]; elle conserve et garde une personne de plusieurs maladies, mais on n'en peut avoir ne pour or ne pour argent, tant est precieuse la penne de ceste dicte beste.

[Note 179: Dans le précieux volume in-4 gothique possédé par la Bibliothèque impériale: _Prestre Jehan à l'empereur de Rome et au roy de France_, il est aussi parlé d'animaux à sept cornes. M. G. Duplessis a publié cette légende, d'après les meilleurs textes, à la suite de _la Nouvelle fabrique des excellents traits de vérité_, Biblioth. elzevirienne, Paris, P. Jannet, 1853. M. Ferdinand Denis en avoit déjà donné un bon texte dans son petit volume: _Le Monde enchanté_, Paris, 1843, p. 376.]

[Note 180: Sans doute pour plume.]

_Item_, en l'ysle de Tapilomugan, qui est auprès de Arcusie et de Samarie, où les enfans mangent leurs pères et leurs mères quant ilz sont anciens; et est auprès du mont Ostrac, où les oliphans[181] et les griffons[182], sont, qui se combatent aux hommes du pays et leur font grande guerre, et de l'autre part le pays où les hommes vivent de l'odeur d'une pomme.

[Note 181: Les _éléphants_. Voir la légende de _Prestre Jehan_ citée plus haut, et les _Traditions teratologiques_ de M. Berger de Xivrey, p. 407.]

[Note 182: Dans la légende de Prestre Jehan, les griffons sont des oiseaux qui peuvent, en effet, aller de pair avec les _oliphans_: «Ils portent bien ung beuf ou un cheval en leur nid pour donner à manger à leurs petiz oyseaulx.»]

En ceste dicte ysle a une rivière grande qui descent dedans le fleuve de Eufrates, lequel vient de paradis terrestre[183], où l'on pesche des anguilles de quatre cens piez de long, et saillent hors de la rivière pour ouyr le son de la loure[184], et en la dicte rivière n'ose aller aucun navire où il y ait point de fer, car les pierres qui sont au fons le saperoient et tireroyent au fons[185]. En ceste dicte ysle a des oyseaulx grans comme oes, et, quant ilz sont nourriz et quils peuvent voler, le père et la mère en chassent une partie, et par dueil qu'ils ont ils volent si hault que le soleil les cuyt et tue[186]; et puis quant ils sont cheuz on les menge, et est très bonne viande, et en y a si grant nombre quilz en sont au dit pays tous reffais.

[Note 183: V. aussi, pour une rivière qui descend «de Paradis terrestre et est appelée Syon», le livre de _Prestre Jehan_.]

[Note 184: Sorte de musette qui avoit donné son nom à une danse grave dont elle régloit les mouvements.]

[Note 185: Tradition orientale qui se trouve dans les _Mille et une Nuits_ (histoire des Trois Calanders).]

[Note 186: C'est ce qui arrivoit au phénix, d'après la légende de Prestre Jehan: «S'en monte vers le ciel sy près du soleil, tant que le feu se prent à ses helles, et puis descend en son nid et se art.»]

_Item_, au mont de Tripho, en la partie orientalle, nous avons veu ung chasteau fait d'esquailles de gouffiques et une roche de fin or d'un costé, et d'autre costé tout de cristal; de la quelle montaigne on ne voit point le couppel[187], et de grosseur tout entour deux lieues, et au couppel de cette dicte roche a un oysel que est plus grand que six griffons[188], le quel mengue tous les jours de trois à quatre beufz; et n'est homme qui se osast trouver sur terre en ces contrées à l'heure de sept ou de huyt, qu'il va repaistre; et, quant vient environ neuf heures, il s'en va à son dit lieu, et tout le jour il chante si haultement et si melodieusement que on l'ot de plus de 25 lieues, car il resonne son chant si treffort que tous les autres oyseaulx de tout le dit pays laissent à chanter, et chacun oyseau se mussent pour la crainte et tremeur du dit oyseau. Ce dit oyseau est appelle pypharaum. Les oeufs qu'il pont sont gros comme ung baril, et ne les peut-on casser, et semble qu'ilz soient paingtz de toutes couleurs. Trois ou quatre fois la sepmaine il volle en l'air; il a les yeulx si très reluisans que il semble estre feu, et est aucunes fois bien quatre heures sans revenir. En l'air est pour regarder où il prendra sa proye; il n'espargne foible ne fort; il se boute plainement en la mer pour prendre le poisson, et s'il treuve une balaine il la mettra à mort.

[Note 187: _Coupeau_, sommet.]

[Note 188: Dans la zoologie fantastique de tous les peuples se trouve un oiseau gigantesque comme celui dont on parle ici. Les Indiens ont le _garouda_, les Arabes ont le _rokh_, dont les _Mille et une Nuits_ content tant de merveilles. «Un jour, lit-on dans la 74e nuit, il s'abattit sur un rhinocéros qui venoit d'éventrer un éléphant d'un coup de corne, et il emporta dans ses serres le vainqueur et le vaincu.»]

_Item_, au pied de la dicte roche a dix grans chasteaulx, lesquelz sont tous faitz de pierres precieuses, et y a des femmes qui les gardent; et en chacun chasteau a sept grosses tours, et en chascune tour a un grand serpent de diverses couleurs, et moult merveilleux, et dit-on que ces sept serpens signifient les sept pechiez mortelz qui guerroient les dix commandemens que les dictes femmes gardent.

_Item_, nous avons esté en une autre ysle nomée Vulfephaton, en la quelle a une rivière qui descend au fleuve de Gyon[189] qui vient de paradis terrestre, et en ceste dicte ysle ne hante que femmes; on ne les peut congnoistre d'avec les hommes, tant sont vaillantes en guerre. Et auprès a une autre ysle qu'on appelle Tripongalagan, et fault qu'ils passent une rivière qu'on appelle Magrouffa quant ilz veulent habiter aux femmes, et se les femmes enfantent ung filz masle, elles l'envoient demourer avec les hommes; se c'est une fille, elles la tiennent et la nourrissent, et lui ardent la mamelle dextre, affin, quant elles sont grandes, quelles puissent mieulx courir la lance, car elles guerroient mieulx que les hommes[190].

[Note 189: Celui qui est appelé Syon dans la légende de Prestre Jehan, et dont nous avons parlé dans une de nos précédentes notes.]

[Note 190: C'est l'éternelle fiction des Amazones, qui a parcouru toutes les régions. Selon M. de Humboldt, «elle appartient au cercle uniforme et étroit de rêveries et d'idées dans lequel l'imagination poétique ou religieuse de toutes les races d'hommes et de toutes les époques se meut presque instinctivement.» (_Histoire de le géographie du nouveau continent_, t. 1, p. 267.)--Dans le _De monstris_, reproduit par M. Berger de Xivrey dans ses _Traditions tératologiques_, les Amazones apparaissent aussi sous le nom d'_Androginæ_, telles que les avoit représentées Pline (liv. 7, chap. 11), telles qu'on les voit ici. La légende de _Prestre Jehan_ en parle aussi: «Et sachez qu'elles se combatent fort, comme si elles fussent hommes; et sachez que nul homme masle ne demeure avecques elles fors que neuf jours, lesquels durant il se peut deporter et solacier avecques elles et engendrer, et non plus, car autrement il seroit mort.»]