Part 21
Si de bonne heure en soudaine manière Il a son bien et le tien despendu, N'en fais semblant, tu n'as pas tout perdu: Tu t'es aidée à en faire grande chère.
Si par excès l'humeur froid le tourmente, Pour aller doux il laisse le courir, Ne te pouvant au besoin secourir: Femme d'honneur de bien peu se contente.
S'il ne faict cas d'ouir ta remonstrance, Voulant tousjours à sa teste obeir, Si mal luy vient, ne te veuille esbahir: Conseil de femme est meilleur qu'on ne pense.
S'il a esté forgé du costé gauche, Et toy lignée à rebours de raison, Vous n'aurez point de bruit en la maison; Quant à ce poinct, vous vivrez sans reproche.
Quand un homme mal plaisant le resveille, Luy demandant quelque debte payer, S'il est faché, ne t'en veuille esmayer[324]: Faute d'argent est douleur non pareille[325]!
S'il va faignant une folle simplesse En tems et lieu, il n'y a nul danger; Asseure-toy que, pour s'advantager, Il convertit sa folie en sagesse.
Si sous son ongle un glus tirant s'amasse[326], Tu mangeras du gibier appresté, Car par malheur l'homme au droict arresté Ne prend plus rien s'il ne va à la chasse.
S'il est un sot superbe sans doctrine, Voilà le train des jeunes maintenant, Il parviendra, mais qu'il soit souvenant De parler peu et tenir bonne mine.
Mais, s'il dispute, il tombera en friche. Pauvrette, helas! de quoy te fasches-tu? Tout le sçavoir n'y sert pas d'un festu, Il gaignera moyennant qu'il soit riche.
Si bien pensant[327] il s'adonne à l'estude, Il pincera (sans rire) l'argent et l'or; Tu garderas la clef de son thresor, Prenant repos sans grand'sollicitude.
S'il est soldat et amy de la guerre, Par son respect on te respectera. A son retour, brave, il t'apportera Quelque joyau venant d'estrange terre.
Si quelquefois le rheume le tourmente, Tel humeur vient ses poulmons arrouser, Ce rheume peut à la mort s'opposer, Coupant chemin à une fièvre ardente.
S'il est vexé d'une morne[328] paresse, Il s'en ira de bonne heure coucher: Tu ne craindras qu'il te vienne empescher Le doux effect d'une libre promesse.
Si, impudent, sans mesure il se prise, Entrant partout comme un audacieux, Laisse-luy faire, il n'en vaudra que mieux: A telles gens fortune favorise.
Si, affronteur, il vante sa richesse, Il te fera tousjours brave marcher; Quand il s'ira par contrainte cacher, Tu demeureras du bien d'autruy maistresse.
Si à mal faire hardy il se dispose, N'estant jamais d'aucun bien desireux, Pense qu'il n'est homme si malheureux Qui, employé, ne serve à quelque chose.
FIN.
[Note 324: Pour _esmoyer_, émouvoir.]
[Note 325: Refrain de chanson qui, après avoir couru pendant le XVe et le XVIe siècles--nous l'avons encore trouvé jusque dans Rabelais,--finit par rester comme proverbe.]
[Note 326: De la _glu_, de la _poix_, dont il fait bon s'enduire les mains quand on veut voler. De là venoit que le mot _picare_ signifioit à la fois poisser et voler, et que _poissard_ se prit d'abord pour voleur: «Poisard _pro fure habetur_», dit Jacq. Sylvius dans son _Isagoge_. Paris, 1531, p. 4.--C'étoit un procédé larron renouvelé de voleurs de l'antiquité. Martial a dit de l'un deux, qu'il compare au fils de Mercure, patron de cette industrie:
Non erat Autolyci tam _piceata_ manus.]
[Note 327: Var: _Pensatif._]
[Note 328: Var: Froide.]
* * * * *
_Quatrains_[329].
J'ai attendu, pour avoir mieux, A m'enrichir sur mes ans vieux; Par Juppiter, moy, mes enfans, Vous pouvez voir fort triumphans.
Puis que je suis où pretendois, De Juppiter conduicts les droicts: J'ay d'amis plus que d'ennemis, Les escus sont mes bons amis.
M'apporte qui voudra l'escu, Au jeu d'amour tout despendu.
[Note 329: M. G. Duplessis ne les a pas donnés.]
_Le grand procez de la querelle des femmes du faux-bourg Saint-Germain avec les filles du faux-bourg de Mont-marte sur l'arrivée du regiment des Gardes[330]. Avec l'arrest des commères du faux-bourg Saint-Marceau, intervenu en la dicte cause._
_A Paris, imprimé de jour et se vendent en plain midy._
[Note 330: Après ses expéditions dans le Midi, Louis XIII étoit rentré dans Paris avec son régiment des Gardes, au mois de janvier 1623. La pièce que nous donnons ici fut écrite à cette occasion.]
M.DC.XXIII.
In-8.
L'envie apporte de grands maux parmy la société humaine; c'est une furie qui est embrassée indifferemment de tout le monde et qui se laisse tirer à un chacun par la queue, comme le diable d'argent qu'a fait peindre le curé de Mille-Monts[331] sur son almanach.
[Note 331: Sur ce faiseur d'almanachs, V. notre édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 65, 66. L'image grotesque dont il _illustroit_ ses prophéties, et qui n'est qu'une imitation de la dernière figure de certaines _danses macabres_, où l'on voit ainsi un musicien tirer le diable par son _appendice caudal_, a sans doute été pour quelque chose dans la popularité de l'expression qui court encore, à l'usage des nécessiteux: _tirer le diable par la queue_. La gravure d'un almanach du même temps a peut être aussi contribué à rendre populaire cette autre locution: _prendre la lune avec les dents_. Il y est ainsi fait allusion dans le _Francion_ de Sorel (1663, p. 254): «Imaginez-vous voir ces preneurs de lune qui sont en l'almanach de l'année passée, où les uns taschent de l'attraper avec des échelles qui s'alongent et s'accourcissent comme l'on veut, et les autres avec des crochets, des tenailles et des pincettes.» Peut-être s'agit-il encore là d'un almanach du curé de Milmont, car plus loin, p. 454, Sorel en parle.]
Tout ne se mène que par l'envie; c'est le ressort de nos affaires; l'envie nous engendre: car, si une femme n'avoit point d'envie de multiplier sa race, elle n'engendreroit jamais; l'envie nous nourrit et alimente: car, si l'on n'avoit envie de manger, en vain la nature nous auroit donné des dents; et l'envie nous fait mourir, et toutefois elle ne meurt jamais[332].
[Note 332: C'est à peu près, le vers de Molière dans _Tartuffe_ (act. V, sc. 2):
Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.
Il l'avoit trouvé tout fait dans la _Comédie des Proverbes_.]
C'est ceste envie qui a esté cause de ce grand, ce difficile, cet authentique, superliquoquentieux et estrange procez intervenu entre les filles du faux-bourg de Montmarte et les femmes du faux-bourg Sainct-Germain, que nous avons aujourd'huy sur le bureau, et ce à mesme temps qu'elles ont veu arriver le regiment des Gardes: procès solemnel, procès qui doit être jugé en robbe jaune, procès où il ne faut point mander huictaine d'advis; procès qui sera jugé sur le champ, comme appert par l'histoire; procès où les despens seront plus chers que le fonds dont il s'agit; procès où il fera bon avoir des espices[333], car plusieurs y seront poivrés; en fin, c'est un procès dont on n'a jamais ouy parler, et le peut-on nommer le procès des procès.
[Note 333: Sur ces _épices_, qui étoient alors les honoraires de la magistrature, V. notre t. 2, p. 179, note.]
Le mercredy qui estoit le jour dont la veille et le jeudy estoient distants de deux fois vingt-quatre heures, à laquelle journée arrivèrent à grand foule, le tambour sonnant et les enseignes desployées, les soldats des Gardes tant désirés à Paris, s'assemblèrent dans le fauxbourg Sainct-Germain grande quantité de femmes, soy disant coureuses[334], vagabondes, regratteuses de, etc., le tout en très bel ordre, le cul devant et les mains derrière, les talons usez[335], la chemise retroussée à l'endroit des manches, une serviette sous le bras (car c'est maintenant la coustume), les quelles, après avons generallement desploré la triste fortune dont elles avoient esté agitées pendant l'absence de l'armée et durant le froid de l'hiver, que les bleds estoient couppez, une des plus vieilles se leva, le front ridé et la chemise entre les jambes: C'est assez, dit-elle, c'est assez pleurer; toujours le vent de bise ne sifle et ne descoche ses froidures; après l'hyver vient le prin-temps. C'est trop semer, il nous faut recueillir: voicy l'autonne arrivé; nous l'avons plustost trouvé que le prin-temps. Courage! nostre gaignage est revenu. Nous avons doresnavant force besongnes; si nous ne pouvons travailler de la pointe et que nostre esguille soit rompue, nous travaillerons du cul. Je disois tousjours bien que ces malheurs ne dureroient pas long-temps, et qu'enfin nous trouverions le moyen de gagner nostre vie. Il n'y a icy qu'une chose qui nous peut donner du doubte: peut estre que les filles du faux-bourg de Montmarte[336] ou celles du faux-bourg Sainct-Victor[337] voudront avoir part au gasteau; car on m'a donné advis l'autre jour qu'il y avoit un grand nombre de nostre compaignie qui y estoient allées louer des chambres (car, pour les boutiques, elles les portent tousjours quant à elles). Si cela est, c'est un grand procez que nous allons avoir sur les bras, et, à vray dire, il nous faudra toutes en cecy contribuer.
[Note 334: Sur ces _filles_ du faubourg Saint-Germain, V. notre t. 1, p. 208, 219, note.]
[Note 335: On disoit que ces dames avoient les talons courts et ne tomboient qu'en arrière:
Si fait bien Marion qui ne chet qu'en arrière...
(_Les Satyres_ du sieur du Lorens, 1624, in-8, p. 146.)]
[Note 336: Elles étoient surtout en nombre dans le quartier, alors tout neuf et pourtant fort mal habité, de la Villeneuve-sur-Gravois, et dans les environs de la rue des Fossés-Montmartre, où elles logeoient pêle-mêle avec les gueux. V. Tallemant, édit. in-12, t. 9, p. 23.]
[Note 337: Dans la rue du Champ-Gaillard et ses environs. V. notre t. 3, p. 44, note.]
--Mamie, luy fit une jeune guillerette qui a le visage assez frais, mais qui a le cul chaud, nous ne devons craindre de ce costé-là. Voicy la foire qui vient: nous aurons toute la marchandise, la chalandise, les marchands et les chalans, et le pis sera que nous ne pourrons trouver de trous assez pour les mettre; et puis, de toute antiquité, ce faux-bourg n'a-il point cette prerogative par dessus les autres que d'estre le repertorium des meilleures pièces de Paris? C'est le siége et la demeure ordinaire de Venus, le palais authentique de la verolle, l'antichambre des chancres, le cabinet des chaudes pisses, l'estude ordinaire de la cristaline, l'estable des poulains, l'escurie des morfondus, le retrait des coupeurs de bourses et le séjour des maquereaux; personne, pour qualité excellente qu'il aye, ne nous peut oster les advantages.
--Vous dites vray, dit une petite camuse qui est arrivée fraischement de l'armée: mais vous ne parlés pas des coups d'espée ny des coups de baston que nous recevrons si nous envoyons quelque pauvre diable au royaume de Suède.--Il ne faut pas craindre de ce costé, respondit une petite brunette qui s'en mesle depuis huict jours: j'ay cinq ou six laquais de nostre costé, et puis si quelqu'un est attrappé à ce jeu, et qu'il prenne l'as de trèfle pour celuy de pique, c'est sa faute: il n'a qu'à se servir d'une lunette d'Holande[338], et regarder droit au but.
[Note 338: Sur ces lunettes, d'invention nouvelle, qu'on appeloit aussi lunettes d'Amsterdam, V. notre édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 253, note.--Dans les _Méditations de l'hermite Valérien_ (Recueil de pièces contre le connétable de Luynes, _Paris_, 1626, in-8, p. 302), il est parlé de _lunettes de Hollande_ «dont use le duc de Bouillon pour prendre de loin les visées, et desquelles monsieur le prince auroit grand besoin de s'ayder, encore plus le comte de Soissons.»]
--Mais parlons un peu de nostre gaignage, respondit une vieille qui avoit fait son temps. Pour moy, je demeure auprès de Sainct-Supplice; mais jusques icy mes chalans ordinaires ne m'ont pas abandonné. Si les filles du faux-bourg de Montmarte veulent causer, nous soustiendrons l'effort et l'assaut. Pour moy ny mes compaignes, nous ne nous rendrons jamais; je me coucheray plus tost que de me rendre. Si d'adventure on regarde au nombre, nous sommes en plus grande quantité qu'elles; nous en fournirons toujours six contre une.
--Je vous diray, ma mère, fit une grande Jaqueline qui avoit demeuré durant les troubles au faux-bourg de Montmartre, on y fait quelquefois des profits; mais pour le jourd'huy le mestier est bravé: nous avons beau coudre et filer, à peine gaignons-nous le louage de nos chambres; c'est la cause pourquoy je me suis releguée en ce cartier, pour voir si la fortune ne me sera point plus favorable durant la foire[339].--Le temps des foires! fait une rieuse: c'est le temps des vendanges; en toute l'année, on ne sçauroit trouver foire à meilleur marché.--Nous ne sommes pas icy pour rire, ma cousine, fit une courtisanne à la mode; il nous faut adviser à nous deffendre: car, comme j'alois hier à la porte Sainct-Anthoine avec les autres, j'entendis sourdement dire à trois ou quatre bonnes gens que les filles du faux-bourg Momtmarte avoient envie de nous adjourner, et, à faute de comparoistre, qu'on nous jugeroit par contumace.
[Note 339: La foire Saint-Germain, qui s'ouvroit le 3 février et finissoit la veille du dimanche des Rameaux. Il paroîtroit par ce passage que la publication de cette pièce suivit de près le retour du régiment des Gardes, qui, comme nous l'avons dit, avoit eu lieu en janvier. Dans un petit poème fort curieux qui, sous ce titre: _Semonce à une demoiselle des champs pour venir passer la foire et les jours gras à Paris_ (Paris, 1605, in-8), n'est qu'une description très détaillée de la foire Saint-Germain, il est parlé longuement des filles de joie qui y faisoient leurs caravanes.]
Ainsi qu'elle achevoit ces mots, voicy une vieille hipocondriaque de damoiselle, du quel le né estoit une vraye goutière qui incessamment couloit (à ce que porte l'histoire), laquelle, ayant levé son masque à demy pourry, salue l'assistance à la mode des femmes, le cul ouvert et la bouche fermée. Je suis très joyeuse (dit elle) de vous trouver en ce lieu: car je croy qu'il estoit impossible d'aggreger toutes les coureuses du faux-bourg Sainct-Germain en un corps, pour la quantité. Toutefois, puisque vous vous estes rencontrées si à propos, je suis venu icy vous apporter un adjournement personnel, pour vous voir estre condamnées à vous desister et debouter de l'esperance que vous avez conceue de faire vos jours gras avec les nouveaux venus. Nos pretensions sont que cela nous appartient, et que, c'est nostre droict; lequel perdre, ce serait renverser tous nos statuts, et nos priviléges tant anciens que modernes.
Le jour de l'assignation sera sabmedy prochain, par devant les commères du faux-bourg Sainct-Marceau, où celuy qui aura le droit le conservera au mieux qu'il pourra.
Ceste harangue estonna de prim'abord la compaignie. Une bossue, qui avoit esté autrefois regrateuse de parchemin, va dire: Mais, Madamoiselle, vostre ajournement est-il fait à domicile? A quelle heure faites-vous vos affaires?--Ma mie (fit l'autre), j'ay gardé la coustume: je suis femme d'un sergent de Sainct-Lazare; ce n'est pas d'aujourd'huy que je dresse des committimus[340], en l'absence de mon mary; il y a longtemps assez que je sçavois comment il faut donner une assignation. Soignez seulement à l'heure que je vous donne.
[Note 340: Lettre de chancellerie accordée par le roi à ceux qui avoient leurs causes _commises_ aux requêtes du Châtelet.]
Une grande hacquenée à toute selle se lève debout: Et bien, voilà bien parlé! mercy de ma vie! ouy nous irons. Craignés-vous que nous n'osions comparoistre? Si nous n'y pouvons aller de front, nous irons de cul et de teste.
Le jour venu, il fallut comparoistre. Jamais en ma vie je n'avois veu tant d'avant-coureuses pour un jour; il n'y avoit coin, trou, rue ne destour, qui ne fust remplie de ceste racaille.
Pleust à Dieu que la rivière des Gobelins qui vient de Gentilly se fust desbordée comme jadis[341]! elle eut fait un grand bien pour Paris. Il ne me souvient plus bonnement du lieu où se faisoit l'assemblée; toutefois, c'estoit entre la porte Sainct-Jacques et celle Sainct-Victor, ce me semble. La plus effrontée entre, et avec elle quatre ou cinq des putains, je veux dire deputés du faux-bourg Sainct-Germain, parlant pour le corps et aggrégé dudit faux-bourg, qui attendoit dans la rue.
[Note 341: Sur une de ces inondations, qui ne suivit que de trop près ce que dit cette commère, puisqu'elle eut lieu en 1625, V. notre t. 2, p. 221 et suiv.]
Mes dames, dit-elle, je prens icy le fait et cause de mes compaignes du faux-bourg Sainct-Germain, qui ont un grand procez contre les caqueteuses du faux-bourg de Montmartre, soi-disant seules devoir avoir part à l'allegresse commune que chacun a receu du retour de l'armée. Je soustiens que cela est faux, nonobstant quelque respect qu'on puisse admettre, et le prouve parce qu'il y a tantost un an que nous sommes sans besongnes. Nostre cheminée n'a pas esté ramonée comme elle souloit; nous avons apresté le corps de garde: le regiment estant venu, nous demandons qu'il y entre. Secundo, si nostre moulin, par la longue absence du meusnier, venoit à demeurer oisif, et que les meules, faute de mouvement, vinssent à s'enrouiller, quel desastre y auroit-il en la nature! Quel changement et quelle metamorphose! Nous sommes en un temps que tout se corrompt si on n'y soigne. Conclusion: nous vous demandons que vous ayez à vous deporter sur les lieux, visiter et revoir les logis de l'une et l'autre partie, voir les commoditez, et illec nous juger sur-le-champ et nous assigner à qui doit demeurer le droict.
Celle qui presidoit va dire: Par la vertu nobis! s'il y a quelque droit, je ne le veux donner ny à l'un ny à l'autre; j'aime mieux le garder pour moy. Seroit-il raisonnable que vous fussiez le singe et nous les levrettes? Vous vous serviriez donc de nous pour attirer les chataignes hors du feu[342]! Il n'en ira pas ainsi. Mais où est vostre partie? Parlez bas, appelez procureurs. Où est le greffier? Il est allé regratter le parchemin. Voilà sans doute. Et donc ma commère, est-ce vous dont est question? Elle parloit à l'adventure pour les filles du faux-bourg Montmartre, qui, voulant paroistre de jour, s'estoit armé la teste d'un vieux haillon qu'elle avoit fait blanchir depuis peu.
[Note 342: Allusion à un proverbe cité dans les _Essais de Mathurine_, et dont La Fontaine a fait une fable: «_Il faict comme le singe, qui tire les marrons du feu avec la patte du levrier._» V. notre édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 267, note.--C'est peut-être de ce proverbe que vint l'usage de représenter autrefois des _levrettes_ sur les _garde-feu_ et sur les _chenets_. Ce dernier mot dérive même, comme on sait, de _chiennet_ (petit chien), à cause des figures sculptées sur les landiers, étymologie plus simple qu'elle n'en a l'air, et qui rappelle celle des _robinets_ de fontaines, qui vient de ce qu'ils étoient faits autrefois en têtes de mouton (_robins_). (La Monnoye, _Glossaire_ des Noëls Bourguignons, au mot _robin_.)]
--Madame, excusez-moy: nous avons maintenant tant de besongnes que je n'avois peu venir à l'heure; toutefois, je crois avoir aussi bon droit que nos parties: il est icy question d'une realité. Nous demandons que seules nous ayons le pouvoir et la puissance de participer aux bonnes graces de nos serviteurs anciens qui sont revenus de l'armée; personne ne nous peut oster ce droict; nous en pretendons de bonnes et belles alliances.
La harangue achevée, on entendit un bruit sourd parmy la chambre, ainsi que seroit le siflement de sept ou huict tripières quant elles vont à la chaudière chercher leurs trippes.
La consultation faite de part et d'autre, les advis donnés, les sentences recueillies, celle qui devoit donner l'arrest deffinitif se va planter sur la bouche d'un retrait qui estoit dans la chambre, faute de siége, et prononça ces mots:
_Sentence et arrest des Commères du faux-bourg Saint-Marceau._
Attendu que c'est une question de droict, et qu'en cecy plusieurs femmes, tant de Paris que des faux-bourgs, y pourroient estre interessées; que, d'autre part, on ne peut plumer la poulle si nous n'y sommes presentes; après avoir le tout veu, releu, corrigé et augmenté, comme appert par nos registres, contumaces, sentences, renvois, appels, etc., nous voulons que les parties soyent absous et contents chacun endroit soy, et ne pourront les dites sus nommées s'injurier; vivront, traffiqueront et se tiendront paisibles; nous reservant toutefois une coppie de l'execution de ceste sentence, afin que chacun cognoisse et soit notoire à tous que nous ne voulons pas tellement donner le droict à nos voisins que nous ne le gardions pour nous-mesmes.
Ainsi a esté fait, dit, donné, executé, etc. _Habe chabini chabeas._
_Fait le lendemain de la veille du jour que dessus._
_Fin._
_Les Contre-veritez de la Court, avec le Dragon à trois testes._
M. DC. XX.
In-8[343].