Part 20
Puis on cherche l'occasion De visiter la demoiselle: On la trouve encore plus belle Et l'on sent augmenter ainsi la passion. Lors on cherit la solitude, L'on ne repose plus la nuit, L'on hait le tumulte et le bruit, Sans savoir le sujet de son inquietude.
IV.
On s'apperçoit enfin que cest esloignement, Loin de le soulager, augmente le tourment; Lors on cherche l'objet pour qui le coeur souspire. On ne porte que ses couleurs; On a le coeur touché de toutes ses douleurs, Et ses moindres mespris font souffrir le martyre.
V.
Puis on declare son amour, Et, dans cette grande journée, Il se faut retirer dans une sombre allée, Rougir et paslir tour à tour, Sentir des frissons, des allarmes, Et dire, en repandant des larmes, A mots entre couppez: Helas! je meurs pour vous.
VI.
Ce temeraire adveu met la dame en colère; Elle quitte l'amant, luy defend de la voir. Luy, que ce procedé reduit au desespoir, Veut servir par la mort le voeu de sa misère. Arrestez, luy dit-il, objet rempli d'apas! Puisque vous prononcez l'arrest de mon trepas, Je vous veux obeyr; mais aprenez, cruelle, Que vous perdez dedans ce jour L'adorateur le plus fidelle Qui jamais ait senty le pouvoir de l'amour.
VII.
Une ame se trouve attendrie Par ces ardens soupirs et ces tendres discours; On se fait un effort pour lui rendre la vie, De ce torrent de pleurs on fait cesser le cours, Et d'un charmant objet la puissance suprême Rappelle du trepas par un seul: Je vous aime.
Voilà comme il faut aimer, poursuit cette sçavante fille, et ce sont des reigles dont en bonne galanterie l'on ne peut jamais se dispenser. Le père fut si espouventé de ces nouvelles maximes qu'il s'enfuit, en protestant qu'il estoit bien aisé d'aimer du temps qu'il faisoit l'amour à sa femme, et que ces filles estoient folles avec leurs reigles. Sitost qu'il fut sorty, la suivante vint dire à ses maistresses qu'un laquais demandoit à leur parler. Si vous pouviez concevoir, Madame, combien ce mot de laquais est rude pour des oreilles precieuses, nos heroïnes vous feroient pitié. Elles firent un grand cry, et, regardant cette petite creature avec mepris: Mal-aprise! luy dirent-elles, ne sçavez-vous pas que cet officier se nomme un necessaire? La reprimande faite, le necessaire entra, qui dit aux Precieuses que le marquis de Mascarille, son maistre, envoyoit sçavoir s'il ne les incommoderoit point de les venir voir. L'offre etoit trop agreable à nos dames pour la refuser; aussi l'acceptèrent-elles de grand coeur, et, sur la permission qu'elles en donnèrent, le marquis entra, dans un equipage si plaisant que j'ay cru ne vous pas deplaire en vous en faisant la description[312]. Imaginez-vous donc, Madame, que sa perruque estoit si grande qu'elle balayoit la place à chaque fois qu'il faisoit la reverence, et son chapeau si petit qu'il estoit aisé de juger que le marquis le portoit bien plus souvent dans la main que sur la teste; son rabat se pouvoit appeler un honneste peignoir, et ses canons sembloient n'estre faits que pour servir de cache aux enfants qui jouent à la clinemusette. Et en verité, Madame, je ne crois pas que les tentes des jeunes Messagettes[313] soient plus spacieuses que ces honorables canons. Un brandon de galands luy sortoit de sa poche comme d'une corne d'abondance, et ses souliers estoient si couverts de rubans qu'il ne m'est pas possible de vous dire s'ils estoient de roussy de vache d'Angleterre ou de marroquin; du moins sçay-je bien qu'ils avoient un demy-pied de haut, et que j'estois fort en peine de sçavoir comment des tallons si hauts[314] et si delicas pouvoient porter le corps du marquis, ses rubans, ses canons et sa poudre. Jugez de l'importance du personnage sur cette figure, et me dispensez, s'il vous plaist, de vous en dire davantage; aussi bien faut-il que je passe au plus plaisant endroit de la pièce, et que je vous dise la conversation que notre Precieux et nos Precieuses eurent ensemble:
[Note 312: Ce passage, le plus curieux du _Récit_, à cause des détails qu'il donne sur le costume de Molière jouant le marquis de Mascarille, et par conséquent très précieux pour la tradition du rôle, a été reproduit en partie par M. Aimé Martin, dans sa dernière édition de Molière, comme note de la scène 9 des _Précieuses_, et par M. Jules Taschereau, d'une façon plus complète, dans l'un des savants articles qu'il a consacrés à l'_Histoire de la troupe de Molière_. V. le journal _l'Ordre_, feuilleton du 8 janvier 1850.]
[Note 313: Voilà un souvenir du _Cyrus_, où les Massagètes et leur reine tiennent une si belle place, qui n'est pas hors de propos dans une pièce sur les _précieuses_.]
[Note 314: V., sur ces hauts talons, qu'on appeloit _talons à pont-levis_, une note de notre tome 3, p. 261.]
_Dialogue de Mascarille, de Philimène et de Climène._
CLIMÈNE.
L'odeur de votre poudre est des plus agreables, Et votre propreté des plus inimitables.
MASCARILLE.
Ah! je m'inscris en faux; vous voulez me railler: A peine ay-je eu le temps de pouvoir m'habiller. Que dites-vous pourtant de ceste garniture? La trouvez-vous congrüante à l'habit?
CLIMÈNE.
C'est Perdrigeon tout pur.
PHILIMÈNE.
Que monsieur a d'esprit! L'esprit mesme paroist jusque dans la parure.
MASCARILLE.
Ma foy, sans vanité, je croy l'entendre un peu. Madame, trouvez-vous ces canons du vulgaire? Ils ont du moins un quart de plus qu'à l'ordinaire; Et, si nous connoissons le beau couleur de feu, Que dites-vous du mien?
PHILIMÈNE.
Tout ce qu'on en peut dire.
CLIMÈNE.
Il est du dernier beau; sans mentir, je l'admire.
MASCARILLE.
Ahy! ahy! ahy! ahy!
PHILIMÈNE.
Hé bon Dieu! qu'avez-vous? Vous trouvez-vous point mal?
MASCARILLE.
Non, mais je crains vos coups. Frappez plus doucement, Mesdames, je vous prie. Vos yeux n'entendent pas la moindre raillerie. Quoy, sur mon pauvre coeur toutes deux à la fois! Il n'en falloit point tant pour le mettre aux abois. Ne l'assassinez plus, divines meutrières.
CLIMÈNE.
Ma chère, qu'il sçait bien les galantes manières!
PHILIMÈNE.
Ah! c'est un Amilcar, ma chère, assurement[315].
MASCARILLE.
Aimez-vous l'enjoué?
PHILIMÈNE.
Ouy, mais terriblement.
MASCARILLE.
Ma foy, j'en suis ravy, car c'est mon caractère; On m'appelle Amilcar aussy pour l'ordinaire. A propos d'Amilcar, voyez-vous quelque auteur?
CLIMÈNE.
Nous ne jouissons pas encor de ce bonheur, Mais on nous a promis les belles compagnies Des autheurs des poesies choisies.
MASCARILLE.
Ah! je vous en veux amener: Je les ay tous les jours à ma table à dîner; C'est moy seul qui vous puis donner leur connoissance. Mais ils n'ont jamais fait de pièces d'importance. J'aime pourtant assez le rondeau, le sonnet; J'y trouve de l'esprit, et lis un bon portrait Avec quelque plaisir. Et vous, que vous en semble?
CLIMÈNE.
Lorsque vous le voudrez nous en lirons ensemble; Mais ce n'est pas mon goust, et je m'y connois mal, Ou vous aimeriez mieux lire un beau madrigal.
MASCARILLE.
Vous avez le goust fin. Nous nous meslons d'en faire. Je vous en veux lire un qui vous pourra bien plaire: Il est joly, sans vanité, Et dans le caractère tendre. Nous autres gens de qualité Nous savons tout sans rien apprendre. Vous allez en juger, ecoutez seulement.
* * * * *
_Madrigal de Mascarille._
Ho! ho! je n'y prenois pas garde: Alors que sans songer à mal je vous regarde, Vostre oeil en tapinois me derobe mon coeur. O voleur! ô voleur! ô voleur! ô voleur[316]!
CLIMÈNE.
Ma chère, il est poussé dans le dernier galant, Il est du dernier fin, il est inimitable, Dans le dernier touchant; je le trouve admirable. Il m'emporte l'esprit............
MASCARILLE.
Et ces voleurs, les trouvez-vous plaisans? Ce mot de tapinois?
CLIMÈNE.
Tout est juste, à mon sens. Aux meilleurs madrigaux il peut faire la nique, Et ce ho! ho! ho! ho! vaut mieux qu'un poeme epique.
MASCARILLE.
Puisque cet impromptu vous donne du plaisir, J'en vay faire un pour vous tout à loisir: Le madrigal me donne peu de peine, Et mon genie est tel pour ces vers inegaux Que j'ai traduit en madrigaux, En un mois l'histoire romaine.
[Note 315: Amilcar est le personnage plaisant, ou du moins prétendant l'être, du roman de Clélie. On disoit, comme ici, _être un Amilcar_, pour dire _être enjoué_. (_Grand Dictionnaire des Precieuses_, Paris, 1660, p. 21.)]
[Note 316: Il avoit couru dans le commencement du siècle, et peut-être couroit-il encore, une chanson dont Molière a bien pu s'inspirer pour ce burlesque madrigal. La voici telle que nous l'avons trouvée dans la _Fleur des chansons nouvelles_, Paris, 1614, in-12, p. 385:
Ah! je le voy, je le voy; Arrestez-le, mes amis. Dans ce logis il s'est mis, La dame l'aime, je croy. Son sein est le receleur De ses larcins entrepris. O voleur! ô voleur! ô voleur! Rends-moy mon coeur, que tu m'as pris.
Dame, ne te fie en luy: Il te fera comme à moy; Un larron n'a point de foy, Il ne faut prendre aujourd'huy. Rends-le donc pour ton honneur, Ou je crierai à hauts cris: O voleur! ô voleur! ô voleur! Rends-moy mon coeur, que tu m'as pris.
Aucun commentateur de Molière n'avoit encore retrouvé cette chanson, qu'il est si à propos, selon moi, de rapprocher du madrigal de Mascarille; aucun non plus n'a rappelé certain couplet de cantique dans lequel l'abbé Pellegrin trouve moyen d'être sérieusement, dévotement, plus bouffon que le grotesque marquis. Il se chante sur l'air: _Loin de moi, vains soupirs_:
Au voleur! au voleur! Jesus me derobe le coeur, Et je ne saurois le reprendre. Ah! ah! ah! que me sert-il de crier? Il entend si bien son metier Que l'on ne sauroit s'en defendre.
(_Cantiques_ de l'abbé Pellegrin, Lille, 1718, in-8, p. 32.)]
Si les vers ne me coustoient pas davantage à faire qu'au marquis de Mascarille, je vous dirois, dans ce genre d'ecrire, tous les applaudissements que les Precieuses donnoient au Precieux. Mais, Madame, mon antousiasme commence à me quitter, et je suis d'advis de vous dire en prose qu'il vint un certain vicomte remplir la ruelle des Precieuses, qui se trouva le meilleur des amis du marquis: ils se firent mille carresses, ils dancèrent ensemble, ils cajollèrent les dames; mais enfin leurs divertissements furent interrompus par l'arrivée des amants mal traittez, qui malheureusement etoient les maîtres des Precieux. Vous jugez bien de la douleur que cet accident causa, et la honte des Precieuses lors qu'elles se virent ainsi bernées. Suffit que la farce finit de cette sorte, et que je finis aussi ma longue lettre, en vous protestant que je suis avec tout le respect imaginable,
Madame,
Votre très humble et très obeyssante servante,
DDDDDD.
_Histoire miraculeuse de trois soldats punis diviniment pour les forfaits, violences, irreverences et indignités par eux commises avec blasphèmes execrables contre l'image de monsieur saint Antoine, à Soulcy, près Chastillon-sur-Seine, le 21 jour de juin dernier passé (1576)._
_Troyes, Nicolas Nuce._ In-8.
L'an mil cinq cens soixante et seize, le vingt-uniesme jour de juin, Monsieur frère du roy[317] estant à Chastillon-sur-Seine, et la garde de son infanterie logée au village de Soulcy, distant d'une lieue ou environ du dict Chastillon, trois soldats de la dicte infanterie, oysifs, estans près l'eglise du dict lieu, au devant de laquelle y avoit une grande image de saint Antoine eslevée en pierre, après plusieurs propos scandaleux par eux tenuz de la dicte image par derision, l'armèrent d'un morion et d'une hallebarde, luy disans ces mots avec grands et execrables blasphèmes: Si tu as de la puissance, monstre la presentement contre nous, et te defends. Et, ce disans, ruèrent plusieurs coups des armes qu'ils avoient sur la dicte image; de quoy non contents, l'un d'eux tira contre icelle image deux ou trois harquebuzades, de l'une desquelles fut frappée icelle image en la face, entre la lèvre basse et le menton, et au mesme instant le dict soldat, s'escriant à haute voix, dist ces mots: Je brusle, et tomba mort en terre, en la face duquel et au mesme endroit que la dicte arquebuzade avoit atteint ladicte image, apparut le feu qui le bruloit au dedans de la bouche, qui encore continuait après sa mort.
[Note 317: Le duc d'Alençon, frère de Henri III, dont il avoit repris depuis très peu de temps le titre de duc d'Anjou. Il commandoit l'armée catholique, et l'on va voir par ce qui est ici raconté que les soldats n'étoient pas des plus dévots pour la foi qu'ils défendoient. On n'eut pas fait pis dans le camp des huguenots.]
Le second desdits soldats s'estant pareillement escrié par plusieurs fois qu'il brusloit, pensant eviter ce tourment par eaue, se seroit precipité dedans une rivière proche du dict lieu, où incontinent il auroit esté suffoqué et noyé.
Le tiers, voyant la persecution de ses deux compagnons, tomba esvanouy en la place, et fust porté en un logis proche du dict lieu, saisy d'une fiebvre chaude et si violente que ce fut chose admirable à ceulx qui le voyoient, entre lesquels aucuns des dictes troupes, ses parents et amis, catholiques, eurent soudain recours à l'eglise, et, ayant recouvert un prestre, firent chanter une messe devant la dicte image, à laquelle un peuple infiny assistant, tant soldatz que habitants du dict lieu, se meirent en devotion et firent tous unaniment prières à Dieu pour ce pauvre miserable; et, après la dicte messe celebrée et autres prières et ceremonies faictes, allèrent vers le patient, où, ayant esté dictes aultres prières et oraisons, le dict prestre luy baillant de l'eaue beniste, soudain iceluy patient revint à soy, et, recognoissant sa faute, tendant les mains sus, crioit misericorde à Dieu, accusant sa faute, avec humble requeste aux assistans d'orer et interceder pour luy; ce qui fut faict, et par la grace de Dieu reduict en sa première convalescence, comme il est encore aujourd'hui. Cest acte veritable, et tesmoigné par plus de trois mille personnes, donne exemple à toutes personnes vivans soubs la crainte de Dieu et en l'obeissance de son eglise de venerer et honorer les images des saincts, lesquelles, combien qu'elles ne soient ce qu'elles representent et que de soy n'ayent divinité, sinon en tant qu'elles sont dediées et consacrées à Dieu, en memoire du saint qu'elles representent, toutefois servent de memoire et advertissement, non seulement pour imiter les bonnes oeuvres des glorieux saints, desquels la vie vertueuse a esté agreable à Dieu, mais aussi pour prier iceux saints d'estre intercesseurs vers Dieu pour nous; et aussi que le mepris et contemnement d'icelles images ne peut estre sans grande offense, à cause de la dicte representation, ainsi que les histoires ecclesiastiques declarent; dont la vindicte est reservée à la puissance de Dieu.
_Le fantastique repentir des mal mariez._
S. l. n. d. In-8[318].
[Note 318: Cette pièce a été donnée par M. G. Duplessis, mais avec quelques retranchements, dans le charmant recueil qu'il a fait paroître sous le titre de _Petit trésor de poésie récréative_, etc., par Hilaire-Le-Gay. Paris, Passart, 1850, in-32, p. 150. M. Duplessis n'en a pas trouvé la date, mais il la place parmi les poésies du XVIIe siècle.]
Si tu te plains que ta femme est trop bonne L'ayant gardée trois semaines en tout, Attens un an, et tu perdras à coup L'occasion de t'en plaindre à personne.
Mais, si elle est malicieuse et fière, Par bon conseil, ne l'en estime moins: Je prouveray tousjours par bons tesmoins Que la meschante est bonne mesnagère.
Si par nature elle est opiniastre, Commande-luy toute chose à rebours, Et tu seras servy suivant le cours De ton dessein, sans frapper ny sans battre.
Si au bourbier menteur elle se plonge, Croy le rebours de ce qu'elle dira, Et tu verras qu'elle te servira De verité, pensant dire mensonge.
Si elle dort la grasse matinée, C'est ton profit, d'autant qu'elle n'a pas Tel appetit quand ce vient au repas, Et son dormir luy vault demy-disnée.
Si elle faict la malade par mine, Va luy percer la veine doucement, Droict au milieu, et tu verras comment Tel esguillon luy porte medecine.
Si elle est vieille ou malade sans cesse, Tu la sçauras sage contregarder, Attendant mieux, et si pourras garder Pour un besoin la fleur de ta jeunesse.
Si tu te plains que ta femme se passe De faire enfans, par faute d'un seul point, Sois patient: mieux vaut ne s'en voir point Que d'en avoir qui font honte à leur race.
Mais, si tu dis que la charge te presse D'enfans petits, dont la teste te deult, Ne te soucie, il n'en a pas qui veut: Ils t'aideront à vivre en ta vieillesse.
Si quelquefois du vin elle se donne, Cela luy faict sa malice vomir; C'est un potus[319] qui la faict endormir; Femme qui dort ne faict mal à personne.
Si le ciclope a tasché son visage D'une laideur qui ne se peut oster, C'est pour du jeu d'amour te desgouter: Qui moins le suit est reputé pour sage.
D'autre costé, ne sortant de ses bornes En beaux habits, la blancheur de son taint Ne te fera de jalousie attaint, Ains te rendra franc de porter les cornes.
Si bien parée elle feint l'amiable[320] Sortant dehors, je te diray pourquoy C'est pour complaire à autruy plus qu'à toy, Veu qu'au logis elle ressemble un diable.
Si tu me dis que toujours elle grongne, C'est pour tenir en crainte sa maison; Il m'est advis qu'elle a quelque raison, Veu qu'en grongnant elle fait sa besongne.
Si elle est brave et superbe sans honte, Tel le dira aujourd'huy et demain: Bonjour, Monsieur, le bonnet en la main, Qui paravant de toy ne faisoit conte.
Si, gracieuse en tenant bonne geste, Au decouvert son beau sein elle a mis, C'est qu'elle veut donner à tes amis Opinion très bonne de son reste.
Mais, si elle a joué son pucellage, N'en sonne mot: celui qui l'a gaigné Perdant le sien, libre t'a espargné Un grand travail; c'est autant d'avantage.
Si elle faict à tes amis service De corps et biens, par liberalité, Elle vaut plus que tu n'as merité: Elle n'est point subjecte à l'avarice.
L'avarice est un vice miserable; L'on voit souvent qu'un faquin usurier Va choisissant tel pour son heritier Qui le voudroit voir mort sur une table.
L'avare encore à un pourceau ressemble, Duquel jamais honnesteté ne sort Pendant qu'il vit; mais, depuis qu'il est mort, Tous les voisins en font grand' chère ensemble.
Si tu me dis qu'elle est insatiable, Ne se pouvant d'aucun gain contenter, Après sa mort tu te pourras venter D'avoir trouvé le butin amiable.
Si tu te plains qu'elle a mauvaise teste, Il m'est avis que tu te fais grand tort: Elle en fera le vinaigre plus fort; Au demeurant elle est sage et honneste.
Si elle court et souvent se pourmeine Par cy, par là, n'a-elle pas raison? C'est pour laisser la paix en ta maison: Quand elle y est, trop de bruit elle y mène.
Si tu la dis mauvaise mesnagère, N'espargnant rien pour faire un hoschepot[321], Elle s'adonne à escumer le pot: Vive tousjours la bonne cuisinière!
Si elle a faict voler son mariage En gros estat et dissolutions, Tu l'as permis par vaine ambition: C'est pour te rendre en tes vieux jours plus sage.
Si ta femme est de pauvre parentage, N'en sois fasché, car le riche apparent, Prompt au mespris de son pauvre parent, Ne luy sert plus que d'un fascheux ombrage.
Socrates fut homme plein de science, Qui, se voyant de sa femme outragé, Ne la voulut battre comme enragé, Mais fut contrainct de prendre patience.
[Note 319: _Potus_, potion.]
[Note 320: Ce mot, qui ne s'emploie plus que dans la langue du droit, avoit alors le sens d'aimable, de commode. On le rencontre très fréquemment. Au XVIIIe siècle, il étoit devenu hors d'usage, et on ne s'en servoit plus qu'en le soulignant. V. Lettres de Mme du Deffand, t. 2, p. 369.]
[Note 321: Hachis de boeuf qu'on faisoit cuire dans un pot avec des marrons, des navets et toutes sortes d'assaisonnement. On l'appeloit aussi _pot-pourri_. Rabelais compare à un mets de ce genre l'assemblage des moines mendiants de toute robe qui couroient le monde, toujours se perpétuant, et il place à leur intention, dans la _librairie_ de Saint-Victor, le _hochepot des perpetuons_.--Le _hochepot_ étoit encore une de ces soupes au grand pot qui se mettoient sur la table dans le vase même où elles avoient cuit. Elles sont vantées dans un des contes d'Eutrapel comme un _vrai restaurant et elixir de vie_.]
FIN.
* * * * *
_Dixain_[322].
Souvent flateurs de la bende se tiennent, Disant: Monsieur, très bien est vostre dit, Et par flateurs ces gens bendez maintiennent Parmy les grands la force du credit. Le bon conseil a donc est interdit, Car il ne veut en ce point se bender, Craignant enfin devant Dieu l'amender, Dont luy seclus[323] les bandez de fallace Craignant le sort; mais, après desbender, Dieu remettra le bon conseil en grace.
[Note 322: Ce dixain, qui est évidemment d'une autre époque que le reste de la pièce, n'a pas été reproduit par M. G. Duplessis.]
[Note 323: _Eloigné._]
* * * * *
_Le reconfort des femmes qui se plaignent de l'absence et deffaut de leur mary._
Si ton mary çà et là se pourmeine Pour changer d'air, n'en ayez pensement: Il faict cela pour ton soulagement Et pour dispos te relever de peine.
Mais, s'il y prend chose que dire il n'ose, Pour avoir, sot, en eau trouble pesché, Le voilà bien puny de son peché! Laisse-le à part, sa santé se repose.
S'il a perdu en son aage d'enfance Un grain des siens, tu n'y prens pas plaisir, Tu m'entens bien; mais il vaut mieux choisir Un bon tesmoing que deux sans souvenance.
Si ton mary va son argent despendre A la taverne, il a quelques raisons: On ne despend pas tant à la maison, Et l'ordinaire en est quelque peu moindre.
Si tous les jours comme insencé il crie, Tempestatif, cholère, sans repos, Faisant mestier de battre à tous propos, Endure tout: bien ayme qui chastie.
Si, chargé d'ans, il s'accoustume au jeusne, Ne pouvant plus à la chasse trotter, Tu sais qu'il faut vieillesse supporter; Sois patiente: après le vieil un jeune.
Si à pourvoir sa maison il ne pense, En temps et lieu, de charbon et de bois, Tu n'en mettras pas tant à chasque fois En ton fouyer, pour eviter despense.
Si tu pretens l'accuser d'avarice, D'autant qu'il veut son argent espargner, C'est qu'il a eu de peine à le gaigner; Ne t'en soucie: espargner n'est pas vice.
Si, soupçonneux, il n'a ny goust ny grace, Ne s'esmouvant pour gay te caresser, De ses faveurs il te convient passer. Repose-toy, tu en seras plus grasse.
Si à jouer son argent il s'adonne, Il a desir de riche devenir; Mais il ne veut jamais se souvenir Que l'homme droict ne fait tort à personne.
S'il est parfois chagrin et fantastique, Il doit avoir quelque perfection Pour contre-poids de l'imperfection: L'homme d'esprit est souvent lunatique.