Part 2
Pour lui servir de medecine, Il mangeoit la chaude racine Du plus friand satyrion; Il portoit un livre assez large Où l'on voyoit escrit en marge Les coyonnades du Coyon[50].
Sa suitte est de gens d'escritoire Quy cachent d'une robbe noire Un venin d'infidelité, Et quy, comme des chatemites, Attrapent les grosses marmittes, Et tout cela par charité.
Vous eussiez veu ceste canaille, Baillant comme un huistre à l'ecaille Et portant un petit collet, Aprendre à ceux de la pratique Le secret de la rethorique Pour faire un tour de bon vallet.
Ils babillent comme des pies, Ils vollent comme des harpies, Ils sautent comme des genetz[51], Ils sifflent comme des linottes, Ils trottent doux comme bigottes Et parlent comme sansonnetz.
Aussi froidz que saint de caresme, Les yeux baissez, la face blesme, Leur souche a tousjours le cul net. Ce sont des singes de Seville, Et comme furets de Castille Ils se glissent au cabinet.
Ainsy suivy de ceste trouppe, Il portoit la valise en croupe Et la couardise au devant[52]. C'estoit un second dom Quychotte, Accompagné de sa marotte Pour battre les moulins à vent.
Son bouclier estoit fait de carte, Sa cuirasse d'un cul de tarte, Son casque d'une peau d'ognon; Sa lance estoit d'une baguette, Son gantelet d'une brayette, Et sa masse d'un champignon.
Il estoit faict en sentinelle; Ses brassards estoient de canelle, Son pennache de deux harengs, Sa visière d'une raquette, Son hausse-col d'une etiquette, Et sa devise: Je me rends.
Ce n'estoit que rodomontades, Mais en effet les coyonnades Servoient de lustre à son bonheur. C'estoit un Roland en les rues, Pour batailler contre les grues Quand ce venoit au point d'honneur.
Mais je me ris, c'est une fable: Il n'est bon qu'à mettre à l'estable, Ou bien à battre les carreaux, Et, s'il peut servir en bataille, C'est peut-estre en homme de paille Pour faire peur aux passereaux.
Et pour ce qu'en bon astrologue, Vollant au ciel, il n'epilogue Que l'influance des jumeaux, Il faut qu'un Jaquemard d'horloge Luy quitte la place[53] et le loge: Pour faire la guerre aux corbeaux.
Il donne bien dans la quintaine[54], Il y faict du grand capitaine Et l'embroche le plus souvent; Mais, s'escartant de la carrière, Il fait la ronde par derrière Pour mieux s'enfoncer au devant.
On ne parle que de ses gestes: Il est mis aux rangs des celestes. Sur un autel faict de chardons Il se panade en effigie, Un catze servant de bougie, Et d'encensoir et de pardons.
Mais cependant que je regarde Ce petit homme de moutarde Bravant au milieu de la cour, Je voy un prince plain de gloire[55], Un petit Cæsar en victoire Et quy semble un petit Amour.
La Valeur en fait son image, La Fortune luy rend hommage, Et Mars lui donne les lauriers; C'est le mignon de la Vaillance, Le subject de la Bienveillance Et l'estonnement des guerriers.
Esclatant d'un riche equipage, La Terreur luy servant de page, L'Effroy le suivoit pas à pas; Sans luy la terre estoit en poudre, Et son bras, comme faict la foudre, Portoit l'horreur et le trepas.
Ce monstre à la teste cornue, Quy bravoit avant la venue De ce miracle de valeur, Plus penaut qu'un loup pris au piège, Et plus leger que n'est un liège, Évite en courant son malheur.
Il s'enfuit[56], quittant sa pratique, Comme un veau qu'une mouche pique; Faisant de l'aveugle et du sourd, Et craignant le vert de la sauce, Il conchie son haut de chausse, Petant comme un roussin quy court.
Envieux, cesse de le mordre: Ce qu'il en faict, c'est qu'il veut l'ordre Pour estre au rang des chevaliers: Car ainsy, pendant la remise, L'enseigne en est à la chemise, Et le cordon à ses souliers.
Mais, las! estant pris à la piste, Il jure qu'il est arboriste, Et qu'il ne fouille sans raison, Et dict, touchant l'architecture, Qu'il monte assez bien de nature Pour bien bastir une maison.
Enfin, qu'on luy fasse une grace, Qu'on luy permette qu'il embrasse Les genoux de ce jeune Mars, Qu'il se soumette à sa puissance, Et qu'il luy preste obeissance Comme à la gloire des Cesars.
Admis aux yeux de cest Achille, Il promet de quitter la ville Et de se rendre pellerin, S'en allant faire une neufvesne, Afin de guerir sa migrenne, Au bonhomme sainct Mathurin[57].
Mais, chacun luy faisant la morgue, On le soufflette comme un orgue; On espoussette ses habitz, L'on se met sur sa friperie[58] Comme un gros valet d'ecurie Dessus la souppe et le pain bis.
Ce prince, voyant qu'on le frotte, Qu'on le chatouille à coup de motte, Et qu'il est dessus demy nu, Commande à ses gens qu'on le choie, Et puis aussi tost le renvoie Plus chargé qu'il n'estoit venu.
Au cry qu'il fist je me reveille, Estonné de ceste merveille Et tout esperdu de ce bruit; Mais, afin de vous faire rire, Icy je l'ay voulu descrire, Puisque ce n'est qu'un jeu de nuit.
[Note 44: Je penserois, d'après ce vers, que cette pièce fut faite par quelqu'un de la maison du duc d'Epernon, qui, en cette même année, avoit quitté la cour très mécontent du maréchal et s'étoit retiré dans son gouvernement de Saintonge.]
[Note 45: Je n'ai pas besoin de faire remarquer l'équivoque qui se trouve dans ce vers.]
[Note 46: La tonsure.]
[Note 47: Il étoit gouverneur de Normandie.]
[Note 48: Le marquisat d'Ancre, qu'il avoit acheté, s'y trouvoit.]
[Note 49: Il avoit les gouvernements de Péronne, de Roye, de Montdidier, de la citadelle d'Amiens; mais il eût voulu avoir celui de toute la province.]
[Note 50: C'est ainsi qu'on appeloit Concini, par le nom qu'il avoit lui-même donné aux Italiens à sa solde, _coglioni di mila franchi_, comme il disoit. (Tallemant, édit. in-12, tom. 3, p. 190.)]
[Note 51: Petits chevaux très vifs qu'on faisoit venir d'Espagne.]
[Note 52: Concini n'étoit pas brave. Tallemant le prouve par une anecdote très significative. (_Id._, p. 191.)]
[Note 53: On veut parler ici du petit _clocheteur_ ou _crocheteur_ de la Samaritaine, sous le nom duquel se publioient libelles et chansons dirigés contre Concini, et que pour cela il avoit fait enlever en 1611. V. _Première continuation du Mercure françois_, in-8, 1611, p. 37.]
[Note 54: Poteau fiché en terre contre lequel on s'exerçoit à rompre la lance. Souvent il étoit surmonté d'une figure qu'on appeloit _le faquin_: de là l'expression _courre le faquin_.]
[Note 55: Le prince de Condé, qui fut si hostile à la puissance du maréchal d'Ancre.]
[Note 56: Concini s'étoit retiré dans son gouvernement de Normandie, «et n'osoit revenir, dit le continuateur de Mézeray, à cause de la haine que les Parisiens lui portoient.» (_Abrégé chronolog. de l'hist. de France_, tom. 1, p. 186.)]
[Note 57: Patron des fous.]
[Note 58: L'hôtel de Concini, rue de Tournon, aujourd'hui occupé par la garde de Paris, et la maison de son secrétaire, Raphaël Corbinelli, avoient été mis au pillage par le peuple pendant trois jours, du 1er au 3 septembre 1616.]
_Le Tableau des ambitieux de la Cour, nouvellement tracé du pinceau de la Verité, par maistre Guillaume, à son retour de l'autre monde_[59].
[Note 59: Cette pièce n'est autre chose que la satire 1re de l'_Espadon satirique_, par le sieur d'Esternod (Cologne, 1680, in-12, p. 4 et suiv.) C'est une contrefaçon flagrante qui donne pleine raison à ce passage des _Caquets de l'accouchée_ (voyez notre édition, p. 115): «J'ay veu, dit la femme du conseiller, _un Discours du Courtisan à la mode_, imprimé il n'y a pas long-temps, lequel n'estoit autre chose qu'un extraict ou transcrit de l'_Espadon satirique_ mot pour mot, ce qui ne se devroit tolerer.» Je croirois volontiers que ce _Discours du Courtisan à la mode_, dont il nous a été impossible de découvrir un exemplaire, reproduit aussi la satire 1re, qui se trouveroit avoir eu ainsi deux contrefaçons pour une. Je ne vois, du moins, aucune autre pièce parmi celles de l'_Espadon_ qui pût s'accommoder aussi bien du titre inventé par le contrefacteur. Le _Tableau des ambitieux_, donné ici, est mis sur le compte de maistre Guillaume, le fou de cour (V. _Caquets de l'accouchée_, p. 263, note); c'étoit assez l'usage quand on ne vouloit pas endosser un mauvais écrit ou, comme ici, une mauvaise action. Tout l'office du bouffon étoit de vendre sur le Pont-Neuf la pièce dont on le faisoit responsable (V. _Journal de l'Estoille_, édit. du Panth. litt., t. 2, p. 405). Quelquefois on mit sous son nom des choses excellentes. La XIVe satire de Regnier, par exemple, parut d'abord avec ce titre: _Satire de maître Guillaume contre ceux qui déclamoient contre le gouvernement._ (Recueil A-Z, Q, 207.) Je ne sais si dans ce cas il y eut fraude, mais ici elle est évidente, par le soin même qu'on a pris pour la cacher. Afin de donner à la pièce l'apparence d'une chose nouvelle et tromper au moins le premier coup-d'oeil du lecteur, on l'a tronquée au commencement et à la fin. Les quatre premiers vers et les quatre derniers de la satire de d'Esternod ont été enlevés. Voici les premiers:
De tant de cavaliers qui vont avec des bottes A faute de soliers, et non faute de crottes; De tant qui vont de pied à faute de chevaux, Cavaliers, postillons, non faute d'animaux.]
M.DC.XXII.
Les plus sots sont ceux-là qui se ventent sans cesse De leurs extractions, sans argent ny noblesse; Qui presument, boufis de magnanimité, Faire jambes de bois à la necessité. Pauvres et glorieux veulent pousser fortune A contre-fil du ciel, qui leur porte rancune, Font la morgue au destin, et, chetifs obstinez, Fourrent jusqu'au retraict leurs satyriques nez. Ils font les Rodomonts, les Rogers, les Bravaches, Ils arboriseront[60] quatre ou cinq cens pennaches Au feste sourcilleux d'un chapeau de cocu, Et n'ont pas dans la poche un demy quart d'escu. Monsieur, vous plairoit-il me payer? Il replique: Je n'ay point de monnoye, au courtaud de boutique; Puis, pompeux, se braguant[61] avecques majesté, Dira à son valet: Suis-je pas bien botté? Fraizé comme Medor, n'ay-je pas bonne grace? C'est mon[62], dict le laquay, mais garde la besace, De gripper la fortune assez vous essayez; Mais tandis les marchands veulent estre payez, Et n'y a dans Paris tel courtaud de boutique[63] Qui, vous voyant passer, ne vous face la nique, Et ne desire bien que tous les courtisans Fussent aussi taillez comme les paysans, Qui, taillables des grands, n'ont point d'autres querelles Que tailles et qu'impots, que guets et que gabelles. L'on ne fait rien pour rien, et pour l'odeur du gain Le manoeuvre subtil prend l'outil en la main. Mais vous, guespes de cour, gloutonnes sans pareilles, Vous mangez le travail et le miel des abeilles, Et ne ruchez jamais, ny d'esté ny d'hyver. Quand ils sont attachez à leurs pièces de fer, Et qu'ils ont au costé (comme un pedant sa verge) Joyeuse, Durandal, Hauteclaire et Flamberge[64], Ils presument qu'ils sont tombez de paradis, Ils pissent les ducats pour les maravedis; Les simulacres vains des faux dieux de la Chine Ne s'oseroient frotter contre leur etamine, Et Maugis, le sorcier, prince des Sarrazins, Ni le fameux Nembroth, n'est pas de leurs cousins. Bragardans en courtaut de cinq cens richetales[65], Gringottans leur satin comme ânes leurs cimbales[66], Piolez, riolez, fraisez, satinisez, Veloutez, damassez et armoirinisez[67], Relevant la moustache à coup de mousquetade, Vont menaçant le ciel d'une prompte escalade, Et de bouleverser, cracque! dans un moment Arctos, et Antarctos, et tout le firmament.
La maison de Cécrops, d'Attée, de Tantale, Champignons d'une nuict, leur noblesse n'egale; Ils sont, en ligne oblique, issus de l'arc-en-ciel, Leur bouche est l'alambic par où coule le miel; Leurs discours nectarez sont sacro-saincts oracles, Et, demy-dieux çà bas, ne font que des miracles. Mais un lion plus tost me sortiroit du cu Que de leur vaine bourse un miserable escu; Ils blasphèment plus gros dans une hostellerie Que le tonnerre affreux de quelque artillerie: Chardious! morbious! de po cab-de-bious[68]! Est-ce là appresté honnestement pour nous? Torchez ceste vaisselle, ostez ce sale linge, Il ne vaut seulement pour attifer un singe. Fi ce pain de Gonès! apportez du mollet[69], Grillez cet haut costé. Sus, à boire! valet; Donne moy ce chapon au valet de l'estable, Car c'est un Durandal, il est plus dur qu'un diable, C'est quelque crocodil! tau, tau! pille, levrier; Que ce coc d'inde est flac! va dire au cuisinier S'il se dupe de nous, s'il sçait point qui nous sommes, Et luy dis si l'on traitte ainsi les gentils hommes. L'hoste, qui ne cognoit qu'enigme au tafetas: «Gentil homme! Monsieur! je ne le sçavois pas. Et, quand vous seriez tel, c'est assez bonne chère, Monsieur. Que Dieu pardoin à feu vostre grand-père, Il estoit bon marchand; j'achetay du tabit Du pauvre sire Jean pour me faire un habit. Il m'invita chez luy à curer la machoire; Mais là le cuisinier n'empeschoit sa lardoire, N'ayant albotté[70] que trois pieds de moutons, Et falloit au sortir payer demy teston. L'on n'y regarde plus, soit sot ou gentil homme, Massette de Regnier, on prend garde à la somme: Car, selon que l'on frippe on paye le gibier, Le noble tout autant que le plus roturier. Quand c'est semblable laine, autant vert comme jaune. Ainsi bien manioit vostre grand-père l'aune.»
A vray dire, ces fats sont quelquefois issus D'un esperon, d'un lard, d'un ventre de merlus, D'un clistère à bouchon, d'un soulier sans semelle, D'une chausse à trois plis, d'un cheval, d'une selle, D'un frippier, d'un grateur de papier mal escrit, D'un moyne defroqué, d'un juif, d'un ante-christ. D'un procureur crotté, d'un pescheur d'escrevice, D'un sergent, d'un bourreau, d'un maroufle, d'un suisse, Et cependant ils font les beaux, les damerets, Et ne pourroient fournir pour deux harencs sorets. Mais lisez vos papiers, vos pancartes, vos tittres, Et vous vous trouverez tous issus de belistres, Mille fois plus petits encor que des cirons Et plus nouveaux venus que jeunes potirons; Qu'il vous faut humer fraiz comme l'huistre en escaille, Et que vostre maison n'est pas une anticaille. Venons sur _memento_, nous sommes tous _cinis_, Mais d'un _reverteris_ gardez d'estre punis. Qui faict plus qu'il ne peut au monde de despence, Il a plus qu'il ne veut au monde d'indulgence. Pour amortir l'orgueil de mille vanitez, Considerons jadis quels nous avons estez, Et, faisant à nature une amende honorable, Dis, superbe: J'estois vilain au prealable Que d'estre gentilhomme; et, puis que de vilain, Je me suis anobly du jour au lendemain, Du jour au lendemain je peux changer de tittre Et de petit seigneur devenir grand belistre, Et en siècle d'airain changer le siècle d'or, Et devenir soudain de _consule rethor_. J'ay veu des pins fort hauts eslever leurs perruques Par sus le front d'Iris, et tout d'un coup caduques, Arrangez sur la terre, et ne servir qu'au dueil D'un cadaver puant pour faire son cercueil; J'ay veu de Pharaon les pompeux exercites, Et contre Josué les fiers Amalechites Gripper, triper, friper; et après un combat Je passe de rechef, et _ecce non erat_[71]. Sur la flotante mer je voyois un navire Qui menaçoit la terre et les cieux de son ire; Mais, tout soudain rompant le cordage et le mast, Je cherche mon navire, et _ecce non erat_. J'ay veu ce que j'ay veu, une rase campagne Enceinte devenue ainsi qu'une montaigne, Qui pour mille geants n'enfanta qu'un seul rat; Où est-il? je regarde, et _ecce non erat_. Bref que n'ay-je pas veu, que ne contemplé je ores? Et avant que mourir que ne verray-je encores? Le monde est un theatre où sont representez Mille diversitez de foux et d'esventez[72].
O constante inconstance! ô legère fortune! Qui donne à l'un un oeuf, et à l'autre une prune[73]; Qui fait d'un charpentier un brave mareschal, Et qui fait galoper les asnes à cheval; Qui fait que les palais deviennent des tavernes, Qui, sans miracles, fait que vessies sont lanternes; Qui fait que d'un vieil gant les dames de Paris Font des gaudemichés, à faute de maris; Que le sceptre d'un roy se fait d'un mercier l'aune, Que le blanc devient noir et que le noir est jaune; Qui change quelquefois les bonnets d'arlequins Aux couronnes des grands[74] et les grands en coquins, Les marottes en sceptre, en tripes les andouilles, Les chapperons en houpe, en glaives les quenouilles, Le rosti en bouilli, une fille en garçon, Le coutre[75] en bon castor et la buse en faucon!
Je suis, sans y penser, des stoïques escoles; Je croy ce que disoient ces sçavans Picrocoles[76], Qui, sans hypothequer cinq cens pieds de mouton Où l'on n'en void que quatre, arrestez au _fatum_, Disoient de toute chose: Ainsi plaist à Fortune! Que si quelqu'un gardoit les brebis à la lune[77], Pendillant tout ainsi qu'un bordin vermoulu, Ils repliquoient: Ainsi Fortune l'a voulu. Si d'autres ils sentoient de qualité fort basse Elever jusqu'au ciel leur grand bec de becasse, Ils disoient, en voyant tout Croesus dissolu: Que voulez-vous? Ainsi Fortune l'a voulu, Donnant comme elle veut à chacun sa chacune, Car tel ne cherche rien qui rencontre Fortune, Et souvent c'est à ceux qui ne la cherchent pas Qu'elle fait les doux yeux de ses doubles ducats[78].
Ha! que si l'alchimie avoit dans sa cabale Cette pierre trouvé, qu'on dit philosophale, Les doctes porteroient jusques au ciel leur nez, Et chimistes, sans plus, se diroient fortunez; De Fortune icy-bas l'on ne parleroit mie, Ceux là seuls seroient grands qui sçauroient l'alchimie. Vous ne verriez alors tant de doctes esprits Bottez jusqu'au genouil des crottes de Paris, Mal peignez, deschirez, le soulier en pantoufle, Les mules aux talons, n'ayant rien que le souffle, Et, le fouet en la main, pauvres predestinez, Recouvrer au Landy[79] deux carts d'escus rognez, Pour se traitter le corps le long d'une semaine, _Domine_, sans conter ny l'huile ny la peine, Les plumes, le papier, l'ancre de son cornet; Un sol pour degresser les cornes du bonnet, Deux sols au savetier qui son cuir rapetasse Un double au janiteur[80] pour balier la classe, Sans conter le barbier, qui luy pend au menton Une barbe de bouc, d'Albert[81] et de Platon; Un pair de rudiments, un bon Jan Despautaire, Et mille autres fatras qui sont dans l'inventaire D'un pedant affamé comme un asne baudet, Plus amplement à vous _quæ glosa recludet_.