Variétés Historiques et Littéraires (04/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 19

Chapter 193,498 wordsPublic domain

[Note 298: Jocrisse et ses attributions datent de loin, comme on voit. Chez les Romains, le type de niaiserie auquel il a succédé et qu'il remplace chez nous avoit pour fonction un peu plus noble celle de traire les poules. _Si_, lisons-nous dans le _Satyricon_, _lac gallinaceum quæsierit, inveniet_. Pour le nom de Jocrisse, nous n'accepterons pas la mauvaise étymologie donnée par le _Ducatiana_, t. 2, p. 509; nous admettrons plutôt, avec _le Monde primitif_ de Court de Gébelin, qui certes n'étoit guère attendu en cette affaire, que ce mot est un diminutif de l'italien _zugo_; ou bien nous y retrouverons encore volontiers une altération transparente du _Joquesus_ du moyen âge, dont Coquillart a parlé dans son _Monologue des perruques_. Ce qui est plus certain, c'est que, dès le commencement du XVIIe siècle, Jocrisse étoit populaire comme type du valet niais, du garçon de ferme stupide. Il figure comme tel dans le _Ballet des Quolibets, dansé au Louvre et à la maison de ville par Monseigneur, frère du roy, le quatriesme janvier 1627, composé par le sieur de Sigongnes_, Paris, Augustin Courbé et Anthoine de Sommaville, 1627, in-8. «C'est, est-il dit dans une note du _Catalogue Soleinne_ sur ce ballet, t. 3, p. 91, nº 3265, la première apparition de ce type de naïveté.» Ce qui n'est pas tout à fait vrai: deux ans auparavant, Jocrisse avoit déjà paru, et dans une occasion pareille. Il est un des personnages dansants et chantants du _Ballet des Fées des forêts de Saint-Germain_, que le roi dansa le 11 février 1625. Voici ce que l'auteur lui fait dire:

Partout on m'appelle Jocrisse Qui mène les poules pisser. Chères beautés, faites cesser Ce surnom rempli d'injustice; Que chacune de vous dessus moi se repose: Je lui ferai faire autre chose.

Molière a nommé deux fois Jocrisse: dans _Sganarelle_, sc. 16, et dans les _Femmes savantes_, act. 5, sc. 4. Richer, au liv. 4 de son _Ovide bouffon_, l'a mis, comme dans sa place naturelle, parmi les _porchers, vachers et bergers_, et Furetière, parlant à un maître sot dans son _Epître_ à Cliton, lui dit:

Apprens-moi..... Si tu meines pisser les poules.

(_Poésies diverses_, 1666, in-12, p. 189.)]

Bienheureux sont les coqs, les chapons malheureux[299]. Les chapons font l'amour, les coqs ont la puissance. Mais pourquoy n'ont-ils pas aussy bien la puissance De prendre sur autruy ce qu'on vient prendre d'eux?

[Note 299: On dirait que Béranger a pris à tâche de contredire ce vers, dans son fameux refrain:

Oui, coquettes, j'en réponds, Bien heureux sont les chapons.]

_Recit en vers et en prose de la farce des Precieuses._

_A Anvers, chez Guillaume Colles._

MDCLX.

In-12[300].

[Note 300: C'est à tort que l'auteur de la _Bibliothèque du théâtre françois_, Dresde, 1768, t. 3, p. 59, a dit que cette pièce étoit de Somaize. Il la confondoit sans doute avec les _Précieuses ridicules_, que cet auteur avoit mises en vers et qui avoient paru chez Jean Ribou cette même année 1660. Le _Récit de la farce des prétieuses_ est de madame de Villedieu (mademoiselle Desjardins). C'est, selon Tallemant, dans l'_historiette_ qu'il lui consacre, édit. in-12, t. 9, p. 223, «une des premières choses qu'on ait vues d'elle, au moins des choses imprimées.»--«Il en courut des copies, ajoute-t-il; cela fut imprimé avec bien des fautes, et elle fut obligée de le donner au libraire afin qu'on le vît au moins correct.»

L'Extrait assez long d'une de ces copies se trouve dans le manuscrit de Conrart, à la _Bibliothèque de l'Arsenal_, nº 902, in-fol. t. 9, p. 1017. Mademoiselle Desjardins y est donnée comme étant l'auteur, et madame de Morangis comme étant la _dame_ à qui la pièce est adressée, ce qui confirme le dire de Tallemant. M. Clogenson, dans sa _notice_, complète et exacte, de madame de Villedieu (_Athenæum_, 2 Juillet 1853, p. 632), dit que «cette sorte de scène dialoguée en prose et en vers fut écrite au château de Dampierre, chez madame de Chevreuse, à la demande de madame de Morangis.» Peut-être se trompe-t-il en confondant ce _récit_ et le _gaillard sonnet_, comme dit Tallemant, qui courut à la suite, sous la même dédicace, et qui fut en effet écrit à Dampierre aux insinuations de madame de Chevreuse et de mademoiselle de Montbazon. (Tallemant, _id._ p. 224.) M. Clogenson ne connoissoit que l'extrait donné par Conrart; les deux éditions de cette pièce lui avoient échappé, ainsi qu'à M. de Soleinne, et même à M. Monmerqué, qui, annotant dans sa seconde édition du Tallemant l'_historiette_ de madame de Villedieu, ne put citer que le fragment manuscrit. «L'imprimé, disoit-il à la fin de sa note, ne peut manquer de se retrouver; la recherche n'en sera pas inutile.» Nous avons eu, et doublement même, le bonheur tant désiré par tous ces savants amis de Molière et de mademoiselle des Jardins: non seulement nous avons eu entre les mains l'édition reproduite ici, mais encore nous avons pu consulter la première, celle dont celle-ci n'est que la contrefaçon exacte. En voici le titre: _Le récit en prose et en vers de la farce des Précieuses_, Paris, Claude Barbin, 1660, in-12 de 33 pages. Nous la trouvâmes indiquée sous le nº 274 du _Catalogue des livres de feu M. F. M. M._ (22 octobre 1849), à la suite du Recueil de _poésies de mademoiselle Desjardins_, Paris, 1664, in-12, et nous eûmes le bonheur de faire acheter ce précieux volume par la Bibliothèque alors nationale. L'édition d'Anvers, que nous n'avons vue que bien plus tard, est citée par M. Walckenaer dans ses _Mémoires_ sur madame de Sévigné, t. 2, p. 294. Il est évident, par la courte citation qu'il en fait, qu'il la connoissoit autrement que par le titre.]

Si j'estois assez heureuse pour estre connue de tous ceux qui liront le Recit des Precieuses, je ne serois pas obligée de leur protester que l'on l'a imprimé sans mon consentement, et même sans que je l'aye sceu; mais, comme la douleur que cet accident m'a causée et les efforts que j'ay faits pour l'empescher sont des choses dont le public est assez mal informé, j'ay cru à propos de l'advertir que cette lettre fut ecrite à une personne de qualité qui m'avoit demandé cette marque de mon obeyssance dans un temps où je n'avois pas encore veu sur le théâtre _les Précieuses_, de sorte qu'elle n'est faite que sur le rapport d'autruy, et je croy qu'il est aisé de connoître cette verité par l'ordre que je tiens dans mon Recit, car il est un peu differend de celuy de cette farce. Cette seule circonstance sembloit suffire pour sauver ma lettre de la presse; mais monsieur de Luynes en a autrement ordonné, et, malgré des projets plus raisonnables, me voilà, puisqu'il plaist à Dieu, imprimée par une bagatelle[301]. Ceste adventure est asseurement fort fascheuse pour une personne de mon humeur; mais il ne tiendra qu'au public de m'en consoler, non pas en m'accordant son approbation (car j'aurois mauvaise opinion de lui s'il la donnoit à si peu de chose), mais en se persuadant que je n'ay appris l'impression de ma lettre que dans un temps où il n'estoit plus en mon pouvoir de l'empescher. J'espère cette justice de luy, et le prie de croire que, si mon age[302] et ma façon d'agir lui estoient connus, il jugeroit plus favorablement de moy que ceste lettre ne semble le meriter.

[Note 301: Il est singulier que Molière, dans sa préface des _Précieuses ridicules_, tienne à peu près le même langage, et prétende aussi avoir été imprimé malgré lui. Le libraire Guillaume de Luynes, dont madame de Villedieu veut avoir l'air de se plaindre ici, et chez lequel _les Précieuses_ avoient paru vers le même temps, en février 1660, auroit donc ainsi fait violence à deux auteurs à la fois. C'est bien difficile à croire. Molière, dont c'étoit la première pièce imprimée (V. sa préface), et qui devoit avoir les craintes dont en pareil cas sont assaillis les auteurs, prit sans doute ce faux-fuyant de défiance et de modestie pour désarmer d'avance les lecteurs qui pouvoient défaire l'immense succès que les spectateurs avoient fait à sa comédie. Afin qu'on ajoutât foi à la sincérité de ce qu'il disoit, tandis qu'en réalité il ne demandoit qu'à répandre sa pièce de toutes les manières, peut-être s'entendit-il avec mademoiselle Desjardins pour qu'elle aussi se prétendît violentée par l'avide imprimeur au sujet de cette sorte de programme des _Précieuses_, écrit, selon moi, non pas sur le rapport d'autrui, comme elle le dit, et ce dont Tallemant doutoit déjà, mais d'après la représentation même, et sans doute aussi sur un désir de Molière. Ils se connoissoient de longue date: ils s'étoient vus à Avignon, à Narbonne, comme on l'apprend par un passage de Tallemant (_id._, p. 238); ils avoient eu les mêmes amis, les mêmes protecteurs, M. le duc de Guise et M. le comte de Modène, ainsi qu'on le voit par plus d'un passage du roman autobiographique de madame de Villedieu: _Mémoires de la vie de Henriette-Sylvie de Molière_, Toulouse, 1701, in-12, p. 32, 39, 48, 86. Molière, quand elle étoit à Paris, la venoit voir à son hôtel garni: c'est encore Tallemant qui nous le dit. Enfin il y avoit entre eux une sorte de vieille intimité qui donne toute vraisemblance à cette opinion, que le récit de _la Farce des Précieuses_ ne fut pas écrit à l'insu de l'auteur des _Précieuses_ et loin de son théâtre, mais bien au contraire d'après son inspiration même, et pour lui rendre le service que tout programme bien fait rend toujours à l'auteur d'une pièce. Le fait de la publication des deux brochures dans le même temps à peu près, chez les mêmes libraires, de Luynes et Barbin, n'est pas non plus indifférent comme confirmation de ce que nous avançons. De Luynes étoit l'éditeur privilégié, Barbin le vendeur.--Il ne semble pas que madame de Villedieu ait eu cette complaisance pour d'autres pièces de Molière, mais toutefois elle ne laissa jamais échapper l'occasion de parler de lui et de sa comédie. Ainsi, dans son roman déjà cité, elle donne plus d'un souvenir flatteur aux _Fâcheux_, à la _Princesse d'Elide_, etc., etc., p. 70-76. V. aussi son _Recueil de poésies_, p. 98.]

[Note 302: Mademoiselle Desjardins étoit née en 1632, et non pas en 1640, comme l'ont dit tant de biographes; elle avoit donc 28 ans, et n'étoit point, par conséquent, d'un âge aussi respectable qu'elle voudroit le faire croire.]

* * * * *

_Recit en vers et en prose de la Farce des Precieuses._

MADAME,

Je ne pretends pas vous donner une bien grande marque de mon esprit en vous envoyant ce recit des Precieuses, mais au moins ay-je lieu de croire que vous le recevrez comme un tesmoignage de la promptitude avec laquelle je vous obeis, puisque je n'en receus ordre de vous que hier au soir, et que je l'execute ce matin. Le peu de temps que votre impatience m'a donné doit tous obliger à souffrir les fautes qui sont dans cet ouvrage, et j'auray l'avantage de les voir toutes effacées par la gloire qu'il y a de vous obeyr promptement. Je croy mesme que c'est par cette raison que je n'ose vous faire un plus long discours. Imaginez-vous donc, Madame, que vous voyez un vieillard vestu comme les paladins françois[303] et poly comme un habitant de la Gaule celtique[304],

Qui d'un sevère et grave ton Demande à la jeune soubrette De deux filles de grand renom: Que font vos maitresses, fillette?

[Note 303: A la suite de ces mots on lit, dans le fragment conservé par Conrart: «loyal comme un Amadis.»]

[Note 304: _Var._ du manuscrit de Conrart:

Qui d'un air d'orateur Breton....

Je n'ai pas besoin de faire remarquer que le _Récit_ n'observe pas ici l'ordre suivi par Molière dans sa comédie. La scène de Gorgibus et de la soubrette n'est que la 3e dans la pièce. Celle de du Croisy et de Lagrange ensemble, et celle qui suit entre eux et le père, sont passées par mademoiselle Desjardins. Nous reviendrons plus loin sur cette différence, l'une de celles dont la préface nous avoit prévenus, et nous en chercherons la cause.]

Cette fille, qui sçait bien comment se pratique la civilité, fait une profonde reverence au bonhomme et lui respond humblement:

Elles sont là haut dans leur chambre Qui font des mouches et du fard, Des parfums de civette et d'ambre Et de la pommade de lard[305].

[Note 305: V., sur ces artifices de toilette, _medicamenta faciei_, comme diroit Ovide, notre t. 1, p. 340. Dans _l'Héritier ridicule_, de Scarron, acte 5, sc. 1, se trouve sur le même sujet un curieux passage. C'est Paquette qui parle:

... Parmi des damoiselles Telles que je puis être, on en voit d'aussi belles Que ces dames de prix, en qui souvent, dit-on, Blanc, perles, coques d'oeufs, lard et pieds de mouton, Baume, lait virginal, et cent mille autres drogues, De têtes sans cheveux aussi rases que gogues Font des miroirs d'amour, de qui les faux appas Etalent des beautés qu'ils ne possèdent pas. On les peut appeler visages de mocquette. Un tiers de leur personne est dessous la toilette, L'autre dans les patins; le pire est dans le lit. Ainsi le bien d'autrui tout seul les embellit. Ce qu'ils peuvent tirer de leur pauvre domaine C'est chair mol, gousset aigre et fort mauvaise haleine. Et pour leurs beaux cheveux, si ravissants à voir, Ils ont pris leur racine en un autre terroir.]

Comme ces sortes d'occupations n'etoient pas trop en usage du temps du bonhomme, il fut extremement etonné de la reponse de la soubrette, et regretta le temps où les femmes portoient des escofions[306] au lieu de perruques, et des pantouffles au lieu de patins;

Où les parfums estoient de fine marjolaine, Le fard de claire eau de fontaine; Où le talque[307] et le pied de veau N'approchoient jamais du museau; Où la pommade de la belle Estoit du pur suif de chandelle.

[Note 306: C'étoit une espèce de petite _calle_ ou coiffure de paysannes et de femmes du peuple.--Ce passage diffère un peu dans la copie de Conrart. On y lit, au lieu de ce qui est ici: «A ces mots, qui ne sont point agreables à l'ancien Gaulois, qui se souvient que du temps de la Ligue on ne s'occupoit point à de semblables choses, il allègue le siècle où les femmes portoient des _escofions_ au lieu de perruques, et des sandales au lieu de patins.»]

[Note 307: Les charlatans vendoient alors une sorte d'huile qu'ils prétendoient tirée du _talc_, et qu'ils assuroient être un fard merveilleux pour la conservation du teint. (_Dict._ de Furetière.)]

Enfin, Madame, il fit mille imprecations contre les ajustements superflus, et fit promptement appeler ces filles pour leur temoigner son ressentiment. Venez, Magdelon et Cathos[308], leur dit-il, que je vous apprenne à vivre. A ces noms de Magdelon et de Cathos, ces deux filles firent trois pas en arrière, et la plus precieuse des deux luy repliqua en ces termes:

Bon Dieu! ces terribles paroles Gasteroient le plus beau romant. Que vous parlez vulgairement! Que ne hantez-vous les ecolles, Et vous apprendrez dans ces lieux Que nous voulons des noms qui soient plus precieux. Pour moy, je m'appelle Climène, Et ma cousine, Philimène[309].

[Note 308: Au lieu de ce nom il y a celui de Margot dans le fragment donné par Conrart.]

[Note 309: Dans _les Précieuses_, Madelon prend le nom de Polixène, et Cathos celui d'Aminte. (V. scène 5.)]

Vous jugez bien, Madame, que ce changement de noms vulgaires en noms du monde precieux ne pleurent pas à l'ancien Gaulois; aussi s'en mit-il fort en colère contre nos dames, et, après les avoir excitées à vivre comme le reste du monde et à ne pas se tirer du commun par des manies si ridicules, il les advertit qu'il viendroit à l'instant deux hommes les veoir qui leur faisoient l'honneur de les rechercher. Et en effet, Madame, peu de temps après la sortie de ce vieillard, il vint deux gallands offrir leurs services aux demoiselles; il me semble mesme qu'ils s'en acquittoient assez bien. Mais aussi je ne suis pas precieuse, et je l'ay connu par la manière dont ces deux illustres filles receurent nos protestants: elles baaillèrent mille fois; elles demandèrent autant quelle heure il estoit, et elles donnèrent enfin tant de marques du peu de plaisir qu'elles prenoient dans la compagnie de ces adventuriers qu'ils furent contraints de se retirer très mal satisfaits de la reception qu'on leur avoit faitte et fort résolus de s'en vanger (comme vous le verrez par la suite[310]). Si tost qu'ils furent sortis, nos precieuses se regardèrent l'une l'autre, et Philimène, rompant la première le silence, s'ecria avec toutes les marques d'un grand etonnement:

Quoy! ces gens nous offrent leurs voeux! Ha! ma chère, quels amoureux! Ils parlent sans affeteries, Ils ont des jambes degarnies, Une indigence de rubans, Des chapeaux desarmez de plumes, Et ne sçavent pas les coustumes Qu'on pratique à present au pays des Romants.

[Note 310: Cette scène ne se trouve pas dans _les Précieuses_. Elle y est à peu près remplacée par celle qui commence la pièce, et dont mademoiselle Desjardins n'a pas parlé. Faut-il croire qu'elle se trompe complétement, comme elle s'en excuse dans sa préface, ou qu'elle suit le plan que Molière auroit adopté d'abord, et dont il se seroit ensuite départi par crainte des longueurs, après la première représentation. Cette dernière opinion me sourit assez. Il y a en effet, dans la scène esquissée ici, une idée comique, un contraste de situation avec l'une des scènes suivantes, qui ne devoient pas échapper à l'auteur des _Précieuses_, et que madame de Villedieu n'étoit guère de force à imaginer toute seule. Je ne trouve qu'un défaut à cette scène: c'est que, en raison surtout de celle qu'elle amène ensuite, et qu'elle rend presque nécessaire, elle allonge trop la pièce et la rend languissante. Molière, en admettant toujours que l'idée soit de lui, aura vu le défaut dès le premier soir, et il aura changé tout aussitôt son plan. Madame de Villedieu cependant, et sur cette seule représentation, aura écrit sa lettre, l'aura laissée courir, et, quand il aura été question de la publier, ne lui aura fait subir aucun des changements que Molière avoit faits lui-même à sa comédie; elle s'en sera tenue à la petite phrase d'excuse plutôt que d'explication qui se trouve dans la préface. Je ne trouve guère que ce moyen de m'édifier à peu près sur cette différence, la seule qui existe réellement entre la pièce et le _Recit_, dont pour tout le reste l'exactitude est parfaite, souvent même textuelle. Malheureusement les preuves me manquent; mais il seroit à désirer que j'eusse deviné juste: nous aurions un nouvel exemple des transformations que la plupart des comédies de Molière subirent entre ses mains. Une autre version seroit peut-être encore admissible. Pour expliquer les divergences de l'analyse et de la pièce, on pourroit se demander si Molière n'avoit pas fait pour les _Précieuses_ ce qu'il fit pour toutes ses premières pièces, c'est-à-dire si, avant de venir à Paris, il ne les avoit pas jouées en province, notamment à Avignon, où il se trouvoit, en 1657, avec mademoiselle Desjardins, et si par conséquent celle-ci n'avoit pas fait alors le _Recit_, qui courut plus tard à Paris lorsque la pièce y fut reprise. La comédie avoit reçu les changements que Molière ne manquoit jamais d'apporter à ses pièces faites en province, lorsqu'il se décidoit à les offrir au public plus difficile de Paris. L'analyse seule étoit restée la même. Un passage de la scène 9, relatif au siége d'Arras, qui avoit eu lieu en 1654, ne contredit point, loin de là, cette opinion, que _les Précieuses_ pourroient avoir été écrites par Molière avant 1660. Pour leur donner plus d'à-propos lorsqu'il les reprit à Paris, il y auroit ajouté dans la même scène un mot sur le siége beaucoup plus récent de Gravelines.]

Comme elle achevoit cette plainte, le bonhomme revint pour leur tesmoigner son mecontentement de la reception qu'elles avoient faite aux deux gallands. Mais, bon Dieu, à qui s'adressoit-il?

Comment! s'ecria Philimène; Pour qui nous prennent ces amants, De nous compter ainsi leur peine? Est-ce ainsi que l'on fait l'amour dans les romants?

Voyez-vous, mon oncle, poursuivit-elle, voilà ma cousine qui vous dira comme moy qu'il ne faut pas aller ainsy de plein pied au mariage.--Et voulez-vous qu'on aille au concubinage? interrompit le vieillard irrité.--Non sans doute, mon père, repliqua Climène; mais il ne faut pas aussi prendre le romant par la queue. Et que seroit-ce si l'illustre Cyrus epousoit Mandane dès la première année, et l'amoureux Aronce la belle Clélie? Il n'y auroit donc ny adventures, ny combats! Voyez-vous, mon père, il faut prendre un coeur par les formes, et, si vous voulez m'escouter, je m'en vais vous apprendre comme on aime dans les belles manières.

_Reigles de l'amour._

I.

Premierement, les grandes passions Naissent presque toujours des inclinations; Certain charme secret que l'on ne peut comprendre Se glisse dans les coeurs sans qu'on sçache comment, Par l'ordre du destin; l'on s'en laisse surprendre, Et sans autre raison l'on s'aime en un moment.

II.

Pour aider à la sympathie Le hazard bien souvent se met de la partie. On se rencontre au Cours, au temple[311], dans un bal: C'est là que du romant on commence l'histoire Et que les traits d'un oeil fatal Remportent sur un coeur une illustre victoire.

[Note 311: A l'église. C'est aussi le mot que Molière fait dire à Madelon (scène 5 des _Pretieuses_); il convient bien à ces grandes liseuses de romans payens de _Clélie_ et de _Cyrus_.]

III.