Part 18
Ce malheur me rendit prophète, Car, suivant mon maistre une feste, Alors qu'il alloit au festin, Il reçut son dernier supplice Chez le curé de Sainct-Sulpice Par un inopiné destin.
Qui le croira? par jalousie Lyco-phagos, qui dans sa vie Eut le coeur noblement placé, Mist tant de potage en son ventre, Et farcit tellement son centre, Que la mort l'a mis _in pace_.
Mort cruelle et insuportable, De l'avoir surpris à la table Pour l'estrangler sur la minuit! Mort impitoyable et farouche! Ainsy faut-il que je t'abbouche, Tant ceste trahison me nuit.
Tu fais voir par ce canicide Que tu es bien traistre et perfide, Sans reverence et sans amour, Quand par des actions funèbres Ton delict cherche les tenèbres, Fuyant la lumiere du jour.
Tu le prens à minuict en traistre, Couché soubs le lict de son maistre, Luy livrant les derniers assauts. Il tesmoigne ta perfidie, Au milieu de sa maladie, Par mille bons et mille sauts.
Il monte, remonte et devalle, Vient et revient parmy la salle, Pour chercher quelque allegement; Et lorsque le mal le travaille, Ne pouvant vuider sa tripaille, Il meurt saoul comme un Allemand.
Helas! quelle perte et quel dommage! Pour avoir mangé du potage, Faut-il que Mange-loup soit mort! Mange-loup, mon conculinaire, Mon contentement ordinaire, Mon passe-temps, mon reconfort!
Mange loup, chien academiste[282], Chien assez savant alchimiste, Soit qu'il soufflast près du brasier, Le nez plat comme une punaise, Ou reniflast contre la braise Le ventre enflé comme un cuvier.
Pauvre Courtault, toute esperance Est morte pour toy dans la France, Puis, helas! que Lyco-phagos, Autheur de ta bonne adventure, Sert fatalement de pasture Aux taupes et aux escargots.
Tu succèdes à son office, Mais c'est un petit benefice Au prix du mal que tu ressens, Ayant perdu (regret extresme!) La vraye image de toy-mesme Et l'unique objet de tes sens.
Encor si la soeur filandière L'eust ravy d'une autre manière, On supporteroit sa rigueur; Mais, ô crève-coeur! quand je pense Qu'elle l'a trahy par la panse, Cela me faict fendre le cueur.
Falloit-il que, sur ta vieillesse, Cette maudite piperesse, Mange-loup, triomphast de toy! Mange-loup, pour ta reverence, Digne de quelque recompense Au coing de la table du roy.
Lyco-phagos, je te proteste Que pour un acte si funeste J'abboyeray incessamment Jusqu'à tant que le chien Cerbère Punisse la Parque sevère Qui t'a trompé si laschement.
Que si mon dueil ne le convie A venger l'honneur de ta vie, Pour lors, justement irrité, Je mettray en fougue et colère, A rencontre de ce faux frère, Les chiens de l'université.
J'en feray moy-mesme justice, Et sans crainte d'aucun supplice Je descendray dans Phlegeton, Où, près de l'infernale forge, Je l'estrangleray par la gorge A la presence de Pluton.
Mes discours ne sont point sornettes, Car je porte au col des sonettes Pour faire entendre ma douleur, Et publie, faisant ma ronde Par tous les carrefours du monde, Les effects d'un si grand malheur.
C'est donc à toy, race canine, Que mon corival[283] de cuisine A recours pour estre vangé! A toy maintenant je desdie Les sanglots de ceste elegie, Pour estre en mes pleurs soulagé.
Et, fuyant toute ingratitude, En qualité de chien d'estude, J'ay ces carmes[284] elabouré, Où tu verras la galantise, Les moeurs, la mort, la mignardise De mon camarade enterré.
Adieu te dis, mon camerade; J'ay peur de devenir malade En pleurant ton enterrement. Adieu, mon compagnon d'eschole; Que pour le dernier coup j'accole Le dehors de ton monument.
Et, si les chiens ont souvenance De ceux qui ont leur ressemblance, Je te conjure vivement D'avoir Courtault en ton idée: Car je suis l'image empruntée De ton naturel ornement.
Que si la sterile nature M'a formé d'une autre figure Que tu n'estois, Lyco-phagos, Pour le moins j'ay le mesme office Et, servant en mesme police, Porte un mesme faix, sur mon dos.
Et qui pis est, cas lamentable! Pour me rendre à toy plus semblable, Bien que ce fust contre mon gré, A cause de mes demerites, Me rendant leger de deux pites, Après ta mort on m'a hongré.
Je suis courtault à toute outrance, Si courtault jamais fut en France; Mais ce qui me met en courroux, C'est que ma nature infertile Faict qu'on me prent souvent en ville Pour un chien de Toupinambou[285].
Mange-loup, donc, je te conjure, Par les supplices que j'endure, De te souvenir de mes maux, Croyant que, si cela peut estre, Je me dois dire, sous mon maistre, Le plus heureux des animaux.
Je conjure aussi ta puissance De faire aux serviteurs deffence De jamais ne me tourmenter Par menace ou par bastonnades, Quand je viens de mes promenades, Car je ne puis les supporter.
Ainsi puissent près de ta fosse Abboyer les mastins d'Escosse[286] Qui sont dans l'Université, Sans rompre desormais ta teste Par leur abboyante tempeste Dans la ville ou dans la cité!
Ainsi puissent sur ceste terre Japper les dogues d'Angleterre, Accompagnez des chiens d'Artois[287], Pleurant sans cesse et sans mesure, Sur le bord de ta sepulture, La mort d'un petit chien françois!
[Note 275: Cette épitaphe d'un chien de collége, qu'il fût ou non tournebroche comme celui-ci, est un genre de facétie scolastique qui dut souvent se renouveler. Racine, étudiant à Port-Royal, fit en vers latins une pièce de cette espèce, rappelée ainsi par son fils: «Je ne rapporterai pas une élégie sur la mort d'un gros chien qui gardoit la cour de Port-Royal, à la fin de laquelle il promet par ses vers l'immortalité à ce chien, qu'il nomme Rabotin:
Semper honos, Rabotine, tuus, laudesque manebunt; Carminibus vives, tempus in omne, meis.
_Mémoires sur la vie de Jean Racine_, in-12, p. 27.
Ce genre de poésie rentre dans la catégorie de celles dont parle Furetière dans le _Roman bourgeois_. V,. notre édition, p. 145.]
[Note 276: C'est-à-dire contre terre, comme gens au guet, _faisant sentinelle à l'erte_, ainsi qu'on disoit alors. V. plus haut, sur cette expression, p. 42, note 3.]
[Note 277: On disoit plus communément _troussé en malle_.]
[Note 278: Le collége de Reims étoit rue des Sept-Voies. Il devoit son nom à Guy de Roye, archevêque de Reims, qui l'avoit fondé, en 1409, sur l'emplacement d'un hôtel appartenant aux ducs de Bourgogne.]
[Note 279: Sur ce cabaretier, dont la femme reprit la taverne, et qui est souvent cité par Tallemant, V. notre _Histoire des hôtelleries et cabarets_, t. 2, p. 325-326. Sur son petit-fils, Jean Coiffier, qui fut maître des comptes, V. plus haut, p. 195.]
[Note 280: _Aller à gambette_, c'est gambader. On avoit autrefois le verbe _gambeter_ dans le même sens.]
[Note 281: Lapin de M. de Navierre. (_Note de l'auteur._)]
[Note 282: On sait que ce mot se prit d'abord pour _académicien_, qui ne le remplaça dans la langue qu'après 1643. Cette substitution, ou plutôt cette transformation, trouve sa preuve et sa date presque certaine dans le titre de la seconde édition d'une comédie célèbre de Saint-Evremont. Imprimée d'abord sous le titre de: _les Académistes_, en 1643, elle prit celui de: _les Académiciens_, dans l'édition suivante. Le mot s'étoit métamorphosé dans l'intervalle.]
[Note 283: _Confrère, émule._ Regnier l'emploie dans le sens de rival:
Et sans respect des saincts, hors l'Eglise il me porte. Aussi froid qu'un jaloux qui voit son _corrival_.
Satire VIII, p. 95.]
[Note 284: _Carmina_, vers.]
[Note 285: C'est-à-dire chien d'Amérique, et comme lui n'aboyant plus. C'étoit, on le sait, une croyance généralement répandue que les chiens perdoient la voix rien qu'en touchant la terre du Nouveau-Monde. J'ai dit dans une note d'une pièce précédente ce qui avoit rendu à cette époque le nom des Topinamboux très populaire à Paris.]
[Note 286: C'est-a-dire les écoliers du collége des _Ecossois_, situé rue des Fossés-Saint-Victor, et par conséquent assez voisin de celui de Reims.]
[Note 287: Il venoit beaucoup de chiens de l'Artois, notamment de Boulogne, qui fournissoit les petits chiens de manchon. Pour les empêcher de croître, on leur frottoit toutes les jointures avec de fort esprit de vin, pendant plusieurs jours de suite, aussitôt après qu'ils étoient nés.]
_Fin._
* * * * *
_Regret de Picard sur la mort de Lycophagos._
Pleurez largement, à ce coup, La mort du petit Mange-loup, Broches, chenets et lesches-frites: Car de revoir Lyco-phagos Tourner le rost près des fagos, Les esperances en sont frittes.
Par un detestable moyen, La roue perd son citoyen, Le collége son commissaire; Mon maistre perd son precurseur, La cuisine son rotisseur, Et Courtault son conculinaire.
Tant de malheurs en un monceau Me font detester le morceau Qui mist Mange-loup hors du monde; Et, pour la douleur que je sens En chaque endroit de mes cinq sens, Peu s'en faut qu'en pleurs je ne fonde.
Si que, redoublant mes ennuits, Tous les jours et toutes les nuicts Je vay martelant ma poictrine, Et prie pour luy Lucifer Que, s'il doit servir en enfer, Il ne serve qu'à Proserpine.
_La grande cruauté et tirannie exercée par Mustapha, nouvellement empereur de Turquie, à l'endroit des ambassadeurs chrestiens, tant de France, d'Espaigne et d'Angleterre._
_Ensemble tout ce qui s'est passé au tourment par luy exercé à l'endroit de son nepveu, luy ayant fait crever les yeux._
_A Paris, chez la veufve du Carroy, demeurant en la rue Saint-Jean-de-Beauvais, au Cadran._
M.DC.XVIII.
_Avec permission._ In-8.
Chrestiens, lesquels ressentez l'honneur d'où la foy vous oblige et convie en ce present siècle, lequel nous fait voir une chose digne de revanche et du tout contraire à Dieu et à la chrestienté par l'ignominie et mauvaise malversation de ce perfide Mustapha, nouveau empereur des Turcs[288] ce persecuteur des chrestiens et d'amis de Dieu, lequel nous fait ce jourd'huy voir une infinité de persecutions par l'entreprise mal'heureuse et abominable de ces miserables Turcs, ennemis de nostre eglise chrestienne, plutost enclins à servir le diable que Dieu, lesquels nous monstrent en ceste presente année mil six cens dix-huict une chose digne de remarque, car ces perfides ont osé s'attaquer au plus grand de la chrestienté, et leur faire des opprobres dignes de revanche et capables de la haine de tout cest univers: car, après la mort de Hachmet, premier du nom, dix-huictiesme empereur des Turcs, ayant regné douze ans en son empire, et decedé le quinziesme novembre dernier, laquelle mort a apporté une grande perte et très grande perte digne de memoire à la chrestienté; car ce grand visir, lequel a toutes les affaires de ce grand empire, ayant proclamé le frère du dit Achmet en ceste monarchie, et ayant delaissé les enfans du deffunct, pourra bien avoir pour sa recompence une espée pour luy trencher la teste; car les bachas, lesquels estoient à la mort du deffunct Achmet, avoient entendu les supplications du deffunct, suppliant son frère pour ses enfans; lequel empereur d'Orient, au lieu de les cherir, a faict crever les deux yeux à son nepveu, fils aisné du dict deffunct Achmet[289], et puis après jetta sa furie sur les chrestiens lesquels estoient alors en embassades dans Constantinople, et commanda qu'on les chassast hors de ses terres[290]; mais, par le conseil miserable de ce perfide empereur, conseil du tout contraire à Dieu et à son eglise, trouva bon d'en faire mourir une partie, tellement qu'aucuns disent que la maison de l'ambassadeur de France a esté pillée, et luy s'est sauvé par industrie; mais, pour le fait des autres chrestiens, tant Espagnols, Italiens et autres nations, ont esté empanez et mis à mort avec leurs domestiques et grands nombres de chrestiens, se montans le nombre à plus de trois milles.
[Note 288: Il commença de régner en 1617, après la mort d'Achmet Ier, son frère. C'est la première fois que cette sorte de succession collatérale se rencontroit dans la dynastie d'Othman.]
[Note 289: C'est gratuitement qu'on prête cette cruauté à Mustapha: Osman, fils aîné d'Achmet, n'eut pas les yeux crevés, et l'année suivante il put monter sur le trône que Mustapha avoit usurpé sur lui, et que sa déchéance, après une émeute des janissaires, rendit libre en cette même année 1618.]
[Note 290: L'ambassadeur de France, M. le baron de Sancy, évêque de Lavaur, fut un de ceux qui eurent le plus à souffrir dans leur dignité et dans leur personne. Mustapha le fit arrêter comme accusé d'avoir favorisé l'évasion du prince polonais Koreski. Il le récompensoit ainsi de la part qu'il avoit prise à son avénement. Osman, devenu empereur, envoya une ambassade à Louis XIII en réparation de l'insulte faite à la France en la personne de M. de Sancy.]
O perfide et miserable payen! ne crains-tu pas les forces des chrestiens? Ne te souvient-il plus de la prophetie que tu dois mourir de la main du François[291]? Ne crains-tu pas que ce grand roy de France te monstre sa force et sa valeur, qui seul te peut lier et te rendre esclave et miserable, te desmolir tes forces, avec l'aide de ses alliez? Ne te souvient-il plus de ce grand duc de Mercoeur[292], vray imitateur de ces ancestres lorrains, lequel t'a tenu en sa cordelle, qui sans sa mort te tenoit esclave, et aussi ce brave et genereux prince le duc de Nevers et de Cléves[293], et ce vaillant prince de Jainville[294], qui, d'une pieté chrestienne et d'un courage martial, ont planté des escadrons au milieu de tes terres, et, comme princes très genereux, se sont monstrés vaillans et se sont mis en teste de leurs armées pour deffendre la foy chrestienne? Tu trouveras maintenant des princes plus dignes de ton empire que toy, lesquels te feront paroistre que ton conseil infame et desreiglé est du tout contraire aux commandemens de Dieu.
[Note 291: Sur cette prophétie, dont ce passage confirme la popularité au commencement du XVIIe siècle, V. notre t. 3, p. 212, note, et p. 358, note.]
[Note 292: Il avoit fait en Hongrie une campagne dont les succès, entre autres la prise d'Albe-Royale, avoient fort inquiété les Turcs. V. notre t. 3, p. 212, note, et _les Oeconomies royales_ de Sully, coll. Petitot, 2e série, t. 4, p. 93.]
[Note 293: Il étoit de la campagne de Hongrie. Il fut blessé au siége de Bude. (_Oeconomies royales_, id., p. 161.)]
[Note 294: Le prince de Joinville, quatrième fils du duc de Guise. V. sur lui notre édition des _Caquets de l'Accouchée_.]
Si les chrestiens estoient vrayement chrestiens, et s'ils avoient en leurs coeurs leur foy vivement emprainte dans le corps et dans l'ame, ils devroient maintenant monstrer leur force et leur courage, ce pendant que le Turc nouvellement proclamé leur donne bon subject de le desplacer de son empire, et que le Persan mesme leur tient la main, et leur convie de faire voir partout cest univers la vraye Eglise plantée, pour à celle fin que Dieu soit loué et glorifié à jamais. Dieu leur en face la grace!
_Les Differents des Chapons et des Coqs touchant l'alliance des Poules, avec la conclusion d'yceux._
_A Paris, chez Pierre Chevalier, au Mont Sainct-Hilaire, en la cour d'Albret._
In-8.
Jadis, quand les bestes parloient, les unes se contentoient de leur sexe, et les autres se faschoient des retranchements du leur. Les Chapons, à quy de jeunesse on avoit coupé la crette, soit ou pour rendre leur voix plus fine et delicatte, ou pour les rendre plus seurs gardiens des poulles, poussez de quelque reste de leur premice nature, ou sollicitez des imitations des Coqs, voulurent faire alliance avec les Poulles; mais, comme ordinairement nous sommes plustost conduits de l'oeil de nostre contentement que de celuy de nostre proffit, les poulles, quy les voyoient sans crette, faisant fort peu d'estime de leurs belles plumes, ne vouloient de leur association. Les unes, plus scrupuleuses, desiroient des tesmoings[295] à leur alliance; les autres, moins subtilisées, se contentoient de la parade; toutefois le temps, quy nous faict desdaigner une mesme viande et apprendre des nouvelles fausses, faict souvent naistre des repentirs à celles quy ne voyoient point croistre la creste à leur allié, et que veritablement et d'effect elles mangeoient leurs poissons sans sauce. Ce repentir engendre des regrets, ces regrets engendrent des plaintes, et ces plaintes engendrent des controverses.
[Note 295: De petits témoins, sans doute, _testiculi_.]
Mais, comme elles en estoient en ces termes, les Chapons eurent quelque divorce avec les Coqs, touchant la primauté. Les Coqs, fondez en bonnes raisons, demandoient la preeminence, et les Chapons, orgueilliz de quelque vanité, ne vouloient estre seconds qu'à eux-mesmes. Ils vindrent premierement aux reproches, et puis aux coups; mais les Coqs, comme en mespris des Chapons, faisoient monstre de leurs crestes, disant que cela leur devoit faire bonne honte et peur tout ensemble. Les Chapons, se sentant chatouillez de si près, commencèrent à drapper les Coqs, disant que ce qu'ils jugeoient l'ornement de leurs testes estoit la defformité de leur sexe, et qu'on leur en avoit faict une synderèze[296] pour embellir cette laideur, et qu'ils en estoient mieux venuz auprès des Poulles, leurs becs estans moins rudes. Les Coqs, en contr'echange, les voulant toucher au vif, amenèrent les Poulles en tesmoignage pour decider cette querelle. Les plus novices remirent cela au conseil des plus experimentées, tant pour s'instruire de chose qu'importe leur felicité que pour n'estre deceues à l'election de l'un ou l'autre party.
[Note 296: Ce mot de la langue dévote, qui signifie reproche secret, remords de conscience, est ici singulièrement placé. Regnier, satire 13, v. 22, s'en est servi; Regnard aussi, dans le _Joueur_, acte 5, scène 4, mais tous deux de manière à faire voir qu'ils en comprenaient le sens.]
Les Coqs, resolus à leur accusation, et les Chapons à leurs defences, receurent volontairement les Poulles pour arbitres de leur cause. Les Chapons en avoient une pour leur advocate quy avoit assez de babie, mais trop peu de constance pour maintenir leur cause bonne; les Coqs en avoient une quy alleguoit tant d'experience pour preuve qu'elle confondoit les bastardes raisons des Chapons, disant qu'elle aimeroit autant estre associée à une poulie, que ses beccades auroient autant de suc, et que, la creste leur manquant, ils avoient quelque autre chose de manque quy servoit de joyau à la feste, et qu'elle estoit deliberée, selon sa coustume, de couver au moins une fois l'an, et qu'elle vouloit un Coq quy put servir de targue[297] à ses poussins et resister aux ruyneuses escarmouches du mylan; et qu'elles avoient prins telle habitude d'estre esveillées trois fois la nuict des chants de son Coq, qu'à peine pourroit-elle dormir six ou sept nuicts entières auprès d'un Chapon quy ne chantoit que peu souvent, encore avec si peu d'harmonie qu'il donnoit plustot de la fascherie que du contentement; et que le matin le Coq relevoit sa creste comme plein de courage et d'envie de continuer tel resveil, où le Chapon, les aisles baissées, tesmoingnoit sa pusillanimité; enfin, que les Chapons ne sont bons qu'à commencer une alliance où les Coqs la peuvent achever par effect.
[Note 297: Pour _targe_, égide, bouclier.]
L'advocate des Chapons alleguoit quelques subterfuges, non tant pour preuve de sa cause que pour preuve de sa suffisance. Toutes ces echappatoires ne peuvent renverser le droict des Coqs, car elle-mesme, rangée à la raison, tourne sa casaque, et, recognoissant l'injustice, les invite à quelque appointement par des propos desguysez, desquels elle en sçavoit assez. Si les Chapons ne chantoyent que peu souvent, cela leur apportait du repos, et que, les Coqs, au contraire, par mauvaise habitude, inquietoyent leur tranquillité, et que c'estoit des allarmes plus convenables à la guerre qu'en la paix; et, si le matin ils n'estoyent si rodomonds, cela tesmoingnoit leur bonté naturelle de ne faire aux poulles non plus que les poulles à eux, et que, si elles ne couvoyent, qu'elles n'estoyent assujetties aussy de chercher la nourriture à une suitte de poulets quy leur rongnoient les ongles de si près qu'à peine pouvoient-elles gratter, et outre tout cela, n'en faisant point esclore, elles n'en voyoient point ravir.
Ces discours avoient quelque apparence d'aimer les Chapons; mais, quant à l'intention, elle passoit au party des Coqs. Comme, à la verité, elle sçavoit bien que les resveils des Coqs ne se faisoyent qu'à leur advantage et pour les faire après dormir de meilleur courage, et qu'elles ne pouvoyent couver qu'elles ne receussent pour une heure de mal un siècle de contentement, et qu'après un certain temps les poulets cherchoyent leur vie eux-mêmes, puis leur en faisoient part, que cela leur apportera plus de commodité que de fascherie; au reste, que telles allarmes n'estoyent jamais sanglantes; que la guerre en estoit plus desirable, pour estre plus tost d'amytié que de hayne.
Tout enfin debatu, les Coqs payent les espices, et les Chapons condamnez par arretz incapables de l'alliance des poulles; et si quelqu'un trop outrecuidement les acostoit, qu'il faudroit qu'il amenast deux tesmoings au jeu quy fussent valables et suffisants, voire d'aage competant; que les poulles ny les poulets n'y seroyent pas receuz pour juges, ains seullement les Coqs les plus experimentés; et si quelqu'un se laisse corrompre par grain ou autre moyen, seroit condamné à une amende arbitraire.
Les Chapons, quy avoyent jusqu'icy fait la morgue aux Coqs, cognoissant qu'à faute de crestes ils avoient l'air ridez et presque endurciz de vieillesse, ne servoyent plus que de Jocriz[298], tant à taster qu'à mener les poulles pisser; ils regrettent leur jeunesse, quy couvroit aucunement leur perte, disant:
C'est donc à ce coup que nous serons le jouet du monde et que les Coqs se feront gloire de nostre honte! Helas! falloit-il estre banniz en temps de nostre prosperité, et la fortune nous devoit-elle eslever au sommet de sa roue pour après nous rabattre à ses pieds! Le ciel nous devoit-il donner tant de piaffe pour nous faire recevoir un tel affront! Avoit-il permis nostre advancement pour rechercher notre ruine? Nous avoit-il embelli le plumage pour estre si peu desirables? Helas! creste, quel tort t'avons-nous faict, pour nous pourchasser ce blasme? Malheureuses sont les mains quy sont cause de ce defaut! Quel proffit recevons-nous d'une voix desliée, puisqu'elle est plus tost cause de nostre exil que de nostre reception? Quy prendrons-nous pour tesmoings, puis que les crestes nous les refusent? Et combien que nous n'ayons faict une longue alliance, si nous ne monstrons deux tesmoings, ou du moins un quy ait de la creance; et si nous avons mal usé de la jeunesse, elle sera relevée à nostre dommage et confusion. Que ne pouvons-nous emprunter une creste de ces Coqs quy en ont de surplus! Mais, bien qu'ils soient tant affreux en nostre endroit, nous ne nous en pourrons servir, non plus qu'ils peuvent s'en passer; au moins, creste, ne nous rends pas si ridez, afin que, cachant ta synderèze, nous soyons admis au moings pour quelque temps à l'association des poulles.