Variétés Historiques et Littéraires (04/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 17

Chapter 173,630 wordsPublic domain

Ayant donc tel desir, et considerant la dignité que j'obtenois en ce lieu, dont j'avois esté contre toute raison deprimé, me persuadant que la longueur du temps auroit faict appaiser la colère et animosité qu'icelle Samaritaine et autres noz ennemis avoient conceu contre moy, et ayant eu advis que tous les cabaretiers et taverniers soustenoient nostre party, à cause que prenez et acceptez plustost de leur marchandise que de toute autre, je pris resolution de m'en retourner par deçà; ayant faict la quelle entreprise et desjà faict une grande partie du chemin, quatre du nombre des Quinze-Vingtz me rencontrèrent, m'aians apperceu et recogneu de loing, les quelz disoient me cercher et avoir lettres à moy adressantes et escriptes de la part de la Samaritaine, qu'ilz me baillèrent, les quelles ne pouvant lire, un d'iceulx m'en fit lecture, par les quelles icelle Samaritaine s'accusoit de perfidie et recognoissoit mon innocence, me priant de venir reprendre ma place auprès et au dessus d'elle, m'exprimant les accidents à elle survenus depuis mon absence, et entre autres, comme l'eau de son puits avoit esté saisie, et arrestée fort longtemps au mois de janvier dernier, en sorte qu'elle n'en pouvoit tirer et avoir aucune goutte[262], lequel arrest elle estimoit avoir esté faict à ma requeste. Ayant entendu la lecture des quelles lettres, je fus saisi d'une telle allegresse que j'oubliay une botte d'allumettes que j'avois acheptée pour faire present à quelques uns par deçà pour procurer mon restablissement, et dès lors consenty main levée estre faicte à icelle Samaritaine de l'eaue de son puis, qui luy avoit esté arrestée; puis je feis en sorte qu'en peu de temps j'accomplis le voyage de mon retour en ceste ville, où estant, sur l'instante requeste d'icelle Samaritaine et protestations par elle faictes de ne me plus inquieter, je me suis reintegré en mon magnifique siége, n'ayant toutes fois voulu monter si hault que j'estois, afin d'eviter l'orage des vents et la peine de sonner les heures, qui m'estoit une grande charge et empesche de pouvoir dormir à mon aise, à cause qu'il falloit sonner aux heures precises; ayant choisi le lieu où je suis à present, qui est encores au dessus de la Samaritaine, mais bien plus proche d'elle que le premier où j'estois, laquelle, depuis que j'y suis, m'a monstré toute amitié, et confesse que la raison pour laquelle elle m'avoit faict deposseder n'a esté qu'à cause que j'estois trop loin d'elle: car les femmes desirent estre visitées de près, estant impossible de les contenter de loin; à la sollicitation de laquelle j'ay mis bas mes aisles en signe de paix, m'estant contenté de prendre pour toutes armes la bouteille que je tiens entre mes mains, sçachant bien que chacun de vous est ordinairement armé d'un verre garny du breuvage qui vous fortifie le corps et la voix pour porter et crier vos charges, des quelles estant despetrez, tant vous estes ennemis de paresse, et pour ne demeurer inutils, vous prenez une charge de vin, qui vous semble plus facille que celle de cottraicts; de quoy je vous loue, croyant que les taverniers et cabaretiers en font de mesme, vous enjoignant de continuer en si bon exercice, et vous asseurer qu'envers tous vos ennemis je seray d'icy à quinze cens ans, comme je suis à present,

Messieurs et confrères, Vostre très-asseuré protecteur et defenseur,

JACQUEMART HUMEVENT[263].

[Note 262: Boisrobert, dans sa charmante pièce _l'Hyver de Paris_, nous parle ainsi de la Samaritaine, gelée par les grands froids:

La Samaritaine, enrhumée, N'a plus sa voix accoutumée; Sa cruche, pleine jusqu'au fond, Ne verse plus d'eau sur le pont.]

[Note 263: Plusieurs années après le rétablissement du petit clocheteur, mais nous ne savons à quelle époque au juste, la Samaritaine perdit encore sa sonnerie. Elle s'en plaint ainsi dans les _rimes redoublées_ de d'Assoucy:

Je n'etois pas si defroquée Du temps que messieurs les laquais Et mes paladins sans haquets Pour moi quittaient Margot la fée, Cartes, et dés et bilboquets..., Les enfants les marionnettes, Les polissons les ricochets, Les courtisans leurs gaudinettes, Et mes filoux leurs tourniquets, Et que messieurs portant serpettes, Mes valeureux taille-goussets, Dont les mains gourdes, en pochettes Se rechauffent à peu de frais, Venoient ouïr de mes clochettes Les tons si doux et si parfaits.]

_Les plaisantes Ephemerides et pronostications très certaines pour six années._

_A Sifla, par Jean Beguin._

1619. In-8.

AUX LECTEURS.

Les amys, je vous ay escrit dernierement par l'ordinaire du monde où je suis à presant. Je vous donnay advis en partie de ce qui se passoit de deçà; mais, n'ayant receu aucune de voz nouvelles, et craignant, par rencontre, quelques sinistres esprits de contradiction qui vont errant par les chemins effroyables d'entre vous et cest autre monde où je reside, j'ay depesché ce courrier d'Eolle, lequel m'a promis, moyennant salaire, d'aller aussi vite qu'une barque de sel qui monte de Marseille à Lyon, qui me fait à croire que, moyennant ces diligences, vous recevrez aussi promptement ces miennes Ephemerides, autant plaines de verité comme je suis plain d'affection de vous rendre service et plaisir, tant en ce monde qu'en l'autre; et si je recognois que vous y preniez plaisir, je continueray à vous faire part de tout ce qui se passera de deçà, protestant que je ne desire autre que d'estre pour jamais vostre plus affectionné,

RAMONNEAU.

Après quelques jours que j'eu demeuré en l'autre monde, je fus prié d'une deesse celeste d'aler faire le promenoir des douze maisons où les douze signes prennent lougis les uns après les autres; mais, avant qu'aller en ces quartiers, qui sont dangereux, quelque bon genie me conseilla de prendre de l'essence du mercure bien broyée avec l'huyle de Tipetoto, et le tout destrempé avec du nectar et de l'ambrosie, et m'en froter toutes les extremité des parties de mon corps, de peur de courir la risque de Phaeton et d'Icare; ce que je fis, et ay faict un voyage autant admirable que vous sauriez dire, et avec autant de contentement que jamais j'aye receu tant en ce monde qu'en l'autre: car je sçay tout ce qui peut advenir durant six années, ayant eu l'heur de voir oeil à oeil tous les signes celestes, et de sçavoir au vray ce qui doit arriver durant six revolutions, qui me fait à croire que ceux qui vous font entendre par la voye de certaine astrolabe, sphère, globes et mapondes, qui ont en voz quartiers des predictions frivolles, et cependant ne sçavent eviter ce qui leur advient, sont gens plus plein de mensonge que de verité, et plus enclins à leurs proffits que non pas au vostre; de sorte qu'il faut dire avec l'Italien: _Non te fida é ne sara inganato._

Sçachez doncques que durant six années consecutive sera plus d'eclipses de bourses que non pas de lune, dont plusieurs pauvres gens seront dolents d'estre frustrés du nombre d'or. La conjonction de Jupiter avec Venus durant l'année presante, 1619, promet une certaine pluye d'or amenée dans les nues du costé du Peru, qui doit tumber aux bources de quelques cupides avaritieux, lesquels souffriront les peynes que justement ils auront merité, et cognoistront à la fin que chacun doit demeurer en paix: _Et que ben sta non si mova._

Venus, en la huictiesme, la pluspart du printemps promet qu'une bonne partie des femmes et filles joueront plustot à l'homme[264] qu'au vingt-quatre; aussi les bastellières donneront plus de coups de cul et remuement de fesses pour un liard que les courtisannes de Paris ne feroyent pour dix escus: _Rencontro di dona, captiva fortuna._

[Note 264: Le jeu de l'_hombre_, mot qui, en espagnol, veut dire _homme_. On a fait sur ce jeu et sur les termes qu'on y emploie plus d'une équivoque du genre de celle qui se trouve ici. On lit, par exemple, ces six vers, dans une des lettres de Boursault (t. 2, p. 76).

Une fille jolie et de condition, De qui le jeu de l'_hombre_ est l'inclination S'écrioit l'autre jour d'une voix assez forte: Eh! mon Dieu! que je joue avec peu d'agrément! Quoy, faut-il qu'eternellement Rien ne m'entre en ce que je porte!]

La temperature des saisons et temps, durant ces six années, sera si bonne et propre pour les biens de la terre, que nous aurons grandes abondances de bleds, vins, fruicts, legumes et bestail, et generalement de tout ce qui est pour la nourriture de l'homme, en manière que toutes sortes de vivres seront à un grand marché, speciallement par la France. Plusieurs usuriers se mettront au desespoir à l'occasion de l'abondance; mais je voudroy qu'ils fussent desjà _tutti impicata_.

Durant ces six années, les hopitaux et corps de gardes, et plusieurs autres endroits, seront remplis des bestes fauves, noires, rousses et blanches, et sera permis d'y chasser sans reproche. La marchandize des millorts et maistres aux basses oeuvres sera en rebut et n'aura point de debitte, de sorte qu'ils seront contraints la porter de nuict et la getter en la rivière. Il est chose asseurée que plusieurs chambrières aymeront beaucoup plus leurs maistres que leurs maistresses, et auront plus de desirs de leur rendre courtoisie, attendu que leurs maistresses sont trop difficilles à servir. Aussi elles auront du proffit et augmentation de gaige pour devenir de chambrière nourrice. Plusieurs sortes de gens, durant ces six années, sont menacez d'estre engraissés de l'huylle de coteret, comme les maquereaux, larrons, coupeurs de bource, gens faineant, valets et laquais qui ne veullent servir leurs maistres. Les hostesses qui mettent d'eau au vin, vendent de vin bas et sophistiqué et qui ne veulent faire credit au bon compagnon, sont menassez d'estre attaintes de la plus fine et reslevée verolle que jamais fut dedans Rouen. Qu'elles y prennent garde,

_La dona ben rencontrada Ne manchera la bona strada._

Aussi courra plusieurs maladies dangereuses qui ataindront quelques personnes qui s'en treuveront grandement offencé, comme fiebvres lunatiques et fantastiques, indispositions de cerveaux, brouillement et embarrassement d'esprit, conversation imaginaire, demangement de col; mais, pour tous remèdes, faudra que maistre Jean Rozeau[265], ou bien le petit Pennache, fassent les opperations requises, et s'en trouveront sy bien les patiens que jamais ne s'en ressentiront: _Che cherche mal anno à lo suo danno._

[Note 265: C'est le bourreau dont le fameux Jean Guillaume, maître des hautes oeuvres de Richelieu, fut le successeur.]

Plusieurs grands dignitez et estats seront suspendus durant ces années, speciallement l'estat des moutardiers, qui ne s'exercera qu'à quatre moys, à l'occasion de l'arrest obtenu par maistre Mitton contre eux, pour raison de ce que la moustarde l'avoit prins par le nez, et luy avoit fait decroistre son petit bout andouliq[266]. Aussi, durant ces six années, sera grand guerre entre les Topinamboux[267], Ameriquains et Indiens, en manière que leurs boccans[268] seront ordinairement remply de gariffelles[269] de chair humaine. Dieu gard la lune des loupz[270]! Les Suysses aymeront beaucoup mieux leurs brayettes que leurs pennaches, et auront raison, car vive de conserver le germe dont provient l'humanité! Plusieurs seront ambitieux des dignitez ou benefices, mais c'est la coustume du monde; et pour bien voir au vray le theatre d'icelluy, faut voir jouer au ballon: l'un pousse d'un lieu ceste pelotte de vent, l'autre de l'autre, les uns se batte, les autres tumbe, les autres courre, et, après avoir bien pené, couru, tempesté et se tourmenté, demande leurs qu'il ont faict, ils vous diront: _Averno fa corsa congli vento._

[Note 266: Il y a sans doute ici une allusion à quelques différends survenus entre les marchands de moutarde et les apothicaires, qui les uns et les autres faisoient partie du corps des épiciers. Le nom de Mitton doit évidemment désigner un de ces pharmacopoles faiseurs d'onguent _miton-mitaine_. Ce mot s'employoit déjà. V. _Ducatiana_, 1, 89.]

[Note 267: Les six sauvages topinamboux que Razilly avoit amenés à Paris au mois d'avril 1613 avoient rendu très populaire à Paris le nom de leur nation. V. _Lettres de Malherbe à Peiresc_, passim.]

[Note 268: Pour _boucan_, mot par lequel les sauvages de l'Amérique désignoient le gril de bois, élevé de quelques pieds au dessus du feu, qui leur servoit à faire dessécher et à enfumer leurs viandes. _Boucaner_ et _boucaniers_ en sont les dérivés.]

[Note 269: Mot formé sans doute de l'indien _gari_, qui signifie petit morceau, fragment.]

[Note 270: C'est un proverbe qui vient de ce que les loups hurlent à la lune sitôt qu'elle paroît, et semblent vouloir la prendre aux dents. Un autre adage dit: _La lune n'a rien à craindre des loups_ (Quitard, _Dict. des Proverbes_, p. 509).]

Parquoy, Messieurs mes meilleurs amys, ne vous penez voz esprits pour les affaires du monde; rejouissez-vous, je vous supplie de le faire; beuvez tousjours au plus matin et du meilleur; ayez tousjours ce regime d'estre joyeux; tenez-vous les pieds bien sec et la bouche souvent arrousée: vous en vivrés davantage,

_A la matino gli bono vino, Remedo contra tutti venino._

Aussi j'ay à vous dire que, durant ces six saisons, il n'y aura point de nouvelles lunes: car il y a plus de cinq mille ans que la lune est faicte. Doncques vous estes asseurez qu'il n'y en aura point d'autre, et qu'elle se porte bien, comme je vy dernierement, et durera encore beaucoup. Il y aura par toute la France, Dauphiné, Provence et Savoye, beaucoup plus de pierres que non pas des pistolles d'Espaigne, et plusieurs qui ne sont pas comme les bannis d'Italie[271] voudroyent bien estre empistolez; plusieurs auront beaucoup de lardons[272], ne fut-il que les coqs dainde; plusieurs friants seront plus amateurs des perdrix que non pas ceux de Genève de la messe; les turbans auront plus de vente à Constantinople qu'à Venise; l'horloge de Fribourg frapera les heures comme de coustume; les lamproys avec la sausse douce courent fortune d'estre conduits et menez dans des petits barils en Allemaigne; les chevaux de relaiz porteront plus des asnes que des muletz; les maquereaux monteront sur les landiers et seront mangez des filz de putain; les allumettes feront beaucoup de service à ceux qui se lèvent de matin; de long-temps ne se verra des crocodilz du long de la rivière de Loyre; au moys d'avril se treuvera plus de maquereaux au marché que non pas de baleyne; aussi durant ces saisons, on ouyra chanter plus des cocus que des cignes. Si le courrier ne me pressoit de faire fin, je vous escriroy davantage, et vous asseure que si les vertugalins des damoiselles sçavoyent parler, il vous appresteroyent plus à rire qu'à manger. A ce carneval je vous manderay un petit volume composé par moy et Jean Beguin[273], car nous sommes grand cambrade[274] et beuvons souvent ensemble. En attendant, _State alegroment, non vo manchera fastidia_.

[Note 271: Nous ne pouvons trouver à quoi ce passage fait allusion.]

[Note 272: Le _lardon_ étoit la plaisanterie piquante dont on cribloit tout homme ridicule ou qu'on vouloit faire passer pour tel. Par suite, on appela ainsi les petites gazettes qui venoient de Hollande. C'étoit là vraiment le _lardon scandaleux_ dont Regnard parle dans _le Joueur_, acte 3, scène 5.--Voir aussi: _Histoire du journal en France_, par Eugène Hatin, p. 22, note.--On peut consulter sur ce mot une note de La Monnoye mise au bas de la page 261 du tome 1er des _Contes_ de des Perriers, Amsterdam, 1735, in-12, et un passage des _Mémoires_ du marquis de Sourches, t. 1er, p. 55.]

[Note 273: Je n'ai trouvé ni imprimeur ni libraire de ce nom dans le _Catalogue chronologique_ de Lottin, ni dans le livre de La Caille; celui-ci seulement, sous la date de 1540, nomme Pierre Beguin, libraire.]

[Note 274: Pour _camarade_. Le mot est écrit comme le peuple, et surtout les soldats, le prononçaient et le prononcent encore.]

_Epitaphe du petit chien Lycophagos, par Courtault, son conculinaire et successeur en charge d'office, à toutes les legions des chiens academiques, par Vincent Denis, Perigordien._

Arrière, pleureux Heraclite! Nous ne pleurons pas comme vous; Nos pleurs sont ris de Democrite, Car pleurer, c'est rire, chez nous.

_A Paris, chez Jean Libert, demeurant rue Saint-Jean-de-Latran._

1613. In-8.

LE LIVRE AU LECTEUR.

Les censeurs qui seront marris De nostre joye et de nos ris, Et qui ne daigneront me lire, Ne sont pas hommes de raison: Car par tout, en toute saison, Le propre de l'homme est de rire. _In tenui labor at tenuis non gloria._ La peine en est chose petite, Mais l'honneur d'assez grand merite.

* * * * *

ADVERTISSEMENT ET SALUT AU LECTEUR.

Amy lecteur, l'assoupissement lethargique qui avoit saisi les hypocondres de Courtault et sembloit rendre presque inexplicable la douleur qu'il avoit conceue sur la mort de Lyco-phagos, son conculinaire, ayant à la parfin ouvert les catadoupes de son cerveau et donné passage à toutes les cataractes de ses yeulx, leur a faict debonder un cataclysme de larmes sur le funeste reliquat de sa desolation. C'est pourquoy il ne se faut pas estonner si ses periodes ne sont triées, comme l'on dict, sur le volet; si ses pointes sont grossierement sujettes, le passe-poil de sa subtilité villageoisement appliqué, ses dispositions mal flanquées, ses epiphonèmes entrecoupées, ses inventions decousues, et la tissure de son style ineptement cadencée: car l'estourdissement d'un coup tant inopiné lui a faict perdre sa tramontane. Si que, pour des antonomasies d'eloquence, il n'a peu rien produire que des pleonasmes de regrets, metathèses de confusion et hyperbates de tristesse, ainsi que le discours suivant le t'apprendra, si tu daignes y adjouter le jugement de ton optique et ouvrir les ressorts de ton oreille.

Adieu.

* * * * *

_Epitaphe du chien du Gascon sur la mort de Lyco-phagos._

Helas! qu'est devenu mon maistre? Est-il vray que Lyco-phagos Soit attrapé par Atropos, Ou qu'elle l'aye occis en traistre?

Je croy que cela ne peut estre, Ains pense que, pour son repos, Ou pour compliment de son los, Au ciel les dieux l'ont voulu mettre.

Ne craignez plus, ô moissonneurs! Les insupportables chaleurs Dont vostre sein en esté brusle:

Mange-loup, au ciel transporté, Moderant les chaleurs d'esté, Doit temperer la canicule.

* * * * *

_Complainte de Courtault sur la mort de Lyco-phagos, rotisseur du collége de Reims, son conculinaire[275]._

Cy gist soubs ceste motte verte, Le dos au vent, le ventre à l'erte[276], Mon collègue Lyco-phagos, Que la mort a troussé en crouppe[277] Pour avoir trop mangé de souppe Et trop avallé de gigos.

Lyco-phagos, la pauvre beste, Qui faisoit sa petite queste Dedans le collége de Reims[278], Pour renforcer, chose equitable, Du seul reliquat de la table Ses muscles, ses nerfz et ses reins.

Lyco-phagos, autant habile Que chien qui fust en ceste ville A chasser aux rats, aux souris; Lyco-phagos, par privilége Roy des animaux du collége Et doyen des chiens de Paris.

Lyco-phagos, galant et leste; Lyco-phagos, grave et modeste Autant qu'on sauroit souhaitter, Soit qu'il tînt à mon maistre escorte, Soit qu'il conduisît à la porte Ceux qui le venoient visiter.

Lyco-phagos, qui souloit estre Le contentement de son maistre; Lyco-phagos, sage et discret, Lorsque d'une mine friande, Pour mieux attraper la viande, Il luy descouvroit son secret.

Ou, quand pour plaire à tout le monde, Il faisoit à table la ronde, Comme un maistre de regiment, Puis, d'une trogne politique, Mettoit sa science en pratique Pour soigner à son aliment.

Que si mon maistre en compagnie N'avoit pas de soin de sa vie, Discretement il le frappoit, Et de sa patte le bon drolle Sçavoit si bien jouer son rolle, Que quelque chose il attrapoit.

Non qu'il ait faict par imprudence A table quelque irreverence; Mais c'est qu'il charmoit tellement Ceux qu'il regrattoit par derrière, Qu'il falloit en quelque manière Recognoistre son gratement.

Qui n'admireroit son adresse, Son artifice et sa finesse? Quand son maistre vouloit sortir, Soit tout seul, soit en compagnie, Il couroit à la galerie Jusqu'à tant qu'il falloit partir.

Là tousjours il l'alloit attendre A l'instant qu'il luy voyoit prendre Sa grande robbe ou son manteau, Et sembloit né pour tousjours suivre Celuy qui luy donnoit à vivre, Tant par terre que par batteau.

Or, suivant mon maistre à la ville D'une façon plus que civile, Vous eussiez dit d'un estaphier Ou d'un chien de sommellerie, Nourry tout le long de sa vie Dans la cuisine de Coueffier[279],

Chien d'admirable prevoyance, Autant que chien qui fut en France, Voire plus qu'on ne peut penser, Lors qu'au milieu de quatre rues Il choisissoit les advenues Où son maistre devoit passer.

En ville, il alloit à gambette[280]; Aux champs, il sautoit sur l'herbette Pour les taupes escarmoucher, Et puis, leur denonçant la guerre, Il fouilloit si profond à terre Qu'il sembloit y vouloir coucher.

Il eut jadis pour son manége La cuisine de ce collége, Où dans une roue de bois, Tantost à bonds, puis à courbette, On a veu ceste pauvre beste, Comme moy, tourner mille fois.

Ores, proche de la marmite, Faisant la bonne chatemite, Sur la viande il meditoit; Puis, soignant à son advantage, Il suivoit de près le potage Quand le serviteur le portoit.

Ores, de sa petite patte Grattant et regrattant la natte Quand il fleuroit la venaison, Il monstroit par experience Les beaux effets de sa science Par tous les coings de la maison.

Quelle joye à toy, Trois-Oreilles[281], D'ouyr les douleurs nompareilles Que je resens de ceste mort! Desormais repose à ton aise Entre le tison et la braise, Puisque Lyco-phagos est mort.

Lyco-phagos, ton adversaire, Ne te sçauroit aucun mal faire, Comme il faisoit auparavant, Lors que, sautant sur ta croupière, Il t'attaquoit par le derrière, Ou t'assailloit sur le devant.

O! qu'il serait plus desirable Que la mort eust froissé ton rable, Ou que la cruelle Atropos T'eust occis pour te mettre en paste, Que d'avoir esté tant ingratte A mon pauvre Lyco-phagos!

Lyco-phagos, chien de police, Chien expert en toute malice, Chien exempt de tout larrecin, Qui ne fist aucune entreprise, Sinon sur quelque patte grise Ou sur le pied d'un medecin.

Encor c'estoit par adventure; Lors que sa pesante nature Le rendoit un peu moins courtois: Faute legère et pardonnable! Car l'homme qui est raisonnable Se courrouce bien quelquefois.

Toutefois, pour estre sevère, Il en porta la folle enchère, Cruauté contre un pauvre chien! Lors que d'une vieille rapière On lui donna dans la visière, Croyant qu'il n'y verroit plus rien.

Hé! quand je vis par malencontre Le desastre de ce rencontre Où Lyco-phagos fut blessé: C'est, dy-je à l'instant, un augure Qui presage sa mort future Devant qu'octobre soit passé.