Part 9
En vain, pauvre Tircis, tu te romps le cerveau Pour parvenir au point des choses plus parfaictes: Tu ne seras jamais au rang des bons poëtes, Si, comme les oysons, tu ne bois que de l'eau.
Pren-moy, je t'en conjure, un trait du vin nouveau Que le Cormié recelle en ses caves secrettes[186], Tu passeras bien-tost ces antiques prophètes Qui sauvèrent leur nom de la nuit du tombeau.
Bien que dessus les bords d'une vive fontaine Les Muses ay'nt choisi leur demeure certaine, Les fines qu'elles sont pourtant n'y boivent pas.
Là, soubs des lauriers verds, ou plutost soubs des treilles, Le vin le plus friant preside en leur repas, Et l'eau n'y rafraischit jamais que les bouteilles.
[Note 186: Fameux cabaretier dont Saint-Amant a dit, dans sa pièce des _Cabarets_:
Paris, qui possède un cormier Qui des arbres est le premier.
Sa maison, qui avoit pour enseigne parlante l'arbre dont il portoit le nom, se trouvoit près de Saint-Eustache. V. notre _Histoire des hôtelleries et cabarets_, t. 2, p. 322-324.]
* * * * *
_Fantasie sur des diverses peintures de Priape._
Sonnet.
Sur les rives de Seine une jeune Dryade, Lasse d'avoir reduit un sanglier aux abois, Se reposoit un jour à l'ombrage d'un bois, Sans craindre le peril d'une fine embuscade.
Priape, qui la vid, fut pris de son oeillade, L'arreste et veult sur elle attenter ceste fois; Mais elle, qui resiste aux amoureuses loix, Desdaigne cet amant si laid et si maussade.
Lors, pensant amolir ceste divinité, Il change sa laideur et sa diformité, Et prend nouvelle forme, ainsi que fit Protée;
Mais la nature, en luy plus puissante que l'art, Ne se put pas cacher soubs la forme empruntée, Car tousjours à la queue on cognut le regnart.
* * * * *
_Sur une Cheute causée par un bellier._
Sonnet.
Transporté de plaisir comme un valet de feste, Ou comme un qui s'employe à forger un cocu, Je pensois à Cloris, de qui l'oeil m'a vaincu, M'estimant trop heureux de vivre en sa conqueste,
Lorsque dans l'Arcenal une puissante beste, Qui n'a pour mon malheur que trop long-temps vescu, Me vint publiquement planter dedans le cu Ce qu'en secret je plante aux autres sur la teste.
Lycandre, que devins-je à ce puissant effort! Soudain je tombe à terre estourdy, demy-mort, Ruminant en mon coeur mes sainctes patenostres.
Alors dit un passant, riant de mon ennuy: Faut-il qu'un coup de corne ait fait mourir celuy Qui par des coups de corne en fit naistre tant d'autres!
_Lettres nouvelles contenantes le privilège et l'auctorité d'avoir deux femmes, concedé et octroyé jusques à cent et ung an à tous ceulx qui desirent estre mariez deux fois, datées du penultième jour d'avril mil cinq cens trente six._
Nos très chiers et amys roys très chretiens,
Salut et benediction authentique donnée par nous et nostre puissance, et par le conseil de nos amez et feaulx les gens de nostre sang, et gens de nostre grand conseil.
Vous, messeigneurs[187] les cardinaux du Pontalectz[188], le cardinal du Plat-d'Argent, de cardinal de la Lune, les evesques de Gayette, de Joye et de Platebourse[189], les abbez de Frevaulx, de Croullecul et de la Courtille; Messeigneurs le prince des Sots, le prince de Nattes, le géneral Defance, le prince de la Coqueluche, l'abbé des Conards[190], le Verdier du Houlx, et plusieurs autres grands et notables personnages. Et pour ce que aucun cas est advenu à nostre notice et cognoissance touchant la grande armée et puissance que les Turcz et ennemys de la foy catholique ont mise sur la mer pour venir destruire la saincte chrestienneté[191], quy est chose bien doutable, et pour obvier à la mauvaise volumté et persuasion des dicts Turcz. Nous avons ordonné et ordonnons que doresnavant tous hommes naturels, tant mariez que non mariez, tant du royaume de France que d'autres royaumes, puissent avoir et prendre en mariage deux femmes, si bon leur semble, pour accomplir le commandement de Dieu, quy a dict de sa bouche: _Crescite et multiplicamini et replete terram_. Aussy, pour cause du grand voyage que nous avons entreprins de faire sur la mer, et pour obvier et resister à la grande malice des dicts Turcz, quy sont cent contre un seul chrestien, et seroit un très grand dommaige et dangier à toute la chrestienté, si par nous n'y estoit pourveu de remède et justice convenable.
[Note 187: Les personnages dont les noms suivent figurent, pour la plupart, dans la farce de Gringore, _le Jeu du prince des Sots_. V. l'analyse que le V. Menestrier a faite de cette pièce, dans son traité des _Représentations en musique_, p. 56, etc.]
[Note 188: Maistre Jean du Pontalais, «dont il y a bien peu de gens qui n'aient ouï parler», comme dit Bonaventure Des Periers (_Nouvelles XXII_). Il étoit, selon Du Verdier (voy. sa _Biblioth._, in-fol., p. 749), _chef et maistre des joueurs de moralitez et farces_. Sans répéter tous les contes débités à son sujet, et auxquels La Monnoye a été l'un des premiers à ne pas ajouter foi, nous nous contenterons de dire qu'il devoit son nom au petit _pont des Alles_ (pont Alais) jeté sur l'égout près de la pointe Saint-Eustache, et à deux pas duquel il dressoit ses tréteaux, et faisoit tapage de paroles grasses et de tambourins, à la grande indignation des _prêcheurs_ de l'église voisine (voy. Des Periers, _id._). Marot, dans son _Coq-à-l'âne_, Bèze, dans son _Passavant_ (p. 19), ont parlé de lui, et Regnier a signé de son nom son épistre IIIe.--La pierre nommée _le Pont-Alais_ n'a disparu des halles qu'en 1719.]
[Note 189: Les dénominations de ce genre étoient alors très populaires. Dans le livre d'Henri Estienne, _Dialogues du nouveau langage françoys italianisé_, etc., se trouvent déjà des plaisanteries sur M. d'Argencourt, et M. Arnold Morel Fatio a très ingénieusement découvert que le nom de seigneur de _Neri en Verbos_, pris par l'auteur des _Excellents traits de vérité_, n'étoit que l'anagramme d'une dénomination pareille: seigneur de _rien en bourse_.]
[Note 190: Sur ce chef d'une des confréries joyeuses les plus célèbres alors, surtout à Rouen et à Evreux, voy. le _Mercure de France_, avril et juin 1725, Thiers, _Traité des superstitions_, t. 4, p. 546. Brantôme nomme les Conards de Rouen. V. _Oeuvres_, édit. du Panthéon, I, pag. 301.]
[Note 191: Soliman menaçoit la Hongrie et la flotte de Barberousse tenoit la Méditerranée. C'est en France, toutefois, qu'on devoit avoir le moins de peur des Turcs, puisqu'à cette époque même François Ier avoit fait alliance avec eux contre Charles-Quint.]
Et pour ce, nous voulons que le dict royaulme de France, auquel nous avons plus de fiance qu'en nul autre, ne demeure sans multiplication, laquelle chose ne se peult faire sans avoir compagnie suffisante, avons ordonné et ordonnons, par le conseil de nos amez et fealx, ainsy qu'il est de coustume à faire en tel cas. Et pour ce qu'il est plus grand nombre de femmes que d'hommes aux dictz royaulmes, avons donné et octroyé à tous chacun des hommes des dictz royaulmes plain pouvoir, auctorité et puissance; du jourd'huy jusques à cent et ung an, que chacun, sur peine d'encourir nostre malediction, ait à prendre les dictes deux femmes, afin de multiplier et d'accomplir les commandements de Dieu, ainsy comme il est escript cy-dessus, et pour ogmenter la foy catholique et subvenir à l'encontre desdictz Turcz. Et si le cas advenoit que les dictes deux femmes ne se pussent accorder ensemble, nous voulons et ordonnons que l'homme ait son arbitre d'expulser hors de sa compaignie celle quy fera aulcun bruict et la mettre hors de sa maison et la remettre à ses parents et amys, et qu'il puisse prendre une autre femme que celle qu'il aura dejectée. Et oultre voulons par ces presentes, sur peine d'encourir la malediction cy-dessus enoncée, que la dernière venue soit servie par la première en toutes choses qu'il appartiendra au faict de la maison.
Et s'il advient qu'il y eust jalousie entre les dictes femmes, voulons par ces presentes que les curez et recteurs des villes et paroisses ayent puissance d'excommunier les dictes femmes quy auroyent commis le dict cas, et soyent maudictes de dame Venus et de Junon, les quelles soyent dejectées de la compagnie des aultres et mises recluses en une prison expressement pour elles faicte.
Et pour entretenir paix et concorde entres les dictz hommes en leurs maisons, voulons et ordonnons, sur peine de la dicte malediction, que les dictes femmes soyent doresnavant tondues de leurs cheveux de moys en moys, et les ongles des doyts rongnez de sept jours en sept jours pour le plus.
Et pour eviter toutes noises et desbatz quy pourroyent survenir entre elles, et affin qu'elles ne se battent, ne s'esgratignent et se tyrent par les cheveulx, mandons et commandons à tous nos officiers et recteurs de nostre grande confrairie, ma dame saincte Souffrete[192], qu'ils ayent à publier et denoncer les dictes graces et ordonnances par nous faictes par toutes les villes et citez des dicts royaulmes chrestiens, et excommunier tous ceulx et celles quy viendront et murmureront contre le present mandement. Et aussy la femme quy sera desobeissante à nos dicts mandemens et quy ne fera le commandement de son mary sera maudicte de Cupidon et Venus, dieux des amoureux. Sauf l'opposition des dictes femmes contredisantes à ladicte ordonnance, à laquelle opposition elles seront receues en baillant bonne et seure caution.
Donné en Papagosse, le penultième jour d'avril 1536.
Ainsy signé: DIROLON[193],
_Conseiller des amoureux_.
[Note 192: Sainte misère. Borel écrit _souffreté_ avec le même sens.]
[Note 193: Pour _Darolon_ ou _Dariolon_, sans doute. Ce seroit ainsi le diminutif de _Daron_, mot qui conserva jusqu'au XVIIIe siècle (voy. le _Tableau parlant_ d'Anseaume) un sens assez deshonnête, et d'accord d'ailleurs avec celui qu'on donnoit à _dariolette_, son dérivé féminin. Regnier même emploie ce mot au masculin avec une acception peu équivoque dans le vers 200 de sa 5e satyre:
Doncq' la mesme vertu, le dressant au poulet, De vertueux qu'il fut le rend _dariolet_.]
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_La Complaincte du jeune Marié._
D'avoir deux femmes je n'ay pas grande envie, Car la mienne a trop mauvaise teste: Toujours sans fin après moy noise[194] et crie; Je la crains plus que fouldre ne tempeste.
Seigneurs, marchantz et gens d'eglise, Quy lisez ce petit livret, N'adjoustez foy à ma folye: Pour courser[195] les femmes l'ay faict.
[Note 194: Le verbe _noiser_, souvent employé dans les _fabliaux_ et dans le _Roman de la Rose_, commençoit à vieillir. V. Barbazan, _Fabliaux_, t. 2, Glossaire.]
[Note 195: Dans le sens de _courroucer_ ou bien encore de _poursuivre_. Dans l'Orléanois, ce mot s'emploie encore ainsi.]
_Reigles, Statuts et Ordonnances de la Caballe des filous reformez depuis huict jours dans Paris, ensemble leur Police, Estat, Gouvernement, et le moyen de les cognoistre d'une lieue loing sans lunettes._
Athenée, le plus falot des hommes après Lucian, dit que de son temps tous les filous, tire-laines, coupeurs de bourses, destrousseurs de passans, et autre telle canaille qui ayment autant le bien d'autruy que le leur, avoient accoustumé de s'assembler à Rome aux Ides de juin, et illec donner ordre au gouvernement et estat de leurs affaires, recevoir les plaintes, punir les delinquans, c'est-à-dire ceux qui laissoient leurs oreilles en chemin ou se laissoient espousseter par le bourreau.
Il semble que tous les frères de la Samaritaine[196], soldats de la courte espée et gens de telle farine, ayent leu ce passage et en ayent voulu renouveller la coustume: car jeudi dernier, sur les onze heures du soir, ils s'assemblèrent sur le pont Neuf, du costé de l'escolle, et, comme chats-huants taciturnes, vindrent à tastons de toutes parts, pour deliberer de leurs affaires et apporter un nouveau reglement à l'entretien de leur chetive, pauvre et miserable vie.
[Note 196: On sait que les abords de _la Samaritaine_ étoient le quartier général des _tire-laine_ et _coupe-bourse_. Maynard a dit, dans un de ses sonnets:
Paul, vous êtes le capitaine Des voleurs qui toute la nuit Courtisent la Samaritaine Et font plus de mal que de bruit.
Et on lit dans la _satire_ 9e de Du Lorens:
Mon manteau, dieu merci, ne craint pas le serein. Je passe hardiment près la Samaritaine Lorsque les assassins courent la tirelaine.]
Fouille-Poche, general de l'assemblée, oncle en dernier ressort de Carfour[197] et proche parent du petit Jacques, comme ayant le plus d'interest en la conservation de son ancien droit, qui est de prendre ce qu'il rencontre, s'y trouva le premier; et pour son siége plia trois ou quatre manteaux en quatre, qu'il venoit de desrober, et qu'il portoit vendre au frippier Gueulle-Noire[198], maistre recelleur des halles; et, après avoir longtemps attendu ses camarades, voyant que minuit s'approchoit, il commença ainsi: «Mes confrères, il est à-propos de faire un bon reglement pour l'etablissement de nos affaires; je voy que de jour à jour nostre nombre diminue, et que le plus souvent les nouveaux receus, pour ne sçavoir l'art de la vollerie, sont troussez en malle[199], et sont conduits à Mon-faucon, pour là faire la sentinelle et faire des cabriolles en l'air. Je suis d'advis, pourveu que me prestiez l'espaule, de nous exempter de cet affront, et laisser, si nous pouvons, les eschelles en leurs places, sans aller attaquer ou prendre le ciel par escalade.» Tous les coupeurs de bourses, grands et petits, trouvèrent l'advis très bon et approuvèrent son conseil, desirans infiniment d'estre exempts d'un tas de coups de baston qui greslent quelquefois sur leurs espaules.
[Note 197: Le capitaine Carrefour, fameux voleur de ce temps-là, sur les exploits et la _prinse_ duquel nous publierons quelques pièces curieuses dans nos prochains volumes.]
[Note 198: Ce n'est point au hasard que ce nom de _Gueulle-Noire_ est donné au fripier. Il fait allusion à ces huis des caves par lesquels les voleurs, de connivence avec leurs recéleurs des halles, jetoient «ce qu'ils avoient butiné par la ville.» V. notre tome 1er, p. 198.]
[Note 199: On disoit d'un homme mort en peu de temps qu'il avoit été troussé en malle. (_Dict._ de Furetière.) L'expression _être vite troussé_ en est restée.]
«Premierement, dit-il (ce qui est bien difficile à faire), il faudroit que nous puissions faire revivre le legislateur Lycurgue, afin de persuader aux François que le larcin est une très bonne chose, et qu'on le doit permettre pour deniaiser le monde; toutesfois, puisque les machoires luy sont tombées, et que le pauvre hère ne peut plus parler, je feray mes ordonnances au mieux qu'il me sera possible.»
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_Règles, Statuts et Ordonnances des coupeurs de bourses._
Premierement, tous novices et apprentifs de nostre estat et mestier seront tenus d'avoir fortes espaules pour porter les coups de baston qu'on leur donnera, venant à estre descouverts et pris en deffault.
II.
Voulons et ordonnons que personne ne puisse estre receu maistre passé en l'art s'il n'a les deux oreilles coupées[200], et quatre ou cinq estafilades sur le nez; et parce qu'en diverses rencontres ils pourroient se trouver en lieu dangereux, seront tenus lesdits postulans de porter des oreilles d'escarlatte dans leurs pochettes, et s'en servir aux occurrences.
[Note 200: La punition des filous étoit d'avoir les oreilles coupées, ou, comme on disoit alors, d'être essorillés. Ces exécutions se faisoient près la Grève, au carrefour qui s'appeloit pour cela _Guigne-Oreille_, et par altération _Guillori_. Brantôme nous dit que, de son temps, l'armée étoit pleine de vagabonds «essorillés, et qui cachoient les oreilles, à vray dire, par de longs cheveux hérissés.» (Edit. du Panthéon, t. 1er, p. 580.)]
III.
Voulons que tout homme qui aspire à nostre mestier soit de la famille des Rougets et des Grisons, autrement descheu de tous priviléges, munitez, exemptions, etc.
IV.
Quiconque postulera pour estre receu maistre de nostre dit office et estat sera contraint, en entrant en nostre communauté, de bailler son nom et monstrer les armoiries du roy gravées en beau caractère sur ses epaules.
V.
Entrera ledit suppléant en charge, aura son quartier, rendra bon compte de ses expeditions, ne songera en aucune façon à la paulette[201]: car sa place, venant à vaquer, par mort civile ou criminelle, galère, fuitte, exil, bannissement, foüet, etc., sera donnée au plus vaillant et plus subtil de la trouppe, sans qu'aucuns de ses heritiers y puissent prétendre.
[Note 201: En vertu d'un édit rendu en 1604, à l'instigation du secrétaire du roi Charles Paulet, et nommé à cause de lui _la Paulette_, les officiers de judicature ou de finance étoient frappés d'une taxe considérable, payable au commencement de chaque année. Faute de l'acquitter, ils perdoient le droit de conserver leur charge à leurs veuves et à leurs héritiers. Sitôt qu'ils étoient morts, elle devenoit vacante au profit du roi.]
VI.
Ordonnons que nostre boutique sera principalement ouverte les grandes festes et jours solennels, dimanches et autres jours; que nous dresserons nostre banque dans les assemblées, marchés, places publiques, pour là debiter nostre drogue aussi bien que Padel, et attraper les marchands.
VII.
Que si quelque pauvre diable, par malheur, est pris sur le fait en coupant quelque chaisne, tablier, pochette, bourse, sera tenu de jouer, escrimer, estramaçonner de l'espée à deux jambes; laisser plustost à la pluie toute sorte d'engins, ciseaux, couteaux, tenailles, sur peine d'estre eslevé sur une busche de quinze pieds de haut, et d'espouser ceste vefve qui est à la Grève[202]. Voulons en outre, quand quelqu'un s'enfuira et qu'il sera poursuivi par les bourgeois, archers et autres gens, que trois ou quatre de nos filous arrestent les plus hastez, fassent passage au delinquant, sous ombre de s'enquerir du fait et de courir après.
[Note 202: En argot, la guillotine est encore appelée _la veuve_.]
VIII.
Seront d'ordinaire bien habillez, manteaux de taffetas satin, pourpoints decoupez, effrontez, hardis à l'entreprise, fins et subtils, hauts à la main, bonne mine, bon pied, bon oeil, marquent une chasse pour le lendemain, diligens, actifs, forts et puissants, afin que si, par cas fortuit, ils sont envoyez à Marseille pour servir le roy, ils aillent gaillardement avec ceste rodomontade: _Valeamus à galeras por servir el re nuestro seignor_, et qu'estant là arrivez ils escrivent dans l'eau avec une plume de quinze pieds de long[203], et tiennent bonne posture.
[Note 203: C'est ce qu'on appeloit obtenir un brevet d'espalier. Regnard n'a pas craint d'employer cette expression tout argotique:
... Et l'on ne vous a pas fait présent en galère D'un _brevet d'espalier_... (_Le Joueur_, acte I, sc. 10.)]
IX.
Lorsqu'on pendra quelqu'un des nostres, les officiers de la Samaritaine seront tenus d'en faire rapport à l'assemblée, afin de le degrader comme un poltron et un coquin, faineant et inhabile; et neanmoins deputeront quatre des principaux pour assister à sa mort, voir s'il n'accuse personne; et dans l'affluence du peuple qui se trouve à telle deffaite, joueront lesdits deputez des deux mains, qui deça, qui delà, et tascheront à venger la mort du patient sur ceux qui le regardent.
X.
Auront nos dits supots pour attraper les niais des chaisnes en façon d'or, qu'ils laisseront tomber exprès, afin qu'estant recueillies, qu'ils en tirent leur part[204]; ne manqueront de lettres feintes, demanderont le chemin, se feront conduire dans quelque cabaret; là, detrousseront leur conducteur, contreferont les etrangers, auront deux ou trois frippiers apostez pour vendre et distribuer leur vol, seront courtois, et feront la courtoisie entière, c'est-à-dire osteront le chapeau et manteau tout ensemble, prendront l'argent sans compter et l'or sans peser; iront tant de nuict que de jour, sans crainte du serain; s'il fait froid ne porteront gans, ains eschaufferont leurs mains dans les pochettes de leurs voisins[205]; ne rendront rien de ce qu'ils auront pris, fouilleront partout; tiendront d'ordinaire le gros de leur caballe dans le faux-bourg Saint-Germain, marets du Temple[206], faux-bourgs Saint-Marcel et Montmartre, sans oublier le Pont-Neuf.
[Note 204: Genre de vol pratiqué encore aujourd'hui avec succès.]
[Note 205: Cette plaisanterie a été reprise bien des fois à propos des ministres concussionnaires. M. Scribe ne l'a pas oubliée dans sa comédie de _l'Ambitieux_, à propos de Walpole, qui peut fort bien se passer de manchon, puisqu'il a ses mains dans les poches de tout le monde.]
[Note 206: V., sur ces diverses bandes de voleurs, notre édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 71, et notre tome 1er, p. 122, 200.]
XI.
Seront les principaux maistres du mestier subjets un tantinet au maquerellage, cognoistront tous les couverts de Paris, sçauront les bons lieux, afin d'y mener et conduire les niais et nouveaux venus, et illec les desplumer comme corneilles d'Esope et chercher la source de leur fouillouse[207]; que si par copulation, conjonction féminine, plantation d'homme, quelque pauvre diable va au païs de Suède, Claquedent, Bavière[208], etc., nos maqueraux et coupeurs de bourse se donneront garde d'estre recogneus, et fuiront les coups la queue entre les jambes, comme vieux chiens deratez.
[Note 207: La bourse, la poche, en argot. Rabelais s'est plusieurs fois servi de ce mot.]
[Note 208: Locutions trop connues pour qu'on prenne la peine de dire ici à propos de quel mal on les employoit. Sorel, dans son _Francion_, donne une variante de la dernière: «C'est assez de vous apprendre, fait-il dire par un de ses héros, que j'allois à Bavières voir sacrer l'empereur.» (Edit. de 1673, in-8, p. 91.)]
XII.
S'il y a quelque foire S.-Germain, Landy[209] ou autre, seront tenus nos dits supposts de s'y trouver des quatre coins du royaume, et là attraper les marchands au piège, les affronter, envahir, tromper, decevoir, seduire tout le monde, et fuir le bourreau comme une peste très dangereuse et abominable.
[Note 209: La fameuse foire de _l'Indict_ annuel, ou, par altération, du Landit, qui se tenoit, comme on sait, à Saint-Denis.]
Telles sont les loix contenües en nos statuts, que je, Fouillepoche, veux estre soigneusement gardées par nous, et en partie par un tas de larrons domestiques et un as de mercadans[210] qui vont parmy le monde et qui empruntent la faveur de nostre nom.
[Note 210: «_Mercadent_, terme de mépris qui signifie un marchand de petites merceries, un marchand ruiné. Il est pris de l'italien, un _povero mercadente_.» (_Dict._ de Trévoux.)]
La compagnie approuva ces statuts comme très bons et valables, estant estroictement observez, pour la manutention et entretien de leur estat et office de coupeurs de bourses.
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_Le moyen de cognoistre les filous d'une lieue loing sans lunettes._