Part 7
Si c'est la fille de quelque vendeuse de lunettes, et qu'elle demeure chez quelque bon marchant, elle a bien moyen de ferrer la mule, car sa maistresse est tousjours au contoir; elle sera six mois à faire la bonne menagère, après elle se frotte au pillier, c'est encore pis que les filles de chambre et de cuisine; elles s'amuseront à faire comparaison au maistre du logis, ou bien au fils du logis, ou à quelques garçons de la boutique, et la maistresse, voyant tout cela, luy donne son sac et ses quilles. Et ma pauvre fretileuse sera deux ou trois mois sans trouver condition; elle mangera tout son fait jusques à ses habits. Il faut aller aux recommandaresses[135] pour trouver condition, quelquefois trois semaines sans rien trouver, et ce passer à manger pour un sol de pain et boire de l'eau tout le saoul: voilà ma petite trotteuse bien esbahie. Quelquefois elles seront bienheureuses de demeurer chez quelque cordonnier ou savetier. Ont-elles passé l'hiver de la façon, ont-elles deux ou trois escus, il faut avoir une cotte et quelque meschante hongreline à la fripperie, et de là chercher quelque meilleure condition. Sont-elles r'adressées à quelque bonne maison, ils ne se souviennent plus du mauvais temps; elles sont plus glorieuses que jamais, et ferrer la mule comme il faut et amplir leur bource; après il viendra quelque compagnon cordonnier, tailleur, serrurier, ou savetier, ou marechal, pour luy faire l'amour; vous luy verrez faire la roue comme un paon, sur l'ombre qu'elle aura soixante ou quatre-vingts escus; neantmoins l'amour luy commande de se marier; elle est si transportée qu'elle ne se soucie des moyens ny du travail, pourveu qu'elle aye un beau polly, et qui luy mange bientost son faict. Voylà mariée, il faut porter le mouchoir de col, les cheveux aux boufons[136]; il est question d'aller promener à Vanve, à Vautgirard, à Gentilly, à Belleville-sur-Sablon[137]. A-elle un petit enfant, l'a-elle nourri quatre ou cinq mois, ont-ils tout grugé, il faut que le pauvre mary s'en retourne travailler chez les maistres, et ma petite muguette envoye son enfant nourrir au village, et elle est contraincte d'aller estre nourrice chez madame. Voylà un très bon menage. Prenez-y bien garde, mes petites glorieuses.
[Note 135: V., sur ce mot, notre tome 2, p. 237-238.]
[Note 136: C'est-à-dire à coques bouffantes.]
[Note 137: Ce sont toujours les mêmes parties fines où s'en va la servante, donnant le bras à quelque soudard, comme on le voit dans _l'Apologie des chambrières qui ont perdu leur mariage à la blanque_:
Pour danser pavane et vert gay, Le mois de may, au vert boscage, Escoutant le pinson ramage Et cueillant le gentil muguet.]
_Nouveau Reglement general sur toutes sortes de marchandises et manufactures qui sont utiles et necessaires dans ce royaume, representé au roy pour le grand bien et profit des villes et autres lieux de la France; par M. le M. de la Gomberdière._
_A Paris, chez Michel Blageart, ruë de la Calandre, à la Fleur de lys._
M.DC.XXXIV. In-8.
SIRE,
Dieu a tellement et abondamment versé ses sainctes benedictions sur vostre royaume, qu'il semble qu'il l'aye designé pour avoir de l'authorité et du commandement sur tous les autres de l'univers, l'ayant si bien constitué et pourveu de tout ce qui est utile et necessaire pour la vie et l'entretien de vos peuples, et en telle abondance, que l'on peut veritablement dire que c'est la seule monarchie qui se peut passer de tous ses voisins, et pas uns ne se peuvent passer d'elle.
Par exemple, Sire, il est très necessaire de considerer le peu de commoditez que tous vos sujets en general reçoivent des estrangers, et encore de se peu de chose ils peuvent leur en passer.
D'autre part, les grands moyens que nous avons en France de tirer des nations estrangères leur or et leur argent (et non pas eux le nostre, comme ils font tous les jours) par les ventes de nos bleds[138], vins, sels, pastels[139], toilles, draps[140], et d'un nombre infiny de diverses marchandises et manufactures, desquelles vostre royaume peut facilement (et sans s'incommoder en aucune façon que se soit) les secourir, et desquelles marchandises et manufactures ils sont en necessité.
[Note 138: Alors la France produisoit assez de blé pour en pouvoir exporter à l'étranger. On en a la preuve non seulement par ce passage, mais par plusieurs autres écrits du temps. Palma Cayet, dans sa _Chronologie septennaire_ (1602, édit. Michaud et Poujoulat, p. 208), nous montre la France abondant «en blés, vins, huiles, fruits, légumes, guèdes ou pastels, outre les grandes et foisonneuses nourritures de bétail et haras.» Isaac de Laffemas, dans son _Histoire du commerce de France_, est plus explicite: «Il me semble, quant à moy, dit-il, que nous avons icy quantité de fer, de papier, de pastel, de bleds et de vins pour envoyer aux pays estranges, et que cela nous peut apporter un grand revenu.» (_Archives curieuses_, 1re série, tome 14, page 429.)]
[Note 139: La culture du _pastel_ étoit une immense richesse pour les environs de Toulouse, et surtout pour le pays de Lauraguais. On exportoit chaque année deux cent mille balles de ces _coques_ par le seul port de Bordeaux. «Les étrangers en éprouvoient un si pressant besoin, que, pendant les guerres que nous avions à soutenir, il étoit constamment convenu que ce commerce seroit libre et protégé, et que les vaisseaux étrangers arriveroient désarmés dans nos ports pour y venir chercher ce produit. Les plus beaux établissements de Toulouse ont été fondés par des fabricants de pastel.
Lorsqu'il fallut assurer la rançon de François Ier, prisonnier en Espagne, Charles-Quint exigea que le riche Beruni, fabricant de coques, donnât sa caution.» (Chapsal, _Chimie appliquée à l'agriculture_, t. 2, p. 352.)--Le pays de la richesse par excellence, le pays de _Cocagne_, n'étoit autre que le Lauraguais, l'opulente contrée des _coques_ de pastel. (Crapelet, _Dictons du moyen âge_, 1re édit., p. 47.) Quand on vouloit montrer qu'un homme étoit riche et cossu, on disoit qu'il étoit bien _guédé_, c'est-à-dire semblable à quelque marchand de _guède_ ou pastel. Peu à peu l'_indigo_ finit par détrôner ce riche produit. (Savary, _Dict. du commerce_, aux mots _Cocaigne_, _Pastel_.)]
[Note 140: Malheureusement, l'exportation des draps étoit interdite. «Il ne nous est permis, dit Montchrestien, de porter en Angleterre aucune draperie, à peine de confiscation; au contraire, les Anglois, en pleine liberté, apportent en France toutes telles draperies qu'il leur plaist, voire en si grande quantité, que nos ouvriers sont maintenant contraints pour la plupart de prendre un autre mestier, et bien souvent de mendier leur pain.» (_Traicté de l'économie politique_, s. d., in-4, 2e partie, p. 92.)]
Neantmoins, depuis quelques années la grande negligence des François a fait desbaucher les ouvriers, desquels les estrangers se servent maintenant, comme de la drapperie de laines, toilles, gros cuirs, cordages[141], bonnetteries et autres diverses manufactures, qu'à present ils nous apportent en telle quantité, qu'ils enlèvent la plus grande partie de l'or et argent de vos subjects, et icelles marchandises et manufactures se faisoient par cy-devant en vostre royaume, ce qui maintenoit vos peuples argenteux, faisoit vivre et employer les pauvres, si bien qu'à present il s'en voit une si grande abondance de toutes parts[142].
[Note 141: Sous Louis XIV, nous manquions tellement d'ouvriers cordiers, dans nos ports, que Colbert fut obligé d'en faire venir, ainsi que des tisserands, de Hambourg, Dantzig et Riga. (Cheruel, _Hist. de l'administr. monarch. en France_, t. 2, p. 235.)]
[Note 142: V., dans l'avant-dernière note, ce que dit Montchrestien de cette misère des ouvriers sans travail.]
Nous avons les moyens plus faciles que toutes les nations du monde pour manufacturer toutes sortes d'estoffes et marchandises qu'elles nous sçauroient fournir, et de les réduire à meilleure condition, d'autant que nous pouvons prendre tout ce qui est necessaire pour cet effet sur nous, sans les requerir d'aucunes choses, ce qu'elles né peuvent faire.
L'Italie nous envoyé et apporte une infinité de diverses sortes de draps de soye, comme toilles d'or et d'argent[143], sarges de Florence[144], et de Rome et autres marchandises, de toutes lesquelles les François se peuvent très facilement passer.
[Note 143-144: Dès le règne de Henri II, des fabriques de draps d'or et de soie avoient été établies à Lyon. (_Anc. lois franç._, t. 13, p. 374.)--Mais sous Henri IV, à Paris même, cette industrie avoit pris une bien plus grande extension: «L'establissement de filer l'or, façon de Milan, qui se void introduit en la perfection et en grande quantité dans l'hôtel de la Maque, soubz le sieur Tirato, Milanois, qui faict espargner et fournir dans le royaume plus de douze cent mille escus par an, qui se transportoient pour avoir dudit fil d'or de Milan, pour ce qu'il est plus beau et à meilleur marché que celui qui se faisoit en France, en ce qu'on y employé la moitié moins d'or.» (_Recueil présenté au roy de ce qui se passe en l'assemblée du commerce, au Palais, à Paris_, faict par Laffemas, _contrôleur général dudit commerce_, Paris, 1604, in-8, § 6.) Palma Cayet (_Chronol. septennaire_, 1603, édit. Michaud, p. 253) parle aussi des sieurs Dubourg père et fils, établis comme Tirato, et pour la même industrie, dans la Maque. Cette immense manufacture étoit rue de la Tixeranderie (voy. notre _Paris démoli_, 2e édit., p. 333), et c'est sans doute avec intention qu'on avoit établi dans ce quartier de la misère une industrie capable, dit Laffemas le fils, «de faire vivre un nombre infini de pauvres.» (_Hist. du commerce_, loc. cit., p. 420.)--_La serge de Florence_ étoit une sorte d'étoffe de soie épaisse dont on faisoit de grands manteaux et des mantelets. Elle étoit fort employée sous Henri III. V. L'Estoille, _Journ. de Henri III_, 24 juin 1584.]
Dans Paris[145], Tours, Lyon, Montpellier[146], et autres villes de ce royaume, se trouvent d'aussi bons et meilleurs ouvriers qu'il s'en puisse rencontrer pour faire des velours, satins, taffetas et autres marchandises de soye, autant belles et bonnes qu'il s'en puisse faire dans l'Europe.
[Note 145: On y fabriquoit, dès 1603, toute espèce d'étoffes de soie, mais surtout des satins, façon de Gênes. (Laffemas, _Lettres et exemples de la feue royne mère_, Archiv. cur., 1re série, t. 9, p. 131.) Quant aux villes de Tours et de Lyon, on sait de reste que la fabrication des soieries y étoit, dès lors, très florissante.]
[Note 146: C'est vers 1592 qu'on avoit commencé d'y fabriquer «des velours, satins, taffetas, et autres marchandises de soie.» (Laffemas, _Règlement général pour dresser des manufactures en ce royaume_, etc., Paris, 1597, in-8, fol. 25.)]
L'Allemagne nous fait amener des buffles[147], chamois, fustaines[148], bouccasins[149] et grand nombre de quincaillerie et autres diverses denrées.
[Note 147: On faisoit avec le buffle tanné d'excellents justaucorps de guerre. On connoît la chanson de Bussy:
Buffle à manches de velours noir Portoit le grand comte de More.]
[Note 148: Les meilleures se faisoient, en effet, en France. «Et, quant aux futaines et autres manufactures de cotton, dit Laffemas le fils (_loc. cit._), nous ne devons point permettre que les estrangers nous en fournissent.» Montchrestien dit d'une façon plus ferme encore: «Toutes les futaines et camelots se doivent fabriquer en ce royaume, où l'industrie en est fabriquée aussi bien et mieux qu'ailleurs, où la commodité est pareille et possible plus grande... On parle parmy nous de futaines d'Angleterre et de camelots de l'Isle; mais on nous impose le plus souvent par l'estrangeté, car toutes ou la plupart de ces estoffes sont de la façon de France, et n'en sont pas pires.» (_Traicté de l'oeconomie polit._, in-4, 1re partie, p. 102-103.)]
[Note 149: C'étoit une espèce de camelot, ordinairement noir, qu'on employoit comme doublure des manteaux de soie. Cette étoffe étoit déjà connue au moyen âge. (Fr. Michel, _Recherches sur le commerce..... des étoffes de soie_, in-4, t. 2, p. 47.)]
Nous avons dans Poictiers nombre d'ouvriers qui accommodent les peaux de boeufs, vaches, chèvres, moutons et autres en façon de buffles[150] et chamois[151], qui sont tous bons et de meilleur service que ceux qui nous viennent d'Allemagne et autres lieux[152].
[Note 150: «Un homme de Nerac, écrit Laffemas le fils, a endurcy les buffles et chamois a l'espreuve de la pique et de l'espée.» (_Hist. du commerce_, p. 419.)]
[Note 151: Ce n'est pas seulement à Poitiers, mais aussi à Niort, qu'on faisoit d'excellents chamois. V. Savary, _Dict. du commerce_, à ce mot.]
[Note 152: Laffemas le fils se plaint fort de ce que les cuirs de France «ont esté altérez de leur bonté.» Montchrestien s'en montre plus satisfait: «J'oubliois à parler de la tannerie, dit-il, art aussi necessaire que commun, lequel, pour le grand profit qu'il apporte, ne seroit point demeuré entier, comme il a fait jusqu'à present, en la main des François, si ceux qui l'exercent n'en avoient retenu, principalement dans les principales villes, la propriété libre et franche par le moyen de leurs exactes visitations sur les apprests des cuirs estrangers.» (_Loc. cit._, p. 107.)]
D'autre part, le Limosin et le pays de Forest sont plus que suffisants à fournir vostre royaume de toutes sortes de quincaillerie aussi belles, bonnes et bien faictes que l'on nous sçauroit apporter. Les Espagnols (meilleurs mesnagers que nous), pour trouver le bon marché, se viennent fournir de quincaillerie en ces deux provinces, pour porter aux Indes et autres lieux[153].
[Note 153: Les Espagnols emportaient des cargaisons de cette quincaillerie du Forez, dont le bon marché fut toujours proverbial, pour faire des échanges avec les nègres du Sénégal et des côtes d'Afrique.]
La Flandre, avec grand profit qu'elle gaigne sur nous par la vente de ses tapisseries, peintures, toilles, ouvrages et passements, dans lesquels il se fait une excessive despence (à quoy Vostre Majesté a sagement et prudemment pourveu[154]), camelots, sarges, maroquins et autres marchandises, toutes lesquelles nous doivent estre comme indifferents.
[Note 154: «Les marchands de Flandre faisoient avec nous de si gros profits que Henri IV avoit defendu, sous peines corporelles, toutes relations commerciales avec eux.» (Palma Cayet, 1604, _loc. cit._, p. 285-287.) Il paroît que Louis XIII avoit maintenu cette prohibition rigoureuse. C'est surtout à l'occasion de l'établissement à Paris de la fabrique de tapisserie des sieurs Laplanche et Comans que Henri IV prit de sévères mesures contre les importations flamandes. (_Extraits des registres de l'Hôtel-de-Ville_, Biblioth. imp., fonds Colbert, vol. 252, p. 533-534.) On menaça d'expulsion «les tuisliers et tapissiers flamands qui ne vouloient laisser le secret de leur industrie en France.» Ceux qui se soumirent obtinrent seuls des lettres de naturalité. (Laffemas, _Recueil présenté au roy_, etc., § 10.)]
Paris, dis-je, est maintenant sans pair par la manufacture des plus belles et riches tapisseries du monde et pour les tableaux les plus exquis. Nous avons aussi Sainct-Quentin, en Picardie; Laval, au Maine; Louviers, en Normandie, et autres lieux qui sont remplis d'un nombre infiny d'ouvriers, autant parfaicts en cet ouvrage qu'il s'en puisse trouver dans l'Europe, et de present il se fait des toilles aussi belles, bonnes et fines que celles qu'on apporte d'Hollande et autres endroits[155], et aussi qu'il y a dans les provinces de vostre royaume quantité de lins et chanvres plus commodement que dans la Flandre et Pays Bas.
[Note 155: Ce passage prouve que ce que Laffemas ne faisoit qu'espérer en 1604 s'étoit réalisé. «La manufacture nouvelle de toilles fines et façon d'Hollande, et autres semblables, qui sont si chères, dit-il, ne s'est faite jusqu'à present en France, et sommes contraints de les achepter des estrangers, où il se transporte une grande quantité d'or et d'argent, combien que nous en ayons les lins et autres principales étoffes abondamment en France plus que lesdits estrangers, qui les viennent prendre et achepter de nous pour les nous remettre manufacturés incontinent après, et y gagnent le quadruple et plus; ce qui ne procède que de la seule industrie de les blanchir, façonner et polir. Mais il s'est trouvé deux riches marchandz qui ont entrepris de les faire filer, manufacturer, blanchir et façonner dans les faubourgs de la ville de Rouen, en telle quantité qu'ils en fourniront la France. Leurs memoires et propositions ont esté examinés et deliberés en la compagnie desditz sieurs commissaires par commandement et renvoy à eux faict par Sa Majesté. Ils en ont donné leur advis soubz le bon plaisir de sa dite Majesté, duquel ils espèrent qu'il parviendra un grand tresor à la France quand il sera executé.» (_Recueil présenté au roi..._ § 24.)]
Pour les ouvrages et passemens, tant de point-couppé[156] qu'autres, dont l'excessive despence, ainsi que dit est, a porté judicieusement Vostre Majesté, pour oster le cours d'icelle (dont la despence pouvoit avec le temps incommoder plusieurs familles[157]), d'en deffendre l'usage, par vostre Declaration du dix-huictiesme novembre 1633, verifiée en vostre Parlement de Paris le douziesme decembre ensuivant[158];
[Note 156: C'étoient des passements de fil très délicatement travaillés et fort chers, pour lesquels nous étions encore tributaires de la Flandre. (P. Paris, _Manuscrits françois de la Biblioth. du roi_, t. 4, p. 379.)]
[Note 157: Laffemas (_Règlement général_, etc.) évalue à huit cent mille écus la dépense annuelle de ces passements de toutes sortes, des bas de soie, etc. Monchrestien l'estime plus d'un million. (_Traicté d'oeconomie polit._, 1re partie, p. 102.)]
[Note 158: C'est un édit dans le genre de celui précédemment rendu (voy. _Caquets de l'Accouchée_, édit. Jannet, p. 181-182) et de cet autre qui donna lieu à _la Révolte des passements_, pièce que nous avons publiée dans notre tome 1er, p. 224.]
Pour empescher icelle despence, il y a toute l'Isle de France[159] et autres lieux qui sont remplis de plus de dix milles familles dans lesquelles les enfans de l'un et l'autre sexe, dès l'âge de dix ans, ne sont instruits qu'à la manufacture desdits ouvrages, dont il s'en trouve d'aussi beaux et bien faits que ceux des estrangers; les Espagnols, qui le sçavent, ne s'en fournissent ailleurs[160].
[Note 159: Il y en avoit surtout un grand nombre à Paris même, dans le faubourg Saint-Antoine. (V. _Révolte des passements_, _loc. cit._, p. 240.) Sous Louis XIV, cette colonie s'augmenta beaucoup encore lorsque la nourrice du comte d'Harcourt, Mme Dumont, arrivant de Bruxelles avec ses quatre filles, eut obtenu par privilége le droit d'établir dans le même faubourg des ateliers de dentelles. «Seize cents filles, dit Voltaire, furent occupées des ouvrages de dentelles. On fit venir trente principales ouvrières de Venise et deux cents de Flandre, et on leur donna trente-six mille livres pour les encourager.» (_Siècle de Louis XIV_, ch. 19.)--A Louvres-en-Parisis, à Villiers-le-Bel, on faisoit des dentelles de soie. (Savary, _Dict. du commerce_, au mot _Dentelle_.)]
[Note 160: Les Espagnols, on l'a déjà vu, se fournissoient de beaucoup de choses en France. Les magnifiques _pannes_ dont les plus riches se faisoient des manteaux, ils les achetoient à Tours. (Richelieu, _Maximes d'Etat_, chap. 9, sect. 6.)]
Amiens peut aussi fournir de camelots[161], serges, toilles, et d'un grand nombre de diverses sortes de marchandises[162], dont les manufactures donnent les moyens de vivre à un grand nombre de familles qui sont residentes dans ladite ville, et fait que les nations estrangères viennent en icelle faire de grandes emplettes, ce qui rend ladite ville riche, et seroit à desirer, Sire, que les autres villes de vostre royaume fissent le semblable.
[Note 161: Les _camelins_ d'Amiens étoient déjà célèbres au moyen âge. (Ducange, au mot _Camelinum_; le _Roman du Renart_, édit. Méon, t. 4, p. 56.)]
[Note 162: Il y avoit aussi d'excellents tisserands et _musquiniers_. V. leurs statuts (1502), Aug. Thierry, _Hist. du tiers-état_, t. 2, p. 490-493.]
Dans les villes de Roüen et La Rochelle, pour ce qui est des maroquins, il s'y en fait d'aussi bons et beaux que ceux qui nous viennent de Flandres, et les pouvons avoir à meilleur marché, si les ouvriers qui sont dans lesdites villes estoient employez[163].
[Note 163: C'est à peu près ce que dit Laffemas le fils pour tous les cuirs en général. «Nous avons, écrit-il, s'adressant au roi, nous avons encore les cuirs, qui s'offrent (si on remet les tanneries en leur ancien estat) de rendre une incroyable richesse à vos sujets.» (_Hist. du commerce_, Arch. curieuses, 1re série, t. 14, p. 419.)]
L'Angleterre nous envoyé tous les ans plus de deux mille tans navires que vaisseaux, chargez de diverses marchandises manufacturées, comme draps, estamets, sarges, bas de soye et d'estames, fustaines[164], burals[165] et autres denrées[166].
[Note 164: Il a déjà été parlé plus, haut de ces _futaines d'Angleterre_. Nous ajouterons ici ce qu'es dit Laffemas: «Les futaines d'Angleterre sont ainsi appelées, combien qu'elles soient manufacturées en France, en Italie et en Allemagne en bien plus grande perfection qu'audit pays d'Anglelerre, où il ne s'en fait quasi point; mais elles y sont toutes portées pour un secret qu'ils avoient seuls au pays d'Angleterre de les sçavoir teindre, apprester et friser en perfection; mais ce secret est descouvert et introduit en France...» (_Recueil présenté au roi..._, § 23.)]
[Note 165: _Buraux_, _bures_.]
[Note 166: Il n'y avoit guère que la moire qu'on ne faisoit pas encore aussi belle qu'en Angleterre. (Richelieu, _Maximes d'Etat_, chap. 9, sect. 6.)]
Le Berry[167] et la Normandie[168] nous peuvent fournir de draps aussi fins et de meilleurs services que ceux d'Angleterre.
[Note 167: A Bourges, avec les laines du Berry, «fines et luisantes comme de la soye» (J. Toubeau, _les Institutes du droit consulaire_, 1678), on fabriquoit de fort bon drap, façon d'Elbeuf. V. _Dict._ de Savary, art. _Drap_.]
[Note 168: La réputation des draps d'Elbeuf et de Louviers étoit déjà commencée.]
Sommières, Nismes[169], Sainct-Maixant, Chartres, et plusieurs autres villes de ce royaume, fabriquent des sarges aussi fines et meilleures que celles que les estrangers nous sçauroient fournir, et à beaucoup meilleur marché.
[Note 169: On y fabriquoit de belle écarlate. Monteil possédoit l'original d'une ordonnance de l'intendant Baville, commandant à Fraisse, fabricant de draps à Nîmes, deux pièces de drap écarlate pour Louis XIV. (_Hist des Français des divers états_, 3e édit., XVIIe siècle, notes, p. 61, nº 43.)]