Variétés Historiques et Littéraires (03/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 6

Chapter 63,773 wordsPublic domain

Le soir arriva à la ville de Sainct-Lô un passant, lequel alla loger à Saincte-Barbe, et, comme le bruict couroit en la ville et qu'on ne parloit d'autre chose que de cette fille, le passant, entendant compter cette affaire, aussy tost va dire qu'il savoit bien où elle estoit, et qu'il l'avoit veue, et que plusieurs personnes de ce pays-là ne savoient d'où elle etoit venue ni quand elle estoit arrivée. Ces parolles ouyes furent incontinent rapportées à monsieur Guyot et à tous ses parens, lesquels vistement vinrent trouver ce passant, et luy demandèrent d'où il venoit. Il leur repondit qu'il venoit de Rouen. Helas! mon Dieu! n'avez-vous pas ouy parler en ce pays-là d'une jeune demoiselle de cette ville quy a esté desbauchée depuis dix jours en ça? Avez-vous ouy? dictes-le nous, et nous vous ferons un don de ce que vous voudrez. Alors il leur dict qu'il venoit de quelque lieu là où il en avoit ouy parler.

Presentement le menèrent au logis de monsieur Guyot et le firent diner avec eux, en devisant toujours de ceste affaire. Apres le disner faict, ils luy donnèrent dix escuz pour qu'il les menast là où elle estoit. Incontinent le pauvre passant, bien rejouy, leur respondict qu'il les meneroit tout droict où elle se treuvoit. Le lendemain monsieur Guyot, monsieur Guillard, monsieur de Bordes, et plusieurs autres de ses parens, montèrent à cheval au nombre de treize, et le passant avec eux, et chevauchèrent tant qu'ils arrivèrent à quatre lieues près, et firent ainsy seize lieues. Le lendemain à sept heures furent à la porte du chasteau de Mesnil. Ils se trouvoient fort empeschés sur le moyen de parvenir à luy parler, parce qu'ils n'estoient pas asseurez qu'elle fut audict chasteau, et ils craignoient la fureur de M. Basseville, d'autant que la fille perdue luy avoit esté refusée pour femme, et mesme qu'il y avoit longtemps qu'on ne l'avoit veu frequenter la maison de M. Guyot, comme ils pensoient.

Et fortune voulut qu'ils se fussent levez encore plus matin qu'eux, car ils venoient de l'eglise espouser sa fiancée, et estoit le chasteau tant plein de noblesse que c'estoit merveille à ouyr le bruict du monde et la musique quy retentissoit dedans, du costé de M. de Basseville, quy l'assistoient. Au mesme instant sortit du chasteau l'homme de chambre de M. de Basseville, quy treuva ces seigneurs à la porte, et leur demanda ce qu'ils demandoient. Ils luy respondirent qu'ils vouloient parler à mademoiselle Ysabeau, qui estoit en ceste maison. Ce qu'entendant, l'homme de chambre de la mariée, en souspirant, respondit ouy. Incontinent il monta en haut, où il les treuva qui parloient de leurs amours. Incontinent, Monsieur luy demande ce qu'il luy vouloit dire; et fut suivy ledict homme de chambre de plusieurs seigneurs quy montèrent avec luy pour entendre quy estoient ceux quy attendoient à la porte du chasteau.

Alors il commença à dire: Monsieur, il y a nombre d'honnestes gens à cheval quy demandent mademoiselle Ysabeau, et quy sont venus expressement pour luy parler. Se sentant blessée de la faute qu'elle avoit faicte, alors la demoiselle, entendant ces parolles, se jetta à l'instant au col de son époux, luy disant: Helas! mon Dieu! mon amy, que feray-je? C'est M. Guyot, mon père, quy me vient chercher.--A la bonne heure, il sera le très bien venu avec toute sa compagnie: il vous trouvera en un bon ordre et bonne compagnie. Sur ce, promptement fit aller ouvrir la porte du chasteau, et allèrent les recevoir tous deux ensemble, baiser les mains de M. Guyot et à toute sa compagnie; ce quy se fit tant d'une part que d'une autre avec grande rejouissance de M. Guyot d'avoir retreuvé sa fille en si belle assistance de noblesse et très belle alliance. Incontinent et à l'heure sortit mademoiselle Ysabeau de sa chambre et s'alla jeter à genoux devant son père, luy demandant mercy de la faute qu'elle avoit commise.

Mais le pardon fut aisé à obtenir d'un père quy ne demandoit que l'avancement de sa fille, et surtout la voyant en telle pompe et si bien accompagnée, chose quy ne luy estoit pas trop commune.

Ainsy la tristesse et la fascherie se convertirent en joye et en allegresse pour chacun. De cette façon fut mariée et de cette façon fut assistée la fille de monsieur Guyot.

_L'Ordre du Combat de deux gentilz hommes faict en la ville de Moulins, accordé par le Roy nostre sire[112]._

[Note 112: Ce duel eut lieu en 1537, le 14 janvier. (Vulson de la Colombière, _le Vray théâtre d'honneur et de chevalerie_, t. 2, p. 409.) Il eut alors un long retentissement, parceque c'est un des derniers qui furent faits par ordonnance du roi. (Allier et Batissier, _Bourbonnois ancien et moderne_, t. 2, p. 46.) Brantôme en a parlé dans son _Discours sur les duels_.]

François fera fermement florir France. Raison regnant riche roy regnera, Aymant accordz acquerra alliance, Nostre noble noblesse nourrira, Ostant oultrages, oppressions, offence, Incessamment juste justice ira Si seront seuls soustenus sans souffrance.

* * * * *

Le camp a barrières dedans la court du chastel.

Les deux combattans l'on nomme le seigneur de Sarzay[113], et l'autre, François de Sainct-Julian, seigneur de Denyères[114].

Ledit Sarzay, assaillant; ledict de Denyères, deffendant.

Le seigneur de Dillebon[115], prevost de Paris, parrain dudit Sarzay.

Le capitaine Bonneval, parrain dudit Denyères.

[Note 113: Hélyon de Barbançois II, seigneur de Sarzay. Il étoit d'une famille originaire de la Marche, qui, dès le XIIe siècle, étoit venue habiter, dans le Berry, la terre de Sarzay, dont elle avoit pris le nom. (La Thaumassière, _Hist. du Berry_, p. 602.)]

[Note 114: La Colombière l'appelle de Veniers, et c'est, en effet, son véritable nom.]

[Note 115: Le seigneur de Villeban ou de Villebon.]

_Maistres du camp_: Monseigneur le connestable[116]; Monseigneur Loys de Nevers; Monseigneur le conte de Sainct-Pol[117]; Monseigneur le marechal d'Anebault. Chacun d'eulx une halebarde et vestus de mesme parure, assavoir: d'une saye de velours figuré avec parement et pourmailleure en plates bordures de fil d'or auxditz connestable et de Nevers, et de fil d'argent aux deux autres. Deux eschauffaults: l'ung pour le roy et les princes, et l'aultre pour les quatre herauls d'armes.

[Note 116: Anne de Montmorency, qui venoit d'être fait connétable.]

[Note 117: Le comte de Saint-Pol, duc d'Estouteville.]

* * * * *

Le matin, après soleil levé, entra ledit Sarzay en la cour, passant par le camp, allant à la chambre de la retraicte, conduit et accompagné des tabourins et phiffres du roy et son parrain, avec grosse compaignie de gentilz hommes, ses parens et amys, et bon ordre, car à la dicte heure convenoit se comparoir, et devans soleil couchans rendre son ennemy vaincu. Tantost après arrive Denyères, en semblable ordre comme dessus, avec son parrain; à l'eschauffault des quatre herauls estoient aux deux coings fichez en deux tableaux les armes des deux combattans; tost après sonnent trompettes et clerons par les quatre herauls par trois fois, et lors est publié l'arrest du roy par luy donné en son conseil privé, par lequel le seigneur de Chasteauroux[118], demandeur en cas d'honneur, est declaré et deschargé par le roy du faict contre luy mys en avant, qu'est de la fuyte au roy de la bataille de Pavie[119] et la querelle demourant à desmesler entre ledict Sarzay et de Denyères, jusques au combat en quoy le roy, par ledit arrest, proposoit les recevoir. Après vint ledit assaillant, accompaigné de tabourins, phiffres, herauls, et la compaignie devant dicte, armée de hallecret[120], tassettes[121] et cotte de mailles[122], la teste descouverte, sans baston nul, faire la monstre à l'entour de la lisière du camp par le dehors, sans entrer dedans, puis s'en retourne à sa retraicte. Tantost après, autant en faict le deffendeur, et par aprez, eulz retirez, publie l'edict de par le roy monseigneur le connestable et mareschauls de France, à tous les assistans pendant le combat, ne mouvoir, ne faire signes de pieds ne de mains, ne parler, ne tousser, moucher et cracher, sur peine d'avoir le poing couppé. Après revient l'assaillant, accompaigné comme dessus, cabasset[123] en teste, que de rechief fait monstre, comme dessus, et puis entre dedans le camp en un carré, où il se assiet dedans une chaire sans baston; après vient le deffendeur, en pareil ordre, et se assiet dedans le camp, à l'autre carré opposite. Euls là estans, est parlementé au roy de la manière des armes par lesditz quatres maistres du camp, et deux parrains est trouvé, et dict que le deffendeur doit choisir. Le dit deffendeur dit qu'il veult combattre avec deux espées nues à chacune main nue pour le premier combat; et, pour le second, une espée à une main et ung poignard à l'autre. Les deux espées sont parties à l'assaillant et mises au poing, _idem_ au deffendeur. Cela faict, est publié un autre edict par les hérauls, de par le roy, et comme dessus, de la permission du combat, signifiant que les dictes armes du vaincu seroient trainées et villanées, et celles du vainqueur exaltées, et le dit vaincu, mort ou vif, pugny à la discretion du roy. Le prevost de Paris, parrain dessus nommé, prent l'assaillant à costé, le meine tournoiant à l'assaut; _idem_ en fait le dit deffendeur, et cependant crioyt ung herault par trois fois: Laissez-les aller, les vaillans combatans! Et tant les laissent aller, et commencent à ruer grands coups; fust blessé le deffendeur au pied gauche, jusques à grant effusion de sang, un grand coup qui vint cheoir de dessus la teste sur la cuisse et sur le pied vers le tallon[124]. Le roy, voyant ce, leur cria qu'ils cessassent, et jetta ung baston qu'il tenoit du camp[125]. A tant se rapprochèrent les quatres maistres du camp et les deux parrains, qui les departirent et les retirèrent en leurs premiers lieux. Après le roy declara qu'il n'y a vaincu ne vainqueur, et les repute gens de bien tous deux et gentilz hommes; dit qu'il se contente d'euls et leur deffend ne plus eulx molester. Et à tant sont tous deux mis hors du camp l'ung quant et l'autre, signifiant egalité; pendant le combat les archiers estoient à l'entour du camp par le dehors faisant lisière. Depuis ordonna le roy à monseigneur le connestable mander le dit Sarzay à son lever le lendemain au matin, et vouloit qu'il luy fust baillé cinq cens escus et autant au dict Denyères[126], et pour ce que les aucuns disputoient du combat, disant que le dit Denyères estoit vaincu, et que sur ce dresseroient querelles, le roy le lendemain fist crier et deffendre à son de trompe, sur grosses peines, de ne blasmer du dict combat l'ung non plus que l'autre[127].

[Note 118: Messire Jean de La Tour, seigneur de Châteauroux.]

[Note 119: «L'occasion de leur combat, dit La Colombière, fut que Sarzay, parlant du sieur de La Tour, avoit dit qu'il s'en estoit fuy de la bataille de Pavie; sur quoy, La Tour l'a fait appeler devant le roy, et luy demande s'il a tenu ce discours. Il répond que ouy, et qu'il l'avoit ouy dire à Gaucourt. Il semble donc que c'estoit à La Tour à s'en esclaircir avec Gaucourt; neantmoins, Gaucourt appelé, ce fut Sarzay qui luy demanda s'il n'estoit pas vray qu'il luy avoit dit que La Tour s'en estoit fui de la bataille. A quoy La Tour respondit sans l'advouer ni desadvouer: «Vous avez dit vous-mesme que vous le teniez de Veniers.»--«Il est vray, repartit Sarzay; Veniers me l'a dit.» Alors Gaucourt, ayant remonstré que, puisque Sarzay advouoit le tenir de Veniers, il n'estoit plus tenu de respondre, fut renvoyé, et Veniers incontinent appelé, qui donna un dementy à Sarzay.

«Pour en connoistre la verité et sçavoir entre eux qui estoit le faux accusateur, le roy ordonna que Veniers et Sarzay combattroient en champ clos; et ce qui obligea ce brave et vaillant prince à leur donner si facilement le combat, fut qu'aucun de ces trois accusateurs ne s'estoient trouvés à la bataille de Pavie, mais estoient demeurez à leurs maisons bien à leur aise et bien esloignez des coups. Pourtant ils s'émancipoient de blasmer ceux qui s'y estoient trouvés, quoiqu'ils ne pussent pas bien juger de ceux qui avoient fuy ou combattu.»]

[Note 120: Corselet léger fait de mailles.]

[Note 121: Les _tassettes_ étoient le rebord de l'armure, rabattus sur les cuissards. Plus tard on appela ainsi les basques du pourpoint.]

[Note 122: «Veniers, est-il dit dans _le Vray théâtre d'honneur_, porta les armes dont on estoit demeuré d'accord, à sçavoir: un corcelet à longues tassettes, avec les manches de mailles et des gantelets, le morion en teste, une espée bien trenchante à la main droite, et une autre plus courte à la gauche.»]

[Note 123: Sorte de casque ou de _heaume_.]

[Note 124: C'est Veniers qui reçut ce coup. On ne put étancher la plaie, et il en mourut.]

[Note 125: «Ils s'abordèrent très courageusement, dit Vulson de La Colombière, et combattirent avec leurs deux espées; mais avec si peu d'adresse, comme gens qui n'estoient pas fort usitez à se servir de telles armes; ce qui les obligea enfin à les quitter pour se prendre au corps, et alors, Veniers ayant déjà le poignard au poing, et Sarzay aussi tirant le sien, le roy, ne voulant qu'ils passassent plus avant, jeta son baston entre les deux combattans, et tout incontinent ils furent separez par les gardes du camp.»]

[Note 126: «Ils furent menez devant le roy, qui les mit d'accord, remettant en son honneur le sieur de La Tour, Sa Majesté affirmant devant tous les courtisans qu'il l'avoit vu le jour de la bataille faire son devoir près de lui.» (La Colombière, _id._)]

[Note 127: Ce combat, selon La Colombière, se voyoit encore, au XVIIe siècle, représenté dans une galerie de l'hôtel de Montmorency.]

_La Responce des Servantes aux langues calomnieuses qui ont frollé sur l'ance du panier ce caresme; avec l'Advertissement des Servantes bien mariées et mal pourveues à celles qui sont à marier, et prendre bien garde à eux avant que de leur mettre en mesnage._

_A Paris._

M.D.C.XXXVI. In-8.

Dame Lubine, estant revenue de pasmoison, commence à eslancer un soupir qui provenoit de son debile estomach; avec un visage pasle et decoloré, elle se force de recognoistre cette assemblée et de leur dire: Mes très chères soeurs et bien aymées, qui est la cause que l'on nous a tant couchées sur le tapis, n'est-ce point quelque chetif vendeur de gazette qui auroit prins l'asseurance et qui se seroit émancipé de mettre le pied dans nos fameuses assemblées, et de vouloir faire des trophées du gouvernement de nos assemblées?

Elle n'eut pas plustost achevé sa harangue, qu'une petite camuze de la rue Aubry-Boucher, s'efforça des premières à dire: La patience surmonte toute chose. Je cognois bien le personnage; pour mon particulier, je ne m'en soucie guères, car nos maîtresses ne sont pas si depourveues de jugement de croire tout ce qui se publie contre nous, car le papier est aussi doux qu'une fille de seize à dix-sept ans. Tous ces discours ne me soucient pas tant que je me soucie que le jour de la chaire Saint-Pierre je perdy vingt et deux quarts d'escu à la blanque: j'allois pour acheter du linge et pour me faire une hongreline[128]; je ne reportay qu'une boete peinte qui vaut bien cinq ou six sols.

[Note 128: C'étoit une camisole à longues basques, comme celle que portent les Hongroises.]

Une autre de la rue de la Cossonnerie dit: Il ne faut pas aller si loin pour perdre son argent. Samedy dernier je passay sur le pont de bois[129]: un petit fripon disoit avoir trouvé une bague d'or avec un mancheron[130], où il y avoit une blouque de cuivre doré. Je croyois avoir pris la mère au nid; le tout me couste neuf quars d'escu et demy, et je refuze douze sols du mancheron et deux carolus de la bague: n'est-ce pas une bonne journée.

[Note 129: Sans doute le Pont-Rouge ou Pont-Barbier, qui se trouvoit en face de la rue de Beaune. En 1636, il n'étoit établi que depuis quatre ans. Sa frêle charpente ne résista pas plus d'un demi-siècle. Après avoir été souvent ébranlé, et même à demi détruit, il fut emporté par la débâcle de 1684. V. _Lettres de Sévigné_, 1er mars 1684.]

[Note 130: Sans doute un petit manchon s'attachant par une boucle à la ceinture.]

Sur ce propos, vint Marion Soufflé, qui demeure en la rue des Graviliers: J'ay esté dix-huit mois à ferrer la mule; mes gaiges et tous mes profits montoient à trente-sept escus. J'ay acheté un demy ceing qui me coustoit trente et un escus, et demy douzaine de chemizes; vendredy, allant au cimetière Saint-Jean, l'on a coupé mon demy ceing, et deux pièces de cinquante-deux sols, qui faut que je rende à ma maistresse.

Après il vint Alizon Gros-Pet: Je voudrois que l'inventeur de cela fust en Tartarie, où les chiens pissent le poix. Depuis le commencement de caresme, je perds plus de six escus, car ma maistresse va tous les jours à la halle, et moy après elle avec un grand panier; je ne gaigne pas pour faire mettre des bouts à mes souliers depuis que je ne gouverne plus l'ance du panier.

Il y survint Janneton Boursouflée, qui demeure à la porte Baudets: Que le grand diable emporte la reformation et ceux qui en ont amené l'usage! car il faut que je fasse un autre mestier pour gaigner de l'argent, puisque je ne puis plus ferrer la mule; il faut que je rende conte jusques à une botte d'alumettes.

Après, il vint Nicolle Bec-Gelé: Mais d'où est ce malencontreux qui a fait mettre nostre pauvre compagnie sur le tapis? et que devant hier ce pauvre miserable faisant ses necessitez à la porte d'un escorcheur de chiens, une grosse carongne de mal coiffée de servante luy fit un casque d'un pot plain de merde; voylà la cause de nostre sinistre affliction.

Après, Nicolle Soupe-Tard dit: Falloit-il pour une apprentie servante nous mettre tous sur le tapis et servir de risée à tout le monde? Depuis le premier siècle, l'on n'a jamais ouy tant bruire de crier par les rues: tantost en voylà une qui n'est que trois semaines à une maison; tantost l'autre est trop salle; tantost l'autre est trop friande; et tantost l'autre est larronnesse ou est trop gourmande, elle avalle une andouille tout à la fois; ou l'autre est trop amoureuse, ou l'autre ne fait que riotter[131] avec les garçons et ne fait que amuzer les serviteurs, ou est trop glorieuse ou trop delicate pour estre servante, ou est trop rude aux enfants, ou est trop paresseuse, ou il faut que l'on aille vilotter, tantost voir ma soeur ou ma cousine. Ont-ils esté six mois en une maison, ils font comparaison avec le maistre et ne tiennent plus conte de rien faire. Si c'est la fille de quelque meschant savetier, elle a un demy ceing de quarante ou cinquante francs sur ses costez; la voyez-vous cheminer par les rues! Voylà madame qui fait piaffe[132], et elle marie à quelque porteur d'eau. Est-elle dix-huit mois en mesnage, a-elle eu un enfant, voilà ma pauvrette et glorieuse de servante à la merde jusques aux oreilles.

[Note 131: Quereller, disputer. Je croirois plutôt qu'il faut lire _rioller_, c'est-à-dire se mettre en joie. Les ouvriers disent encore _être en riolle_ dans le même sens.]

[Note 132: Par ce mot on entendoit l'ostentation dans les habits:

Le peu qu'ils ont est pour la bonne chère; Vaine piaffe emporte le meilleur, Et le fripier fait tort aux rôtisseurs. (Du Cerceau, _les Bottes de foin_, conte.)]

Si c'est la fille de quelque crocheteur qui serve à quelque bonne maison, et que de petite marmitonne elle parvienne à estre fille de chambre, elle se fardera aussi bien que sa maistresse, et elle se fera croire qu'elle sera la fille de quelque bon marchant; toutefois elles ont raison, car leur père sera marchant de paille, de cotterests ou de fagots; il se trouvera quelque valet de chambre qui aura bonne mine, et rien plus, croira que ma glorieuse aye force pistoles, et n'aura que le cul et trois ou quatre paires de meschans habits, la prendra en mariage. Ont-ils esté un an et demy, ont-ils grugé leur fait, il n'y a plus personne au logis, il faut vendre tout pièce à pièce, et puis mon cadet se met au regiment des Gardes, et ma glorieuse, toute crottée, salle, puante de pauvreté, sera bien heureuse de trouver quelque maison de procureur pour estre servante de cuisine.

Si c'est la fille de quelque fruicterie, et que pour l'honneur de Dieu l'on la prenne en quelque bonne maison pour nettoyer les souliers, ou bien laver la vaisselle, et qu'elle parvienne à estre servante de cuisine, a-elle esté deux ou trois ans à cet exercice, elle deviendra glorieuse, sans faire semblant de cognoistre ses parens, voire sa propre mère, qui demandera un pauvre morceau de pain à la porte du logis, et elle s'amusera à se faire brave aux despens de l'ance du panier; après, aura-elle ferré la mule, il faut faire l'amour et attraper le cocher ou le cuisinier du logis; sont-ils mariez, ils auront soixante ou quatre-vingts escus, il faut faire bonne chère et ne rien faire tant que l'argent dure; au bout de quatre ou cinq mois, ils ont un petit Populo, car ils ont commencé de bonne heure à faire cet enfant; l'argent est-il mangé, il faut commencer à vendre la chaisne des ciseaux[133], et après les chaisnes du demy ceing; tout est-il frippé, il faut vendre le corps, il n'y a plus que le fagot qui demeure par après; tout cela est-il fricassé, s'il y a quatre ou cinq bagues d'or, il les fault aller vendre chez l'orphèvre l'une après l'autre, et après il en ira acheter à dix-huit deniers ou à deux carolus la pièce soubs les charniers Sainct-Innocent; cela fait, faut vendre la meilleure des cottes; tout est-il mangé, on ne dit plus: ma fille, ny mon petit coeur, ny m'amour, ny ma mignonne; Martin-Baston est employé et marche plus souvent que tous les jours.[134] Et puis les maudissons vont leur train l'un à l'autre tous les jours à la maison: Et va, carongne!--Tu en as menty, fils de putain! tu as tout mangé mon bien!--Vous avez menty, vesse! vous avez tousjours dormy jusques à dix ou unze heures; mais, par la serpe-bleu, je vous romperay le col, double chienne. Et le mary s'en va à la guerre, et ma pauvre diablesse reduite à la porte d'une eglise, avec trois ou quatre enfans: voylà une de ces pauvres glorieuses.

[Note 133: Toute servante un peu huppée s'attachoit ses ciseaux sur le côté avec une chaînette d'argent. De plus pauvres, comme Marinette, se contentoient de la chaîne de laiton que leur donnoit Gros-Réné.]

[Note 134: V., sur cette parure des servantes, notre tome 1er, p. 317-318. «C'étoit, dit Cotgrave, une sorte de ceinture dont tout le devant étoit d'or ou d'argent et dont l'autre partie étoit de soie.» On l'enjolivoit encore, comme on le voit ici, de chaînes et de brimborions. C'étoient les premières choses vendues dans les temps de détresse.]