Variétés Historiques et Littéraires (03/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 5

Chapter 53,825 wordsPublic domain

Que de veufves! que d'orphelins! Que l'on auroit veu d'assassins! Le fils auroit mangé son père, Le cousin meurtry le parent, Et je croy mesme que la mère Auroit devoré son enfant.

Mais le Ciel, quittant son couroux, Nous regarda d'un oeil plus doux: Car, s'il n'eût appaisé son ire, Tous les baudets estoient peris, Et puis après on eût pu dire: Il n'y a plus d'asne à Paris.

Sauvez-vous, clercs et procureurs; Gaignez au pied, soliciteurs; Lors qu'il n'aura plus de pratiques, Prenez garde à vous, advocats, Il vous prendra pour des bouriques En vous voyant porter des sacs[94].

Marchands, bourgeois et artisans, Eseoliers, docteurs et pedans, Allez nuds pieds, quittez vos chausses, Afin d'eviter le trepas; Car il vous mangera sans sausses, S'il vous rencontre avec des bats.

Menez vos asnes, plastriers[95], Avecque ceux d'Aubervilliers, Que ce gourmand ne les attrape; Courez viste, et doublez le pas: Car, mesme à la mule du pape, Il ne luy pardonneroit pas.

Pauvres meusniers, que je vous plain, Puis qu'il faudra dessus vos reins Porter le bled et la farine, Comme des chevaux de relais! Car, si l'on avoit la famine, Il mangeroit tous vos mulets.

Fuyez la rage de ses dents, Poètes, rimeurs impudents: Vostre ignorance vous condamne, Vos burlesques n'en peuvent plus, Vostre Pegase n'est qu'un asne, Et tous ceux qui montent dessus.

Escrivains dont les sots discours Que l'on imprime tous les jours Sont temoins de vos asneries, L'on vous donnera des licous, Et, pour finir vos railleries, Ce loup vous egorgera tous.

Ou bien implorez le secours Des mulets d'Auvergne[96] et de Tours; Tenez bon, consultez l'oracle; Vous n'irez pas tous seuls aux coups, Car tous les asnes du Bazacle[97] Ont le mesme interest que vous.

La procureuse est en danger: Il la pourroit aussi manger, Si la faim quelque jour le presse, Excitant ses boyaux goulus; Il croira que c'est une asnesse Quand il sera monté dessus.

Parisiens, où est vostre coeur De souffrir que ce procureur Vous traitte comme des canailles, Qu'il ait vos citoyens meurtris? Car, estant né dans vos murailles, Cet asne est enfant de Paris.

Prenez les armes, vangez-vous, Et luy donnez cent mille coups; Despeschez tost, vous l'avez belle, Maintenant qu'on est en repos; Si la guerre se renouvelle, Il vous mangera jusqu'aux os.

On dit que le brave Samson De la maschoire d'un asnon A sceu très vaillamment combattre Et defaire les Philistins; Mais ce procureur en a quatre, Dont il tuera tous ses voisins.

D'une seule Caïn cruel En assomma son frère Abel, Ainsi que disent les histoires; Pourquoy faut-il donc que ce chien Se soit servy de deux maschoires Afin de devorer le sien?

Partout se trouve des mechans, A la ville aussi bien qu'aux champs, Qui sont plus malins que le diable Pour commettre mille delits; Mais pour ecorcher son semblable Ce procureur est encor pis.

On dit qu'il a changé son nom, Qu'il n'est plus qu'un pauvre pieton, Pour avoir mangé sa monture, Et que sa femme et Fagotin, N'ayans point d'autre nourriture, En ont fait bien souvent festin.

Mais qui l'auroit jamais pensé, Que ce procureur insensé Eust fait cet horrible carnage! Plaideurs, cessez vos differens, Fuyez ce mechant dont la rage N'a pas epargné ses parens.

Sa femme dit qu'il est prudent D'avoir serré le curedent, Qu'il cherit comme des merveilles, Pour faire avec elle la paix, Et qu'il a gardé les oreilles, Qu'il monstre à tous ceux du Palais.

Du sang il en fit du boudin, Qu'il envoya par Fagotin A tous ceux de son voisinage, Et de la peau un bon tambour, Afin d'animer le courage De tous les grans clercs de la cour.

Il est un fort bon menager De tout ce qu'il n'a peu manger, Mesme des choses les plus ordes; Veu que des boyaux les plus longs Il en a fait faire des cordes, Pour servir à des violons.

Ce bel asne estoit si parfait, Qu'on dit que Midas l'avoit fait. Il ne demandoit rien qu'à rire, Et parloit si haut et si clair, Que, s'il eût appris à escrire, Il eût esté le maistre clerc[98].

Dis-moy donc, monstre plein de fiel, Procureur barbare et cruel, Infame et vilain onophage, Loup affamé plus que brutal, Pourquoy exerce-tu ta rage Contre cet aimable animal?

Tes sens contre toy revoltez Te bourellent de tous costez; Ta conscience te gourmande, Le sang de ton frère epanché Demande à tous que l'on te pende, Afin de punir ton peché.

Puis j'ecriray sur un tableau: Cy gisent dessous ce tombeau Deux gros asnes qui par envie Les uns pour les autres sont morts; Ils estoient deux pendant leur vie, Et maintenant ce n'est qu'un corps.

[Note 93: Peut-être faut-il voir ici le moulin des religieuses de Montmartre, qui, ayant en effet la forme d'une _tour_, avoit fait donner, dès cette époque, à l'une des rues près desquelles il se trouvoit, le nom de _rue de la Tour-des-Dames_. Il existoit déjà à la fin du XVe siècle, et en 1816, selon la Tynna, on en voyoit encore les restes. Le nom cité tout à l'heure se déplaça vers 1769; il passa de la rue, qui s'appela, dès lors, _rue de La Rochefoucauld_, à la ruelle _Baudin_, qui l'a gardé. V. le singulier mais très curieux livre de M. de Fortia d'Urban, _Recueil des titres de propriété d'une maison et terrain sis à Paris... rue de La Rochefoucauld_, 1812, in-12, _passim_.]

[Note 94: Les sacs de procès que les gens de palais portoient toujours à leur ceinture, et d'où est venue la locution que nous avons déjà fait remarquer dans _le Roman bourgeois_ de Furetière: _J'ai votre affaire dans le sac_.]

[Note 95: Les plâtriers de Montmartre.]

[Note 96: C'étoient les plus estimés. Dans le conte de Voltaire, c'est à vendre des mulets que le père de Jeannot fait une si belle fortune.]

[Note 97: _Bazacle ou Bazadois_, le pays de Bazas, en Guienne.]

[Note 98: Ceci fait souvenir des vers de Gilles Durant dans la pièce citée tout à l'heure:

Au surplus, un asne bien faict, Bien membru, bien gras, bien refaict; Un asne doux et debonnaire. Qui n'avoit rien de l'ordinaire, Mais qui sentoit avec raison Son asne de bonne maison.]

AUX LECTEURS.

EPIGRAMME.

De ce fratricide execrable Les vrays temoins sont Fagotin Et tous les mangeurs de boudin. Ce discours n'est pas une fable: C'est pourquoy je croy que mes vers Luy mettront l'esprit de travers, Car tout le monde le condamne; Que si cet ecrit voit le jour, Un chacun dira que son asne Avoit des amis à la cour.

_Les Regrets des Filles de joye de Paris sur le subject de leur bannissement[99]._

_A Paris, chez la veuve Jean de Carroy, rue des Carmes, à la Trinité._

In-8.

[Note 99: Cette pièce est de la fin de l'année 1620, comme nous le prouverons dans les notes.]

Tout est perdu, dame Massette[100]! Nos bons amis sont morts: tous les jours de nostre vie ne seront desormais qu'une continuelle misère. Nous avions depuis vingt-cinq ans tenu librement nos grands jours dans cette grande et bonne ville. Les François et les estrangers y estoient accourus de toutes parts pour jouir de nos caresses et embrassemens. Ce n'estoit que plaisantes festes et agremens entre nous. L'avarice, l'usure et tant d'autres vices quy ont un merveilleux credit en ce siècle, estoient bannis de nos compagnies. Que deviendras-tu, dame Massette, et tant d'autres esprits de ta sorte? Tes inventions s'en vont estre du tout inutiles. Il ne faut plus esperer de r'abiller et vendre cinquante fois un pucelage. Les changemens de bourgeoises en demoiselles et de demoiselles en villageoises ne sont plus de saison. Les garces du puits Certain[101] ne seront plus femmes de secretaires au puits de Rome[102], et celles du faubourg Saint Germain ne feront plus de pelerinage à Charenton pour tenter les braguettes reformées. Que celles-là sont heureuses quy de bonne heure, ayant pris l'essor aux extremitez des fauxbourgs, s'estoient accoustumées aux aspretés du soleil et à se retirer dans les masures et cavernes[103] en temps froid et pluvieux! Elles n'auront pas à combattre les rigueurs auxquelles elles se sont endurcies. Tant de faces plastrées auront bien plus à souffrir. Quelle peine à tant de visages nourris à l'ombre, à tant de corps qui ne cheminoient que sur les fesses! Encore si la verole et ses avant-coureurs n'avoient point miné nostre vigueur, si nos forces estoient entières, il y auroit esperance de faire quelque visage en attendant le changement que la vicissitude des choses humaines peut faire esperer! Mais tout manque, au besoin. L'absence de la cour[104] a fait cesser le trafic ordinaire. Il a cependant fallu vendre et engager jusques à la chemise: quelle pitié! O nos chères compagnes! que vous avez esté bien conseillées à ce printemps dernier de faire le voyage de Touraine[105]! Vous avez rencontré vos bons amis dans ce beau jardin de la France, et nous, au contraire, sommes demeurées en butte au malheur et à l'infortune. Quelqu'un de nos entremetteurs, disnant avant-hyer avec la Samaritaine[106], feit rencontre d'un vieux routier quy l'assura sur son honneur que, si nous pouvions nous rendre, sur nos poulains ou autrement, en cinq ou six bonnes villes de ce royaume, nous pourrions encore, en travaillant (comme il est raisonnable), remettre nostre train. Un autre nous conseille de nous deguiser, les unes en nourrices, les autres en servantes, chacune selon l'invention de son esprit, et en cette sorte il promet de nous faire trouver divers partis, mesme des mariages heureux, selon la rencontre. Divers advis nous sont donnés de toutes parts, mais nous avons ce malheur qu'ayant sceu tant de resolutions aux occasions amoureuses, nous ne pouvons en prendre aucune sur ce subject de nos misères. Rappelle un peu tes merveilleuses subtilitez, dame Massette, et pense si tu n'as point autant d'inventions pour nous sauver comme ta malice en a formé pour nous perdre. Du moins, si nous sommes à nostre dernier maistre et que toute esperance nous soit ostée, que nous ayons ce contentement d'avoir pour compagnes tant d'autres de nostre cabale quy ne sont que par le nom de maistresses et de garces; nous ne differons que du plus et du moins, quy ne change point la chose, car la garce particulière est aussy bien garce que la publique: il n'y a que la rencontre d'une bonne bource quy empesche l'une de faire comme l'autre, et encore tel pense bien en avoir seul la jouissance quy se trompe: une beste quy a deux trous sous la queue est de difficile garde. Nos academies sont autant frequentées de ces bonnes dames-là que des autres; il est bien ignorant des pratiques amoureuses dans Paris, quy pense posseder seul une maîtresse qu'il a. Elles leur en font bien accroire: tel pense estre père quy n'en a que le nom et la despence; au reste un mauvais garçon parisien disoit ce jourd'huy à sa mère:

J'entends depuis quelques matins Qu'on chasse toutes les putains[107]; Mesme on tient que les maquerelles Sont de ce nombre: en bonne foy, Ma mère, je suis en esmoy Quy lavera nos escuelles.

[Note 100: C'est encore la Massette de la 13e satire de Régnier:

La fameuse Macette, à la cour si connue, Qui s'est aux lieux d'honneur en credit maintenue...]

[Note 101: V. une note de notre édition du _Roman bourgeois_, p. 222-223, sur la situation de ce puits banal au mont Saint-Hilaire.]

[Note 102: Il étoit très loin du Puits-Certain, à l'extrémité de la rue Frépillon. On en retrouve un souvenir dans le nom du _cul-de-sac de Rome_, qui dépend de la même rue. Une vieille enseigne placée près de la rue des Gravilliers représente encorece _puits de Rome_.]

[Note 103: Les carrières servoient, en effet, de refuges aux filles, alors nombreuses dans le faubourg Montmartre, et surtout dans le faubourg Saint-Jacques. Le nom argotique de _pierreuses_ leur en étoit venu. Dès le XVIe siècle, les mauvais garçons s'étoient donné les mêmes repaires. V. notre brochure _les Lanternes_, etc., page 17.]

[Note 104: Le roi étoit parti en mars 1620 pour aller jusqu'à Tours au devant de sa mère, avec laquelle on le réconcilioit.]

[Note 105: Lors de ce séjour du roi dans la capitale de la Touraine, il avoit paru un pasquil dans lequel Paris, abandonné de la cour, recevoit les condoléances de la ville favorisée. (_Lettre de la ville de Tours à celle de Paris_, Recueil A-Z, E, p. 130.)]

[Note 106: Les filles de joie affluoient le soir autour de la Samaritaine du Pont-Neuf, comme on peut le voir dans _le Tracas de Paris_ de Fr. Colletet. Dans une chanson qui se fit à propos de l'un des embarquements, si fréquents au XVIIe siècle, des filles de joie pour l'Amérique, on ne manque pas de leur faire adresser de tristes adieux à ce rendez-vous de leurs plaisirs:

Adieu, Pont-Neuf, _Samaritaine_, Butte Saint-Roch, Petits-Carreaux, Où nous coulions des jours si beaux.

(Bussy-Rabutin, _Amours des Dames illustres de notre siècle_, Cologne, 1681, in-12, p. 374.)]

[Note 107: C'est de cette chasse donnée aux filles de joie que veut sans doute parler Saint-Amant, quand il dit, dans _le Poëte crotté_:

Adieu, maquerelles et garces; Je vous prévois bien d'autres farces (Poëtes sont vaticinateurs): Dans peu, vous et vos protecteurs, Serez hors de France bannies, Pour aller planter colonies En quelque Canada lointain. Le temps est près et tout certain: Ce n'est pas un conte pour rire.]

_Histoire joyeuse et plaisante de Mr de Basseville et d'une jeune demoiselle, fille du ministre de Sainct-Lo, laquelle fut prise et emportée subtilement de la maison de son père par un verrier, dans sa raffle; ensemble le bien quy en est provenu par le moyen d'un loyal mariage quy s'en est ensuivy, au grand contentement d'un chacun._

_Prins sur la coppie imprimée à Rouen par Jacques de la Place, en 1611. In-8._

STANCES.

Ce n'est pas un discours de Cour; Ce sont parolles bien plus belles, Car elles viennent de l'amour: Aussy sont elles immortelles.

Autre que vous n'eust sceu escrire Ces belles parolles d'amour Si l'amour, quy vous les inspire, N'eust rendu parfaict ce discours.

Beaux esprits à quy les faveurs D'Amour et du Ciel sont données, Puissiez-vous avec cest honneur Parachever vos destinées!

Finissant ensemble vos ans Unis d'une amour mutuelle, De vostre amitié immortelle S'engendreront de beaux enfans.

* * * * *

Voicy des parolles, mais non telles qu'on les donne en cour; pures, simples, dont l'art sans fard est le lustre manifeste et l'ornement principal. A la verité, mon desseing estoit de le marquer en mon esprit, non de les donner en public pour la vanité. Le los[108] ne s'acquière à si bons petits traits; mais, regarde le pouvoir des beautez, quy a forcé mon ame à cest entreprise, et tu jugeras que mon obeissance ne pouvoit refuser à faire le contenu de ce present discours.

[Note 108: _Los_, louange. Ce mot, qui est purement latin, avec une différence d'orthographe, est l'un de ceux que regrettoit le plus Ménage.]

Comme je vous veux raconter d'un vaillant guerrier nommé le capitaine Basseville, lequel, traitant l'amour d'une jeune demoiselle, fille de M. Guiot, bourgeois de la ville de Sainct-Lô, en Normandie, ministre et pasteur de l'Église reformée, luy ayant traité l'amour l'espace d'un an et demy, ne treuvant le moyen de la pouvoir avoir, et estoit en grand' peine comment il en pourroit venir à bout.

La fortune veut qu'il rencontre un marchand verrier quy venoit de la ville de Sainct-Lô, auquel il conta sa fortune et l'amitié qu'il porioit à cette jeune demoiselle, lequel estoit fort en peine comme il pourroit trouver le moyen de la voir, d'autant qu'il ne pouvoit frequenter la maison de son père si souvent qu'il avoit de coustume, à cause de la colère qu'il avoit; en quoy le verrier commence à s'enquester du capitaine de Basseville quy estoit sa maistresse, et luy respondit que c'estoit la fille de M. Guiot.

Le verrier luy respond qu'il venoit de son logis, et qu'il avoit parlé à elle-mesme, qu'il luy avoit vendu des verres et luy avoit promis d'y retourner de près. Le capitaine Basseville luy dit alors que, s'il luy vouloit faire un plaisir, qu'il regardât qu'il luy donneroit, et luy dire le jour qu'il y retourneroit.

Alors le verrier luy respond que, si c'estoit chose qu'il peut faire, qu'il ne s'y refuseroit pas, et chose de quoy il peut venir à bout. Lors le capitaine luy dict: Ne pourrions-nous point trouver le moyen et subtilité de la sortir de la maison de son père?

Le verrier luy respondit: Ouy, moyant[109] qu'il y voulut consentir. Pour moy, je prendray bien ma raffle[110] et la porteray dans le logis de M. Guiot cependant que le presche se dira dimanche, et l'emporteray hors la ville sans que personne s'en donne garde, je vous le promets.

[Note 109: Pour _moyennant_.]

[Note 110: Espèce de hotte ou de grand panier dans laquelle le verrier portoit sa marchandise. On n'appelle plus ainsi qu'une sorte de filet.]

Le capitaine luy dit qu'elle le voudroit bien, et qu'il ne desiroit autre chose que sa compagnie; et, ceste resolution prise, le capitaine le faict demeurer à un logis hors de la ville, et qu'il fisse bonne chère cependant qu'il alloit parler à elle. Incontinent le capitaine Basseville entre dans la maison de sa maistresse sans que personne le vit, et luy fist la reverence. En la baisant luy dict: Ma mie, si vous ne me croyez aujourd'huy, vous ne me verrez jamais ceans. Alors elle se prit à plorer.--Et pourquoy me dictes-vous ces parolles, voyant l'amitié que je vous porte et que je vous ay toujours porté?

Le capitaine luy dict alors qu'il avoit fait une certaine entreprise.--Hélas! mon Dieu! quelle entreprise avez-vous faicte, mon amy?--C'est que le verrier quy partit hier d'icy reviendra aujourd'huy, faignant de vous apporter des verres. Et faut, si vous me portez amitié, que vous faciez ce que je vay vous dire. Ne faictes faute, aussy tost qu'il arrivera, de le faire entrer dans la grande salle, puis après vous direz à vos servantes que vous voulez aller voir vostre commère Mme Daussy, par compagnie avec vostre nièce, qui vous attend là bas à la porte. Alors vous descendrez et vous vous mettrez dans sa raffle, et ne craingnez rien de luy, car il ne vous fera aucun tort, et vous apportera droict à la maison de mon fermier des bois, là où vous me trouvrez, et tiendrai là deux pièces de grands chevaux pour aller où nostre coeur desire.

Alors la jeune demoyselle luy promit de ce faire. Aussy le capitaine, en la baisant, prit congé d'elle, en soupirant tous deux du regret qu'ils avoient de se laisser l'un l'autre pour si peu de temps.

Tout aussy tost M. de Basseville s'en va bien rejouy, arrive à l'hostellerie où estoit le verrier, quy, le voyant entrer, luy demanda: Hé bien! Monsieur, quelles nouvelles apportez-vous de bon? Ferons-nous quelque marché nous deux?--Ouy, si vous voulez.--Hé bien! que me donnerez-vous, Monsieur, si je vous mets aussy dessus vos affaires?--Je vous donneray cent escus. Lesquels luy furent accordez vistement, et à l'instant luy en fit toucher cinquante, et le reste au retour.

Alors le verrier, bien rejouy, charge sa raffle à son col, et s'en va tout droict au logis de M. Guiot et descharge sa raffle dans la court. La demoyselle, quy se tenoit sur ses gardes pour quand il arriveroit, descendit les desgrez et le fit entrer dans la grande salle et lors jette dix escus en luy disant: Mon amy, je te prie, sauve-moy mon honneur! ne permect qu'il me soit faict tort! Ce que le verrier luy promit, et qu'aucun tort ne luy seroit faict, et qu'il la conserveroit le plus doucement possible. Tout aussy tost elle s'en va en sa chambre, ouvre son cabinet, prend tous ses thresors, piereries, bagues et joyaux, et emporta tout dans la raffle du verrier; puis elle monta en sa haute chambre, et va trouver ses servantes et leur dict qu'elle alloit voir sa commère Mme Daussy, quy se porte mal, avec sa niepce, quy l'attendoit en bas. Aussy tost qu'elle fut descendue, elle entre dans la salle où estoit le verrier et se couche dans sa raffle, si bien que le monde pensoit que c'estoit des verres; mais le pauvre verrier ne pouvoit presque aller dessous, tant sa raffle pesoit; neantmoings, pour mieux jouer son personnage, il se mit à chanter, et fit tant qu'il arriva au logis du capitaine Basseville, lesquels demenèrent[111] une grande joie, aussitost montèrent à cheval et s'en allèrent droict au chasteau de M. de Basseville, qui s'appelle de Mesnil, à deux lieues de Falaise, là où ils s'allèrent retirer pour y faire leurs nopces et festins.

[Note 111: Du verbe _demener_, qui se prenoit alors comme ici dans le sens actif, on avoit fait le mot _demaine_, mouvement, agitation. Ce mot, qui s'emploie encore à Orléans, se trouve au premier vers du blason en acrostiche de la ville de Paris, par P. Grognet:

Paisible demaine.....]

Or, laissons un peu cette affaire et retournons à parler de monsieur Guyot, lequel, arrivant à sa maison, ne treuva que ses servantes, et leur demanda où estoit Ysabeau, sa fille; les servantes luy respondirent qu'elle estoit allé voir madame Daussy, sa commère, quy estoit malade. Voyant qu'il estoit tard, il leur commanda d'y aller et luy dire qu'elle s'en revienne. La servante s'en va droict à la maison de madame Daussy, la treuva en sa porte et luy dit: Dieu vous doint le bon soir, Madame; je viens chercher mademoiselle Ysabeau. Elle luy respond qu'elle ne l'avoit point veue et qu'elle n'estoit point veneue. La servante, bien etonnée, s'en retourne en la maison de son maistre, et luy dict qu'elle n'y estoit point.

Alors il envoye par toutes les maisons de la ville là où elle avoit coustume de frequenter, en quoy n'en entendirent aucune nouvelle; s'en revient vers monsieur Guyot, leur maistre, et luy dict qu'elle ne la trouvoit point et que personne ne l'a veu aujourd'huy.

Je vous demande en quel état doit être un père à tel accident qui arrive. Bref, voilà monsieur Guyot quy se met à crier d'une voix si pitoyable que tous les assistans en ploroient. Helas! mon Dieu! ma fille Ysabeau est perdue! Et il s'evanouit à l'instant. On eut grand peine à le remettre; les servantes, d'ailleurs, se mirent à crier: Hélas! mes amis! mademoiselle Ysabeau est perdue! nous ne la saurions treuver. Incontinent la maison fut pleine de monde, de ses voisins et parens qui entrèrent, faisans plusieurs signes de regrets, demandant: Mon Dieu! y a-t-il longtemps que vous ne l'avez veue? Les servantes repondirent: Depuis dix heures du matin. Voyant que Monsieur estoit fort triste du regret de sa fille, ses parens ne savoient que dyre ni de quel costé tirer. Neanmoings, monsieur Guillouard et monsieur de Bordes, oncle de la fille, et plusieurs autres de ses parens, se depescherent d'envoyer des hommes après elle pour chercher de ses nouvelles; de quoy on partit au nombre de dix, tant à pied qu'à cheval, lesquels sejournèrent environ huict journées. Voyant qu'ils n'en apprenoient aucune nouvelle, ils s'en revinrent les uns après les autres, disant qu'ils n'en avoient point ouy de nouvelles. Ses pauvres parens, de plus en plus fort tristes, et principalement monsieur Guyot, lequel se mit à faire une petite requeste à Dieu, le priant de luy en donner des nouvelles.