Part 4
Ils trouveroient à qui parler, ils trouveroient de fermes rochers, qui, par leur diligence et leurs études assidues ont relevé ce quy estoit cheu, reveillé ce quy dormoit, et decouvert ce quy estoit caché à nos anciens; aussy, comme la negligence des docteurs et la simplicité des hommes estoit lors, l'observation de la religion estoit pareille: quelle religion paroissoit-il à nos anciens d'aller ouïr une petite messe les festes, mespriser les vespres, une fois l'an se confesser, encore falloit-il dire leurs peschés, tirer de leur bource un tournois fricassé pour donner à l'offrande, ne tenir compte des festes, n'aller au sermon que les bons jours, aller le jour de Noel à la messe de minuict pour dormir sur la paille que l'on mettait aux églises, chanter des noels de l'antiquité, qui commençoient: «Viens çà, gros Guillot»; se souler après la messe pour dormir le lendemain jusqu'à midi, et, quand on estoit mort, de faire de belles epitaphes, comme il s'en suit:
Cy dessous gist le grand Pierre, Enterré sous ceste pierre, Quy s'est toute sa vie Meslé de la friperie.
La postérité avoit bien affaire de le sçavoir! Voilà les actions de l'antiquité, leurs plus grandes observations en la religion, leurs subtiles poesies et leur grand merite.
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_Des Delectations du temps passé._
Voyons quel estoit leur plaisir, si c'estoit à voir jouer la comedie. A la vérité il faisoit bon la voir, car il y avoit anciennement de certains chartiers et crocheteurs quy, vestuz en apostres, jouoyent la Passion à l'hostel de Bourgongne, ou la Vie de saincte Catherine[70], auxquels on souffloit au cul tout ce qu'ils recitoient, où tout le monde estoit receu à un double pour teste, et la plupart n'y alloit que pour voir les actions de Judas, dont les uns se rejouissoient et les autres en pleuroient à chaudes larmes.
[Note 70: Le mystère de la _Vie de sainte Catherine_, divisé en trois journées. Il fut joué en 1434. C'est un notaire nommé Jean Didier qui jouoit le rôle de la sainte.]
Ou bien suivoient pas à pas maistre Gonin[71], quy, avec sa robbe mi-party, le nez enfariné, jouant de sa cornemuse, faisoit danser son chien Courtault, ou, par une subtilité de la main, faisoit courir sur son bras sa petite beste faicte d'un pied de lièvre, qu'ils croyoient fermement estre vivant, tant ils avoient l'esprit innocent. C'estoit là le plesir des bourgeois; et au sortir de là, pour discourir de ce qu'ils avoient veu, ils s'embarquoyent dans un cabaret, où ils faisoient un gros banquet à dix-huict deniers l'escot, où la pièce de boeuf aux navets servoit de perdrix.
[Note 71: C'est le maitre farceur qui égaya si bien la cour de François Ier. Brantôme raconte plusieurs de ses tours (_Hommes illustres_, édit. in-12, t. 3, p. 383). Son petit-fils, qui vivoit sous Charles IX, fit le même métier, mais il l'enjoliva de certaines adresses qui le menèrent tout droit à la potence, en 1570. «Là, dit Delrio, il fit si bien par son art magique, que le bourreau, croyant le pendre, pendit à sa place la mule du premier président.» (_Diquisit. magiq._, liv. 3.)]
Pour le menu peuple et gens de boutique, pour la peyne qu'ils avoient eue toute la sepmaine à travailler, ils prenoient congé les festes, pour jouer à la savatte parmy les rues, ou à frappe-main[72], où les maistres et maistresses prenoient moult grand plesir, à cause de quoy ils avoient le soir demy-setier par extraordinaire, et non davantage, encore que le muids de vin ne coustoit lors que cinquante sols[73].
[Note 72: C'étoit en effet l'usage, et l'on sait l'histoire de la grande émeute soulevée à Sens, du temps de Louis XI, par un apothicaire qui, après s'être mêlé dans la rue à l'une de ces parties de main-chaude ou de _taquemain_, comme on disoit aussi, ne voulut pas consentir à prendre la place du patient. V. _Almanach de Sens_ pour les années 1763, 1764 et an III (1795).]
[Note 73: Il étoit plus cher déjà sous Henri lit: il se vendoit deux sols la pinte. _L'ordonnance sur le faict de la police générale du royaume_, qui en régloit ainsi le tarif, fut mise en chanson:
Le plus cher vin vendu la pinte Partout ne sera que deux sols; Qui le vendra plus cher, sans feinte, Payera l'amende tout son saoul.
(_La Fleur des chansons nouvelles_, édit. Techener, p. 6-11.)]
Pour les officiers des Cours souveraines et subalternes, à cause de leur gravité ils n'osoient hanter le menu peuple; leur delectation estoit de s'assembler l'après-dinée aux festes pour jouer aux deniers, à devoir, à trante-et-un, et au trou-madame, une tarte de trois sols, et, au surplus, grands observateurs des ordonnances de Philippe le Bel[74], qui défendoit à ceux qui n'avoient que cinquante livres de rante de manger du rosty plus d'une fois la sepmaine.
[Note 74: Sur la teneur de l'ordonnance somptuaire de 1294, où se trouvent les prescriptions indiquées ici, Voy. une note de notre édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 32.]
Pour les procureurs et advocats du Palais, leur plus grande desbauche c'estoit de se promener les festes hors les portes, sur le rempart ou au Pré-aux-Clercs[75], avec la robbe et le bonnet carré et le petit saye qui ne passoit pas la brayette, disputans et devisant ensemble de l'appoinctement en droict et du default pur et simple, et par intervalle juger lequel des Bretons couroit mieux la poulle[76], ou de celuy qui saultoit le mieux[77] en trois pas le sault.
[Note 75: Ils alloient aussi, en robe et en bonnet carré, sur le quai des Augustins. Tiraqueau et Michel de l'Hospital s'y rendoient chaque soir d'été, et, ayant le dos tourné vers la rivière, ils devisoient familièrement avec les passants. V. notre _Histoire du Pont-Neuf_, Rev. françoise, 1er oct. 1855, p. 543.]
[Note 76: C'étoit le prix de la course. L'expression _jouer, gagner une poule_, en vient.]
[Note 77: Les Bretons étoient les meilleurs sauteurs parmi les écoliers. Le _saut breton_ étoit célèbre. V. notre t. 2, p. 186.]
Puis, estant de retour de ceste delectation, venoient souper ensemble chacun avec sa parenté, où on ne souloit point son hoste, car chacun faisoit porter son pot à frein et sa vinaigrette, et celuy qui avoit prié la compagnie avoit une epaule ou une esclanche quy revenoit à deux carolus, par extraordinaire, avec un plat de carpes.
Je laisse à juger aux lecteurs si ce n'est pas mal à propos nous reprocher l'antiquité. Et que faict-on à présent quy ressemble à cela! Voyez les nobles, les officiers des cours souveraines, les bons bourgeois, de quoy ils se delectent: ils meprisent ce qui anciennement estoit le plaisir des roys et des princes: la paume, elle est trop violente; la comedie, elle est trop commune; la boule, elle est trop vile; et quoy donc? faut aller aux cours avec le carrosse à quatre chevaux au petit pas, pour deviser, chanter, rire, conter quelque nouvelle impression, voir et contempler les actions des hommes qui s'y trouvent, et, à l'exemple des plus honnestes, se rendre agreable aux compagnies.
Pour le peuple et les marchands, leur trafic se fait par commis, car, pour les maistres, ils vivent honorablement: le matin on les void sur le change, vestuz à l'avantage, incognus pour marchands, ou sur le pont Neuf, devisant d'affaires[78] sur le palmail[79], communicquant avec un chacun: si c'est un peuple docte, ils escoutent les leçons publiques; s'ils sont devocieux, ils frequentent mille belles eglises, escoutant infinis bons predicateurs quy, tous les jours, preschent en quelque lieu où on faict feste.
[Note 78: Celles de l'Etat n'y étoient pas oubliées. Tous s'en mêloient, jusqu'au savetier. «Quand le savetier a gagné, par son travail du matin, de quoi se donner un oignon pour le reste du jour, il prend sa longue épée, sa petite cotille et son grand manteau noir, et s'en va sur la place décider des intérêts d'Etat.» (_Entretiens du Diable boiteux et du Diable borgne_, p. 26.)]
[Note 79: Le _mail_ du quai des Ormes, près les Célestins. Celui qui étoit proche de la porte Montmartre, et dont la rue qui en a gardé le nom ne prit la place que de 1633 à 1636, étoit aussi très fréquenté.]
Si le roy est à Paris, ils prennent plaisir à voir une académie remplie de jeune noblesse instruicte à picquer, tirer des armes, à combattre à la barrière, à la bague, et à mille autres exercices qui font honte à ceux quy, pour les sçavoir, quitteroient la France, et occuperoient l'Italie.
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_Des Batiments et du Plaisir des champs._
Les ignorants et ceux quy ne penètrent point assez avant à la cognoissance de toutes choses disent que les hommes du temps passé estoient aussi riches avec leur peu, comme nous avec notre abondance. Je le nie, car leur contentement estoit borné par force, d'autant qu'ils avoient un default de pouvoir, ou bien ce contentement estoit mesquin. S'ils avoient de la richesse, pourquoy laissoient-ils nos villages denuez de belles maisons? Il y a deux cens ans que nos maisons des champs, mesme des meilleurs bourgeois des villes, n'estoient que des cabanes couvertes de chaume; leurs jardinages clos de hayes, leurs compartiments des carreaux de choux, leurs palissades des hortyes, leurs plus belles vues une ou plusieurs fosses à fumier, et, quand il estoit question de bâtir l'estable à cochon de fond en comble, ils estoient trois ou quatre ans à en faire la despence: autrement ils eussent esté ruinez.
Voyez les plus beaux et les plus anciens bastimens des villes, de quelle structure ils estoyent! Les architectes estoient de venerables ingenieurs pour bastir force nids à rats; ils faisoyent une petite porte; d'autres une petite estable à loger le mulet, de bas planchers, de petites fenêtres, des chambres, antichambres et garderobes estranglées, subjectes les unes aux autres, le privé près de la salle, un grand auvan à loger les poulies et une grande cour pour les pourmener[80].
[Note 80: V., pour une description à peu près semblable à celle qui est faite ici, et la complétant en quelques détails, De Mayer, _Galerie du XVIe siècle_, t. 2, p. 363.]
Leurs meubles des champs estoient pareils: une grosse couche figurée d'histoire en bosse, un gros ban, un buffet remply de marmousets, une chaise à barbier de Naples[81], et pour vaisselle des tranchoirs de bois, des pots de grais, une eclisse à mettre le fourmage sur la table, un bassin à laver de cuivre jaune, et sur le buffet deux chandelles des roys riollées, piollées[82], une vierge Marie enchassée et un amusoir à mouche, le maistre père et compagnon avec le paysan de la maison, quy sentoit toujours le bran de vache et la merde de pourceau; au surplus, ils estoient si pauvres, qu'ils se trouvoient contraincts en hyver de se chauffer à la fumée d'une aiteron pour faute de bois.
[Note 81: Comme celle du barbier de Pezenas, dans laquelle on prétend que s'étoit assis Molière, qui se trouve représentée avec son siége et son haut dossier de bois dans le _Magasin pittoresque_, t. 1er.]
[Note 82: Il étoit d'usage de se servir, le jour des Rois, de chandelles _bariollées_ (riolées) ou seulement mi-parties (_piolées_), comme le plumage d'une _pie_. «Voilà qui est _riolé, piolé_, comme la _chandelle des Rois_», lit-on dans _la Comédie des proverbes_, acte 2, scène 5.]
Ainsy nos anciens sculpteurs n'avoient aucun plus beau subject pour mettre en figure que ceste perspective champestre, où tout ce que dessus est figuré à la rustique et où nous avons cognoissance de ceste chetiveté.
O siècle d'or! mais à present l'on voit nostre campagne enrichie de superbes edifices, la vue desquels fait abolir la memoire de l'antiquité, et, outre les maisons bourgeoises quy se voient en quantité, basties d'une structure admirable, couvertes d'ardoises, garnies de fontaines et de magnifiques vergers, esloignées des cours basses où le paysan fait sa retraicte, encores voit-on les superbes chasteaux des officiers des cours souveraines, nobles et financiers, quy, à moins d'un an, ont par un nouvel edifice renversé mille maisons rustiques pour en former une noble.
Et pour les bastiments des villes, quoy? ce sont autant de chasteaux, et toutefois peu prizés si la despence n'en excède cent mille livres, fonds quy n'est à rien compté sur le revenu du proprietaire, ny sur les superbes meubles, tapisseries et vaisselle d'argent dont on se sert ordinairement.
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_Des Livres._
Ce sera peut-estre par la composition des livres que l'antiquité l'aura gaigné? Et toutes fois, pourveu que l'on ne mette point en compte l'antiquité des Grecs et des Latins, dedans l'antiquité de nostre France je n'y trouve que de la chetiveté, quand je me représente ces venerables escrivains qui ont composé le roman de la belle Éloïse, les valeureux faits de Jean de Paris, la guerre des quatre fils Aymon, la hardiesse de Reignaud de Montauban et de Richard-sans-Peur, la folie de Rolant-le-Furieux, la conqueste du roy Artus[83], la gloire de Morgan[84] et les faicts de Jeanne-la-Pucelle; ce sont livres de l'antiquité françoise, qui ne ressemblent nullement, ny en discours ny en subject, à un Bellaut, à un Ronsard, à un Desportes, ni à un Dubertas, pour la poésie; à un de Thou, à un Mathieu, et infinis autres pour la prose.
[Note 83: Ce sont à peu près les mêmes livres qui sont indiqués par Antoine de Saix (1532) dans son _Esperon de discipline_:
..... le livre des Quenoilles, Le Testament maistre Françoys Villon, Jehan de Paris, Godefroy de Bouillon, Artus le Preux, et Fierabras le Quin, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Roland, Maugis d'Ardennes la forest...]
[Note 84: Sur ce roman, dont Pulci fit son poème en vingt-huit chants, V. _Biblioth._ de Du Verdier, p. 899.]
Je ne veux pas pourtant nous tant priser que l'on ne nous reproche qu'en nostre temps nous n'ayons des plus grands quy ont escrit obscurement quand ils ont parlé d'estre emondés et repurgés, et qui peut-être nous diminuroit en gloire; mais il les faut passer comme on a passé dedans le livre de Tevet[85] Clopinel et Rabelais pour hommes illustres.
[Note 85: André Thevet, de qui l'on a, entre autres ouvrages, une _Histoire des hommes illustres_, dont l'édition donnée en 1671 a 8 vol. in-12.]
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_Pourquoy plus d'abondance de pauvres qu'au temps passé._
Je ne sçavois plus par quel endroict on pouvoit me reprendre d'avoir tant mesprisé l'antiquité pour nostre temps, si ce n'est que l'on me mette devant les yeux la grande quantité de pauvres quy sont en ce reigne mandiant, veu la grande richesse quy y est, au respect du temps passé, où ils s'en trouvoit fort peu.
S'il en falloit monstrer la source et d'où elle vient, j'auroy trop à discourir: suffira d'en dire deux ou trois raisons quy monstreront que c'est la grandeur du royaume quy en est cause.
Comme doncques, au temps passé, les bourgeois et habitants des villes se contentoient chacun en son pays de trafiquer, vivre et mourir, faisant mesme difficulté de prendre alliance ailleurs, de peur de perdre la vue de leur heritage et patrimoine, les autres villes estoient desertes d'estrangers, et Paris, avec sa petitesse, se contentoit de ne point traficquer ailleurs, et vivoient escharcement[86]; et de faict, on ne tenoit conte des maisons, quy lors estoient louées à vil prix faute de peuple[87]; mais depuis que l'estranger a gousté de la grande liberté d'y vivre, et on ne s'enqueste de rien, cela a faict descendre en foule l'Italie, l'Angleterre, l'Allemaigne, la Flandres, la Hirlande[88], et tous les religionnaires du royaume, pour y habiter comme en un lieu de refuge asseuré, et, partant, si grande abondance de maneuvres de toutes sortes, d'ouvriers à mestiers, que les vrais regnicolles ont esté frustrés de leur travail: c'est la première raison.
[Note 86: _Mesquinement_, _chichement_. «J'en sais, dit Montaigne (liv. 3, ch. 9), qui donnent plutôt qu'ils ne rendent, prestent plutôt qu'ils ne payent, font plus _escharsement_ bien à celuy à qui ils en sont tenuz.»]
[Note 87: Monteil, analysant un manuscrit fait avec des _extraits des registres du Châtelet_ des XIVe et XVe siècles, etc., dit: «Je vois, en suivant successivement les feuillets de ce manuscrit, que, sous Charles VI et Charles VII, plusieurs quartiers avoient été abandonnés, que les maisons crouloient ou bien étoient écroulées, et que les propriétaires s'en disputoient le sol et les ruines.» (_Traité de matériaux manuscrits_, t. 2, p. 306.)--Comme les maisons inhabitées devenoient des repaires de voleurs, on forçoit le propriétaire d'y mettre un gardien. V. notre brochure _les Lanternes, hist. de l'ancien éclairage de Paris_, Jannet, in-8, p. 19.]
[Note 88: Sur les Irlandais qui encombroient Paris et y _bélistroient_ de la plus dangereuse manière à la fin du XVIe siècle, V. notre _Histoire du Pont-Neuf_, Revue franç., 1er octobre 1855.]
La seconde, la permission de tenir boutique sans chef-d'oeuvre et la trop grande quantité de maistres par lettres[89].
[Note 89: Les chanceliers Poyet et de l'Hôpital avoient essayé de supprimer les confréries; mais ils n'y étoient pas parvenus. De leur tentative, toutefois, étoient restés quelques abus, que signale De Mayer dans sa _Galerie du XVIe siècle_, t. 2, p. 363. Celui dont il est parlé ici, et qui tendoit à exempter du chef-d'oeuvre et des autres épreuves l'artisan voulant devenir maître, étoit du nombre. Les maîtrises, comme on le voit, pouvoient s'obtenir par simples lettres.]
La troisième et la plus forte, c'est qu'à present il se trouve en court de petits partisans quy font la fonction et la charge de mille mestiers: car ils fournissent à la noblesse tous les jours à changer: chapeau, fraize, colet, chemise, bas de soie et souliers, en rendant les vieux, à quatre escus par mois[90], et partant ils sont cause du peu de travail, du labeur et du gain de mille maistres de boutiques.
[Note 90: Au XVIIe siècle, nous trouvons un trafic de la même espèce, une façon pareille de se tenir à la mode par abonnement, à tant par année. «Le sieur Fournerat, marchand fripier sous les piliers des halles, est-il dit dans _le Livre commode des adresses_ (1691), entretient bourgeoisement et honnêtement d'habits pour quatre pistoles par an.»]
Mais de mepriser notre temps pour cela, tant s'en faut. Cela monstre l'abondance de toutes choses au royaume, la subtilité des esprits, la facilité d'avoir ses commoditez sans avoir affaire à tant de personnes, et si d'avantage et par un bel ordre qu'il est aisé d'y apporter, on peut facilement nourrir les indigents, parceque la richesse y est.
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_Des Hommes de bonne conscience en notre temps._
Et bien! bon homme de l'antiquité, avec vostre robe courte de marchand, vostre petit saye de drap, vostre gibecière, vos pantouffles de pantalons[91] et vostre barbe de Melchisedec, sur quoy fonderez-vous maintenant vos raisons pour nous reprocher vostre temps? Voulez-vous que nous soyons, comme vous, chetifs, mesquins et innocens? Ah! je sçavois bien que vous aviés encore quelque chose à nous reprocher, que vous aviez meilleure conscience et que vous faisiés plus de bien aux eglises en vostre temps que nous.
[Note 91: Sorte de _caleçons_ ou _hauts de chausses_ à pieds auxquels tenoient les pantoufles. Le _Pantalon_ des farces vénitiennes avoit mis cet habillement à la mode. Il étoit suranné alors, mais nous l'avons remis en usage avec son premier nom. Furetière se moque des procureurs qui y étoient fidèles de son temps. Il dit, dans sa satire _le Jeu de boule des procureurs_:
Je vois dans leurs habits les modes surannées. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tel a le chapeau plat, tel autre l'a trop haut; Tel a talon de bois, tel soulier de pitaut; Tel haut de chausse bouffe, et tel serre la cuisse; L'un tient du _Pantalon_, et l'antre tient du Suisse.]
Hé! bon homme! vous ressemblez à ceux qui composent les almanachs: à faute de bien calculer, vous nous predisez de la pluye au lieu de beau temps. S'il falloit mettre à la balance les gens de bien de vostre temps avec ceux du nostre, il faudroit, par necessité, pour vous rendre esgaux, y mestre encore avec vos bons tous les meschans ensemble, encore vostre costé monteroit.
Si de vostre temps les rois, les princes et la noblesse ont fondé de beaux temples que nous avons encore à present, n'en attribuez point l'honneur aux peuples, car ils n'y ont jamais songé et n'en avoient pas le moyen; mais à present, combien on a veu de liberalité à nos peuples, par le moyen de laquelle on a basti tant de nouvelles eglises et tant de monastères, quy, en moins de deux ou trois ans, d'une structure admirable, ont esté parachevés, et dont la despense d'un seul de ces monuments a plus cousté que six de l'antiquité! Eglises remplies de religieux, quy, fuyant l'avarice, ont quitté et abandonné leur patrimoine pour vivre en un lieu de pauvreté.
Avez-vous veu en nostre temps des hommes quy, sans quitter leur vacation ordinaire, continuant dans le monde la fonction de leur charge, donnent tout ou la plus grande partie de leur gain aux pauvres en cachette, ne se reservant que le _victum et vestem_?
Avez-vous veu de vostre temps vos temples ornez, decorez et tapissez, adorez et servis sans discontinuation comme les nostres? Avez-vous veu en un jour la sanctification de quatre, que saincts, que sainctes, dont le renom a esté esgal à ceux de l'antiquité, sans comter ceux qui meritent sanctification, dont nous avons ample preuve par leurs miracles?
Ne parlez plus, et sachez que votre simplicité ancienne est le subject qu'il faut dire de vous:
Oderunt peccare boni formidine poenæ;
et des peuples de maintenant:
Oderunt peccare boni virtutis amore.
_L'Onophage ou le Mangeur d'asne[92], histoire veritable d'un Procureur qui a mangé un asne._
Improbius nihil est hac... gula. (Mart., ep. 51, lib. 5.)
_A Paris_, M. DC. XLIX. In-4.
[Note 92: Cette pièce, qui est moins, je pense, la relation satirique d'un fait véritable qu'une imitation de la charmante pièce de Gilles Durant: _A Mademoiselle ma Commère, sur le trépas de son asne, regret funèbre_, a déjà été donnée par Sautereau de Marsy dans _le Nouveau siècle de Louis XIV_, t. 1er, p. 229. Elle en inspira une autre, qui est détestable: _l'Asne du procureur ressuscité, en vers burlesques_, Paris, 1649, 11 pages. (V. Moreau, _Bibliogr. des Mazarinades_, nº 84.)]
AUX SAVANTS.
EPIGRAMME.
Enfans d'Apollon et des Muses, Sçavans dont les doctes ecrits Charmeront tous les beaux-esprits, Lors que vous decrirez les rases De cet affamé procureur, Ou plustost de cet ecorcheur De qui la devorante pance Engloutit des vivants l'animal le plus doux, Que si de ce baudet vous prenez la defence. En ecrivant pour luy vous parlerez pour vous.
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_L'Onophage ou le Mangeur d'asne._
Il faut avoüer cette fois Que Paris estoit aux abois, Bien que chacun fist bonne mine, Puis qu'un procureur de la cour A mangé pendant la famine L'asne du moulin de la Tour[93].
Cette ville estoit donc sans pain, Et tout le monde avoit grand faim; On y faisoit fort maigre chère; Enfin tout s'en alloit perir, Quand pour vivre on aveu le frère Avoir fait son frère mourir.
Il estoit assez renommé D'estre un procureur affamé; Mais durant la disette extrême Il falloit qu'il fût enragé, Et, si chacun eût fait de même, Paris se fût entremangé.