Variétés Historiques et Littéraires (03/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 23

Chapter 232,451 wordsPublic domain

Nous les renvoyons tous, pour estre plus amplement informez de vos merites, en la lecture de ce recit veritable de la deffaicte des troupes du prince de Condé par nostre cher et bien-aimé cousin le duc de Guise[476], que vous avez ampliffiée, par la reigle de multiplication arithmetique, de vingt pauvres malotrus à cinq cens francs-archers, ou francs-taupins, tant à pied qu'à cheval: l'un est aussi vray que l'autre. Ne m'en chaut, pourveu que dans Paris l'on vende encores les salades en saulce verde[477], pour avaler à petits morceaux les restes de la vache enragée de patience, exposée au collége de Clermont[478] par les bons pères jesuistes[479], pour amplifier la martyrologie du nombre des affidez à l'espagnole, en vertu des grains benists, selon l'invention du père Ignace, renouvellant les formulaires prattiqués par les heritiers de Salladin, en Amernie, contre les princes de l'Europe qui avoient traversé l'Asie et vouloient restablir un nouveau roy en Jerusalem[480]. J'ay veu representé en la sale de ma principauté par des personnages qui, non tant pour mon plaisir que pour faire argent, disoient avoir recouvert tous ces mystères de nostre vieil archive. J'espère que, si vous nous succedez, vous y serez recogneu franc archier, car vous ne dementirez point vostre mine, qui ne nous promet rien moins en vous qu'un bon successeur, digne sur tous les francs sots de tenir les resnes longuement, en tout heur et felicité. Donné au Landy, le vingt et unziesme de nostre reigne, l'an present qui suit les autres. Et à vous d'autant escrimez-vous de la marotte; n'oubliez la bouteille quand vous visiterez les huissiers de la Samaritaine, qui, attendant les passans pour continuer leurs exploicts aux assignations quadrifessales, _Amen et sic per omnes casus, amen_. Si je sçavois que vous entendissiez mon haut aleman, je vous en dirois davantage; mais je m'impose silence pour ceste heure, pour faire ouyr l'harmonie d'une chanson qui prophetise les veritez passées, pour ne tromper personne à fausses enseignes, comme celles qu'on porta à Nostre-Dame du temps de la Ligue.

[Note 476: Il nous a été impossible de découvrir la pièce dont il s'agit, et que Cl. Dacreigne auroit faite à propos de quelque avantage, à peu près imaginaire, du duc de Guise, alors à la tête de l'armée royale, contre les troupes du prince de Condé. Nous ne connoissons, comme se rapportant aux faits dont il semble être ici question, qu'un livret sans nom d'auteur: _la Défaite des reitres et autres troupes de M. le prince de Condé, faite par monseigneur le duc de Guise devant la ville de Sainte-Foy, assiégée par les troupes du dit sieur prince_, Paris, 1615, in-8.]

[Note 477: Régal de pauvres gens dont parle Rabelais, et qui se faisoit de blé vert et d'oseille pilée.]

[Note 478: C'est le premier nom du collége de Louis-le-Grand, tenu par les jésuites.]

[Note 479: On disoit indifféremment _jésuite_ ou _jesuiste_, «_jésuite_ toutefois plus communément», selon Voiture (_lettre citée_). Richelet, qui proscrit la seconde de ces deux orthographes, donne, pour prouver qu'on doit préférer l'autre, des exemples assez singuliers. V. la première édition de son _Dictionnaire_, si plein, comme on sait, d'allusions et d'équivoques satiriques.]

[Note 480: Ce passage, qui est un spécimen du galimatias du sieur Dacreigne, doit avoir trait aux écrits qu'il publia pour célébrer le mariage du roi avec une princesse espagnole. (V. une des notes précédentes.) Il s'y trouve aussi peut-être quelque allusion à la singulière pièce qu'il publia vers le même temps, et dans laquelle il est fort question de Turcs, de Saladin et de Jérusalem: _Conclusion de la dernière assemblée faite par ceux de la religion pretendue reformée dans la ville de Montauban, au pays de Quercy, où est contenue la genereuse response de M. de Vic, conseiller d'Estat y desputé par Sa Majesté, avec deux predictions qui nous assurent la ruine de l'empire des Turcs en l'année 1616, moyennant une bonne intelligence entre les princes chrestiens_, par M. C. D. (M. C. D'Acraigne)..., Paris, 1615, in-8.--Nous ajouterons qu'en 1651 parut une pièce où il étoit dit que l'empire ottoman seroit détruit par un roi de France. (Moreau), _Bibliog. des Mazarin_. II, nº 1100.]

Ainsi signé: Angoulevent, prince des sots, et scellé de cire invisible; et sur le reply: Par monseigneur le prince des sots.

BIGOT[481].

Cet espouvantable carnage Qu'on oit publier dans Paris, Ce n'est qu'en un nouveau langage La mort des rats et des souris. D'Acreygne, d'estoc et de taille, Jouant çà et là des deux mains, Donne le gaing de la bataille A la vaillance des Lorains. Pour avoir descrite l'histoire De ces memorables assauts, Il joinct à ses tiltres la gloire D'estre nommé Prince des Sots.

[Note 481: Cette pièce est très curieuse en ce qu'elle est, avec un siècle tout entier de priorité, complétement semblable à ces _calottes_ ou brevets de folie et de sottise que Aymon, et après lui M. de Torsac, envoyoient à tout personnage de leur temps qui s'étoit rendu digne, par actions, paroles ou écrits, d'être incorporé dans le régiment de la _calotte_. Ces brevets étaient en vers, et c'est une de leurs différences avec cette pièce. Gacon les a rimés pour la plupart. On en a fait un recueil considérable et fort difficile à compléter. V. les premières livraisons du _Journal de l'Amateur de livres_, le _Magasin pittoresque_, t. 9, p. 289-290, et les _Mémoires de Maurepas_, t. 3, p. 18-90.]

_Oraison funèbre de Caresme prenant, composée par le Serviteur du roy des Melons andardois_[482].

M.DC.XXIII. In-8.

[Note 482: C'est-à-dire _melons d'Angers_, _Andardois_ dérivant du mot _Andes_, ancien nom des Angevins. Les melons de l'Anjou étoient célèbres au moyen âge, à une époque où cette province eût mérité de partager le titre de _jardin de la France_, donné à la Touraine à cause des progrès qu'y avoit faits l'horticulture. V. _Théâtre d'agriculture_, in-4, t. 1, p. 151.--De tout temps on avoit pris le mot _melon_ dans le sens burlesque qui lui est donné ici. Thersite, se moquant des Grecs, les appelle [Grec: pepônes], melons (_Iliade_, chant 2, vers 235), et Tertullien reproche à Marcion d'avoir un melon à la place du coeur, _puponem loco cordis habere_. Notre expression _avoir un coeur de citrouille_ vient de là.]

Pourquoi, cruelle Mort, trop injuste et sevère, Nous oste-tu si tost ce prince debonnaire? Pourquoy as-tu changé nostre contentement, Nos liesses, nos joyes, en douleurs et tourment, Nous privant de celuy dont les graces divines Esclattoient tous les jours au milieu des cuisines, Qui a fait que les princes ont quitté les combats Pour chercher les festins, les dances, les esbats; Qui mesme a fait changer aux grands chefs de milice La fureur en douceur, et quitter l'exercice Des armes pour chercher aux cuisines repos, Où aux combats des dents ils se monstroient dispos; Et, festoyans sans fin de viande assaisonnée, Comme chapons, poulets, langue de boeuf fumée[483], Perdris, cailles, faisans, patez de venaison, Lièvres, levraux, lapins, becasses de saison, Oys sauvages, canards, pluviers et courlie, Vaneaux et pigeonneaux, l'alouette jolie, Sans conter le boeuf gras, poulets de fevrier, Le veau, dont se traitoit l'artisan roturier, Les masques desguisez de diverses manières, En boesme, à l'entique, en paisans et bergères, Accompagnez les uns de musique de voix, Les autres de viollons, flageolets et hautbois, Les phifres, les tambours, les trompettes gaillardes, Faisoient retentir l'air en donnant les aubades? Chacun à qui mieux mieux alloient solemnisant De ce prince benin l'heureux advenement. Mais, quoy! cela n'est plus: ceste mort trop soudaine Finissant nos plaisirs, augmente nostre peine, Nous l'oste, meurtrière, aussitost que venu, Et quasi mesme avant qu'il fust de nous conu, Change tous ces plaisirs en amères tristesses, En jeûnes, en chagrins, en travaux, en angoisses, Nos chapons en harans, en febves nos poulets, Et nos langues de boeuf en vieux harans sorets, Nos perdrix en moulue[484], nos cailles en anguillettes, Et nos faisans en rais puantes et infectes. Pastez de venaison seront changez en noix, Nos lièvres et levraux et nos lapins en pois; Oys sauvages et canards, pluviers et courlies, Seront changez aussi pour des seiches pouries[485]; Et bref, tout le surplus de ces frians morceaux Seront changez en raves, eschervises, naveaux; Nos dances, nos ballets, mousmons[486] et masquarades, Nos musiques de voix, en cris et hurlemant Qu'on fera pour la mort de Caresme prenant. Hé! qui sera celuy qui de ses deux paupières Ne fera distiler deux coulantes rivières, Lorsque, par le deceds de ce prince tant bon, Il se verra exclus de manger d'un jambon? Pleurez, pleurez, pleurez, pleurez en milles diables; Hé! pleurez pour celuy qui faisoit que les tables Estoient toujours remplies de mets delicieux, De vins clairets, vins blancs, vins nouveaux et vins vieux; Pleurez, broches et landiers[487]; pleurez, vous, lechefrites; Pleurez, casse[488] et chaudron; pleurez, grasses marmites, Pleurez, pleurez la mort de celuy qui faisoit Que servant tous les jours chacun vous cherissoit; Pleurez, pleurez aussi, vous, gentille lardoire, Et ayez comme nous de ce prince memoire; Disons-luy tous adieu, et tous ensemblement Faisons-luy de l'honneur à son enterrement; Pleurons à qui mieux mieux, jusqu'à ce qu'il revienne. Cul qui ne pleurera, que la foire le prenne, Et, ne le laschant point, aille tousjours foirant Jusqu'au nouveau retour de Caresme prenant!

Puisse l'amour qui vous enserre Vous convier d'aimer un Pierre, Serviteur du roy des Melons, Et que l'astre qui vous void naistre Vous puisse; Charles et mon maistre, Unir de coeur comme de noms!

[Note 483: Non seulement les ivrognes se faisoient un aiguillon de vin avec ces langues salées et fumées, mais aussi avec de longues tranches de boeuf salé «nommé communément _brésil_», qu'on apprêtoit à la vinaigrette. V. un passage du _De re cibaria_ de Symphorien Champier, cité par Legrand d'Aussy, _Vie privée des François_, chap. 2, sect. 1re, et _Théâtre d'agriculture_, t. 2, p. 624.]

[Note 484: C'est ainsi qu'on appeloit la _morue_ au XVIe siècle. «C'estoient moulues au beurre frais», dit Rabelais, liv. 4, chap. 32. Le Martinet de la 65e nouvelle de Des Perriers prononce aussi de cette manière: «Depuis, dit la Monnoye, commentant ce passage, on a dit _molue_, et enfin _morue_, qui est aujourd'hui le mot d'usage.»]

[Note 485: Long poisson de mer dont la chair est très mauvaise à manger, et le même qui passoit alors pour produire l'encre nommée _sépia_. V. Lemery, _Traité des alimens_, p. 411.]

[Note 486: _Momons_, sorte de mascarade qui, par son nom, est un souvenir évident du dieu Momus. Quelquefois c'étoit une idole burlesque ou obscène, comme dans le _Balet des andouilles porté_ (sic) _en guise de momon_, 1628, in-8.]

[Note 487: Gros chenet de fer. Le vrai mot est _andier_; mais, ainsi qu'il arrive souvent, l'article se fondit avec le mot, et l'on dit _landier_, de même que des deux mots _li hardit_, le _hardit_ (monnoie valant trois deniers), on a fait le seul mot _liard_, et de l'_hierre_ on a fait _lierre_.]

[Note 488: Mot qui s'emploie encore à Orléans pour une sorte de marmite à anse et sans pieds. _Casserole_ n'en est que le diminutif.]

FIN DU TOME TROISIÈME.

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.

1 Placet des amans au roy contre les voleurs de nuit et les filoux. 5

2 Reponse des filoux (par Mlle de Scudery). 9

3 Recit veritable de l'attentat fait sur le precieux corps de N.-S. Jesus-Christ entre les mains du prestre disant la messe, le 24 mai 1649, en l'église de Sannois. 11

4 Histoire prodigieuse du fantome cavalier Solliciteur qui s'est battu en duel le 27 janvier 1615, près Paris. 17

5 La Chasse au vieil grognard de l'antiquité. 1622. 27

6 L'Onophage, ou le mangeur d'asne, histoire veritable d'un procureur qui a mangé un asne. 67

7 Les Regrets des filles de joie de Paris sur le subject de leur bannissement. 77

8 Histoire joyeuse et plaisante de M. de Basseville et d'une jeune demoiselle, fille du ministre de S.-Lo, laquelle fut prise et emportée subtilement de la maison de son père. 83

9 L'Ordre du combat de deux gentilshommes faict en la ville de Moulins, accordé par le roy nostre sire. 93

10 La Response des servantes aux langues calomnieuses qui ont frollé sur l'ance du panier ce caresme; avec l'advertissement des servantes bien mariées et mal pourveues à celles qui sont à marier, et prendre bien garde à eux avant que de leur mettre en mesnage. 101

11 Nouveau reglement general sur toutes sortes de marchandises et manufactures qui sont utiles et necessaires dans ce royaume, par de la Gomberdière. 109

12 Le Trebuchement de l'ivrongne, par G. Colletet. 125

13 Lettres nouvelles contenant le privilege et l'auctorité d'avoir deux femmes. 141

14 Règles, Statuts et Ordonnances de la caballe des filous reformez depuis huict jours dans Paris, ensemble leur police, estat, gouvernement, et le moyen de les cognoistre d'une lieue loing sans lunettes. 147

15 Priviléges des Enfans Sans-Souci, qui donne lettre patente à madame la comtesse de Gosier Sallé.... pour aller et venir par tous les vignobles de France. 159

16 La Rencontre merveilleuse de Piedaigrette avec maistre Guillaume revenant des Champs-Elizée, avec la genealogique des coquilberts. 165

17 Le Ballieux des ordures du monde. 185

18 Discours veritable des visions advenues au premier et second jour d'aoust 1589 à la personne de l'empereur des Turcs, sultan Amurat, en la ville de Constantinople, avec les protestations qu'il a fait pour la manutention du christianisme. 203

19 Le Pasquil du rencontre des cocus à Fontainebleau. 217

20 Exemplaire punition du violement et assassinat commis par François de La Motte, lieutenant du sieur de Montestruc, en la garnison de Metz en Lorraine, à la fille d'un bourgeois de ladite ville, et executé à Paris le 5 décembre 1607. 229

21 Le Satyrique de la court, 1624. 241

22 Les Estranges Tromperies de quelques charlatans nouvellement arrivez à Paris, descouvertes aux despens d'un plaideur, par C. F. Duppé. 273

23 La Pièce de cabinet, dediée aux poètes du temps (par E. Carneau). 283

24 Privileges et reglemens de l'Archiconfrerie vulgairement dite des Cervelles emouquées ou des Ratiers. 297

25 Advis de Guillaume de la Porte, hotteux ès halles de la ville de Paris. 311

26 Les Misères de la femme mariée, où se peuvent voir les peines et tourmens qu'elle reçoit durant sa vie, mis en forme de stances par Mme Liebault. 321

27 Les Privileges et fidelitez des Chastrez, ensemble la responce aux griefs proposez en l'arrest donné contre eux au profit des femmes. 333

28 Le Pont-Neuf frondé. 337

29 La Tromperie faicte à un Marchand par son Apprenty, lequel coucha avec sa femme, qui avoit peur de nuict, et de ce qui en advint; avec le Testament du Martyr amoureux. 343

30 Legat testamentaire du Prince des Sots à M. C. d'Acreigne, Tullois, pour avoir descrit la defaite de deux mille hommes de pied, avec la prise de vingt-cinq enseignes, par Monseigneur le duc de Guyse. 353

31 Oraison funèbre de Caresme prenant, composée par le serviteur du roy des Melons andardois. 361

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