Part 2
Ce cavalier presta donc son consentement à ceste prière, et ne luy sembla hors de propos de vuider cest incident auparavant que de faire juger son procez, accompagne ces trois gentilhommes jusques au lieu assigné, et là ces deux valeureux couples de combattants commencèrent avec celuy que chacun d'eux avoit en teste un furieux combat. Le cavalier incogneu (que les courtisans appellent aujourd'huy le soliciteur de procez) renverse son homme du premier coup et le tue, et se joinct en mesme temps avec celuy auquel il servoit de second pour en faire autant de celuy quy restoit, et en vint à bout aussy facilement et promptement comme du premier, sans aucun retardement de procedures. Ce second victorieux, sans vouloir escoutter les remerciements de celuy pour lequel il s'estoit exposé, moins encore descouvrir quy il estoit, remonte à cheval, advertissant ce gentilhomme qu'il eust à soigner à ses affaires et obtenir graces pour luy et son compaignon, et, quant à luy, qu'il alloit faire les siennes; et, disant cela, pique son cheval vers Paris, laissant ce gentilhomme autant estonné de la rencontre d'un si brave second comme il estoit content de voir ses ennemis terrassez.
Tepidumque recenti Cæde locum...
L'incertitude rend les hommes plus diligents à rechercher la vertu. Le siècle present n'est pas steril en curieux quy se peuvent enquerir quel est ce cavalier Solliciteur (ainsy l'appelle-t-on par risée). La curiosité n'a rien servy jusqu'à présent; son nom, sa demeure, sa retraicte, sont du tout incogneus; on ne rencontre personne quy luy ressemble de visage, de parole, ni d'habit. Mais ceux approchent plus près de la verité quy croient qu'il est un doemon quy a pris la figure d'un cavalier, comme il a pu faire, puisque les diables se transforment quelques fois en anges de lumière. C'est donc ce mesme cavalier quy monta autrefois sur le dos de saint Hilarion, et qui lui apparoissoit quelques fois en forme de gladiateur avec autres combattans à outrance, comme recite sainct Hierosme:
Psallenti gladiatorum pugnæ spectaculum prebit[12].
Car, si les demons se delectent à representer entre eux tels combats de gladiateurs pour tenter les gens de bien, quy doute qu'ils ne se plaisent beaucoup de venir aux mains avec les hommes pour les precipiter à la mort? Il est souvent advenu que les desesperez et ceux quy tentent Dieu, tels que sont ceux quy vont se battre en duel, ont veu le diable en forme humaine quy les a incitez à se desfaire, quy d'une façon, quy d'une autre; et quand ce sont personnes quy se plaisent à manier les armes, il leur persuade de s'exercer au combat avec luy, comme il advint, il y a quinze ou seize ans, à un pauvre miserable desesperé quy avoit perdu quelque notable somme au jeu. Le diable etant apparu à luy en la forme d'un soldat de sa cognoissance, le suivist en sa maison, où estant, il luy persuada de tirer des armes avec luy, comme par manière de passe-temps et pour se divertir, et s'exercèrent à l'espée nue longtemps, teste à teste, en une chambre, sans que le diable luy peust faire aucun mal, Dieu ne le permettant ainsy, jusqu'à ce que ce vieux singe, mettant les armes bas, se mit à faire mille tours de souplesse, et, feignant de luy en vouloir apprendre quelqu'un, luy fit meltre le col dans un lacs attaché au plancher, dont il eust esté estranglé sans le secours d'autres personnes de la mesme maison quy survinrent à ce dangereux spectacle. Il n'en est pas ainsy advenu à ces pauvres miserables quy se sont battus avec ce cavalier, vrayment solliciteur, puisque bien souvent, pour je ne sçay quelle frivolle imagination qu'il insinue dans les esprits de cette courageuse noblesse, il la sollicite et la porte à un evident et certain desespoir.
[Note 12: V. _Sancti Hieronymi opera_, Paris, 1706, in-fol., t. 4, 2e partie, col. 76, _Vita S. Hilarionis Eremitæ_.]
Chacun sçait le conte de ces deux seigneurs quy estoient prets de s'entrecoupper la gorge parcequ'ils portoient les mesmes armes (à sçavoir la teste d'un toreau), si le prudent et plaisant jugement d'un roy d'Angleterre ne fust intervenu, par lequel il ordonna que l'un porteroit pour ses armes la teste d'un taureau, et l'autre d'une vache, et, par ce moyen, les rendit differends. Et quy sçait si ces deux grandes querelles, sur le subjet desquelles ces deux vaillants cavaliers sont demeurez sur la place, ne provenoient point ou de ce que l'ombre de l'un d'eux s'estoit meslée avec celle de son adversaire[13], et ce par la faute de l'un ou de l'autre, ou de ce qu'ils avoient songé en dormant des songes desavantageux et qui touchoient respectivement leur honneur, ou de quelque autre semblable contention? C'est ainsy qu'il se faut tenir au point d'honneur et ne prodiguer sa vie et son sang que pour des offres grandes et signalées.
[Note 13: Au temps des raffinés, il n'en falloit pas davantage pour qu'un duel s'ensuivît. Ecoutez ce que dit, par exemple, Mercutio à Benvolio: «Tu ressembles à ces hommes qui, en entrant dans une taverne, prennent leur épée et la posent sur la table en disant: «Dieu me fasse la grâce de n'avoir pas aujourd'hui besoin de toi!» Et bientôt, au second verre de vin qu'ils avalent, les voilà aux prises avec le premier venu, sans motif et sans nécessité... Tu te prendrois de querelle avec un homme pour un poil de plus ou de moins que toi au menton, ou parcequ'il casseroit des noix et que tu as les yeux couleur de noisette. N'as-tu pas cherché querelle à un homme parce qu'il toussoit dans la rue, et que cela éveilloit ton chien, qui dormoit au soleil? à un artisan, parcequ'il portoit son habit neuf avant les fêtes de Pâques? à un autre encore, parcequ'il nouoit d'un vieux ruban ses souliers neufs?» (Shakspeare, _Roméo et Juliette_, acte 3, scène 1re.)]
Courage, vertueuse noblesse! vos armes ont passé par tous les coins du monde; le reste des hommes ensemble ne peut pas resister à la pointe trenchante de vos espées. Volontiers, que, ne pouvant trouver ailleurs au monde de plus braves et courageux guerriers que vous-mesmes, vous prenez un singulier plaisir, et ce vous est une insigne gloire de vous esprouver les uns contre les autres; vous l'avez faict et le faictes encore tous les jours, mais vous voyez à present que les demons veulent estre de la partie; en voicy un quy a faict paroistre son courage en ce dernier combat, et a faict acte de gentilhomme.
Souvenez-vous donc, desormais, que vous n'avez plus des hommes à combattre, mais des diables,
Nunc etiam manes hæc intentata manebat Sors rerum...
et que vous vous devez proposer la conqueste des enfers, et non pas seulement empescher que l'enfer n'entreprenne sur la France.
_La Chasse au vieil grognard de l'antiquité._
1622. In-8.
C'est trop nous reprocher l'antiquité: nous ne faisons, n'operons, ne disons aucune chose que l'on ne nous mette devant les yeux: «J'ay veu le temps... Nos anciens faisoyent...» Comme s'ils avoyent esté plus sages, plus sçavans, plus vaillans, plus modestes, plus riches et mieux morigenez que nous! Ces reproches ne nous ont pas tant attristé qu'ils ont esté le subject de nous faire estudier, songer, anquester, lire, pour faire la comparaison du vieux temps au nostre; et tant plus j'ay vouleu penetrer avant pour en cognoistre la verité, tant plus j'ay eu du subject de me resjouir, recognoissant le contraire de ses reproches.
Pour ce faire, j'ay commencé par les rois, quy est la chose la plus haulte, et suis descendu aux actions des peuples mesmes de plus basse condition dont j'ay eu la cognoissance, soit par la lecture des livres, ou par la frequentation des vieux, où j'ay trouvé et appris que l'antiquité estoit une valeur sans conduitte, une simplicité ignorante, un default de pouvoir, une chetreuse richesse, une resjouissance mesquine et un contentement vil.
Je ne parle pas ny des Grecs, ny des Latins romains, que nous sçavons estre venus au periode de vertu, de richesse, de pompe, de magnificence, de science, de sagesse et de toutes autres sortes de contentemens.
Je parle du royaume de France, des bonnes villes, et speciallement de Paris, quy a acquis et est parvenuë, soubs le reigne de ce monarque Loys XIII, à ce hault degré de perfection, pour estre à present puissant en tout, florissant en doctrine, en hardiesse, en commoditez, en sagesse et en toutes autres vertus, et en laquelle l'estranger s'admire, quittant son pays pour y faire sa retraite, son trafic, ses estudes, son exercice, comme en un lieu de delices et un paradis du monde.
Je voy desjà un vieux grognart quy n'a pas la patience de lire le reste, quy dit: Tu t'abuses, c'est un royaume plain d'inegalitez, de vices, de peschez, où toutes sortes de gens mal vivans abondent, où l'injustice reigne, où les loix ne sont point observées, où la superfluité est en abondance? Quelle louange y peut-on apporter?
Bon homme de l'antiquité, quy avez l'esprit moroze, avant que de me reprendre, monstrez-moy que l'antiquité _caruit vitio_, puis vous desclarerez tout à vostre ayse et direz que j'ay manty; mais si la vertu des hommes quy sont à present au respect du temps passé couvrent le vice, pourquoy m'empescheras-tu de louer le temps, la grandeur, les richesses, la science, la magnificence et le pouvoir d'un royaume si riche et si abondant que nous le voyons à present? Est-ce pas raisonnable que la posterité sçache plusieurs particularitez que l'histoire ne decrit point?
Or escoute doncques, et aye patience.
Quelle comparaison peut-on faire à present de nos anciens rois avec celuy quy reigne, quoy en grandeur, en conqueste? Sçache que sa face, à l'aage de dix-huict ans[14], a plus espouvanté de villes rebelles dedans son royaume, a plus affermy son estat contre la rage et la furie d'un peuple mutiné, plus difficile à dompter que n'eussent faict 4 royaumes à conquester, tels que le Portugal, la Naple et la Cicille.
[Note 14: Louis XIII, né le 27 septembre 1601, avoit vingt-un ans, et non dix-huit ans, en 1622, ce qui prouveroit que l'édition reproduite ici n'est pas la première qui eût paru de ce livret, mais qu'une autre, dont celle-ci est la copie textuelle, l'avoit précédée de trois ans.]
Nous ne deliberons pas de trouver sa vertu au detriment de la valeur de nos roys anciens: ce n'est pas nostre subject; nous ne voulons montrer sinon que la grandeur de nostre temps et que les actions des anciens estoient en tout pueriles au respect des nostres.
Quand je contemple l'histoire, leurs richesses, leurs bastimens, leur plaisir à la chasse, leurs revenus, leurs mariages, leurs ordonnances; et pour les peuples, leurs vestemens, leurs banquets, leurs mariages, leur science, leur pouvoir, leurs jeux, leurs discours, c'est un vray miroir pour mepriser l'antiquité.
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_Des Rois et de la Noblesse._
Je n'oserois mettre par escript ce quy se void par ces anciens comptes de la maison des rois, de leur argenterie, du miroitement de leurs vestemens, de leur despense pour la bouche et de leurs dons et liberalitez, car on ne le pourroit croire; il seroit pourtant necessaire pour faire ma preuve. Non, je le tairay: je ne veux reciter que ce que l'histoire m'enseigne.
Par l'histoire comme est decrite, je contemple ces vieux gentilhommes gauloys, armés de toutes pièces, leurs chevaux chargez de caparaçons, le tout à l'espreuve de toutes armes offensives, quy, avec le petit braquemart[15] à leurs costés, s'en alloient affronter quelque païs estranger où les peuples, timides de voir tant d'hommes de fer, fuyoient leur presence. C'est ce que je trouve avoir été le plus grand subject d'acquerir et de faire parler les histoires.
[Note 15: Tout le monde sait ce qu'étoit cette sorte d'épée courte et à large lame, dont le nom, selon Fauchet, n'est que les mots grecs [Grec: bracheia machaira] francisé; mais ce qu'on sait moins, c'est que le diminutif du mot _braquemart_ étoit _braquet_, que nous trouvons dans _Francion_, 1673, in-8, p. 299, et qui, sauf une très légère altération, est encore le nom donné au sabre de nos soldats d'infanterie.]
Tout au contraire en nostre temps nous avons une noblesse allègre, hardie, combattant à la mode, la picque ou l'espée au poing, legerement vestus, sans autre couverture que leur habit ordinaire; malgré la mort, passer victorieux la barricadde, le retranchement, le boulevert, quoyque munis d'hommes furieux quy devroient plus tost enjandrer la craincte que la hardiesse. Aussy est-ce nécessaire d'effacer de l'histoire ceste qualité donnée à Loys unze, duquel on dit avoir mis les roys hors de page, et la transférer à Louis XIII, quy, sans user d'astuce et de finesse comme jadis Loys unze, _sed cum manu potenti et brachio excelso_, a remis en son obeissance six provinces[16] dans son royaume en deux ans, possedées de force par les rebelles de la religion, par une authorité suprême et contre l'advis de la plus part des peuples, qui croyoient qu'il estoit impossible d'executer telle entreprise.
[Note 16: Ces six provinces plus ou moins revenues à l'obéissance du roi sont la Guienne, le Languedoc, le Poitou, la Saintonge, qui s'étoient soulevées pour cause de religion, puis l'Anjou ainsi que l'Angoumois, où la disgrâce de la reine-mère avoit excité des troubles.]
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_Des Batimens des roys._
Et des bastiments des anciens roys, quoy? Seroit-il besoin de produire pour preuve de leur petitesse les lettres-patentes d'un roy, données en son chasteau des Porcherons[17], près Montmartre, quy est une petite maison à present possedée par un bourgeois de Paris? cette maison royalle de Sainct-Ouyn, près Sainc-Denys[18], le chasteau de Bisaistre[19], près Gentilly, et le chasteau de Vauvert[20], possedé par les Chartreux de Paris, toutes anciennes maisons royalles de Paris?
[Note 17: Le château du _Coq_ ou des _Porcherons_ ne fut jamais une résidence royale. Les rois s'y arrêtoient seulement, comme fit Louis XI avant son entrée à Paris le 15 août 1461. (_Chron. de Jehan de Troyes_, coll. Petitot, 1re série, t. 13, p. 260.)--C'est lors d'une halte semblable que furent sans doute signées les lettres-patentes dont il est parlé ici, et que nous n'avons pu retrouver.]
[Note 18: Saint-Ouen, en effet, se trouvoit, dès l'époque mérovingienne, un château royal, qu'au moyen âge on appeloit la _Noble-Maison_. Les _chevaliers de l'Etoile_, dont l'ordre y fut institué en 1351 par le roi Jean, se nommoient pour cela _chevaliers de l'Etoile de la Noble-Maison_.]
[Note 19: Le château de l'évêque de _Wincester_, dont le nom n'est guère reconnoissable dans celui qu'il a conservé, appartint, il est vrai, à un fils de France, Jean, duc de Berry, mais ne fut jamais pourtant une résidence royale.]
[Note 20: Le château du _Val-Vert_ ou _Vauvert_, dont le séjour de Philippe-Auguste, après son excommunication, avoit fait un lieu maudit et voué aux démons, fut donné aux Chartreux, en 1257, par saint Louis, qui pensoit ainsi le désensorceler. (Du Breul, le _Théâtre des antiq. de Paris_, Paris, 1639, in-4, p. 345.) Le souvenir diabolique a toutefois tenu bon: il se retrouve dans le nom de la rue d'Enfer, voisine du manoir damné, et le _diable Vauvert_ est encore fameux.]
Sans nous amuser à descrire les bastimens de nos roys d'à present, leur grandeur et leur magnificence, prenons le plus bas et considerons le bastiment de la maison de l'hostel de Luxambourg[21], faict par une royne, de laquelle la conduite et les fontaines des canaux ont plus cousté que toute la despence et le revenu de six de nos autres roys.
[Note 21: C'était alors l'admiration de tout le monde. On parloit partout du «magnifique palais» de Marie de Médicis, lequel, «commencé dès l'an 1612, est, dit Du Breul (_Id._, _Suppl._, p. 43), l'un des plus beaux hôtels de Paris, contenant entre le carré de ses grands bastiments un grand jardin, bois, allées, parterres, _fontaines_, cabinets et reposoirs.» V. l'éloge qu'en fait aussi J. Du Lorens dans sa 3e satire, Paris, 1624, in-8, p. 17.]
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_De la Chasse._
Et bien! le plaisir de la chasse de nos anciens, quel? De s'egarer dans les forêts, à la course d'un cerf mal accompagné, faire retraite à la cabane d'un charbonnier, et avec luy se contenter d'un morceau de lard mal appresté, la nuict se coucher sur la paille pour dormir, non sans danger des voleurs et malveillans, comme un François premier[22];
[Note 22: On connoît l'aventure à laquelle il est fait allusion ici, et qui a donné lieu au proverbe: _Charbonnier est maître chez lui_. Nous nous contenterons donc de renvoyer au livre 7 des _Commentaires_ de Blaise de Montluc, où elle se trouve pour la première fois racontée.]
Ou bien d'aller chasser vers la plaine de Chelles avec deux pages, comme Cilperic, et en chemin estre assassiné par un Landry; d'aller au sanglier avec six gentilshommes comme Charles le sixième, y avoir eu de la frayeur, quy depuis a faict troubler l'esprit. Ce sont de belles grandeurs!
A present nostre roy y va en monarque, un capitaine et trente chevaux casaqués[23], l'oiseau sur le poing, cents gentilshommes à sa suite, cents chevaux-legers à la teste et pareil nombre à l'arrière-garde.
[Note 23: Gardes du corps, ainsi appelés parcequ'ils portoient les _casaques_ les plus riches en broderies. Il n'étoit pas rare que les soldats dussent le nom par lequel on les désignoit à quelque partie de leur équipement ou de leurs armes. Ainsi les soldats bourguignons étoient appelés _Bourguignons salés_, à cause de la _salade bourguignotte_ ou du _morion salé_, comme dit Rabelais (liv. 4, ch. 29), dont ils étoient coiffés.]
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_Le Revenu._
Et le revenu du royaume, de leur temps, quel! Je ne veux pas parler de deux et trois cents ans, car cela est admirable en chetiveté, je veux parler de nostre temps; de l'an 526 seullement, où il appert par un compte de l'espargne[24] que tout le revenu de la France ne montait qu'à quatre millions deux cents vingt-huict mille livres[25], et à present, du reigne de nostre grand Louys XIII, en 616, trente-quatre millions; en 617, trente huict millions[26]; en 618, quarante-quatre millions[27].
[Note 24: C'est d'un des premiers comptes de l'épargne qu'il est parlé ici, puisque la création de ce «trésor central, où les receveurs devoient verser, dans le délai d'un mois, les deniers perçus sur chaque province», date seulement de cette époque. (Cheruel, _Hist. de l'administr. monarch. en France_, Paris, 1855, in-8, t. 1er, p. 156.)]
[Note 25: Ceci est une erreur évidente, si, comme il faut le croire, l'auteur entend par «revenu de la France» toutes les sommes que produisoient les divers impôts. Pour la _taille_ seule, sous François Ier, on percevoit neuf millions. (Cheruel, _ibid._, p. 154.)]
[Note 26: Cette date, qui semble être vraiment celle du livret, donne raison à l'une de nos précédentes notes.]
[Note 27: Ce chiffre doit être exact. Dans le _Sommaire traicté du revenu et despence des finances de France_... par Nicolas Remond, Paris, 1622, in-8, nous trouvons indiqués, pour les revenus de l'Etat en l'année 1620, d'une part, 36,926,638 livres, et, d'autre part, pour «la _creüe extraordinaire_, autrement dite _grande creüe des garnisons_», 4,400,000 livres, ce qui forme un total assez bien d'accord avec les sommes indiquées ici comme formant le revenu de l'année 1618.]
Ce n'est pas à moy à descrire ces dons et liberalitez[28], car chacun le peut recognoistre par la mesme espargne; suffit seullement de dire qu'ils sont plus grands en une année envers la noblesse que n'a esté le revenu de six rois en tout du temps passé.
[Note 28: Le détail de ces _dons_ et _liberalitez_ se trouve dans la brochure de Nicolas Remond citée tout à l'heure.]
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_Du Peuple._
Excusez, lecteurs, si par le menu je vous écris l'action et le vestement des peuples du temps passé; que si je ne le faisois il seroit impossible de monstrer la grandeur de nostre temps. Conjecturez doncques que le marchant estoit facile à cognoistre: son habit estoit un petit bonnet de manton, faict à la coquarde[29], un petit saye[30] de drap quy ne passoit pas la brayette, une ceinture d'une grosse lisière, un haut de chausse à prestre avec une brayette[31] quy passoit le saye de demy-pied; une gibecière pendante à costé; des souliers qui n'avoient du cuir que par le bout[32]. Et ainsy vestu, avec la barbe raze, paroissoit un antique en figure.
[Note 29: Bonnet s'attachant sous le menton, comme les béguins, et ayant la _plume de coq_ plantée sur le côté, où l'on mit plus tard la _cocarde_. Les _coquarts_ ou _coquardeaux_, comme ils sont appelés dans _le Blazon des faulces amours_, avoient été les jeunes gens à la mode de la fin du XVe siècle. V., sur le premier de ces mots, _Biblioth. de l'école des chartes_, 2e série, t. 1er, p. 369.--Les _bonnets à la coquarde_ nommés par Rabelais (liv. 4, ch. 30) étoient fort pesants. Dans le rebras doublé de frise qui se trouvoit derrière, il entroit jusqu'à une demi-aune de drap. Louis Guyon (_Div. leçons_, liv. 2, ch. 6) dit qu'il en vit un à Paris qui pesoit quatre livres dix onces.]
[Note 30: C'étoit le justaucorps ou _hoqueton_, comme on disoit à l'armée.]
[Note 31: Tout le monde connoît, par les images et les tableaux du temps et par la description qu'a faite Rabelais de la magnifique _braguette_ de Panurge, ce qu'étoit cette partie saillante du haut de chausses.]
[Note 32: Ce sont ces _souliers échancrés_, fort à la mode du temps de François Ier et de Henri II, dont Calvin fit proscrire l'usage à Genève en 1555.]
Sa femme, grande et maigre, un long nez, n'ayant aucune dent de devant, avec un grand chaperon detroussé par derrière jusques à la ceinture[33], une robbe de drap sceau[34] bordée d'un petit bord de veloux, une cotte de cramoisi[35] rouge et collets jusqu'aux mamelles, et des souliers pareils à son mary, un demy-cint[36] d'argent, trente-deux clés pendantes et une bource où dedans il y avoit toujours du pain benit[37] de la messe de minuict, trois tournois fricassés[38], une eguille avec son fil, deux dents qu'elle ou ses ayeuls s'estoient fait arracher, la moitié d'une muscade, un clou de girofle et un billet de charlatan pour pendre au col pour guarir la fièvre.
[Note 33: Pour ces «grands chaperons destroussés à la mode ancienne», dont les bourgeoises gardèrent l'usage jusqu'au temps de Louis XIII, et que les dames nobles du XVIIe siècle portaient encore pendant le deuil de leur mari, V. une note de notre édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 21.]
[Note 34: Pour drap _d'Usseau_, petit village de Languedoc près de Carcassonne, où un certain de Varennes en avoit établi les premières manufactures. On disoit ordinairement drap _du sceau_, comme fait Regnard dans _le Joueur_ (acte 1er, sc. 1re). Ménage lui-même admit cette mauvaise orthographe, pensant qu'on appeloit ainsi ce drap grossier à cause du sceau royal qu'on y apposoit autrefois. Furetière rétablit la vérité dans son _Dictionnaire_ (art. _Draps_), et, ayant lui-même à employer le mot dans sa satire _les Marchands_, il ne manqua pas d'écrire:
On se vêt aussi bien avec du drap d'_Usseau..._]
[Note 35: Le _cremesin_, dont le nom francisé est devenu notre mot _cramoisi_, étoit une étoffe italienne, rouge d'ordinaire, qui avoit eu une grande réputation en France à la fin du XVe et pendant la plus grande partie du XVIe siècle. V. le _Vasari_ de M. Le Monnier, Florence, 1852, in-12, t. 8, p. 73, note.]