Part 19
Je n'ay pas moins d'honneur lors que la canicule, Respandant ses brasiers jusqu'aux lieux plus secrets, Fait que Diane sue aux plus fraisches forests, Et craint que Cupidon, s'y glissant, ne la brûle.
Alors mes bons amis prennent beaucoup de peines Pour eloigner de moy les rayons du soleil, Et, pensans m'obliger d'un plaisir nonpareil, Ils me font un beau lict du cristal des fonteines.
Flotant autour de moy, cet element m'agrée, Mais je souffre à regret qu'il penetre au dedans, Parce qu'il rompt la pointe à mes bouillons ardans, Dont un coeur abatu s'eveille et se recrée.
Sa froideur, me privant de chaleur naturelle, Prive mes nourrissons de mes riches douceurs, Qui ravissent la gloire au ruisseau des neuf soeurs En eschauffant l'esprit d'une fureur plus belle.
Mais, quand les intestins, debiles ou malades, Se sentent menacez de quelques maux sanglans, Pour moderer le dieu que je porte en mes flancs, On me contraint par fois d'admettre les nayades.
Je ne sçaurois pourtant treuver bon ce meslange, Aimant mieux tenir seul ce dieu, qui me cherit Et fait qu'en tant de lieux tout le monde me rit, Que tous les flots dorez du Pactole et du Gange.
Son odeur, preferable au doux parfum des roses, Sçait donner à ma bouche un baume precieux, Pour qui les dieux d'Ovide abandonnent les cieux, Et font de meilleurs tours qu'en ses Metamorphoses.
Ils quittent le nectar que verse Ganymède, Pour celuy que l'on gouste en mes baisers charmans; Mesmes ce Jupiter, le plus chaud des amans, Contre le mal d'amour cherche en moy du remède.
Apollon, degousté des liqueurs du Parnasse, Qui n'eurent qu'un cheval pour premier eschanson, M'appelle quand il fait quelque bonne chanson, Et pour bien entonner ardemment il m'embrasse.
Cette eau de Castalie où l'on devient poète N'inspire à ses poumons qu'un accent enrumé; Mais quand il me courtise il se sent animé D'un air qui rend sa voix plus divine et plus nette.
Les mignons de ce dieu font par moy des miracles Et me doivent l'honneur de leurs plus beaux desseins; Ma feconde vertu les produit par esseins, Et mon gazouillement leur dicte des oracles.
C'est erreur de penser que dans la poesie L'on puisse reussir à moins que de m'aymer; Tous ceux que mes appas ne peuvent enflammer N'ont jamais qu'une veine infertile et moisie.
Ce lyrique excellent de la muse romaine Que Mecène appelloit le Pindare latin, Eust-il pourveu ses vers d'un si fameux destin Si ma douce fureur n'eust enrichy sa veine?
Sitost que son esprit sentoit la pituite Offusquer tant soit peu ses nobles fonctions, J'accourois au secours de ses conceptions, Dont il m'attribuoit la gloire et le merite.
Fuyant la medecine et ses plus sçavans maistres, Qui m'esloignoient de luy pour conserver ses yeux[393], Il jugeoit leurs avis sots et pernicieux, De nuire au bastiment pour sauver les fenestres[394].
Le copieux Ronsard, l'industrieux Jodele, Le grave du Bellay, l'agreable Baïf, Le tragique Garnier, et Belleau le naïf, Me consultoient souvent comme oracle fidele.
Desportes m'invitoit à ses mignards ouvrages; J'entretenois Bertaud dans ses divins élans, Et, pour faire des vers plus forts et plus coulans, Du Perron me mandoit par quelqu'un de ses pages.
Pour louer un vainqueur tout couvert de trophées, Pour descrire un amant nageant dans les plaisirs, Et pour sonder un coeur jusqu'aux moindres desirs, Mon odeur seulement les rendoit des Orphées.
Malherbe fut après des premiers de la liste De ceux que j'ay placez parmy les demi-dieux, Et si je ne poussois mon charme dans ses yeuz, Il n'en voyoit aucun dans les yeux de Caliste[395].
Racan, Maynard, Gombault, Saint-Amant, Theophile, Corneille, Scudery, Tristan, Metel[396], Rotrou, Ont plus puisé chez moy de tresors par un trou Qu'Ilion n'en perdit cessant d'estre une ville.
Par moy Faret, Beys[397], Colletet, Bensserade, Desmarets, Mareschal[398], Sainct-Alexis, du Rier, L'Estoile, Maistre Adam, Robinet[399], Pelletier[400], Avoisinent les cieux d'un autre air qu'Encelade.
Ce malade plaisant, dont la folastre verve Dispute le laurier aux plus sages autheurs, Cet aimable Scaron est de mes amateurs[401], Et pour me courtiser il quitteroit Minerve.
Lysis, quoyque prelat, et Carneau, quoyque moine[402], Lorsque leur veine cède à quelque infirmité, Cherchent plustost en moy la perle de santé, Qu'aux bouëtes de sené, de casse et d'antimoine.
Tous ces heros du temps, dont les rares genies Tiennent ce que les arts ont de riche et de beau, Ne pourroient pas sauver leurs oeuvres du tombeau, Si je ne gouvernois leurs doctes harmonies.
Je suis une des clefs du temple de Memoire; Je l'ouvre aux bons esprits qui m'aiment sobrement, Et le ferme aux bruteaux qui vivent salement, Comblant ceux-cy de honte, et les autres de gloire.
Je declare la guerre à la melancolie, Et fais lever le siege à ses illusions, Pour remplir le cerveau de belles visions Qui donnent de l'esclat à ma douce folie.
Que je suis obligée à cette illustre plante Qui me fait renommer par son fruict savoureux, Et que je veux de bien à ce pilote heureux Qui logea tout le monde en sa maison flotante!
Ce vieillard fut prudent de le mettre en usage, Descouvrant le secret d'en faire une liqueur, Pour se vanger des maux d'un element vainqueur Et dissiper l'ennuy d'un general naufrage.
Sans ce fruict, je serois ainsi qu'un corps sans ame, Qu'une ame sans esprit, qu'un esprit sans raison, Qu'un debile arbrisseau planté hors de saison, Et qu'un fidele amant eloigné de sa dame.
C'est par luy que je règne et regis les puissances De l'homme, qui se dit le roy des animaux; Par luy je suis l'arbitre et des biens et des maux, Des noises et des ris, des combats et des danses[403].
[Note 390:
Narratur et prisci Catonis Sæpe mero caluisse virtus. (HORAT.)
Ce que J.-B. Rousseau paraphrase ainsi, dans son ode à l'abbé Courtin:
La vertu du vieux Caton, Par les Romains tant prônée, Etoit souvent, nous dit-on, De salerne enluminée.]
[Note 391: Cette métaphore nous rappelle un amusant lazzi d'Arlequin. «Mezetin vient sur le théâtre, portant quelque chose sous son manteau. Arlequin lui demande: Que portes-tu?--Un poignard, dit Mezetin. Arlequin cherche, et voit que c'est une bouteille; il la boit, et la rend ensuite à Mezetin en lui disant: Je te fais grâce du fourreau...» (_Biblioth. de cour_, 1746, in-8, t. 2, p. 177.)]
[Note 392: Pour _fatigué_, _harassé_. Ce mot commençoit à vieillir. Racine l'a souligné comme suranné dans l'exemplaire du _Quinte-Curce_ de Vaugelas (1653, in-4, p. 248) qu'il possédoit, et qui est aujourd'hui à la Bibliothèque impériale.]
[Note 393: On sait qu'Horace avoit les yeux malades, _lippi oculi_.]
[Note 394: Ce trait a peut-être été inspiré par cette jolie épigramme de Marot:
Le vin, qui trop cher m'est vendu, M'a la force des yeux ravie; Pour autant il m'est défendu, Dont tous les jours m'en croist l'envie; Mais, puisque luy seul est ma vie, Maugré des fortunes senestres! Les yeux ne seront pas les maistres: J'aime mieux perdre les fenêtres Que perdre toute la maison.]
[Note 395: Plusieurs stances et sonnets de Malherbe sont adressés à cette Caliste, qui n'étoit autre que la vicomtesse d'Auchy. V. Tallemant, édit. in-12, t. 1er, p. 169; et notre t. 1er, p. 128.]
[Note 396: Le fameux Metel de Boisrobert, le poète et le bouffon de Richelieu.]
[Note 397: Charles Beys, le poète ami de Molière.]
[Note 398: Antoine Maréchal, de qui l'on a un grand nombre d'oeuvres dramatiques données de 1638 à 1645. V. _Catal. de la bibliothèque de M. de Soleinne_, n{os} 1045-1048.]
[Note 399: Ch. Robinet, auteur de _Momus et le Nouvelliste_, et continuateur de _la Muse historique_ de Loret.]
[Note 400: Pierre Le Pelletier, dont s'est tant moqué Boileau.]
[Note 401: Scarron buvoit bien, en effet. On trouve dans ses oeuvres un grand nombre de vers de remercîments pour les vins fins dont on lui faisoit envoi. Aucun présent ne lui agréoit davantage. V., dans notre _Paris démoli_, le chapitre, _les Maisons de Scarron_, p. 338-339.]
[Note 402: L'auteur, du moins, y met de la franchise. Il ne dissimule rien, ni son goût bachique, ni son état. Plus loin il médit de son cher antimoine, et dément sa _Stimmimachie_.]
[Note 403: Nous dirons, pour en finir avec ce livret, qu'il a été mis en prose, sous le titre de la _Pièce charmante du cabinet découverte_. (Moreau, _Bibliographie des Mazarinades_, t. 1, p. 15.)]
* * * * *
_Sonnet sur le mesme sujet._
Quand, par un double effort d'adresse et de courage, Promethée enleva du haut du firmament Ce qu'avoit de plus pur le plus noble element Afin de donner vie à sa nouvelle image,
Il vid proche d'un muid plein de fort bon breuvage Bacchus, tout jeune encore, estendu plaisamment, Assoupy de vapeurs, ronflant profondément, Sans soucy des mortels et sans crainte d'outrage.
Luy, voyant qu'il pourroit, sans troubler son repos, Le prendre adroitement, l'emporta sur son dos; Et, pour luy preparer un sejour qui fust leste,
Il façonna mon corps comme un ciel portatif, Clair, poly, transparent ainsi qu'un corps celeste, Pour y garder chez luy cet illustre captif.
_Priviléges et Reglemens de l'Archiconfrerie vulgairement dicte des Cervelles emouquées[404] ou des Ratiers._
Sans lieu ni date. In-8.
[Note 404: C'est-à-dire _émouchées_, d'où l'on a chassé les _mouches_, les _idées noires_. Comme trace de l'existence de cette confrérie, nous n'avons trouvé que cette seule pièce, qui suffit du reste pour témoigner de l'esprit qui y présidoit. Quant au nom de _ratiers_, que se donnoient les membres, il est bon de dire qu'au XVIIe siècle ce mot s'entendoit pour un homme de folle gaîté, d'imagination plaisamment extravagante. L'expression avoir des _rats_, c'est-à-dire des idées folles, est restée. Elle avoit été consacrée sous la Régence par une chanson dont le refrain, encore connu, étoit:
Oui ce sont les rats Qui font que vous ne dormez guères, etc...
et sur l'air de laquelle avoit été réglée la fameuse contredanse nommée, à cause d'elle, _contredanse des Rats_.]
Les Capitouls, Consuls et Jurats[405] de l'archiconfrerie des Cervelles emouquées, ou Ratiers, s'estant assemblez au son du timble[406], suivant l'usage, le syndic d'icelle, surnommé Agoranome[407], mareschal des logis dans la compagnie des porte-ferule, a remontré à leurs seigneuries que le defaut de cognoissance des prerogatives et statuts de l'archiconfrerie estoit cause que plusieurs personnages qui ont toutes les dispositions requises pour y estre agregés, et mesmes talens propres à luy attirer de plus en plus l'admiration des sages, differoient de s'y enroler.
[Note 405: Ces mots de _Capitouls et Jurats_, qui n'appartiennent qu'aux municipalités du midi, de Toulouse, Bordeaux, etc., nous indiquent au moins, faute d'autres indications locales, dans quelle partie de la France se tenoient les assises de la folle confrérie.]
[Note 406: _Timbre_, _cloche_. L'auteur joue sur les mots _timbre_, _timbré_, à cause de leur sens figuré, qui convenoit à son sujet.]
[Note 407: Celui qui avoit le soin de la police des marchés. Il y avoit dix magistrats de ce nom à Athènes; leurs fonctions correspondoient, pour la plupart des attributions, à celles des édiles curules chez les Romains.]
A quoy il importoit d'autant plus de pourvoir que, l'archiconfrerie ayant resolu de publier un catalogue exact de tous et un chacun ses suppots, avec des remarques en forme de glose ou commentaire sur leurs caractère et exploits particuliers, les sujets en question ne manqueroient point, à la vue du recueil des priviléges et reglements, de donner au plustost leurs noms et qualités.
Ledit syndic ayant laissé ses conclusions sur le bureau de Dom Cyclope, greffier en chef des Cervelles emouquées ou Ratiers, et la matière mise en deliberation, tout considéré, iceux Capitouls, Syndics et Jurats, après avoir applaudi au zèle dudit syndic Agoranome pour la propagation de l'Archiconfrerie, ont unanimement ordonné et ordonnent le recueil et publication desdits priviléges et reglements, à condition de n'y inserer que ceux que l'on voit authorisés et maintenus par l'exemple de quelqu'un des notables d'icelle archiconfrerie, et qu'au préalable l'original d'iceux soit omologué dans la chancellerie du père Aigremine, conservateur desdits priviléges, comme aussi que copies d'yceluy original, duement timbrées, soient portées aux bureaux ordinaires, et notamment rue des Agaches[408], des Gauguiers[409] et des Baudets à Sainct Andru[410], à la place des jongleurs, à la fontaine aux Moucrons[411], etc.
[Note 408: _Agaces_, _pies_.]
[Note 409: Lisez _goguier_, homme toujours de belle humeur, et en ses _gogues_, comme on lit en la 29e des _Cent Nouvelles nouvelles_, toujours _goguelu_, comme dit Rabelais, liv. 5, chap. 13.]
[Note 410: Saint-André, petite ville du Bas-Languedoc, à peu de distance de Clermont, entre Montpellier et Lodève.]
[Note 411: _Moucherons._]
S'ensuivent les priviléges, tant communs que speciaux, de tous et un chacun des suppots de l'archiconfrerie des Cervelles emouquées ou Ratiers, et tout ensemble les reglemens jugez necessaires pour fortifier lesdites Cervelles contre tous abus, forfaitures et meschefs par lesquels elles pourroient deroger aux hauteurs et preeminences de l'archiconfrerie.
_Prime._--Toutes Cervelles emouquées ou Ratiers ont, par especial, le privilege de la singularité du raisonnement, qui les garantit de la contusion de se voir jamais ravalés jusqu'au sens commun.
_Item._--Icelle archiconfrerie a le droit de s'incorporer personnages de toute espèce, figure et profession, tant laïquale qu'ecclesiastique et monacale, ci: comme porte-robbes, porte-perucques, porte-estolle, porte-aulmusse, porte-sabots, porte-sandales, porte-corde, porte-capuce, porte-ferules et porte-barbe.
_Item._--Nuls postulans ne peuvent estre admis qu'ils n'aient souffert toutes les eclipses de raison à ce suffisantes et pertinentes pour meriter le susdit privilège fondamental, à savoir la singularité du raisonnement.
_Item._--Nul acte ecrit, avertissement ou autre pièce quelconque, ne sera approuvée par les superieurs et officiers majeurs de l'archiconfrerie s'il n'est original[412] ou timbré.
[Note 412: Ce mot commençoit alors à s'employer pour désigner un homme ayant dans l'esprit quelque chose de ridicule et d'extravagant. (_Dict._ de Furetières.) V. aussi, sur cette expression, un article philologique de l'académicien Arnault, _Revue de Paris_, 1re série, t. 9, p. 187.]
_Item._--Tous suppots d'icelle ont privilége, ès jours de jeune et de carême, d'avaler hors du repas toute sorte de liquide, pourveu que toujours ils rejettent ce quy sera proposé de solide; et, advenant le cas qu'aucun y veuille contredire ou pratiquer le contraire, iceluy sera condamné au tribunal de l'archiconfrerie, comme fauteur d'une morale rigoureuse pour lui-mesme.
_Item._--Indulgence en faveur de tout agregé ecclesiastique qui dit precipitamment son breviaire, et mesme la messe, pourveu qu'il lise gravement le _Mercure_ et la _Gazette_[413].
[Note 413: On eût pu trouver lecture plus attrayante, comme, par exemple, ces contes de _haulte gresse_, dont certain prêtre du XVIe siècle disoit en soupirant, après les avoir lus seulement deux ou trois fois: _Que n'est-ce breviaire_?]
_Item._--Indulgence pour les maisons et communautés incorporées en icelle archiconfrerie qui jugeront de l'importance de leur estat et de la suffisance de leurs personnes par la grandeur de leurs robes, rabats et perruques, et regarderont comme vraie bienseance et gravité ce qui paroît à d'autres hauteur et pedenterie.
_Item._--Indulgence pour tous religieux ou autres qui le matin, en vue de mieux passer la journée, seront attentifs à prendre l'eau bénite de l'archiconfrerie, c'est à savoir eau-de-vie, fenouillette[414], ratafiat, rossoly[415], etc.
[Note 414: Sorte d'eau-de-vie de fenouil, dont la meilleure se faisoit avec du fenouil de Florence.]
[Note 415: Le _rossoli_ se faisoit avec de l'eau-de-vie brûlée, du sucre et de la cannelle. Les Italiens de la cour de Marie de Médicis l'avoient mis à la mode. Le meilleur est celui dont le Dictionnaire de Trévoux donne la recette d'après Dionis. On l'appeloit _rossoli du roy_, parceque Louis XIV en usa pendant un temps considérable, et s'en trouva toujours fort bien.]
_Item._--Indulgence pour ceux et celles quy, à la place du Testament, liront avec foy le supplement de la Gazette de Hollande, comme l'evangile des archiconfrères.
_Item._--Est permis aux eclesiastiques agregés de publier et debiter de faux brefs, sans crainte aucune de l'excommunication portée contre les falsificateurs de lettres apostoliques.
_Item._--Droit de sauvegarde et protection en faveur d'iceux quy seroient grevés de la meme peine pour avoir sçu, en matière spirituelle, décliner les juges d'eglises nonobstant toutes bulles et decrets à ce contraires.
_Item._--Droit de franchise pour tous ceux qui tiendront estaminets[416] et academies de jeu, surtout les dimanches et festes et pendant le service.
[Note 416: Ce mot étoit alors bien nouveau chez nous. Il y étoit venu de la Flandre espagnole, où il désignoit une _réunion_, un _cercle_, une _assemblée_, de même que le mot _estamiente_, dont il étoit le dérivé. V. notre _Histoire des Hôtelleries et Cabarets_, t. 2, p. 166.]
_Item._--Indulgence au religieux confesseur quy, pour avoir l'oeil sur sa devote, la menera le soir sous le bras à la promenade.
_Item._--Indulgence pour tous ceux quy, n'estant en usage de chanter en leur eglise les louanges du Seigneur, chanteront sur le theatre celles de Bacchus ou autres divinités païennes, y feront sonner les violons et batront la mesure.
_Item._--Indulgence en faveur des religieux quy, ne pouvant recevoir les honoraires pour la celebration de leurs messes, auront volonté respective de soy respecter et dedommager aux derniers sacrements, en se faisant constituer heritiers et legataires universels par testamens et codicilles, et mesme sans le secours d'icelles pièces, en emportant bources, bagues et joyaux.
_Item._--Advenant qu'iceux religieux ne trouvent en icelles bources que des jetons au lieu de louis, iceux gagneront les pardons de l'ordre, à condition de ne plus se meprendre.
_Item._--Indulgence pour tous monastères et communautés dont les caves, refectoires et maisons de campagne[417] seront fournis de vin en abondance, à effect d'estre plus sobres ès maisons d'autruy.
[Note 417: Pour se faire une idée de l'abondance gastronomique des _villæ_ monastiques, il faut lire ce que dit, dans ses _Mémoires_, l'abbé Blache, des immenses provisions entassées dans les caves de Montlouis, alors maison de campagne du P. La Chaise, aujourd'hui le cimetière auquel le fameux jésuite a donné son nom. V. _Revue rétrospect._, 1re série, t. 1, et _Journal des Débats_, 8 juillet 1836.]
_Item._--Indulgence pour tous prieurs et autres suprieurs de couvents quy supposent que leurs inferieurs sont en voyage, tandis qu'ils sont encore dans la ville à boire, manger, jouer, ripailler, le jour et la nuit.
_Item._--Indulgence pour le religieux quy, voyant demoiselle soy retirer en abbaye pour y voiler et vouer sa virginité au Seigneur, luy suggerera le retour au siècle[418] en vue de lui faire preferer l'alliance d'un homme à celle d'un Dieu.
[Note 418: Ce mot, d'où dérive directement l'adjectif _séculier_, se disoit pour monde en morale, par opposition à _céleste_ et à _spirituel_. (_Dict._ de Trévoux.)--Cette expression étoit déjà employée au XVe siècle. «Celle bonne dame, lit-on au chapitre 25e du _Livre du chevalier de la Tour-Landry_, estoit jeune et avoit bien le cuer au siècle, et chantoist et dansoyt voulentiers.» (Edition elzevirienne, donnée par M. de Montaiglon, Paris, 1854, p. 55.)]
_Item._--Indulgence en faveur des religieux lesquels, ayant droit de dresser theatre pour le divertissement des archiconfrères, le dresseront en temps de caresme, et mesme de la passion, pour y donner farces avec dances et chansons bachiques[419].
[Note 419: On sait que, dans les colléges de jésuites, il étoit d'usage de donner, à certaines occasions, des représentations dramatiques, des tragédies, des comédies, même des opéras, puisque celui de _Jonathas_ fut écrit par Carpentier pour le collége des jésuites de Paris. C'étaient les élèves qui jouoient et qui chantoient les rôles; à chaque distribution, il y avoit un prix pour celui qui avoit le mieux fait son personnage. Le livre donné en récompense portoit cette mention: _Alumnus... pro bene actam personam... præmium feret_. Il en résulta que ces colléges de jésuites furent ce qu'est à peu près aujourd'hui notre Conservatoire. Une foule de bons chanteurs et de bons comédiens en sortirent, notamment Molière, Dancourt, Tribou de l'Opéra, et beaucoup d'autres dont les jésuites du collége de Clermont, à Paris, préparèrent la vocation, sauf à les faire excommunier lorsqu'ils prouvèrent trop bien qu'ils étoient leurs dignes élèves.--Il est dit ici que les religieux avoient _droit de dresser théâtre_, etc., et c'est à tort. La comédie n'étoit permise chez eux que par tolérance, en depit même de l'article 80 d'une ordonnance rendue à Blois en 1579, par laquelle toute espèce de comédies, même les petites représentations des bucoliques et des églogues, leur étoient interdites. Il est vrai que l'ordonnance ne fut jamais exécutée. On peut voir, sur ces spectacles des colléges, les _Mémoires de Bassompierre_, sous la date du lundi 7 septembre 1619; _les Aventures de Francion_, liv. 4; Lémontey, _Hist. de la régence_, t. 2, p. 350.]
_Item._--Privilége à iceux religieux d'employer pour ceste bonne oeuvre les couronnes d'argent à eux leguées pour la decoration des autels et des images.
_Item._--Iceux pères qui n'auront faculté de confesser leurs devotes dans les eglises les pourront confesser sous les moulins champestres.
_Item._--Iceux, nonobstant les bulles qui leur defendent de negocier, sous peine d'excommunication, pourront s'engager dans quelque commerce non repugnant à l'exterieur de leur institut, si comme avec marchand de charbon, etc.
_Item._--Advenant que parmi les confrères se trouve un ecclesiastique qui n'ose donner sa decision lorsqu'il sera consulté, iceluy sera regardé comme l'oracle de l'archiconfrerie.
_Item._--Tous suppots d'icelle, tant ecclésiastiques et religieux, se contenteront, et pour eux-mêmes et pour l'utilité du prochain, de la science que les docteurs appellent science moyenne[420], hoire et ayant-cause du feu P. Molina[421], guidon en la compagnie des porteferules.
[Note 420: La science troisième ou moyenne, selon les théologiens, celle, disent-ils, par laquelle Dieu connoît ce que les anges et les hommes feroient en certains cas, en certaines circonstances, s'il avoit résolu de les y mettre.]
[Note 421: le fameux jésuite espagnol Louis Molina, dont le livre _De la concorde de la grâce et du libre arbitre_ (Lisbonne, 1588, in-4) suscita les fameuses disputes sur la grâce et sur la prédestination. Molina, apôtre des _Molinistes_, étoit mort à Madrid le 12 octobre 1600.]