Part 18
[Note 383: A cause de ce mot du titre, M. Leber a placé cette pièce dans un portefeuille de _facéties anciennes sur les plaideurs_ (voy. son _Catalogue_, nº 2405), bien que rien ne s'y rapporte à des affaires de palais, comme on le verra.]
Je ne croy pas que, de tous les proverbes qui ont jamais esté inventez par les hommes, il y en aye un plus veritable que celuy qui dit:
_Heureux celuy qui, pour devenir sage, Au mal d'autruy fait son aprentissage!_
Mais aussi croy-je que celuy que je vay faire et inventer, estant très asseuré, treuvera son passeport parmi ceux qui ont faict des leçons de sagesse à leurs despens.
Je dy donc que
_Malheureux est celuy qui fait les autres sages, Enseignant des leçons par son mauvais mesnage._
Ce que je prouve par ce discours:
Sçachez donc, mes frères plaideurs (espèce infinie d'hommes distinguée du genre suprême des autres par la difference accidentelle de nos procez), qu'estant arrivé il y a environ trois sepmaines de mon païs en cette ville (ventre affamé de nostre argent) pour y poursuivre et solliciter quelques procez, comme vous faites, je fis premierement rencontre d'une hostesse, laquelle, outre le grand argent qu'elle tiroit de mon giste, ferroit la mule sur tout ce qu'elle m'acheptoit. Sur cela je pensay à par-moy: Puisqu'on te vole visiblement l'argent mesme que tu portes sur toy, et que tu mets entre leurs mains, que fera-t'on de celuy que tu laisses en un buffet dedans ta chambre, duquel on peut avoir deux clefs? Je me resolus donc à porter tout mon balot sur moy, joinct aussi qu'il falloit souvent mettre la main à la bourse pour estre amy de mes advocats, procureurs, clercs, copistes, etc.
Comme donc un jour, estant quasi estouffé de la poussière de la salle du Palais, je pensois prendre de l'air sur le Pont-Neuf, et aprendre quelques nouvelles de ce temps, j'en appris, à la verité, de bien nouvelles pour moy, bien que mon aage, qui excède soixante ans, et la longue experience des affaires du monde, me deust, à vostre advis, avoir fait sçavant de ce que je ne sçavois pas. Mais aussi croyez qu'au temps passé et aux lieux où je fay mon séjour ordinaire on use d'une plus grande franchise et sincerité. Comme donc je fus un peu au delà de la maison qui est sur la rivière (je croy qu'on l'appelle Seurmitaine[384]), deux hommes me vindrent aborder, l'un desquels commence à me dire: Mousseur, ce pistole n'est y pas bon? Je regarday la pistole et dis qu'elle estoit bonne. Ce drole me dit: Moy la baille à Mousseur pour mener o logis de moy, Polonnois, et perdu le truchement mien; moy logé à trois petits bestes blanches. Je croy qu'il vouloit dire: Aux trois pigeons blancs. Son compagnon ne faisoit pas semblant de rien, et monstroit vouloir vistement mener l'estranger en son logis, lorsque ce franc Polonnois me tira à part et me dit en son jargon qu'il me bailleroit une pistole si je le voulois aider à conduire, parce qu'il n'avoit pas beaucoup de fiance à celuy qui le menoit, et qu'il avoit ouy dire que dans Paris il y avoit force charlatans et trompeurs (il le sçavoit bien, car il estoit du nombre); qu'il craignoit que celui-cy, au lieu de le bien conduire, ne le menast en quelque lieu pour le devaliser et oster ses pistoles; et en disant cela tira de ses pochettes ses pleines mains d'or (ce qui m'a consolé lorsque depuis j'y ay pensé, disant que je ne suis pas seul et premier duppé). Ce pauvre estranger me fit quelque pitié, joint aussi qu'il se disoit estre malade, car il en avoit assez la mine, à cause de sa couleur blesme, et qu'un petit garçon l'avoit trompé et emporté un quart d'escu qu'il luy avoit baillé pour se faire conduire à son logis. Moy qui, en mon jeune aage, avois couru le païs, et qui sçavois la peine qu'il y a de se voir parmy des gens inconnus, fus tout aussitost esmeu de compassion, et, me laissant emporter à ses prières, je me mis en chemin pour le conduire. En marchant il me contoit la fidelité qu'en son païs on gardoit aux estrangers, et que c'estoit une grande oeuvre de charité d'oster un homme des mains des voleurs et de le remettre en son chemin et lieu de seureté. Bref, tous ses discours m'excitoient à commiseration. Or, voicy, comme il se vit proche d'un cabaret, qu'ils avoient, à mon advis, atitré, il commence à dire que le coeur luy faisoit mal, qu'il n'avoit plus la force de se soustenir, et qu'une foiblesse l'avoit pris, et, se jectant sur moy, me supplia de ne l'abandonner point. Je fus en grande peine et tout estonné. Son compagnon, ou plustost le mien pour lors, car il m'aidoit à le conduire, qui estoit le medecin ordinaire d'une telle maladie, luy dit: Monsieur, il vous faut icy reposer dans ce cabaret et prendre un doigt de vin, cela vous passera. Le Polonnois feignoit d'avoir perdu la parole et ne respondoit point. Le compagnon me dit: De peur qu'il n'y tombe entre nos mains, menons-le dans ce cabaret. Ce que nous fismes, et entrasmes dans une petite chambre. Tout aussitost que nous fusmes dedans, le Polonnois s'appuye sur les coudes et dit que la teste lui faisoit mal. Son compagnon, qui entendoit le pair et la prèze[385], luy dit: Monsieur, c'est qu'il nous faut resjouyr, chanter, boire un doigt et prendre quelque recreation; cela ne sera rien: ce n'est que le changement d'air qui vous cause ceste douleur. Enfin, ces deux droles joüoient si bien leurs personnages que je n'y recognoissois rien de mauvais. Croy que plus fin que moy y eust esté trompé. On nous allume donc du feu; on mit du vin sur un bout de table, des cartes sur une autre. Nous luy presentons à boire et luy baillons courage. Ses esprits luy reviennent; il nous remercie fort honnestement de la peine que nous avions pris pour luy, disant que veritablement sans nous il fust mort; et en revanche il dit qu'il nous vouloit faire boire. Les discours que nous eusmes en beuvant seroient trop longs à raconter. (O! que je payerai bien tantost mon escot!) Après donc que nous eusmes beu, il prit les cartes, et dit qu'il vouloit monstrer un jeu auquel il avoit depuis peu perdu cinquante-cinq pistoles; mais il croyoit que c'estoit contre un magicien: car autrement il ne pouvoit pas perdre, et qu'il sçavoit bien le jeu. Aussi vrayment l'entendoient-ils bien tous deux; mais je ne l'entendois pas. Le Polonnois donc, ayant fait trois piles ou monceaux de cartes, nous fit regarder la carte du dessus du premier monceau, puis il nous monstra celle de dessous du second monceau, et nous fit mettre ce second monceau sur le premier; par ainsi la carte que nous avions veu la seconde estoit sur celle que nous avions veu la première. Il appelloit ceste seconde l'horloge. En troisiesme lieu, il nous donnoit une carte du troisiesme monceau, et la faisoit mettre où on vouloit dans le jeu. Or, cela estant fait, il disoit que la première carte ne se trouveroit point après la seconde, qui estoit l'orloge, et que neantmoins ce magicien la faisoit tousjours trouver, et luy gaigna beaucoup d'argent. Mon compagnon de conduite, mais non pas de fortune, dit qu'il comprenoit bien le jeu et qu'il y joüeroit un escu si monsieur le Polonnois vouloit. Le Polonnois, qui ne demandoit pas mieux, accepta ceste offre. Ils commencèrent donc à joüer, et moy à les regarder et à apprendre le jeu, ce que je fis incontinent, à cause de sa grande facilité, bien que je n'eusse jamais joué aux cartes. Tout aussi-tost donc que j'en eus la cognoissance, je vay plaindre la fortune de ce pauvre estranger, pensant à par moy qu'il perdroit tout son argent à ce jeu, et croyois qu'il estoit yvre ou insensé, et avois compassion de sa folie[386]. Sur ces entrefaites, deux hommes qui estoient de leur caballe entrèrent dedans la chambre, et avec nostre permission s'approchèrent fort courtoisement de la table et du feu, faisant semblant de ne se point recognoistre. O! qu'ils joüèrent bien tous leurs personnages! Comme ceux-cy eurent veu jouer une partie ou deux, ils dirent au Polonnois: Monsieur, nous vous conseillons de ne pas jouer davantage, car vous perdriez tout vostre bien à ce jeu-là. Je croyois, ayant ouy cela, qu'ils s'estoient emeus de la mesme compassion que moy, et fus bien aise de ce qu'ils avoient dit, car je ne l'osois dire. Neantmoins l'estranger françois disoit qu'il sçavoit bien le jeu, et qu'il y joüeroit trente pistoles, car il estoit picqué. Mon compagnon, qui avoit demeuré long-temps sans me rien dire, commença à me parler en cette sorte, cependant que l'estranger parloit aux deux survenus: Si j'avois assez d'argent pour joüer tout cela, je le joüerois: car vous voyez combien je suis asseuré de gaigner; mais si vous voulez en mettre la moitié, j'iray vistement emprunter d'un de mes amis, qui demeure là devant, ce qui me manque pour faire une telle somme; il fera bon porter chacun un habit aux despens du Polonnois. Les deux survenus s'offroient à estre de moitié. Moi, voyant que, puisque cet estranger estoit resolu à joüer, il valoit autant que j'eusse son argent comme les autres, je dis que je mettrois au jeu tout ce que j'aurois. Incontinent mon compagnon sort de la chambre et faict semblant d'aller emprunter de l'argent, pour couvrir leur meschanceté. Cependant je foüille en un petit recoin de ma pochète, et descouds un petit sachet dans lequel estoient bien vingt escus. Mon compagnon, estant venu, jette sur la table quinze pistoles pour sa part, et moy je dis que je n'avois que vingt escus. Le Polonnois, après avoir fait quelque difficulté de jouer si peu, consentit qu'on ne joüeroit que quarante escus de part et d'autre. Il conte donc ses quarante escus et les met dans un mouchoir, et nous fait mettre nostre argent dans un autre. C'estoit afin de l'emporter plus aisement. Cela fait, mon compagnon me dit: Or sus, prenez les cartes, vous joüerez aussi bien que moy: car nous sommes asseurez de gaigner. Moy, qui pensois ne pouvoir perdre, pris le jeu, et, l'ayant divisé en trois et veu la première carte, je regarday la seconde, qui estoit l'orloge, c'est-à-dire que lorsqu'elle viendroit elle me signifieroit que la première ensuiviroit; et, afin de ne l'oublier pas, je la regarday plus de trois fois. Mon compagnon me dit: Monstrez-moy l'orloge, que je le recognoisse, afin que quand il viendra je vous en advertisse. En disant cela il prit les cartes, et, feignant de regarder l'orloge, en mit une subtilement entre les deux, c'est à sçavoir entre l'orloge et la première, puis me rendit les cartes. Moy qui ne soupçonnois rien moins que cela, ne regarday pas après luy, et, ayant pris la troisiesme carte, je la mis bien au dessous de l'orloge, de peur qu'elle ne se trouvast entre les deux. Alors je commençay à tourner attentivement les cartes les unes après les autres, et frappois deux petits coups sur chacune, comme il falloit faire, en disant: Ce n'est pas celle-là, ce n'est pas celle-là, jusqu'à ce qu'ayant trouvé l'orloge, et mon compagnon m'ayant adverty, je dis: C'est celle-là, c'est celle-là: car j'en pensois estre bien asseuré. Mais l'orloge fut bien menteur, car au lieu de sonner une heure il en sonna cinq; d'autant que, pour un as de coeur que je devois trouver, je rencontray un cinq de carreau. Je vous laisse à penser si la sueur me monta au visage! Je demeuray aussi muet et fixe qu'une statuë de sel. Le Polonnois, au contraire, se leva de dessus son siége, prit les deux mouchoirs, fut guery, et trouva bien le chemin de son logis sans le demander. Ce ne fut pas tout: mon compagnon commence à crier contre moy, et dire que je luy avois fait perdre son argent; qu'au lieu de mettre la troisiesme carte au dessous des autres, je l'avois lardée entre les deux (car la troisiesme carte estoit aussi un cinq de carreau). Neantmoins il me fit plus de peur que de mal, car il gaigna tout aussi-tost la porte avec les autres, et je restay seul, estonné comme un fondeur de cloches[387], ayant perdu le bon droict de mes procez et toute ma sepmaine par un samedy. A la sortie du cabaret, je pensois conter mon infortune à quelqu'un de mes amis, mais ils se gaussèrent de moy, et me dirent que je n'estois pas le premier pris, que quelques uns estaient attrapez aux merelles, d'autres au filou[388], d'autres aux gobelets, d'autres aux dez, et beaucoup d'autres jeux que je vous conseille de fuyr, et ne practiquer qu'avec gens de cognoissance. Pour conclusion, la misère et fascherie où ceste perte m'a reduit m'ont fait avoir pitié et compassion de tous les vrays estrangers qui viennent en ceste ville, principalement de vous, mes confrères plaideurs, occasion de quoy je vous ay voulu addresser ce discours pour vous faire riches de ma pauvreté et sçavans de mon ignorance.
[Note 384: _Samaritaine._ L'auteur fait exprès mal prononcer par son provincial ce nom si connu des Parisiens.]
[Note 385: Meyer donne ainsi l'origine de l'expression _entendre le pair_, qui s'introduisit dans la langue commerciale vers le milieu du XVIe siècle: «Un si grand concours d'étrangers, dit-il, et surtout d'Italiens nés dans des souverainetés différentes, dont chacune et même chaque ville avoit son marc différent, devoit produire une confusion dans les monnoies en France, où tout avoit cours, même les fausses monnoies. De là vint ce proverbe: _Il entend le pair_, quand on vouloit annoncer un homme rompu aux affaires et habile; car rien n'étoit plus difficile que de suivre le cours des changes de toutes les monnoies...» (_Galerie du XVIe siècle_, t. 1er, p. 147.)--Le mot _la preze_ ajouté ici, et qui doit venir de l'italien _prezzo_, prix, valeur, ne dément pas cette explication.]
[Note 386: C'étoit une manoeuvre de ces fourbes de commencer par perdre. Le petit suisse qui gagna tant d'argent au chevalier de Grammont se donna aux premières parties une veine d'autant plus déplorable qu'il savoit bien qu'il auroit sa revanche. V. _Mém._ de Grammont, chap. 3.]
[Note 387: Il faut ajouter: _dont la fonte ne réussit pas_. Ce proverbe se trouve dans tous les écrivains du XVIe siècle. Au lieu de _étonné_, on disoit souvent _ébahi_, _penaud_, ou bien encore _matté_, comme un _fondeur de cloches_.]
[Note 388: On y jouoit avec un dé sexagone nommé _filou_, qui, roulé sur une table bien unie, gagnoit lorsqu'il ne se posoit pas sur celui de ses six pans qui n'étoit pas marqué de noir. Son nom lui venoit de ce qu'il étoit très facile de tromper à ce jeu, «soit en chargeant de plomb quelqu'un des endroits du dé, soit en inclinant un peu le plan sur lequel on le poussoit.» (_Dict._ de Furetière.)]
_Fin._
_La Pièce de cabinet, dédiée aux poètes du temps._
_A Paris, chez Jean Pasle, au Palais, à l'entrée de la salle Dauphine, à la Pomme d'or couronnée._
M. DC. XLVIII.
_Avec permission._ In-4.
_A Messieurs les Poètes._
MESSIEURS,
Cette pièce de cabinet ne s'estime pas indigne de l'entrée des vôtres, et pretend quelque place parmy les curiositez d'esprit dont ils sont enrichis. C'est une bouteille qui parle et qui raisonne, estant pleine de ce qui fait faire raison à la santé des plus grands princes d'une manière bien plus douce que leurs canons, que l'on nomme leur dernière raison, ne la font faire à leur puissance; et, bien qu'elle ne parle qu'en gazouillant, elle ne laisse pas d'exprimer assez adroitement son origine, et les effects de la plus digne liqueur qui luy puisse acquerir de l'estime, s'en acquittant neantmoins un peu obscurement pour cacher ses mystères au vulgaire indiscret, qui a coustume de les profaner. Elle merite singulièrement d'estre considerée, lorsque, comme une autre Semelé, elle porte dans ses flancs ce gentil dieu de la joye et de la liberté, dont il a tiré son nom, à qui les plus sevères Catons n'ont pas refusé leurs hommages, quand ils vouloient delasser leur esprit du soin des affaires publiques, ou du chagrin d'une trop profonde meditation. Elle n'a que des charmes innocens pour les honestes gens qui en usent de mesme, et n'est pas complice des excez que commettent les brutaux quand ils abusent de ses dons, que l'on compte entre les principaux lenitifs des misères humaines. L'auteur de cette pièce, qui ne vous est pas inconnu, se promet tant de vos bontez, qu'il s'asseure que l'adresse qu'il vous en fait ne vous sera pas desplaisante, et que vous agreerez la veneration qu'il voüe à vos belles qualitez par celle qu'il prend,
Messieurs,
De vostre très humble et très obeyssant serviteur,
CARNEAU[389].
[Note 389: Etienne Carneau, né à Chartres en 1610, entré dans l'ordre des Célestins en 1630, mort en 1671. Ayant été-guéri de la fièvre par le _vin émétique d'antimoine_, il composa en faveur de cette panacée, et contre ses ennemis, _la Stimmimachie, ou le grand combat des médecins modernes touchant l'usage de l'anti-moine, poème histori-comique_, dédié à Messieurs les médecins de la faculté de Paris, par le sieur C. C. Paris, Jean Paslé, 1656, in-8. M. Viollet-Leduc possédoit un exemplaire de _la Stimmimachie_. Il en a parlé dans sa _Bibliothèque poétique_, p. 545; mais il ne semble pas avoir connu la pièce reproduite ici, et qui est une preuve que le goût du bon Célestin pour le vin ne s'arrêtoit pas au vin émétique. Quand il mourut, le P. Carneau étoit revenu aux idées pieuses. On le voit par l'épitaphe qu'il se composa lui-même en latin et en françois. Nous ne l'avons trouvée que dans le petit volume de Bordelon: _le Livre à la mode, ou Diversitez nouvelles_, Paris, 1696, in-8, p. 241, où elle est donnée d'après une histoire manuscrite des Célestins. Voici l'épitaphe françoise; nous vous ferons grâce de la latine, dont celle-ci, du reste, n'est que la traduction:
Ci-gît qui, s'occupant et de vers et de prose, A pu quelque renom dans le monde acquérir: Il aima les beaux-arts; mais, sur toute autre chose, Il médita de plus celui de bien mourir.]
* * * * *
_La Pièce de cabinet._
STANCES ÉNIGMATIQUES.
Vous qui par le nectar de vos doctes merveilles Adoucissez le fiel des plus fascheux ennuis, Prenez le passe-temps d'entendre qui je suis, Et prestez à ces vers le coeur et les oreilles.
Je nais d'un fort brasier et d'un soufle traitable, Et j'enfante sans peine un fruit qui tient du feu, Qui par de vifs attraits s'acquiert un doux aveu, Pour forcer le donjon de l'ame raisonnable.
J'ay fort peu de beauté, quoy qu'on me treuve belle, N'ayant rien que le ventre, et la bouche, et le cou; Toutesfois mon amour rend tant de monde fou, Qu'aux plus paisibles lieux il sème la querelle.
Pour sauver des dangers le tresor que je porte, Un art industrieux m'arme jusqu'au gosier; Une belle tissure, ou de jonc ou d'osier, Compose mes habits de différente sorte.
L'on me void jusqu'au coeur quand je suis toute nue, Et l'oeil qui me regarde en moy-mesme se peint; Mais, si dans cet estat quelque estourdy m'atteint, Souvent du moindre choc il me brise et me tue.
Je me plais neantmoins où je suis harcelée, M'y voyant à la fin tout le monde soumis. Ceux que je mets à bas sont mes meilleurs amis, Et parfois nous tombons ensemble en la meslée.
Chez eux souvent je meurs, souvent je ressuscite, Perdant cent fois mon sang, le recouvrant cent fois; En me caressant trop on se met aux abois, Et plus je fais de mal, d'autant plus on m'excite.
Je sçay, comme Circé, l'art de metamorphose Pour transformer l'esprit de tous mes courtisans, Les rendant furieux, ou brutaux, ou plaisans, Selon que le climat ou l'humeur les dispose.
J'anime l'eloquence, et n'en suis pas pourveue: Si l'on m'entend parler, ce n'est qu'en vomissant; Mes trop frequens baisers rendent l'homme impuissant, Et font errer ses pas en egarant sa veue.
D'une humeur sans pareille un dieu m'emplit le ventre, Le teignant tour à tour des aimables couleurs De la rose et du lys, les plus belles des fleurs, Et le rouge et le blanc sont chez moy dans leur centre.
Le pauvre, me tenant quand je suis ainsi pleine, Ne porte point d'envie aux tresors de Croesus, Et, traisnant des souliers et des bas descousus, Il marche avec orgueil comme un grand capitaine.
Avec mon elixir le plus lasche courage Triomphe quelquesfois des plus braves guerriers; J'ay des foudres pour nuire aux plus dignes lauriers, Et pour faire un affront à leur illustre ombrage.
Sans moy, ce dieu fougueux qui preside à la guerre Verroit ses gens sans coeur errans à l'abandon, Et ce doux assassin qu'on nomme Cupidon Verroit ses traits sans moy plus fresles que du verre.
On void fort peu la joye aux lieux d'où je m'absente, Et l'on void la sagesse où je n'excède pas; Je preste à celle-cy quelquesfois des appas, Animant ses raisons d'une emphase puissante.
Caton, à ce qu'on dit, recherchant quelque pointe Pour attirer les coeurs à suivre ses discours, La faisoit mieux paroistre et de mise et de cours Quand ma bouche s'estoit à la sienne conjoincte[390].
Je me fais estimer la dixiesme des Muses, Polissant les esprits sans beaucoup de façons; Et les moindres bergers font admirer leurs sons Quand mon enthousiasme enfle leurs cornemuses.
Je montre au plus grossiers une amitié prodigue; M'admettant à leur table, ils joüissent de moy; Là je leur fais mesler tout à la bonne foy Aux gazettes du temps cent contes de la Ligue.
Je leur fais estaler d'une grace authentique Les guerres du passé, les siéges du present, Et leur fais penetrer, en les subtilisant, Les desseins du futur par esprit prophetique.
Mais les ingrats pour moy n'ont qu'une amitié feinte, Puis qu'ayant espuisé mon sang et mes espris Ils ne me voyent plus qu'avecques du mespris Tant que d'un nouveau fruict je redevienne enceinte.
En effect, sans ce fruict je serois peu de chose, Et n'aurois pas sujet de beaucoup me vanter; Mesmes il pourroit bien dans mes flancs se gaster Si l'on ne m'ordonnoit d'avoir la bouche close.
Je ne suis que la gaine où ce glaive liquide Recèle sa valeur et cache sa beauté[391]: Tant qu'il loge chez moy, j'ay de la vanité; Lors qu'il en sort, je pleure, et deviens toute aride.
Je porte en le portant poison et medecine, Selon que l'abus regne ou la discretion; Debitant le remède et la corruption, J'offense et je gueris la teste et la poitrine.
C'est par luy qu'on me loue et que l'on me caresse Luy seul fait que mon nom est par tout reveré, Et que tant de mortels, d'un accent alteré, M'invoquent au besoin comme quelque deesse.
Le voyageur lassé, l'artisan hors d'haleine, Et le soldat recreu[392] s'empressent pour m'avoir, Sçachans que mon genie a l'excellent pouvoir De resveiller la force et d'adoucir la peine.
S'il faut faire un marché, l'on veut que je m'en mesle; S'il s'agit d'un contrat, j'en conduis les ressors; Si parmi les plaideurs il se fait des accors, Pour les mieux affermir il faut que je les scèle.
Le malade en son lict, où la fievre le mate Et le tient attaché d'un vigoureux lien, Souvent pour m'aborder rebute Galien, Et prise plus mon nom que celuy d'Hipocrate.
Plusieurs, pour m'accueillir, me font des sacrifices De langues, de jambons, de fromages pourris, Où l'on n'oit que mots gras entremeslez de ris, Et les plus doux encens n'y sont que des espices.
Tout ce que la debauche a pris pour ses amorces, Ces fusils de la soif, ces ragousts parfumez, Par qui les intestins sont enfin consumez, Donnent à mes attraits de merveilleuses forces.
J'ay par tout du renom, hormis chez les infames Dont l'orgueil s'est armé des cornes du croissant, Qui, pour me tesmoigner un coeur mesconnoissant, Sont traistres à leurs corps aussi bien qu'à leurs ames.
Je triomphe en ces jours qui rameinent les festes De ce folastre Dieu que l'on feint deux fois né, Qui, ne portant qu'un dard de pampre environné, Fit voir aux Indiens ses premières conquestes.