Part 16
Un jour que mon humeur me rendoit solitaire, Tout pensif et songeard, contre mon ordinaire, Pour m'esgayer un peu et pour passer le temps, Je me deliberay d'aller jouer aux champs. Mais comme je sortois des portes de la ville, Je regarde venir devers moy une fille Toute nuë de corps, de qui les cheveux blonds Voletans descendoient jusques sur les talons, Changeante à tout moment la couleur de sa face, Et toutes fois tousjours avoit fort bonne grace. Dans une de ses mains elle avoit un ciseau, Et dans l'autre portoit un taffetas fort beau, Afin de s'en vestir; mais pour estre plus belle Elle sembloit chercher une forme nouvelle[322]. Enfin, comme je vis qu'elle approchoit de moy, Je luy dis, tout surprins de merveille et d'esmoy: A voir vostre façon et vostre beau visage, Je croy que vous soyez de divin parentage; Vos yeux monstrent assez vostre divinité, Et que vous ne tenez rien de l'humanité; Mais sans passer le jour à plus long-temps m'enquerre Si vous estes des cieux ou fille de la terre, Au nom de Jupiter, dites-moy vostre nom, Que je fasse partout voler vostre renom. Elle, jettant sur moy une oeillade divine, Tire ce long discours du fond de sa poitrine: Je ne desire pas me faire des autels; Je ne suis que par trop cognuë des mortels; Je ne te cherche pas pour me faire paroistre: Ma force et ma vertu me font assez cognoistre. Toutes fois, je veux bien, puis que c'est ton plaisir, Te disant qui je suis, contenter ton desir. Je suis (comme tu dis) de la divine essence, Mère du Changement, et fille d'Inconstance. Jupin, Mars, Apollon, et le reste des dieux Qui ont commandement dedans l'enclos des cieux, N'ont pas tant de pouvoir en ceste terre ronde, Certainement, qu'en a mon humeur vagabonde. Je fais tous les humains sous mes loix se ranger, Mais les François premier, qui ayment le changer; Les François, qui leur nom ont rendu redoutable Dedans tous les cantons de la terre habitable, Viennent s'assubjetir à mon commandement, Aimans, comme je fais, beaucoup le changement. En leur langue commune ils me nomment la Mode: Car ainsi que je veux les hommes j'accommode. Je leur ay fait porter, pour commencer au corps, La moustache pendante[323] et les cheveux retors. La France, en ce temps-là, s'estant accoustumée Aux façons des bourgeois de la terre Idumée[324]. Après, j'ay faict couper ces cheveux qui pendoient Et jusques au milieu de leur dos descendoient, Et avec le trenchant mis bas leur chevelure, Qui peu auparavant leur servoit de parure. Mille fois j'ay changé le blondissant coton Que l'avril de leurs ans leur fait croistre au menton; Fait leur barbe tantost longue, tantost fourchuë, Tantost large; à present on la prise pointuë[325]; C'est celle maintenant dont plus de cas on fait, Qui ne la porte ainsi n'est pas homme bien fait; Non plus que l'on ne peut estre de bonne grace Si l'on n'a aux sourcils relevé la moustasse[326]; Moustasse qu'on avoit jadis accoustumé Porter rase, qui lors vouloit estre estimé. Mais venons aux habits desquels leurs corps je couvre, Où mon authorité encor mieux se descouvre. Quelle nouvelleté n'ont souffert les chappeaux! Combien leur ay-je fait de changemens nouveaux[327]! Je leur ay fait donner la façon albanoise, Qui a pour quelque temps eu le nom de françoise, Puis je les ay fait plats avec un large bord. Ceste façon plaisoit aussi bien à l'abord; Mais elle a maintenant perdu toute sa grace; On n'en fait plus d'estat, une autre a prins sa place, Qui a la teste ronde avec les bords estroits, Et semble mieux turban que chappeau de François; Et comme le chappeau de façon renouvelle, Fais-je pas au cordon une forme nouvelle? Ne l'ai-je pas fait gros et puis après petit? Tantost plat, tantost rond, selon mon appetit? Je serois trop longtemps si je voulois te dire Combien je fais par là ma puissance reluire. Depuis deux ou trois ans seulement, les cordons Ayans plus de vingt fois rechangé de façons, Je leur ay pour un temps mis des boucles dorées; Personne n'en a plus, on les a retirées; Je les fais maintenant moitié d'un crespe fin Bouffant en quatre plis, et moitié de satin. Naguères l'on n'osoit hanter les damoiselles Que l'on n'eust le colet bien garny de dentelles; Maintenant on se rit et moque de ceux-là Qui desirent encor paroistre avec cela. Les fraizes et colets à bord sont en usage. Sans faire mention de tout ce dentellage, J'observe tout le mesme à l'endroit des rebras[328], Les quels j'ay fait porter tantost haut, tantost bas, Tantost pleins de dentelle, et quand je veux j'y prise Avec le point couppé[329] l'ouvrage de Venise. Mais ces braves rebras ont perdu leurs beautez; Ceux a bords maintenant sont les plus usitez. A leurs pourpoints je fais tousjours nouvelle forme: Ce qui plaisoit hier aujourd'huy est difforme. Je les ay fait porter larges, longs, courts, estroits, Je les ay fait changer de colet mille fois, Tantost façon de dents, maintenant de rondace[330]; La nouvelle tousjours est de meilleure grace. J'ay fait les aillerons larges d'un demy-pié, Mesmes souvent pendans du bras jusqu'à moitié. Pour un temps l'esguillette y a esté prisée, Qui maintenant n'y sert de rien que de risée. Les aillerons estroits sont les plus estimez. Les busques ne sont plus comme jadis aymez. Avec quoy l'on avoit accoustumé paroistre, Les plus estroits pourpoints sont ceux qui sont en estre. J'ay avec le trenchant decouppé leur satin Pour monstrer le taftas bleu ou incarnadin Qu'ils font mettre dessous ceste large taillure, Qui est, à vray parler, vanité toute pure[331]; Encor cela est-il peu prisé si l'on n'a Le satin verd aux gans ou velours incarna, Ou bien de franges d'or une paire bordée[332] Qui porte sur le bras une demy-coudée. Pour se ceindre l'on a quitté le taffetas; Personne maintenant n'en fait guère de cas, Si ce n'est un qui porte une longue sutenne[333] Qui soit ou de damas ou de velours de Genne: Car les ceinturons seuls maintenant sont receus Qui sont en broderie ou de soye tisseus. Je ne pense non plus que maintenant on puisse Paroistre avec la chausse estroitte ou à la suisse[334], Ou bien toute bouffante à l'entour de gros plis, De crains sous la doublure, ou de coton remplis[335], Aussi c'est estre fol que de penser paroistre Vestu d'une façon qui a perdu son estre; Il faut s'accommoder ainsi comme l'on fait, Refaire ses habits comme l'on les refait, Changer d'accoustrement aussitost que j'allume Dans les coeurs le desir de changer de costume: Car qui porte la chausse, encor que de velours, Qui n'est froncée en haut et dessus les genoux, Qui n'a de gros boutons aux costez une voye, Ou de rang cinq ou six grands passemens de soye, Appreste grand subject de rire à haute voix A ceux qui vont suivant mes inconstantes loix; On le monstre du doigt, quand mesmes en science Il seroit estimé des premiers de la France, Ainsi qu'un qui voudroit en la sale d'un grand Avec un bas de drap tenir le premier rang, Ou bien qui oseroit avec un bas d'estame En quelque bal public caresser une dame[336]: Car il faut maintenant, qui veut se faire voir, Aux jambes aussi bien qu'ailleurs la soye avoir, Et de large taftas la jartière parée Aux bouts de demy-pied de dentelle dorée[337], N'avoir pas les souliers camus comme autrefois[338], Ny plats, à la façon des lourdauts villageois; Il les faut façonner d'une juste mesure, Le talon eslevé et plein de decouppure. Qui les porte autrement, il entendra tout haut Que quelque courtisan l'appellera maraut; Comme qui trop hardy voudroit hanter le Louvre N'ayant pas sur le pied une rose qui couvre La moitié du soulier[339], ou qui en porte encor Qu'il n'y ait à l'entour de la dentelle d'or. Mais quiconque, d'honneur desireux, a envie Au modelle de court de conformer sa vie, Il ne faut pas tousjours estre chaussé ainsi; Il faut qu'il ait souvent la botte de Roussy[340], Et l'esperon aux pieds, encore qu'il ne pense Que de passer le jour à l'entour d'une dense; Qu'il ait tousjours le dos d'une escharpe couvert De taftas de couleur incarnat, bleu et vert, Ou d'autre qu'il verra plus propre à sa vesture, Aux deux bords enrichy d'or ou bien d'argenture, Qui pende pour le moins sur le manteau d'un pié, Et couvre du colet une grande moitié; Qu'il ait sur le costé pendant un cimeterre[341], Comme portoient jadis les Perses à la guerre, Court, mais de bonne trempe, inutil toutes fois Aux batailles que font maintenant les François; La garde faite en croix ou en forme aquileine, Toute luisante d'or ou d'esmail toute pleine; Qu'il ait le manteau court, car d'en porter de longs, Comme anciennement, qui battent les talons, L'usage en est perdu, si ce n'est quelque prestre Sage en théologie ou qui soit ès arts maistre, Ou quelque conseiller, ou quelque president, Ou un qui s'enrichit au Palais en plaidant: Car sans risquer l'honneur ceste mode est permise Aux hommes seulement de justice ou d'eglise, Qui ne vont pas s'ils n'ont la sutenne dessous, Qui leur pende beaucoup plus bas que les genous; Qu'il l'ait, dis-je, si court que sa longueur ne puisse Que couvrir tout au plus la moitié de la cuisse, Doublé tout à l'entour d'un velours cramoisy Ou d'autre qu'il aura chez un marchand choisy: Car par trop à present du taftas on abuse, Et chacun pour doublure à son manteau en use. Le bourgeois, cy-devant, allant à un festin, Avoit sur le manteau deux bandes de satin; Mais maintenant il faut, s'il veut estre honneste homme. L'avoir plein de taftas comme le gentilhomme; Pourquoy d'hanter la cour qui fait profession Que l'on ne voit jamais manquer d'invention Pour passer en beauté d'habits la populace. Qui veut des courtisans tousjours suivre la trace, Il lui faut le velours, et sur nostre orizon, Quand revient à son tour l'estivale saison, Il luy faut, pour servir de legère vesture, De simple taffetas un manteau sans doublure; Et s'il est quelque fois de chasser desireux, Le cerf viste courant, ou le lièvre peureux, Ou bien le loup, terreur de la rustique race, L'escarlatte est l'habit ordinaire de chasse, Aucune fois de court, pourveu qu'il soit paré De trois ou quatre rangs de passement doré. Mais mon pouvoir s'estend encor plus sur les femmes, Soit bourgeoises ou bien damoiselles ou dames: C'est moy seule qui fais leurs tresses et cheveux Noüez, poudrez, frisez ainsi comme je veux: Une dame ne peut jamais estre prisée Si sa perruque n'est mignonnement frizée, Si elle n'a son chef de poudre parfumé[342] Et un millier de noeuds, qui çà, qui là semé Par quatre, cinq ou six rangs, ou bien davantage, Comme sa chevelure a plus ou moins d'estage, Et qui n'a les cheveux aussi longs qu'il les faut; Elle peut aisement reparer ce deffaut: Il ne faut qu'acheter une perruque neuve[343]; Qui a de quoy payer facilement en treuve; Mais c'est là la façon des dames: le soucy Des bourgeoises n'est pas de se coiffer ainsi; Leur soin est de chercher un velours par figure[344] Ou un velours rosé qui serve de doublure Aux chaperons de drapt que tousjours elles ont, Et de bien ageancer le moule sur le front, Luy face aux deux costez de mesure pareille Lever la chevelure au dessus de l'oreille. Aux dames je fais cas d'un visage fardé: A la court aujourd'huy c'est le plus regardé, Car, quand bien elle auroit une fort belle face, Si elle n'est pas fardée elle n'a pas de grace, Et principalement le doit-elle estre alors Que la ride commence à luy siller le corps, Et que de jour en jour une blanche argenture Va se peslemeslant dedans sa chevelure: Car c'est alors qu'il faut faire mentir le temps Pour se faire honnorer comme en ses jeunes ans; C'est lors qu'il est besoin se servir d'artifices Afin de rabiller les ordinaires vices Que la triste vieillesse ameine pour recors Aussi tost qu'elle vient se saisir de nos corps. Aussi faut-il, durant le temps de son jeune aage Soigneusement garder le teint de son visage; Il faut tousjours avoir le masque[345] sur les yeux, De peur que peu à peu le clair flambeau des cieux De ses traits eslancez ne bazanne la face, Où de la femme gist la principalle grace: Car ny les longs cheveux de son chef blondissant, Ni de son large sein le tetin bondissant, Ny les luisans esclairs de sa plaisante veüe Ny son gentil maintien, ny sa forme meneüe, Ne peuvent pas la rendre excellente en beauté Si elle a sur le front de la difformité. Mais je veux maintenant te dire en quelle sorte Une galante femme en habits se comporte: Il luy faut des carquans, chaisnes et bracelets, Diamans, affiquets[346] et montans de colets, Pour charger un mulet, et voires davantage, Dont on pourroit avoir aisement un village; Et telle bien souvent porte ces ornemens Qui n'aura pas cinq sols de rente tous les ans. Encor cela est-il aux dames tolerable; Mais la bourgeoise fait maintenant le semblable, Qui ose bien porter des diamans au doigt Qui cousteront cent francs, que peut-estre elle doit, Et ayme mieux payer tous les ans une rente Que n'avoir pas au col une chaisne pendante, Qu'elle acheptera plus beaucoup que ne vaut pas Ce que luy a laissé son père à son trespas. Encore n'est-ce rien si elle n'a sur elle Coliers et bracelets comme la damoiselle, Et ne porte cent mille autres tels ornemens, Toy-mesme tu peux bien cognoistre si je mens, Qui ne sont en effect qu'une vaine despence, Qui donne clairement preuve de ma puissance. Et quand bien elle aura cela, ce n'est pas tout: Sa vaine ambition n'est pas encore au bout; Il luy faut des rabas de la sorte que celles Qui sont de cinq ou six villages damoiselles, Cinq colets de dentelle haute de demy-pié[347], L'un sur l'autre montez, qui ne vont qu'à moitié De celuy de dessus, car elle n'est pas leste Si le premier ne passe une paulme la teste; Elle a pour ses rabas ses fraizes eschangé, Dont elle avoit jadis tousjours le col chargé Quand elle desiroit avoir belle apparence, Ou à quelque festin, ou bien à quelque dance; Et lors il n'y avoit que celles qui estoient D'une condition honneste qui portoient Deux colets joincts ensemble avec doubles dentelles, Et les estimoit-on à demy damoiselles. L'on ne parloit alors sinon de celles-là Qui avoient à l'entour du col ces colets-là. Les voilà maintenant laissez aux artisannes, Et je croy que bien tost aux pauvres paysannes La volonté viendra de s'en servir aussi, Et d'en couvrir leur col de halle tout noircy. La femme du bourgeois, qui aime l'inconstance Pour le moins tout autant que la dame de France, Pour se couvrir le sein la façon a appris D'user de points couppez ou ouvrages de pris, Et non d'avoir le haut de la robe fermée Comme elle avoit jadis de faire accoustumée, Et comme font encor beaucoup de nations, Où je ne fais pas tant qu'icy d'inventions; Mais les dames, au moins pour la pluspart, n'ont cure D'avoir en cest endroit aucune couverture: Elles aiment bien mieux avoir le sein ouvert Et plus de la moitié du tetin descouvert[348]. Elles aiment bien mieux de leur blanche poitrine Faire paroistre à nud la candeur albastrine, D'où elles tirent plus de traits luxurieux Cent et cent mille fois qu'elles ne font des yeux. Des rebras enrichis d'une haute dentelle, La bourgeoise s'en sert comme la damoiselle; Mais ceux qui ne vont point jusqu'à moitié du bras De la dame de court bien venus ne sont pas. Aux robes le taftas a perdu son usage Envers celles qui sont de noble parentage. Il leur faut le satin ou velours figuré, Autour des aislerons[349] force bouton doré[350], La manche detaillée à grande chiquetade; Le taftas seulement sert dessous de parade, Voires le plus souvent les robes de satin Qui sont de couleur rouge ou bien d'incarnadin Des damoiselles sont les plus chères tenues, Et dont journellement on les voit revestues. La robe de taftas a prins d'ailleurs son cours: La bourgeoise s'en sert maintenant tous les jours; Encore, quand il est question d'être leste A quelque mariage ou bien à quelque feste, Elle ose bien porter la robe de damas, Qui pour se faire voir n'aguères n'avoit pas Rien que robes de drap, ou bien robes de sarges, Avec queuë par bas pendante et manches larges: Car aux robes alors hautes manches portoient Seulement celles qui de noble race estoient; Mesmes lors le burail[351] estoit très rare chose, Et le turc camelot, dont la bourgeoise n'ose En faire maintenant sa robe seulement Qui de son coffre soit le pire habillement. Le grand vertugadin[352] est commun aux Françoises, Dont usent maintenant librement les bourgeoises, Tout de mesme que font les dames, si ce n'est Qu'avec un plus petit la bourgeoise paroist: Car une dame n'est pas bien accommodée Si son vertugadin n'est large une coudée. Les cottes de taftas ont beaucoup de credit; La bourgeoise s'en sert, sans aucun contredit, Aussi communement qu'elle faisoit naguère De drap et camelot, son estoffe ordinaire: Car jadis celles qui damoiselles n'estoient Aux cottes ny taftas ny damas ne portoient. Le burail estoit lors l'estoffe plus commune A celles qui avoient à leur gré la fortune; Mais desjà, quand je dis commune, je n'entends Dire l'estoffe dont elle usoit en tout temps. Non, ce n'est pas ainsi comme je le veux prendre, C'est mon intention autrement de l'entendre: Je dis les cotillons qui plus en vogue estoient, Et lesquels seulement les plus riches portoient, Au lieu du taffetas dont à present chacune, Soit qu'elle ait favorable ou contraire fortune, Orgueilleuse se sert, enrichy bravement, A l'entour, de six rangs de large passement, Voire, mais du damas que j'avois en mon ame Designé de garder pour l'habit de la dame, Qui est contrainte avoir la robe de velours, Et d'autres de damas et de taftas dessous, Des bourgeoises en ce seulement dissemblable, Jaçoit bien qu'elle porte une estoffe semblable, Pour une cotte qu'a la femme du bourgeois, La dame en a sur soy l'une sur l'autre trois, Que toutes elle fait esgalement paroistre, Et par là se fait plus que bourgeoise cognoistre. A leur bas l'une et l'autre aime fort l'incarna, La bourgeoise l'estame, et si la dame n'a Sur les jambes la soye, elle n'est pas parée, Bien qu'au reste elle fust richement accoustrée. Les bourgeoises non plus que les dames ne vont Nulle part maintenant qu'avec souliers à pont[353] Qui aye aux deux costez une longue ouverture Pour faire voir leurs bas, et dessus, pour parure, Un beau cordon de soye, en noeuds d'amour lié, Qui couvre du soulier presques une moitié. Tout ordinairement prennent les damoiselles L'echarpe de taftas pour paroistre plus belles; La bourgeoise s'en sert tant seulement aux champs, Soit hiver, soit esté, soit automne ou printemps; Mesmes quand elle va dedans quelque village, D'un masque elle ose bien se couvrir le visage, Mais que fais-je? j'oublie à dire le plus beau: Mets-je pas sur le dos des dames le manteau Tout fourré par dedans, quand la froide gelée Arreste les sillons de la liqueur salée? Ne fay-je pas aussi les enfans des bourgeois Aussi braves que ceux des princes et des rois, Chargez de carquans d'or, et autour de leurs testes, Pleins d'ornemens perleux qu'ils nomment serre-testes[354], Avec accoustremens du moins de taffetas, Bien souvent de velours ou d'un riche damas? Leur fay-je pas tousjours pendre au bas des aureilles Quelques perles de prix ou bien choses pareilles? La chaisne d'or au col[355], aux mains les bracelets, Au doigt les diamans, au front les affiquets, Et autres tels fatras qui valent davantage Que tout le revenu du bien de leur mesnage; Mais je ne monstre pas seulement ma vertu Aux façons des habits dont on est revestu: C'est moy seule qui fais desguiser leur parole. On a beau consommer tout son temps à l'ecolle, Il faut, quiconque veut estre mignon de court, Gouverner son langage à la mode qui court; Qui ne prononce pas _il diset_, _chouse_, _vandre_, _Parest_, _contantemans_[356], fut-il un Alexandre, S'il hante quelquefois avec un courtisan, Sans doute qu'on dira que c'est un paysan, Et qui veut se servir du françois ordinaire, Quand il voudra parler sera contraint se taire. Qui peut trouver un mot qui n'est pas usité Est attentivement de chacun escouté, Et celuy qui peut mieux desguiser son langage Est aujourd'huy partout estimé le plus sage, Encore qu'il ne soit autre qu'un jeune sot, Qui de latin ny grec n'ait veu jamais un mot, Qui n'ait jamais rien fait que tenir des requestes, Hanter les cabarets et faire force debtes. Et si quelqu'un prononce ainsi comme il escript, Quand de France il seroit le plus galand esprit, Qui auroit employé sa jeunesse à apprendre, Sans s'exercer à rien dont on l'ait peu reprendre, Il sera bafoüé de quelque jeune veau Qui ne prisera rien que ce qui est nouveau. Bref, il faut observer, qui veut paroistre en France, Au parler aussi bien qu'aux habits l'inconstance. Mais pendant que je vay discourant avec toy, La court pour mon absence est en un grand esmoy. A Dieu! je m'en vay voir s'il faut que je reforme Quelque chose aux habits qui paroisse difforme; Je voy les courtisans desjà las de porter Les façons que je viens de te representer. Les passemens dorez reviendront en lumière; Je m'en vay les remettre en leur vogue première. Les marchands se faschoient de voir si longuement Demeurer dans leur coffre un si beau passement: Il faut les contenter, et que ceste richesse Serve de parement à toute la noblesse. Si tost que ceste dame eust cessé de parler, Soudain s'esvanouit comme fait un esclair, Et moy, tout estonné, plus longtemps ne sejourne; Mais dedans ma maison soudain je m'en retourne, Jugeant bien à par moy que c'estoit verité De ce qu'elle m'avoit jusqu'icy recité[357].
[Note 322: Henri Estienne, dans ses _Deux dialogues du nouveau langage françois italianisé_, à propos d'une discussion de son Celtophile et de son Philausone sur la mobilité perpétuelle de la mode, raconte l'anecdote de ce peintre qui, ayant à représenter tous les peuples de l'Europe avec leur costume national, n'imagina rien de mieux, pour figurer le François, que de le peindre nu avec une pièce d'étoffe sous le bras et une paire de ciseaux à la main. C'est certainement à ce tableau, ou plutôt à cette caricature, que l'auteur fait allusion ici. Une autre pièce du temps, _le Courtisan à la mode_, etc. (1625), p. 9, en parle d'une façon plus directe et avec plus de détails: «Il ne faut s'estonner, y est-il dit, si dans Rome, dans la gallerie du cardinal Fernèze (_sic_), que l'on estime estre l'une des plus admirables pour les peintures et autres singularitez qui s'en puissent trouver dans l'Europe, où, entre autres choses, l'on voit toutes les nations despeintes en leur naturel, avec leurs habits à la mode des pays, hormis le François, qui est despeint tout nud, ayant un roulleau d'estoffe soubs l'un de ses bras et en la main droicte des cizeaux, pour demonstrer que, de toutes les diversitez de l'univers, il n'y a que le François qui est seul à changer journellement de mode et façon pour se vestir et habiller, ce que les autres nations ne font jamais.»]