Part 14
En m'acheminant l'autre jour A Fontainebleau, beau sejour, Pensant mon voyage parfaire Et consulter un mien affaire, Je rencontray en mon chemin Un subject de rire tout plein: Ce fut grand nombre de cocus De diverses plumes vestus, Les uns grands, les autres bien gros, Autres à voler bien dispos; Les uns, vestus à la legère, Tenoiont la place de derrière: Comme les grues, sans desordre Ils y voloient tous en bel ordre, Faisant, ainsy que fait la foudre, De tous cotez voler la poudre. D'airondelles si grand ensemble, Aucun n'a point veu, ce me semble, Soit qu'en voulant la mer passer Et nostre climat delaisser, Elles aillent en autre contrée Eviter les coups de Borée, Ou soit qu'arrière retournans En nostre saison au printemps; Au dedans de nos cheminées, Qui du feu ne sont enfumées, Ou bien en quelque autre endroict Elles se logent plus à droict. Egarez furent mes esprits, Me voyant tout à coup surpris Et partout d'eux environné; Cela me rendit estonné. Lors tout pensif je m'arrestay, Et les comptemplant m'apprestay Pour entendre ce qu'ils vouloyent Et pour quelle fin ils m'avoyent Ainsy de tout point entouré. L'un, plus que les autres avancé, D'un rouge plumage vestu, Commença à chanter: Cocu! Je suis vray cocu cocué, Car la huppe[292] quy m'a couvé S'est posé en mon nid le jour, Y faisant son plaisant sejour. Las! j'ay fait tout ce que j'ai peu Pour chasser du nid ce Peu-Peu[293], Et, n'en pouvant avoir raison, Ce m'a esté occasion Qu'à la justice me suis plainct; Mais j'ay esté enfin contrainct Me contenter de cent escus Pour estre du rend des cocus, Par la prière des amis Qui pour ce en peine se sont mis, Et ce quy m'a plus attristé, C'est que par après j'ay esté Contrainct de recognoistre un faict Qu'en verité je n'ay pas faict. Mais, comme font les malheureux, Je me conforte que plusieurs Sont en ce monde recogneus (Comme je suis) pour vrais cocus. Les cocus, se sentant picquez De ce chant, se sont ecriez Après luy de confuse voix: Pourquoy est-ce qu'avec abois Tu nous chante telle chanson? Ce n'est maintenant la saison Que les cocus doivent chanter. Laisse le printemps retourner, Car, bien que cocus en tout temps Chantent ès maisons doucement, Chacun sçait bien, non par abus, Que nous sommes hommes cocus, Et si l'on ne le diroit pas: Car le cocus a tant d'appas, Que, comme dit le bon Pasquin, Mieux vaut le cocu que coquin. L'un, de la goutte se plaignant, S'attristoit d'un aveuglement; Mais que pas ne se soucioit Si pour cocu l'on le tenoit. Un autre, qui est vrai badin, Pensant à ses chants mettre fin, Chanta: Que pensez-vous, cocus? Nul aujourd'hui n'a des escus S'il ne donne consentement A sa femelle doucement, Afin qu'ils soient tous recogneus Estre comme moy vrais cocus; Pour estre bientost en credit Et en tirer un bon profit; Pour acquerir un heritage Quy entretiendra le mesnage. Sus donc, point ne nous soucions, Quoy que vrais cocus nous soyons, Pourveu que nostre douce mille Nous face foncer de la bille[294], De rien il ne nous faut challoir[295]; Il fait toujours bon en avoir. Il faut aussy que Landrumelle[296] Soit comme la maistresse belle, Et que du marpaut[297] le courrier Entendent fort bien le mestier; Mais il nous faut bien engarder Dessus l'endosse les ripper[298] Pour n'offencer point le marpaut, Afin qu'il ne face deffaut De foncer à l'appointement En jouissant de leur devant, Et pour ne point avoir du riffle[299] Sur le timbre[300] ou sur le niffle[301], Il nous faut bientost embier[302], Et en la taude[303] le laisser, En rivant fermement le bis[304] A la personne du taudis. Si vous n'entendez le narquois[305] Et le vray jargon du matois[306], Il ne faut pas aller bien loing, Mais seullement au port au foing: En peu de temps vous l'apprendrez, Et vrai narquoy en retiendrez. Je fus là longtemps arresté Et par ces chansons retardé De continuer mon chemin, Jusques à ce qu'un mien voisin, Quy avoit ouy tous ces desbats, Me dit: Eh bien! n'es-tu pas las De tous ces cocus escouter Et leur verité raconter? Un vray cocu en cocuage Se dit maintenant le plus sage; C'est le jouet de maintenant Et de plusieurs le passe-avant[307]. Tu les vois souvent par les rues Cheminer hault comme des grues, Contrefaisant les gens de bien, Car toutes fois ce n'en est rien. Lors les cocus, sans plus rien dire, Chacun en son nid se retire, Se sentant par ces mots taxés, Et de mon voisin offensés. Pour moy, estant delivré d'eux, Je continuray fort joyeux Mon chemin à Fontainebleau, Pour là apprendre de nouveau D'autres cocus que je sçauray, Et tous leurs noms je vous diray; Mais durant ce voyage court, Ce bon fripon, ce frippetourt, Vous prie boire du matin Soit blanc ou cleret de bon vin. Toutefois, devant que partir, Nouvelles je veux departir, Si vos oreilles debouchées A les ouïr sont disposées; Ce qu'en bref à vous je veux dire, Ce sera pour vous faire rire: C'est que j'ay veu force corneilles Quy parloient et disoient merveilles, Et, comme apprises elles estoient De jeunesse à parler, disoient Que, s'estant sur arbres posées Et assez longtemps reposées, Elles avoient veu par un matin, Dessous la treille d'un jardin, Donner un barbarin clystère Par devant, et non par derrière, A quelqu'une que le cujus[308] Avoit pris cueillant du vert-jus; Mais que, la porte ouverte estant, Cela feut sceu tout promptement Par une femme de peu de prix Qui tiroit de l'eau à un puits, Quy dist: Pour moy ne vous ostez, Mais vostre besongne achevez. Deux bons compagnons rubaniers Qui travailloient à leurs mestiers, Par la fenestre regardant, Veirent bien tout ce mouvement, Et d'une très bonne manière Branler les quartiers de derrière, Et la femme du loup les branles Danser, la queue entre les jambes, Faisant à son homme porter Les cornes pour son front orner. Bien souvent à telle pratique Les femmes ouvrent leur boutique Pour acquerir à leurs cocus Un tresor infini d'escus. Bien peu de cocus ont souffrance; Cocus ont toujours abondance, Jamais ils ne manquent de rien, Et si, par un subtil moyen, Ils accumulent leurs richesses Par le doux mouvement des fesses De leurs femmes, quy, en branlant, Vont toujours tresors amassant. Ce n'est donc pas petite gloire, A ces cocus de plume noire, D'estre cocus sans s'irriter. Puis que nous voyons Jupiter En son front des cornes paroistre[309]. Ne faut-il pas suivre son maistre? Ce dieu, qui regit les humains, Fait tout par de puissans desseins, Et rien de mortel ne respire Qui ne cognoisse son empire. Vulcain, par Mars rendu cocu, S'en est-il pas bien aperceu, Et, par sa plus forte vengeance, Forgeant des chesnes en diligence, Se pleust lui-mesme d'avoir pris En ses lacs Mars avec Cypris. Ce n'est donc pas sans un subject, Si l'amour estendit son traict Aux femmes quy font residence En la celeste demeurance Du fameux sejour de nos roys, (Où tout ploie sous leurs lois) A Fontainebleau, le village Où l'on ouyt souvent le ramage Des cocus, cornards habitans, De quy les femmes aux courtisans Servent bien souvent de monture, Picquées d'esperons de nature. Ne soyez donc pas trop marris, Marchands et bourgeois de Paris, Si la court fait sa quarantaine En ces bois où la douce haleine Des nymphes de Fontainebleau Captive les esprits plus beaux. Soyez donc cocus volontaires, Fort doux à vos bonnes commères, Et, lors que vous les trouverez Avec leurs amis accouplez, Feignez d'avoir, comme escarboucle[310], De l'air mauvais la veue trouble. C'est un honneur que d'endurer Des cornes sur son front germer: Rien n'est aussi beau que des cornes. Souvent on voit le capricorne Toujours quelque bien presager. Un autre signe mensonger Ne nous predit jamais merveille, Et jamais teste sans cervelle N'eust la patience de Job. C'est trop courre et aller au trot; Arrestons-nous vers la demeure D'un beau chef-d'oeuvre de nature Quy veut donner à son païsant Un très agreable present: C'est ceste corne d'abondance Qui fait que mon dessein s'avance A vous deduire à petit bruict Que les clairs astres de la nuict Sont obscurcis par la chandelle Qu'on offre au temple d'une belle Et sur l'autel ores vanté De la nouvelle deité. Mais je veux finir mon voyage, Vous apprenant, en homme sage, Qu'en ce lieu de Fontainebleau On entend partout l'air nouveau Du plaisant oiseau le ramage, Qui dit Coucou en son langage. Je n'ay pas maintenant loisir De davantage en discourir.
[Note 292: On croyoit, d'après Aristote, que la huppe ne faisoit pas de nid et alloit pondre dans celui des autres oiseaux. Pline avoit fait au coucou la même réputation, et de là étoit venu le mot de _cocu_, pris, bien entendu, dans l'acception active, et non dans le sens passif, qui lui est indûment resté. Du temps de Henri Estienne, le _cocuant_, aussi bien que le _cocufié_, étoit appelé _cocu_. Le dernier même ne prenoit ce nom que par pure antiphrase. V. _Dial. du nouv. lang. franç. italianisé_, 1579, in-8, p. 93; les _Epithètes_ de De La Porte, Paris, 1571, p. 69; et la brochure de M. de Pétigny, _Dissertation étymologique, historique et critique, sur les diverses origines du mot_ cocu... Blois, 1835, in-18.]
[Note 293: _Puput_ est le nom onomatopique de la huppe. V. _Dict._ de Trévoux.]
[Note 294: _Argent_, en argot. Il ne se trouve pas dans le dictionnaire argot-françois mis à la suite du poème de Grandval, _le Vice puni_, 1725, in-8, p. 106.--_Foncer_ pour _donner_ s'y trouve.]
[Note 295: _Il ne faut nous soucier de rien._ L'expression _il ne m'en chaut_ est long-temps restée dans le peuple.]
[Note 296: Nous ne savons quel est ce mot, qui désigne certainement ici une soubrette complaisante, une _dariolette_.]
[Note 297: _Monsieur_, _maître_. Il se trouve dans le _Dictionnaire_ de Grandval. Sorel s'en est servi une fois dans _Francion_, édit. de 1663, in-8, p. 490.]
[Note 298: C'est-à-dire les _étriller_, les _gronder pour leur peine_. _Avoir l'endosse_, _jeter l'endosse sur quelqu'un_, pour dire qu'on le fait responsable d'une chose, sont des locutions qui restèrent dans la langue populaire. Marivaux s'est servi de la dernière à la scène 15 de _l'Épreuve_.]
[Note 299: Dans l'argot moderne, _riffle_ signifie _feu_; mais, dans celui du XVIIe siècle, il avoit un sens plus étendu, comme on le voit ici. Il s'entendoit pour _rebuffade_, _coup_, etc.]
[Note 300: _La tête._ D'où le mot _timbré_, dans le sens de _fou_. V., dans le _Th. italien_ de Gherardi, _la Précaution inutile_.]
[Note 301: _Nez._--_Renifler_ est un dérivé de ce mot, plus populaire encore qu'argotique. La _mornifle_ étoit un revers de main sur le _niffle_.]
[Note 302: _S'en aller._ Dans le petit glossaire de Grandval, _bier_ signifie aller.]
[Note 303: Le _taudis_, la _maison_.]
[Note 304: _Far l'atto venereo._]
[Note 305: On appeloit ainsi l'_argot_ ou _jargon_ des voleurs. «Un jour qu'on disoit à feu Armentières que M. d'Angoulême savoit je ne sais combien de langues: «Ma foi, dit-il, je croyois qu'il ne savoit que _le narquois_.» (Tallemant, _Historiettes_, édit. in-12, t. 1er, p. 220.)]
[Note 306: _Matois_ s'entendoit alors pour mauvais garnement, filou, enfant perdu. «Mais, lit-on dans les _Contes d'Eutrapel_ (Disputes entre Leupolde et Eutrapel), depuis que j'eus hanté les lieux d'honneur, la place Maubert, les Hales..., couru tous les basteleurs de la ville et assemblées des enfants perdus et _Matois_, je fus un maistre galant.» V. encore L'Estoille, _Journal de Henri IV_, 4 juin 1596. Une pièce publiée par notre ami M. de Montaiglon, dans son recueil de _Poésies du XVe et du XVIe siècle_, sous le titre de _le Valet à tout faire_, est intitulée, dans une autre édition, _le Mathois ou marchand meslé_. V. Ch. Nodier, _Nouv. mélanges d'une petite bibliothèque_, nº 583.--On appeloit aussi les _matois_ enfants de la _mate_. V. Cotgrave, Moizant de Brieux, _Origine de quelques coutumes et façons de parler_, p. 15, et _les Aventures du baron de Fæneste_, liv. 3, ch. 1er.]
[Note 307: Laisser-passer que les douaniers donnent aux marchands et voituriers.]
[Note 308: Pour le _quidam_.]
[Note 309: Le Jupiter _Amoun_ étoit, en effet, représenté sous la forme d'un homme _criocéphale_, ou à tête de bélier. V. Jacobi, _Dict. mythologique_.]
[Note 310: Entre autres faits racontés d'après Pline au sujet de l'_escarboucle_, on disoit que cette pierre lumineuse se ternissoit à l'air malsain.]
_Exemplaire punition du violentent et assassinat commis par François de La Motte, lieutenant du sieur de Montestruc, en la garnison de Mets en Lorraine, à la fille d'un bourgeois de la dite ville, et executé à Paris le 5 decembre 1607._
M.DC.VII.
In-8.
_Exemplaire punition du violement et assassinat commis par François de La Motte, sieur du dit lieu, et lieutenant de Montestruc, en la garnison de Mets._
Comme ainsi soit que tous crimes soient poursuivis de la vengeance divine, si est-ce que le ravissement et le viol en sont talonnez le plus indefatigablement; la cause en est toute en posture: c'est qu'estant la virginité le miroir où le grand Dieu et les anges se mirent, celui qui, par le traict de quelque force et violence, deshonore et souille un si beau miroüer et pourtraict, incite et excite le grand Dieu et les anges à prendre la raison de sa faute; faute non, mais forfaict, mais horrible crime, mais sacrilége, mais parricide, mais execration abominable et abomination execrable. Et combien qu'ailleurs le grand Dieu marche lentement à la punition du crime, et se contente de s'eclater d'autant plus asprement sur les testes criminelles, reparant par la pesanteur du suplice les delais de la justice trop tardive, si est-ce qu'en ce regard elle ne veut prester à usure, et veut le principal et l'interest presque sur-le-champ. Les escritures, tant sacrées que profanes, ne sont peintes que de ces sanglants discours; la justice n'a les oreilles journellement batues d'autres plaintes, et les roües et potences ne sont accravantées[311] que du poids de ces charongnes. Mais ce qui rend ce crime de violement plus detestable, c'est qu'il met le criminel tellement au delà de toute crainte de Dieu et de tous mouvemens et ressentimens d'humanité, qu'il veut laver sa faute avec des crimes plus enormes et detestables. Voilà comme, voulant fuir la justice, il s'y presente; voulant enterrer sa faute, il la faict saillir en lumière, et, la voulant supprimer, il la fait parler et crier plus haut vengeance au ciel. Il n'est icy question de fouiller les escrits anciens ou modernes pour preuve, veu qu'il ne faut que les rues et carrefours de Paris pour en faire la leçon aux plus ignorans et grossiers. Aussi ne veux-je toucher qu'un seul de ces forfaicts, perpetré à Mets en Lorraine, et chastié à Paris devant la Croix du Tirouer[312] le 5 decembre 1607[313].
[Note 311: _Accablées par le poids._ (_Dict._ de Furetière.) C'étoit, au XVIIe siècle, un mot très suranné.]
[Note 312: La petite place qui se trouvoit à la jonction de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec, devant la croix dite du _trahoir_ ou du _tiroir_, par altération, servoit souvent de lieu de supplice; mais on y pendoit seulement. C'est par exception qu'on y décapitoit, comme en cette circonstance. Ce supplice des condamnés de qualité étoit réservé à la place de Grève.]
[Note 313: L'Estoille, qui est d'ordinaire si bien au courant de toutes ces exécutions, ne parle pas de celle-ci. Malherbe n'en fait pas non plus mention dans ses _lettres à Peiresc_.]
Il y avoit un capitaine de la citadelle de Mets, homme preux et vaillant de sa personne, qui, durant ces dernières guerres, avoit acquis beaucoup de preuves de sa valeur; mais plus valeureux eust-il esté cent mille fois s'il eut recongneu et bien entendu que la valeur des valeurs est celle par laquelle nous emportons la victoire sur nous-mesmes et nos affections, et non pas sur les autres et sur les places fortes. Comme aussi vrayement n'y a-il de plus glorieux trophées que ceux que, sans le secours d'autres, nous erigeons nous-mesmes de nous-mesmes, et à la gloire desquels autre ne peut avoir part que nous-mesmes. Ce capitaine, jettant et tournant les yeux (esveillez et hardis) sur les beaux objets et rencontres que la fortune luy presentoit, allant par la rüe, avisa une fille d'âge encore tendre et d'honeste maison, mais de taille relevée, et où la grace et la beauté disputoyent ensemble pour l'honneur et le prix. Aussi ne croi-je que jamais estocade luy porta plus dangereuse playe dans le corps que la grace de ceste jeune beauté dedans l'ame. Aussi est-il retourné de toute autre, mais en celle-cy il y est demouré pour les gages. Il fust donc vaincu de l'amour que la beauté de ceste jeune fille lui coula dedans l'ame. Je redoute d'appeller amour dont est sorty un acte de haine si detestable, et d'appeler amant celuy qui a faict tel traictement à la personne aimée.
Tant il y a que, l'esclair de ceste beauté luy avant penetré dedans l'ame, il soubmist incontinent sa raison à ses sens, et sans coup destourner ni ferir se donna en proye à ses salles appetits. Miserable! que de prendre la loy de ceux qui la debvoyent recevoir de lui que de s'abaisser aux pieds de tels maistres et tirans, suivre des aveugles pour guides, et de se laisser commander de ceux qu'il debvoit severement gourmander. Mais c'est un grand plaisir aux mal-heureux que de se plaire en leurs mal'-heurs, et de n'accuser pour cause de leurs mal'-heurs qu'eux-mesmes.
Ce pauvre mal-heureux donc, cognoissant que ce tyran d'amour s'estoit saisi du fort de son coeur, et qu'il y commandoit à baguette, et n'ayant jamais trouvé parmy les rencontres de la guerre place si bien gardée et de si difficile accès et approche que ceste beauté, se resolut de la marchander au prix de sa reputation, et l'achepter au peril de sa vie et fortune, la payer de l'usufruict d'icelle et en recevoir l'acquit des sanglantes mains d'un executeur de justice. Ha! que l'ombre du plaisir est grande, et ce qu'il a de corps et de solidité petit! Mais que la fin et commencement des plaisirs font une estrange Heraclite et Democrite l'un vers l'autre! Il s'accosta pour surgir au port de ses desirs d'une maquerelle, laquelle lui promet, quoy qu'il couste, de faire choir le gibier dans ses filets. Pleust à Dieu que par les royaumes et provinces il y eut de bons limiers pour courir, eventer et lever ces pestes des monarchies, villes et citez, et que, les forests estant suffisantes pour leur faire un bucher, un bras justicier mist le feu au dedans et resjouït les cieux de l'odeur de si belles fumées!
Mais quoy! le mestier en est trop commun! plusieurs en auroient trop chaud en leur pourpoinct, et puis le bois seroit trop ardamment recueilli en France.
Quoy qu'il en soit, ce capitaine, sans l'achoison[314] de ceste peste, verroit encor sa vie et sa valeur debout; ceste jeune et tendre pucelle, sa vie et son honneur; et ses parens, leur joye, support et contentement.
[Note 314: Vieux mot qui s'employoit pour _occasion_, et qui dérivoit aussi d'_occasio_, selon Huet. V. un article de M. Littré, _Revue des Deux-Mondes_, 15 juillet 1855, p. 372.]
Ceste vieille donc (peste de la jeunesse) avisa ceste fille qui marchandoit des bouquets, et, voyant qu'elle ne se trouvoit d'accord avec la jardinière, lui dist: Ma fille, venez avecques moy, et je vous en monstreray de plus beaux, et de plus belles fleurs, à plus raisonnable prix. Ce jeune tendron, portée de son jeune desir, et conduite de sa simplesse, se met à la suite de la vieille, comme un chevreuil qui, sous la conduite du boucher, va droit à la boucherie. Helas! nous voyons bien le commencement des chemins que nous prenons, mais nous n'en descouvrons pas les progrès et l'avancement, et moins encor la fin. Ceste pauvrette s'en va pour trouver quelques bouquets et fleurettes, et ne pense pas qu'elle va perdre (sou la cruauté d'un bouc et vrayement boucquin) le bouquet des bouquets et la reine des fleurs, qui est la rose de sa virginité, voires mesmes sa propre vie.
Elle ne fust donc si tost entrée en la maison de ce capitaine, que ce fust de tirer les portes après elle, et d'elle extorquer par force ce que par voye de consentement et d'honneur l'on ne pouvait impetrer. Icy donc la simplesse fut opprimée par la malice, la trop legère creance par le mensonge, et la foible pudicité par les efforts ravisseurs de la lubricité.
Ce miserable donc tient et entretient quelques jours ceste fille en sa chambre comme esclave, à ses contentemens debordez, et le subjet et l'object de ses plaisirs non moins desreglez qu'aveuglez. Les parens cependant font de tous costez recherches de leur enfant, et la justice, importunée de leurs plaintes, faict assemblée de ceux sur qui pouvoit tomber le soupçon du crime. Commandemens sur prières, menaces sur commandemens, à quiconque la tient ou en entend parler, de l'enseigner ou de la remettre entre les mains des parens. Ce coupable, qui estoit present en l'assemblée, à qui toutes les paroles du juge sembloyent des coups de tonnerres, toutes ses oeillades des eclairs poignans comme estocades, et tous ses commandemens et menaces des foudres qui canonnoient, tronçonnoient et fouldroioient en sa conscience, rapporte de ceste assemblée mille craintes, terreurs et mortelles frayeurs à la maison. Seroit-ce pas, dit-il, maintenant que la bonté divine seroit en mon regard parvenue au dernier periode de sa patience? Sens-je pas les coupables remors qui remuent mesnage et pincettent cruellement ma conscience? Vois-je pas l'espée, non de Denis[315], mais d'un cruel executeur, qui pend, attachée d'un simple fil, dessus moy, et menace ma criminelle teste? Quoy! faudra-il que je serve de spectacle à tout le monde sur un eschafaut, et qu'un glaive public limite et abrége honteusement le terme de mes jours? Ay-je esté tant et tant de fois prodigue de ma vie, en tant de dangereuses rencontres, pour estre finalement reservé à ceste honteuse mort? Que ne me rend la fortune les hazards des alarmes où je me suis tant de fois trouvé pour m'y faire ouvrir l'estomac d'un beau coup de picque au travers des entrailles! Que ne me fait le ciel plouvoir et gresler des milions de pruneaux et dragées sur la teste, pour perdre en mes armes une vie glorieuse, plustost que souffrir une mort si vergongneuse[316]!
[Note 315: L'épée de Denys le Tyran au dessus de la tête de Damoclès.]
[Note 316: Ce mot est plus rare que _vergogne_, dont il est dérivé. On le trouve pourtant dans Montaigne et dans ce passage du 1er livre des _Poèmes_ de Ronsard:
Ils faisoient bien souvent, sans nulle autre poursuite, Tourner les ennemis en vergogneuse fuite.]
Mais que dis-je? où suis-je? Y a-il pas moyen d'esviter ce coup? Suis-je desjà entre les bras de la justice, laquelle peut-estre ne pense à autre chose qu'à me punir? Y a-il pas moyen de derober ce faict à sa cognoissance, et quant et quant me delivrer de sa puissance?