Variétés Historiques et Littéraires (03/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 11

Chapter 112,777 wordsPublic domain

[Note 231: Sans doute le capitaine Saint-Paul, qui commandoit à Reims, et fut tué par M. de Guise pour quelques paroles trop hautaines. V. l'Estoille, 28 avril 1594.]

[Note 232: Ce mot, d'où est venu celui de _mouchard_, s'employoit depuis long-temps déjà, et même bien avant l'entrée en fonctions de l'inquisiteur de Mouchy (Democharès), pour lequel, selon Ménage et le président Hénault, on l'auroit d'abord créé en équivoquant sur son nom. Il se trouve déjà dans le poème d'Antoine du Saix, _l'Esperon de discipline pour inciter les humains aux bonnes lettres..._, Paris, 1539, in-16.--Selon le _Martyrologe des protestants_ (1619, in-8, p. 530), les espions de l'inquisition d'Espagne s'étoient d'abord appelés _mouches_. «Plusieurs de ces mousches, y est-il dit, volent si haut et si loin que, passant la mer, ils iront en estranges et loingtains pays espier ceux qui, se bannissants eux-mesmes d'Espagne, se seront à seureté retirez en quelque part.»]

Ha! ha! Piedaigrette, mon amy, je te prie me declarer quelles bestes sont-ce que coquilberts; j'ay veu beaucoup de bestes après toy, mais je n'ay encore point veu de coquilberts. Sont-ils plus grands que les chameaux de M. de Nevers? Sont-ils de la race de Bucefal ou du cheval Pegasus? Je te prie de me le dire ou m'en figurer un comme tu sçais bien qu'ils sont, et je te bailleray à boire dans ma gourde de ce bon vin que l'on m'a baillé chez M. Asdrubal. Piedaigrette, ayant fait un pet, un rot et un siflet, commença à faire un long discours, en disant en langage commun: Au temps des bons pères Rouselay[233], Sardini[234], Bonnisi, Cenami et autres pères anciens sortis du fin fond de la Lombardie, les coquilberts commencèrent à naistre en nostre France, et, faisant des petites legions, s'escartèrent par tout nostre royaume. Douane commença à gouverner à Lyon: traites foraines, partout nouvelles impositions à Paris; enfin le père Louvet fut deputé pour empescher les coquilberts de vivre, et fit une armée de mousches pour faire le degast des vivres des coquilberts, desquelles il fit Benard capitaine, Molart lieutenant, Honoré enseigne, Poupart sergent, et pour le moins deux cens apointez qui faisoient garde jour et nuit, tellement que tous les pauvres coquilberts estoient en danger de mourir de faim, sans l'invention de Greffier de Saint-Lubin, bon soldat coquilbardier, lequel, voyant les vivres faillir en l'armée, trouva moien et inventa nouvelles inventions pour vivre, sçavoit lier les moutons par les pieds, et cacher derrière les pierres de taille pour passer avec le gros qui avoit acquitté; fit les metamorphoses de boeufs en vaches, de porcs gras en truyes maigres, et les bahus pleins de cochenille[235] pour du vieux linge pour vendre au bout du pont Saint-Michel; et, tant que dura ceste invention, les mouches mouroient de malle rage de faim, tellement qu'elles ne pouvoient plus voller, et messieurs les coquilberts vivoient à discretion.--Mais, Piedaigrette, tu m'as promis de me figurer un coquilbert, je te prie, fais-le.--Aga, mon amy, je ne te mentirai d'un seul mot: les coquilberts ont la teste faite comme un gros boeuf ou une vache; le corps, par les parties de devant, comme un porc gras; depuis les espaules jusques au train de derrière, comme un veau; la cuisse droite comme un mouton et la gauche comme un chevreau. Il a la queue fort grosse et d'une estrange façon, car elle est faite de mille et mille martres sublimes, de renardeaux, de fouines, de loutres et de toutes autres sortes de fourrures pour l'hiver. Au temps passé ils avoient de grandes cornes, sur lesquelles vous eussiez trouvé en toute saison mille hotées de beure, paniers pleins de poulets, perdris, agneaux, oisons, fésants, et de toutes autres sortes de volatilles; quand ils sont bastez comme chameaux, leurs bats sont fort creux: car il y tiendroit bien cent pièces de velours, autant de satin, damars, que taffetas, toilles fines, rubarbes, cochenille, et de mille sortes de marchandises sujetes à l'imposition. Ils sont à part soi plus forts que cent boeufs attelez; ils vont jour et nuict, et aussi asseurement sur eaüe que sur terre; il n'y a mousches, mouschars ni mouscherons qui les puissent empescher d'aller où bon leur semble; ils sont quelquefois comme les cameleons, ils changent de toutes couleurs; ils font faire plusieurs passages invisibles; ils font passer la douzaine de boeufs aussi gaillardement sans acquiter comme moi; ils font les uns de pauvres riches et de riches pauvres; quand ils dorment, tirez-leur un poil de dessus eux, il vous servira à vous faire un manteau, un pourpoint, un chapeau, voire, quand il est bien tiré et choisi, il vous servira à faire un habit complet; ils font porter à madame la controleuse, à madame la garde, la petite cotte de taffetas, de camelot, de soye ou de telles estoffes qu'elles desirent, le petit demi-ceint d'argent, la bague mignardelette au doigt, le petit bas de soye, etc.; tellement, mon bon ami M{e} Guil., les coquilberts ont de terribles perfections, et, si je l'osois dire, leur eaüe est meilleure que le vin de Vaugirard: car il y a plus d'un mois que j'en boy, je vous en parle comme sçavant, et si j'en bois encore quelquefois quand je suis au monde. De la nourriture de tels animaux, je ne t'en veux rien dire: car tu peux assez juger, estant juge comme tu es, que, sortant telles eaux de telles chapelles alambiques, que le dedans n'est que rosée et fleurs d'estrange vertu; les bons coquilberts sont recherchez de toutes sortes de gens de bien, et qui n'ont point l'âme de travers comme toi.

[Note 233: Il faut lire Ruccellaï. C'est un de ces Italiens qui faisoient alors les grosses affaires de finances. V. notre édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 40-41.]

[Note 234: Scipion Sardin fut le plus fameux de ces Italiens enrichis. V., sur lui, le _Journal de l'Estoille_, édit. Lenglet-Dufresnoy, t. 1er, p. 102, 485, et t. 2, p. 5.--Il possédoit une fort belle maison au faubourg Saint-Marcel, dans une rue qui s'appelle encore, à cause de lui, rue Scipion. Sa maison, devenue la _manutention_ des hospices de Paris, porte aussi ce nom.]

[Note 235: La cochenille du Mexique étoit alors l'objet d'un très grand trafic.]

Je te veux conter, puisque nous sommes à loisir, comme deux honnestes dames de nostre cartier, s'estant accostées de petis coquilbardeaux, et coquilbardant avec eux, jouans à frape main, faisoient et engendroient de gros coquilberts, les envoyans loger à Paris à la place aux Veaux, chez leurs bons amis.

Un gros, voulans faire son entrée à Paris, advertit cinq ou six de ses amis pour le recevoir à la porte de Bussy le lendemain de Noel M. V{c.} LXXXXV. C'estoit la bonne année des coquilberts; ils estoient en aoust[236] en ce temps-là. Le capitaine la Rue, gouverneur de la porte de Bussy, fut prié d'assister à sa reception, et moi je le vis entrer; tu ne croiras l'estrange façon qu'il entra: premièrement, marchoit le père aux boeufs, en bel ordre et piteux estat, accompagné de deux cens moutons, tous couverts de laine blanche et noire jusques aux yeux; après cette bande passa quatre-vingt ou cent boeufs conduits par le jeune Fontaine, qui estoient nouvellement venus de Poissy, et qui s'estoient reposez en son chasteau de la Bouverie; en après, comme un entremets, entrèrent deux cens autres moutons, tout ainsi que les autres precedés; après ceux-ci passèrent six autres gras boeufs malheureux, car ils avoient laissé la peau chez le père Audouart, et s'en allèrent cacher à Beauvais. Cela fait, monsieur le coquilbert entra aussi secretement comme une souris, et le receut le capitaine la Rue avec tant d'amitié que rien plus; et après les acolades et bienvenues faites, allèrent boire chez le père Valenson; mais partout il y a du malheur et du peril, comme dit le saint apôtre: car une meschante mousche, qui estoit en sentinelle, fut presque cause de ruiner les coquilberts, et en fut le père Louvet[237] adverti; tellement que la paix qui avoit esté si longtemps entre les coquilberts et les mouches fut rompue.

[Note 236: C'est-à-dire en temps de moisson.]

[Note 237: C'est «ce grand fermier Louvet» dont il est parlé dans la _première journée_ des _Caquets de l'Accouchée_. (V. notre édition, p. 40-41.) Il n'en est nulle part ailleurs parlé aussi longuement qu'ici.]

Louvet lève une compagnie nouvelle de mousches bovynes, picquantes et ardentes; il envoie commissions de tous costez, Poupart de çà, Poupart de là, Benard à pied, Benard à cheval, les gardes renforcées à toutes les portes, tellement que jamais la guerre des Guelphes et Gibelins ni fit oeuvre pareille. On avoit desjà le pied dans l'estrier pour donner le combat, les petites collations estoient cordées, elles coquilberts, estonnez comme fondeurs de cloches, ne savoient à quel sainct se vouer; l'on fait plusieurs assemblées, le conseil se tient par plusieurs fois; enfin monsieur du Pied-Fourché[238] envoye à madame de la Douane la republique de la nouvelle imposition; envoya ambassadeur à messieurs de la Marée et de la Draperie; monsieur du Port Saint-Paul à monsieur du Port Saint-Nicolas, anges de grève[239] à la Tournelle, et le rendez-vous à Malaquest[240], où la paix fut traictée, Maistre Guillaume, mon amy, et les coquilberts, mouches et moulcherons s'allièrent ensemble par un lien indissoluble d'amitié, et firent comme les Romains et les Sabins, s'espousans les uns les autres; tellement que par le moyen de cette alliance le pauvre père Louvet fut metamorphosé comme Acteon, qui fut mangé de ses chiens propres: car toute son armée de mousches, tant capitaines que soldats, devindrent coquilberts, et fut traicté à la Turque; et, n'eust esté Maubuisson où il se sauva, il eust esté mangé tout en vie. Ce neantmoins il luy demeura encore quelques mousches qui estoyent des vieilles bandes, qui ne se voulurent acorder, comme le capitaine Boucher, le sergent Poupart et autres capitaines reformez, qui vivent encore en esperance de remonter au dessus de leurs affaires avec le temps. Comme de fait le capitaine Boucher surprint un coquilbert qui s'estoit venu loger à la Nostre-Dame de Mars aux faulxbourgs Saint-Germain, qui fut plumé comme un canart; il s'estoit caché dans les chausses de Gerbault, et s'estoit rendu invisible à plusieurs mouches durant la guerre; il s'estoit formé en bottes de soye et avoit passé sous cette forme par plusieurs fois, mais il y vint à la malheure.

[Note 238: Le _pied fourché_ étoit la ferme d'un impôt établi aux portes de quelques villes sur les animaux ayant, comme le boeuf, le mouton, le porc, la chèvre, le pied fourché.]

[Note 239: Les crocheteurs de la place de Grève. Le nom qu'on leur donne ici leur venoit de leurs crochets, simulant des ailes sur leur dos. On lit à la scène 3 de l'acte 3 de _l'Eugène_ de Jodelle:

FLORIMOND.

Laquais, trouve des crocheteurs.

PIERRE.

J'y vais, monsieur; et, quant à eux, Ils voleront bien tost icy: N'ont-ils pas des aisles aussy?]

[Note 240: Le quai ou plutôt le _port Malaquest_, ainsi qu'on l'appeloit alors. (_Registres de l'Hôtel de Ville pendant la Fronde_, t. 1er, p. 107.) Ce nom de _Malaquest_, qui n'a jamais été expliqué d'une façon satisfaisante, pourroit bien trouver son origine dans les assemblées de contrebandiers qui se tenoient, comme on le voit ici, sur ce port alors désert, et d'autant plus propice à cacher ces bandes et à recéler leurs vols qu'il étoit couvert de piles de bois de chauffage. (_Registres de l'Hôtel de Ville..._, t. 1er, p. 184.)]

Quand il est grand'année de coquilberts, tu ne vis jamais tant de fermiers devenir marchands de safran. Il n'est pas les chambrières de cuisine et filles de chambre qui ne coquilbardent; l'on ne parle plus de ferrer la mule, il n'y a plus que les coquilberts en campagne: voilà, M. Guil., comme le monde vivoit de ce temps-là et vit encore au monde.--Escoute, escoute, Piedaigrette, dit M. Guil.: nostre maistre y prend bien garde, et de près; allons-nous-en d'icy; as-tu le rameau d'or d'Æneus? Allons, allons, voilà le père Caron qui nous attend sur le bord du Stix pour passer; aussi bien ay-je la teste rompue des cris et urlements de ces usuriers de l'autre monde et de ces avaricieux qui sont là-bas dans ces paluz infernaux jugés par Minos et Radamanthe; il me tarde que je ne sois chez M. Jamet[241].--Allons, dit Piedaigrette, quand tu voudras, et sortons hors d'ici. Ayant donc passé Stix, nous beusmes ensemble avec le père Caron, qui est vrayement bon vieillard, et, estant sorti des Champs-Élisées, Piedaigrette dit: Allons par quelque chemin écarté, de peur des mousches de monsieur Largentier de Troyes[242], qui est venu de nouveau faire la guerre aux coquilberts de Paris.--Et quelle guerre est-ce? dit monsieur Guil: C'est pis que celle de Louvet; il s'est emparé du château des quatre fils Aymon; il a pris pour maistre mousche le père Adam; il l'envoye sous terre et fait plus de trouble au royaume avec son escritoire. Estant doncques le Père aux pieds et M. Guil. prests à se separer, Piedaigrette luy recommanda toutes ses affaires, atendu la faveur qu'il avoit en court, le pria d'avoir souvenance en son _memento_ des folles enchères d'un pauvre coquillebardier; et, s'estant dit l'un à l'autre un long _vale_, et adieu! M. Guil., adieu! Piedaigrette, adieu! adieu! M. Guil. s'en va au Louvre, et Piedaigrette à la taverne chez le père Charpin, où il rencontra le père Gauderon qui beuvoit demi-setier du muscat de Vitry, auquel ayant compté plusieurs choses, recommencèrent à succer le tampon, et de là en sa maison, ou à grand'peine ses jambes de fuzeaux peurent reporter sa teste de veau, et atend au coing de son feu le paquet pour porter aux Champs-Élisées.

[Note 241: Le financier Sébastien Zamet, seigneur de trois cent mille écus de rente, comme il s'appeloit lui-même.]

[Note 242: G. L'Argentier, administ. du bail des fermes sous Henri IV. V. Grosley, _Oeuvres posthumes_, 1, p. 14-19.]

Et quant à maistre Guillaume, estant près du Louvre, il s'en va chez M. de Montauban[243], auquel il donna advis de la descente des coquilberts, qui se preparoient à luy faire la guerre, et qu'il se tint bien sur ses gardes, qu'il acheptast un resveil-matin[244] à messieurs ses commis pour n'estre endormis en ses affaires; et que pour luy il achetast des lunettes pour y voir plus clair, et qu'il advertist en passant M. de Soisy pour les trente sols; que Marquenat n'oubliast ses galoches quand il iroit aux portes, à cause des boues, et que, quand il iroit voir messieurs les receveurs à cause du temps, il les advertist de ne se point battre et esgratigner, et puis boire à cline-musette, et qu'il print bien garde que ses mousches ne devinssent coquilberts comme du temps du père Louvet, et beaucoup d'autres bons advertissemens touchant la coquillebarderie, et de là en sa maison, atendant nouvelles du temps.

Ne faut-il point parler de rire quelquefois Ou dire verité en paroles couvertes, Estre toujours caché comme un sauvage aux bois? La porte d'un bon coeur a tout bien est ouverte; Mais que pourroit-on dire d'avoir ceste arrogance, Avoir tracé la voye à mille inventions, Voire tousjours avoir une vaine esperance, Retrouver le chemin de mes conceptions. Après que mon destin aura repris son cours, J'espère que j'auray quelque contentement, S'il y a de l'espoir en tous mes vains discours Je ne manqueray point à mon avancement; Nul ne peut parvenir sans avoir du tourment.

[Note 243: Moysset, dit Montauban, du nom de sa ville natale, étoit trésorier de l'épargne. V., sur lui et sur ses manoeuvres financières faites de connivence avec M. de Luynes, notre édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 184, 241.--V. sur sa querelle avec l'Argentier, qu'il fit arrêter en 1609, Grosley, _ibid._]

[Note 244: C'étoit une invention qui commençoit à être en usage. Quand Henri III, la veille de l'assassinat du duc de Guise, eut commandé à du Halde de le réveiller à quatre heures, celui-ci régla son _réveil_ pour cette heure, et fut exact.]

_Les Ballieux des ordures du monde[245], nouvellement imprimé pour la première impretion par le commandement de nostre Puissant l'Econome._

_A Rouen, chez Abraham Cousturier, tenant sa boutique près la grande porte du Palais, au sacrifice d'Abraham._

In-8.

[Note 245: Nous connoissons plusieurs éditions de cette pièce, qui, toutefois, n'en est pas restée moins rare. Une seule porte une date: c'est celle où notre pièce, ayant pour titre _les Bailleurs des ordures du monde_, se trouve à la suite de _la Gazette..._, Paris, _jouxte la coppie imprimée à Rouen_ par Jean Petit, 1609, in-12. (V. Viollet-Leduc, _Biblioth. poétique_, p. 349-350.) Nous n'avons pu retrouver l'édition originale de Jean Petit. En revanche, nous en avons trouvé une autre qui avoit échappé à tous les bibliographes. Elle a pour titre: _le Donnez-vous garde du temps qui court_, s. l. n. d., et est, en plusieurs parties, beaucoup plus correcte que celle donnée par Abraham Cousturier et reproduite ici. Elle nous a donc été fort utile pour les corrections. Nous n'indiquerons que les principales variantes. On a donné à Chartres, chez Garnier fils, en 1833, une réimpression à 32 exemplaires de l'édition d'Abraham Cousturier.]