Variétés Historiques et Littéraires (03/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 10

Chapter 103,774 wordsPublic domain

Premierement, il faut que vous sçachiez qu'ils ont un nez, une bouche et deux yeux comme un autre homme, et partant il n'est point difficile de les trouver. On en rencontre partout, et ressemblent mieux à un singe qu'à un moulin à vent ou à un fagot: toutes leurs actions sont vrayes singeries; mais ne leur baillez jamais la bourse à garder, car ils savent fondre l'or et l'argent, et sont les plus grands alchimistes du temps present, du passé et de l'advenir. Quand vous verrez un Allemand contrefaict, un homme bigarré comme un valet de carreau ou le roy de picque, un maquereau, un minois du Palais, un joueur de dez, un chercheur de repuë franche, un poète qui prend les vers à la pipée, un entreteneur de dames, un homme de chambre botté, fraisé comme un veau, gaudronné comme un singe[211]; un laquais vagabond, un joueur de tourniquet, un faiseur de passe-passe, Jean des Vignes et sa sequelle[212], un sauteur, un plaisantin, un Gascon sans argent, un Normand sans denier ny maille, un visiteur de foires, un courtisan des halles, un traffiqueur de vieux habits, un receleur frippier, un traisneur d'espée sans maistre, un capitaine sans compagnie, imaginés-vous de voir autant de filous; et quand vous rencontrerez telles gens, serrez vostre bourse, et mettez la main dessus avec ces mots: _Au premier occupant_. Que si vous les voulez voir de loin sans lunettes, allez vous planter sur la montaigne de Montmartre, et croyez que la moitié de ceux qui sortent ou entrent dans Paris sont tous filous, sans en rabattre la queüe d'un seul; et si vous en voulez la raison, c'est le temps qui le porte, et le siècle le requiert ainsi, dans la corruption où nous sommes. Adieu: souvenez-vous de l'anneau de Hans Carvel, on ne prendra jamais votre bourse.

[Note 211: Par raillerie, les montreurs de bêtes savantes habilloient leurs chiens et leurs singes à l'espagnole, avec larges fraises _gaudronnées_ (voy., sur ce mot, notre tome 1er, p. 163). Une vieille enseigne de Paris représentoit un de ces magots ainsi accoutré, avec cet affreux calembour pour légende: _Au singe en batiste_.]

[Note 212: V. sur ce joueur de farces, qui faisoit partie de la sequelle de l'hôtel de Bourgogne, notre édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 281-282.]

_Privilège des Enfans Sans-Soucy[213] quy donne lettre patente à Madame la comtesse de Gosier-Sallé, à Monsieur de Bricquerazade, pour aller et venir par tous les vignobles de France avec le cordon de leurs ordres._

In-8.

[Note 213: Il ne s'agit point ici des _Enfants sans soucy_, joyeux compères et joueurs de farces du XVIe siècle, pour lesquels Marot écrivit en vers un _cri_ resté célèbre; dans cette pièce, du XVIIe siècle, ce nom n'est pris que par souvenir.]

Bacchus, par grâce du Destin, empereur des Enfans-sans-Soucy, prince des Gosiers-Brûlans, comte de Bois-sans-Soif, marquis de l'Alteration, de l'Haleine-Vineuse et Haut-Appetit, commandeur absolu et universel sur les vignobles de Bacarat, Rheims, Ay, Tesse, Chablis, Tonnerre, Beaune, Vermanton, Langond, Coulange, Costerotie, l'Hermitage, Cahors, Medoc, Grave, Saint-Emilion, la Palu, Caberpton, S.-Laurent, Frontignan, Chambertin, Malvoisie, Canarie, Madère, Port-en-Port[214] et autres que le soleil eclaire sous la vaste etendue des cieux.

[Note 214: Ou plutôt Port-à-Port, nom francisé de la ville de Porto.]

A tous passez, presens et à venir, salut. Ayant remarqué que le plus sûr moïen de maintenir nostre monarchie bachique estoit d'establir en differens endroicts de nostre empire des ordres composés de plusieurs sortes de dignités, pour recompenser ceux de nos sujets quy auront esté les plus fidèles et les plus attachés aux interests de nostre trongne vineuse, afin qu'en leur donnant par ce moyen esperance d'estre un jour recompensés sur des services qu'il nous auront rendus, nous puissions les exciter à la pratique de la vertu, qui se trouve parmi les pots et les verres, que nous avons toujours possedez à un si sublime degré:

A ces causes, ayant fait mettre cette affaire en deliberation sur nostre table, après avoir bien bu en la compagnie de nostre ancien amy l'ivrogne Silène et les bacchantes, nos chères nourrices, de leurs advis et de leurs consentemens, nous avons creé, estably, creons et establissons par ces presentes, perpetuelles et irrevocables, un ordre general sous le tiltre de l'ordre du Tonneau[215], que nous voulons reserver à notre personne; d'un chancelier, d'un secretaire, de quatre commandeurs et de quatre chanceliers, lesquels officiers cy-dessus, creez et etablis à perpetuité, jouiront de tous les priviléges, prerogatives, immunitez, franchises et exceptions bachiques, même du droit de bourgeoisie, dans tous les cabarets, lieux de bonne chère de notre obeissance, où nous voulons qu'ils soient reçuz gratis sans qu'on les en puisse chasser, pour quelque chose que ce puisse être, à la charge toutefois que tous les aspirants auxdits offices et dignitez seront tenus de faire preuve de leurs capacités dans l'exercice de la vendange, en buvant chacun vingt-cinq razades le jour qu'ils voudront estre admis dans toutes les dignités desdites charges, à la reserve toutefois de notre chère et bien-aymée la comtesse de Gosier-Sallé, que nous avons gratifié de la charge de chancelier de nostre ordre, et de nostre bon yvrogne Biguerazade, à qui nous avons aussy donné celle de secretaire du mesme ordre, lesquels, en consideration des services qu'ils nous ont rendus en plusieurs occasions et de la certitude que nous avons de leurs capacitez aussy bien de boire, nous les avons dechargés de toutes preuves à faire pour parvenir à la possession desdites deux dignitez de chancelier et de secretaire. Et tous lesdits officiers releveront de la comtesse de Gosier-Sallé, notre chancelière, et seront tenus de prendre d'elle le cordon de notre ordre et des lettres-patentes signez et contresignez par Biguerazade, son secretaire, pour ce quy concerne les affaires dudit ordre, qu'ils seront tenuz de porter à perpétuité, sous peine d'estre declarés incapables de frequenter jamais nos assemblées bachiques, et d'y estre traictez comme infracteurs de nos ordres, rebelles à nostre estat; defendons à tous les officiers dicts de boire de leur vie goutte d'eau, de manger aucunes sortes de confitures, fruits, lactage ny autres choses capables de prejudicier à nos interests, en ce que tous ces choses peuvent empescher la soif; defendons semblablement de repandre jamais goutte de vin, si mechant qu'il puisse être; de casser verres, bouteilles ny flacons; et enjoignons de faire toujours ruby-sur-l'ongle après avoir beu; de manger force cervelats, fromages, persillages, harangs sorets, force jambons de Mayence, saucissons de Boulongne, cuisses d'oyes, gorges de porcs, et generallement tout ce quy pourra procurer l'alteration[216]; surtout de ne point oublier à mettre dans leurs sausses nos chers amis le marquis de la Poivrade et le baron de Salinieri[217] partout comme nos plus intimes bienfaiteurs.

[Note 215: Nous n'avons pas trouvé d'autres traces de cet ordre bachique, constitué, sans doute, comme celui de _la Grappe_, que Damas de Gravaison établit à Arles à la fin du XVIIe siècle, et dont les statuts et ordonnances furent publiés en 1697, in-12. On peut trouver, dans le _Glossaire_ du Rabelais de de l'Aulnaye, la liste des ordres bachiques institués du XVIe au XVIIIe siècle, et dont l'ordre de _la Boisson_, fondé en 1700 à Avignon par de Pesquière, fut l'un des plus célèbres.]

[Note 216: Rabelais appelle tous ces mets _aiguillons de vin_.]

[Note 217: Ces noms rappellent ceux que prirent les membres de l'_Ordre de la Boisson_. La Gazette qu'ils publioient, et qui étoit rédigée en partie par Mogier et l'abbé de Charnes, avoit pour titre _les Nouvelles de l'Ordre de la Boisson, chez Museau-Cramoisi, au Papier Raisin_. Les noms des bachiques rédacteurs étoient à l'avenant: _Frère des Vignes_, _frère Mortadelle_, _natif de Saint-Jean-Pied-de-Porc_; _dom Barriquez Caraffa y Fuentez Vinosas_, _M. de Flaconville_, _le sieur Villebrequin_...]

Pourra partout notre dict chancellier pourvoir à quy bon luy semblera de nos officiers de l'ordre, quy porteroient toutefois les noms suivans, savoir:

Le premier des commandeurs s'appelle Long-Boyaux; le second, Bequillard[218]; le troisième, Bois-sans-Façon; et le quatrième, de la Goinfretière.

[Note 218: C'est aussi un frère Béquillard, et l'on sait ce que ce mot signifie en argot, qui rédigea en 1724 les statuts d'un autre ordre bachique, dit la _Société de la Culotte_.]

Les chevaliers s'appellent par les noms suivans, savoir:

Le premier, Longue-Haleine; le second, Large-Avaloire; le troisième, Pretatrinquer; et le quatrième, Gosier-Coulant.

Et tous les dits officiers par elle pourvus jouiront des privileges cy-dessus specifiez, sans trouble ny empeschemens, car ainsy nous l'avons resolu et ordonné.

Si nous donnons en mandement à tous les confrères de la jubilation et gens tenans nos sièges bachiques, cabarets, tavernes, tabagies et autres qu'il appartiendra, de tenir chacun en droit la main à l'execution des presentes, sans diminution ny ogmentation que ce puisse être, à peine de ne boire que de la lie du vin de Brie: car tel est notre plaisir.

Donné en notre conseil, sur le cul d'un tonneau, dans notre cave imperiale, après être bien saoûl.

_Signez_: BACCHUS, _Dieu des Vendanges_;

SILÈNE,

Et sur les replis: Cher Bouchon.

La comtesse de Gosier-Sallé, garde des bouteilles, protectrice de l'université vineuse et chancelière de l'ordre bachique du Tonneau, salut: Nous etant entierement fait informer de la capacité de notre bon amy le sieur de Chifle-Museau, et lui ayant trouvé toutes les qualités requises pour être de l'ordre excellent du Tonneau, après avoir de lui pris et receu le serment prevu, prealablement faict dessoubz l'experience au fait bachique, nous l'avons pourvu de la dignité de commandeur de Bois-Sans-Façon, pour en jouir sa vie durante sans trouble ny empeschements; pour marque de quoy nous luy avons accordé le cordon de l'ordre du Tonneau, en luy enjoignant d'observer les statuts, reiglements et privileges portez par ladite creation dudict ordre de la part du souverain Bacchus, à peine d'estre degradé et declaré indigne de posseder la dite dignité, et comme tel estre dechu du benefice de ces presentes, aux quelles nous avons grifonné notre signe, après y avoir fait apposer le cachet de nos armes.

Donné en nostre hotel de la Halle-au-Vin, et moy presente, à moitié grise,

La comtesse de GOSIER-SALLÉ.

_Avec permission._

_La Rencontre merveilleuse de Piedaigrette avec Maistre Guillaume revenant des champs Elizée, avec la Genealogique des Coquilberts, traduit de chaldeam en françois._

M. VI{c.}VI. In-8.

L'année mil je sçay combien après le deluge de Noé, et aprez le joieux advenement du grand Jubilé d'Orléans[219], le Père aux pieds, autrement dit Piedaigrette, s'estant remplumé des naufrages de milles et milles taverniers qu'il avoit envoyez avec monsieur de Mouts[220] en Canadas querir du safran[221]; se resouvenant de noz mal-heurs derniers, et du voyage qu'il avoit fait avec le père Gascart à Damery, et des bons tours qu'ils avoyent faict ensemble, faisant enterrer avec une magnificque solemnité et pompe funèbre la fressure d'un porceau plus gros et gras que vous, lecteur benevolle, au lieu des parties nobles d'un gras chanoine de la Saincte-Chapelle, qui estoit son amy, me raconta un jour, comme à son Acathée, tous les hazards, crainctes, voyages et inconveniens qui luy estoyent advenus depuis que les Coquilberts avoyent fait leur entrée en France, et le grand voyage qu'il avoit fait ès champs Elizée, où il avoit veu et beu avec plusieurs de ses amis; le sejour qu'il y fit, les plaisirs qu'il y avoit eus avec ses bons amis qui estoyent partis de ce monde tout à bon; et comme, ayans rencontré M. Guillaume, qui fait tant parler de luy, qui revenoit de paradis parler à son oncle Noé pour les affaires d'Estat, ils allèrent boire ensemble. Mais, me dit-il, mon frère, mon amy, à nostre rencontre il y eut bien du hasart: car, M. Guillaume ayans laissé le bon homme Noé planter sa vigne, et passans par les champs Elizée, il avoit fait une remonstrance aux vieux loups à un soldat affamé qui demandoit la guerre, et n'estant asseuré en son ame quel parti il devoit prendre, ou la paix, ou la guerre (encores qu'il ne se soucie ny de l'un ny de l'autre), voyans venir à soy Piedaigrette avec ses jambes de fuzeaux et son ventre creux comme une aulge à porceaulx, et sa grosse teste de veau sur ses espaules voutées, l'un devant l'autre, à la portée du canon, ce demandoient: Qui va là? qui va là? par plusieurs fois. M. Guillaume, qui pensoit que ce fust quelque diable de soldat, parle le premier fort honnestement, disant ces mots: C'est moy! Monsieur;--Qui es-tu? dit Piedaigrette.--C'est moy! Monsieur.--D'où viens-tu? où vas-tu? Es-tu chrestien ou mahometiste? Ventre sainct Quenet[222]! dis-le moy, ou tu es mort!--C'est moy! Monsieur, dit maistre Guillaume. Piedaigrette s'aprochant de plus près, encore qu'il ne fust pas trop asseuré, maistre Guillaume le recogneut, et, criant comme un veau, luy dit: C'est moy! c'est moy! de par le diable, mon amy, tes fortes fiebvres quartaines! c'est moy, Piedaigrette, mon amy. Luy, estonné de ceste rencontre, luy dit: Eh! c'est donc toy, maistre Guillaume? Çà, çà, que je t'acolle! Hé, hé, mon bon amy! qui t'ameine en ces quartiers?--C'est moy-mesme, dit maistre Guillaume. Mais toy, de quel quartier viens-tu? je te prie de me le dire. Après les acolades et bien venues faictes l'un à l'autre, Piedaigrette luy dit: En bonne foy, mon amy, je viens des champs Elizée.--Et quoy faire? dist maistre Guillaume.--De veoir le bon père Anchises.--Qui t'y a conduict?--La Sibille.--Laquelle?--D'un pressouer[223].--Ha, ha! et je te prie, conte-moy des nouvelles du pays, et par quelles contrées tu as passé.--Par ma foy! je te le dirai volontiers, pourveu que tu me veuille escouter.--Je t'escouteray aussi volontiers comme je fais l'evangile, maistre Guillaume.--Après que je fus lavé de tous mes pechez, dit Piedaigrette, par le moyen du grand jubilé d'Orléans, je ne sçay quels esprits m'aportoient en ces lieux, où j'ay esté et vescu l'espace de long-temps de la manne celeste des enfants d'Israël, durant lequel temps j'ay veu une partie du pays, qui est fort bon, Dieu merci. En premier lieu, je me trouvay en un pays de contracts, duquel pays j'eus grand peine à me desbrouiller, car je fus lié et garotté à coups de plume comme un pauvre forçaire[224]; et, n'eust esté Pajot et Bobie, qui venoient de parler à Matthieu Aubour pour retirer une minutte, j'estois en grand hazart. Eschapé de ce danger, j'entrai au pays de consultation, où il y a force gens d'honneur et gens de bien qui gouvernent le pays assez modestement, comme Messieurs Versoris, Canaye, Dulac[225], et autres gens de palais dont la renommée vit encores; mais là on n'y boit point, qui est un grand malheur, et, n'eust esté le pays de consignation où j'entray, j'estois mort de la mort de Roland. O mon amy, quel meschant pays! Tout le monde y a bon droit, mais il y a toujours quelqu'un qui perd. L'on me demande: Quoy! Piedaigrette, as-tu affaire de quelque chose? Veux-tu consigner? Quel chemin veux-tu aller?--Messieurs, je cherche le pays de Sapience, je vous prie me l'enseigner.--Ha, ha! mon amy, vous aurez bien de la peine à le trouver, car il vous faut passer par la comté de Folie, où il y a tant de peuple que rien plus: car tous les sages de vostre monde et ceux qui le pensent estre y sont habituez.--Encores, Messieurs, s'il ce peut faire, il faut trouver moyen d'y parvenir. Ayans pris congé d'eux, je passé une petite contrée qui estoit fort belle et plaisante à voir de loing, où il y a plusieurs belles maisons, vaste en grosses fermes et bien accommodées; mais je vous asseure qu'il y faut avoir bon nez: car, tant plus j'approchois, tant plus je sentois une odeur qui estoit plus forte que musc. Je trouvay un jeune homme, auquel je demanday: Mon amy, quel pays est-ce icy?--Monsieur, me dit-il, couvrez-vous, c'est le pays de Medicination. Vous voiez tous ces beaux lieux-là: croyez, Monsieur mon amy, que toutes les etoffes et materiaux ont été pris chez les apoticaires de Paris, et des plus fines rubarbes qu'ils ayent en leurs boutiques, et soyez asseuré que, si ce n'estoit un _remedium contra pestem_[226] que l'on vend au palais, il y auroit bien du danger à passer par icy. Ayans prins congé de cestui-là, je passe dans une grande forest bruslée, où on ne voyoit goute, à l'issue de laquelle je trouvay deux venerables vieillards, qui me demandèrent où j'allois; je leur responds: Messieurs, je cherche le pays de Sapience. L'un commence à rire comme un fol, l'autre à pleurer comme un veau; je fus tout estonné de cette façon de faire. Ils me demandèrent neanmoins tous deux qui j'etois, et moy je leur fais la mesme demande. L'un me dit: Je m'appelle Democrite.--Et moy Heraclite.--Et moy Piedaigrette, leur dis-je.--Or, puis que tu as dit ton nom, passe maintenant, te voilà entré au pays de Folie, par lequel il te faut passer avant que d'entrer en Sapience. Je ne fus pas une demi-lieue dans le pays, Monsieur Guillaume, mon ami, que je rencontrai un grand vieillard, qui, avec une torche ardente, cherchoit le jour en plein midi. Un peu plus avant, je vis un petit noirault qui aprenoit à nager sur une rivière avec deux pierres à son col, comme deux vessies de charcutier, et tant d'autres fols de ce monde que rien plus, qui briguoient en court pour estre enregistrez pour aller faire la guerre aux Turqs[227]. Ayans passé tout ce pays du monde, de ce pays-là j'approchois d'une grande ville pour y entrer, pour me reposer et loger; mais, à l'entrée d'icelle, je rencontray, comme en sentinelle perdue, un grand vieillard, qui s'appeloit O Sapientia, lequel, avec cinq ou six autres grands O, alloient chercher Noël[228]. Je m'adresse à luy, et luy demande assez doucement: Seigneurs, pourray-je bien loger en vostre cité? Il me respond: Qui es-tu? mon ami.--Helas! Monsieur, luy dis-je, je suis le pauvre Piedaigrette, qui, ayans passé la plus grande part de ma vie au pays de Folie, sur mes vieux jours je desirerois me retirer avec la Sapience. Ha! maistre Guillaume, si tu sçavois quelle responce il me fist, tu serois estonné. Il commence à me dire: Vas-t'en d'icy, affronteur! charlatan! trompeur de marchands! effronté! coquilbardier! mangeur de morue de Flessingue! Vas-t'en à tous les diables! vas-t'en d'icy! Il n'entre en ce pays que gens de biens et d'honneur! Moy, estonné comme un fondeur de cloches, au petit pas je me retire de là, et estois assez faché de n'entrer en ce pays-là, veu la peine que j'avois eue à le chercher; mais je vis bien qu'il n'y va pas qui veut. Ayans quitté le père Sapientia avec ma courte honte, j'aperceu neantmoins sur les limites du pays le bon père et homme de bonne memoire, Monsieur de Chavignac[229], qui composoit un livre, _De reconciliatione successori suo cum vicario suo antiquo_, avec la glose de Belin et Sageret; il estoit prest à l'envoyer à Patisson[230], mais Monsieur de Bonport estoit engrené le premier. Il y avoit trois jours que j'en estois party quand je t'ay trouvé.--Vrayment, dit maistre Guillaume, je ne m'estonne pas de t'ouïr parler, tu as bien veu du pays. Mais quoy! Piedaigrette, se resouvenant encores de tous les bons tours, tant bons que mauvais, qu'il avoit faits, ne pouvoit bonnement faire l'accolade à maistre Guillaume, lequel, d'un visage à demy fasché, luy dit: Il semble, à te voir, Piedaigrette, que tu aye le coeur failli; tien une tranche de ce jambon, que m'a fait bailler Monsieur de Saint-Paul[231], passant par son cartier. Piedaigrette, revenant comme d'un profond sommeil, et ses yeux plains de chassie à demi-ouverts, luy dit: Par ma foy! maistre Guillaume, mon amy, je songeois au bon temps que j'avois lors que les coquilberts firent leurs entrées en France, la guerre cruelle qu'ils eurent contre les mousches[232], leurs batailles, le nombre des bons capitaines coquilbardiers, et comme du temps et du règne du bon père Louvet ils vivoyent; et comme aussi, d'autre part, nostre bon maistre, depuis peu de temps en çà, a descouvert toutes sortes de coquilberts, soit ceux de messieurs les petits dieux du monde, soit sur leurs saincts, et qu'à présent il n'y a qu'un general en matière de coquilbarderie, qui est cause que les pauvres mousches ne tirent plus de miel de leurs ruches.

[Note 219: Le jubilé d'Orléans est de 1600. Henri IV y vint en personne. L'argent qu'il produisit servit à la reconstruction de la cathédrale, à moitié renversée par les calvinistes. Un an après, le roi put venir en poser la première pierre, réparant, comme roi catholique, le dommage que les huguenots avoient fait lorsqu'il étoit l'un de leurs chefs. V. notre histoire d'Orléans dans l'_Histoire des villes de France_, t. 2, p. 598.]

[Note 220: L'un des compagnons du commandeur de Chaste et de Champlain qui allèrent en 1603 fonder les premiers établissements françois sur les bords du fleuve Saint-Laurent.--De Mouts eut grande part à la découverte des côtes de l'Acadie en 1604, puis, en 1605, à l'expédition du cap Malebarre.]

[Note 221: La nouvelle colonie ne s'étoit formée que de gens sans aveu, et entre autres de marchands ayant fait banqueroute, ou _safraniers_, comme on disoit alors, le _jaune_ étant la couleur infamante aussi bien pour les banqueroutiers que pour les traîtres.]

[Note 222: Ce juron se trouve souvent dans Rabelais. Nous ne savons pourquoi le patron breton saint Quenet ou saint Kent y est invoqué de préférence. On juroit aussi par _la dive oye Guenet_.]

[Note 223: Jeu de mot sur la sebille de bois dans laquelle s'égoutte le pressoir.]

[Note 224: On avoit d'abord dit _forcé_, comme on lit dans les premières éditions de Rabelais, puis on dit indifféremment _forsaires_ et _forsats_. «Nous appelons ces pauvres gens attachez à la rame _forsats_, parcequ'ils rament par force.» (Vincent de La Loupe, _Origine des dignitez et magistrats de France_, Paris, 1573.)]

[Note 225: Il étoit conseiller au Châtelet. «Le dimanche 29 (septembre 1596), dit L'Estoille, Du Lac, conseiller en Chastelet, mourut à Paris de la maladie qu'on disoit qu'une garce avec qui il avoit couché lui avoit donnée.»]

[Note 226: Il régnoit alors à Paris une dangereuse contagion que Malherbe appelle _peste à la gorge_. (V. lettre à Peiresc du 10 octobre 1606.) C'étoit une maladie semblable à celle qui ravagea Barcelone en 1822. V. _Journal de l'Estoille_ édit. Lenglet, t. 3, p. 378, 385.]

[Note 227: Un grand nombre de François s'étoient enrôlés sous M. de Mercoeur pour combattre les Turcs en Hongrie. V. _Journal de l'Estoille_, 3 mars 1601.]

[Note 228: Le _O Sapientia_ étoit, avec _O Adonaï, O Radix_, un des O de Noël, c'est-à-dire l'une des antiennes ou prières ainsi nommées à cause de l'interjection qui en étoit le commencement.--Il y a ici une équivoque évidente sur le nom du marquis d'O, qui, de 1578 à 1594, c'est-à-dire jusqu'à sa mort, fut surintendant des finances. Il fut, fameux par ses exactions. Piedaigrette devoit donc rechercher un enrôlement chez lui.]

[Note 229: C'est le docteur en théologie Chevignard ou Chevigny, le même au sujet duquel s'est trompé Du Verdier quand il en a fait deux personnes, _Jean de Chavigny_ et _Jean-Aimé de Chavigny_. Il semble qu'il est fait allusion ici au livre qu'il fit sur l'avénement de Henri IV, _Henrici IV fata_, Lyon, 1594. Il mourut en 1604, âgé de plus de 80 ans.]

[Note 230: Mamert Patisson l'imprimeur.]