Part 1
VARIÉTÉS
HISTORIQUES
ET LITTÉRAIRES,
Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers
_Revues et annotées_
PAR
M. ÉDOUARD FOURNIER
TOME III
A PARIS Chez P. JANNET, Libraire
MDCCCLV
_Placet des amants au Roy contre les voleurs de nuit et les filoux[1]._
[Note 1: Nous n'avons trouvé ce curieux placet et la réponse qui le suivit que dans le _Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes tant en prose qu'en vers_, nouvelle édition, à Cologne, chez P. du Marteau, MDCLXXXIV, 2e partie, p. 125-128.]
Prince, le plus aimable et le plus grand des rois, Nous venons implorer le secours de vos loix. Tous les tendres amants vous adressent leurs plaintes: Vous seul pouvez calmer nos soucys et nos craintes; Par vous seul nostre sort peut devenir plus doux; L'amour même ne peut nous rendre heureux sans vous. La nuit, si favorable aux ames amoureuses, A beau nous preparer ses faveurs precieuses, Sans respecter ce dieu, les voleurs indiscrets[2] Troublent impunement ses mystères secrets; Chaque jour leur audace augmente davantage. On ne va plus la nuit sans souffrir quelque outrage. On trompe d'un jaloux les regards curieux, Mais du filou caché l'on ne fuit point les yeux. Comme on n'ose marcher sans avoir une escorte On ne peut se glisser par une fausse porte, Et, seul au rendez-vous si l'on veut se trouver, On est deshabillé devant que d'arriver. La nuit, dont le retour ramenoit les delices Des paisibles moments à l'amour si propices, Destinez seulement à ses tendres plaisirs, Ne peut plus s'employer qu'à pousser des soupirs. Les maris rassurez, les mères sans allarmes, Dans un si grand desordre ont sceu trouver des charmes. La nuit n'est plus à craindre à leurs esprits jaloux: Ils donnent en repos sur la foy des filoux; Ils aiment le peril qui nous tient en contrainte, Et la frayeur publique a dissipé leur crainte. O vous qui dans la paix faites couler nos jours, Conservez dans la nuit le repos des amours! Que du guet surveillant la nombreuse cohorte Nous serve à l'avenir d'une fidelle escorte; Qu'il sauve des voleurs tous les amants heureux, Et souffre seulement les larcins amoureux; Qu'il nous oste la crainte, et qu'en toute assurance Nous goûtions les plaisirs à l'ombre du silence; En faveur de l'amour finissez nostre ennuy Vous n'avez pas sujet de vous plaindre de luy. Ce dieu, don le pouvoir domine tous les autres, En vous donnant ses loix semble avoir pris les vostres, Et garde pour vous seul ce qu'il a de plus doux; Il commande partout et n'obeit qu'à vous; Il separe de vous l'eclat et les couronnes; Il fait qu'on aime en vous vostre sainte personne: Plaisir que rarement les rois peuvent goûter, Et duquel toutefois vous ne pouvez douter.
1664. B.[3].
[Note 2: La police étoit alors fort mal faite. Le guet, à peu près désorganisé, étoit impuissant à garder la ville contre les voleurs, dont tous les jours le nombre augmentoit. (V. _Corresp. admin. de Louis XIV_, t. 2, p. 605, 691.) L'établissement des lanternes publiques pour l'éclairage de Paris devoit tarder trois ans encore. (V. notre brochure _les lanternes, histoire de l'ancien éclairage de Paris_, Jannet, 1854, in-8, p. 24.) Enfin tout ce qu'entreprit M. de La Reynie, à partir de 1667, pour la sûreté de la ville, étoit on ne peut plus nécessaire.]
[Note 3: Cette initiale doit certainement désigner l'abbé Bétoulaud, l'un des beaux-esprits des samedis de Mlle de Scudéry. Tout ce qu'il écrivit donne raison à notre opinion. Nous ne connoissons, en effet, de lui, que des vers adressés à Mlle de Scudéry: _Epistre à Mlle de Scudéri sur la mort de Pellisson_; _le Parnasse_, _la Victoire_, _l'Anneau d'Horace_, _pièces adressées à Mlle de Scudéri_, par M. Bétoulaud, avec les _Réponses de Mlle de Scudéri auxdites pièces_, in-4. Il fit aussi sur le _Caméléon_ de la nouvelle Sapho un poème en 4 chants, inséré presque en entier dans la _Bibliothèque poétique_. «On sait à peu près la date de la mort du _Caméléon_, mais on ignore complétement celle de la naissance et de la mort de l'abbé Bétoulaud.» (_Annales poétiques_, t. 27, p. 154.)]
* * * * *
_Reponse des filoux au Placet des amants au Roy_.
Prince dont le seul nom fait trembler tous les rois, Suspendez un moment la rigueur de vos loix; Souffrez que des voleurs vous demandent justice Contre de faux amants tout remplis d'artifices. Si l'on croit leur placet, ils sont fort maltraitiez: Nous nous opposons seuls à leur felicitez; Nous troublons leur plaisir; les nuits les plus obscures N'ont plus pour leur amour de douces aventures. Où sont-ils, les amants que nous avons volez? Commandez qu'on les nomme, et qu'ils soient enrôlez. Helas! depuis dix ans que nous courons sans cesse, Nous n'avons seu trouver ni galant ni maîtresse, Et, pour notre malheur, nous n'avons jamais pris Ni portrait precieux ni bracelet de prix. En vain, sans respecter plumes, soutane et crosses, Nous savons arrester et chaises et carrosses, Nous ne trouvons, partout où s'adressent nos pas, Que plaideurs, que joueurs, qu'escroqueurs[4] de repas, Que courtisans chagrins, qu'escroqueurs de fortune, Dont la foule, grand Roy, souvent vous importune; Mais de tendres amants, vrais esclaves d'amour, On en trouve la nuit aussi peu que le jour. C'estoit au temps jadis que les amants fidelles, Pour tromper les argus, montoient par des eschelles, Que l'on voloit sans peine au premier point du jour, Et qu'ils cachoient leur vol autant que leur amour. Sous vostre grand ayeul, d'amoureuse memoire, Les filous nos ayeuls, celèbres dans l'histoire, Ne passoient pas de nuit sans prendre à des amants Des portraits enrichis d'or et de diamants, Et chacun, sans placet, sans tant de doléance, Rachettoit son portrait et payoit le silence. C'est ainsi qu'on aimoit en un siècle si doux, Sous un prince charmant qu'on voit revivre en vous; Mais aujourd'huy qu'amour daigne suivre la mode, Que le moindre respect passe pour incommode, Nous trouvons tout au plus quelques fameux coquets[5] Qui n'ont jamais sur eux que des madrigalets, Qui courent nuit et jour, se tourmentent sans cesse, Sans enrichir jamais ni voleur ni maîtresse; Qu'ils marchent hardiment: ils font peu de jaloux, Et n'ont à redouter ni maris ni filoux; Pour tous leurs rendez-vous ils peuvent prendre escorte, Sans besoin de la nuit et de la fausse porte. Mais la licence règne avec un tel excès, Qu'ils osent bien se plaindre et donner des placets. Ne les ecoutez pas, ils sont pleins d'artifice; Prononcez cet arrest tout remply de justice:
Un amant qui craint les voleurs Ne merite point de faveurs.
1664. Mlle DE SCUDÉRY.
[Note 4: Ce mot commençoit à avoir cours, témoin le conte de La Fontaine: _A femme avare galant escroc_. On disoit aussi _croc_. (_Journal_ de Barbier, t. 2, p. 209.)]
[Note 5: Mot alors assez nouveau dans la langue. Il ne remontoit pas plus loin que le temps de Catherine de Médicis, de l'aveu de Mlle de Scudéry elle-même. (_Nouvelles conversations de morale_, t. 2, p. 755; _Hist. de la coquetterie_.)]
_Recit veritable de l'attentat fait sur le precieux corps de Nostre Seigneur Jesus-Christ, entre les mains du Prestre disant la messe, le lendemain de la Pentecoste, 24e may de cette presente année 1649, commis en l'eglise du village de Sannois, à une petite demy-lieüe d'Argenteuil, par un grand laquais agé de 26 à 27 ans._
_A Paris._
M.DC.XLIX. In-4º de 7 pages[6].
[Note 6: Cette pièce, fort rare, nous a été communiquée par notre ami P. Chéron, de la Bibliothèque impériale, qui l'avoit acquise à la vente Coste.]
Entre les passions qui agitent nos esprits et transportent nos ames, il semble que la curiosité et la religion en soient les fleaux plus poignants et plus violents, dont l'un nous esmeut et conduit autant ardamment à nous porter aux recherches et connoissances des choses incomprehensibles que l'autre nous defend de presomptueusement vouloir penetrer ce dont la clarté nous peut esbloüir, d'autant que la première, par la science, ne veut autre guide que la raison et l'experience pour se rendre du tout sensible, et l'autre nous sousmet à la foy, laquelle que plus nous voulons examiner et penetrer, il semble que nous interpellons l'obscurité pour les tenèbres, et que nous entreprenons sur la Divinité, et qu'avec les aisles de cette folle de temerité et ambition nous nous elevons avec Lucifer pour nous abismer et precipiter dans les peines éternelles.
C'est ce qui a donné sujet d'un scandale public au jour second ou lendemain de la Pentecoste, vingt-quatriesme may de cette presente année mil six cens quarante-neuf, au village de Sanois[7], distant d'une demye-lieüe d'Argenteüil, commis et perpetré par un grand laquais d'un bourgeois de Paris[8], agé de 26 à 27 ans, et qui a demeuré quatorze ou quinze ans au service de son maistre sans qu'il ait jamais donné soubçon d'heresie ou impieté aucune. Lorsqu'il assistoit à la messe (son maistre ayant une maison proche de là) vers les sept heures du matin, et que le prestre qui celebroit, après la consecration, vint à elever le très sainct et très auguste corps de Nostre Seigneur Jesus-Christ, ce laquais, qui estoit à genoux, se leva, et, avec une main sacrilége, vint au point de l'elevation à arracher la saincte hostie des mains du prestre qui celebroit, et les assistants, y accourans, l'ont retirée de ses mains sans qu'elle soit rompuë ny pliée; et, pour si horrible et detestable action, fust aussitost apprehendé. Pendant ce temps, le prestre, qui estoit ravy d'un estonnement qui le rendoit insensible, comme en extase pour un si abominable attentat, revenant à soy, reprit le precieux Corps de Nostre Seigneur, en fit sa communion et acheva sa messe. Le sainct sacrifice parachevé, l'on mit ordre à faire conduire cet abominable à Paris, dans un carrosse, accompagné du curé et de son vicaire et d'autres paroissiens, et est en coffre dans les prisons avant qu'il y ait esté consigné. Lorsque, comme par compassion, il fut interrogé de quelques uns de sa connoissance comment, de qui et pourquoy il avoit esté induit et poussé à commettre cest autant horrible qu'abominable crime; il a respondu que c'estoit la curiosité de sçavoir et de reconnoistre si celuy que monstroit le prestre en l'autel estoit le Roy des rois; et, par tel attentat, il le tentoit à ce qu'il se fist paroistre.
[Note 7: Gui Patin parle de ce sacrilége dans sa lettre à Spon du 11 juin 1649: «Un jeune père de l'Oratoire, qui est de la maison depuis huit jours, s'est aujourd'hui jetté sur celui qui disoit la messe, et lui a voulu arracher l'hostie. Le prestre s'est deffendu, mais l'autre a été le plus fort, l'a fait choir et lui a cassé les dents. L'hostie cheute, grand désordre dans l'église, etc. On dit que ce jeune homme est fol: je le crois ainsi. Un laquais fit autant, il y a quinze jours, au curé de Sannois, village près de Saint-Denis, le jour de la Pentecoste. Il a été condamné à avoir le poing coupé, être pendu, etranglé et brûlé, par le bailli de Montmorency. Il est encore à la Conciergerie par appel.» Gui Patin devoit être bien renseigné. Il avoit à Cormeille, près de Sannois, une maison qu'il tenoit de sa mère, et dont il ne reste plus qu'une allée de tilleuls.]
[Note 8: Ce bourgeois avoit une maison de campagne à Cormeille. Nous tenons ce fait de M. Chéron, qui prépare une histoire de la commune de Sannois.]
Ce qui a frappé d'un second estonnement ceux qui ont connu ledit laquais est qu'ils l'avoient tousjours cy-devant reconnu pour bon et devot catholique en apparence, et l'avoient vu frequenter la sainte communion, et regulierement les premiers dimanches des mois.
Les plus judicieux, qui fondent toutes les considerations qui peuvent eschoir sur ce sujet avec le dioptre de la raison et perspicacité de leur jugement, avoüent qu'il faudroit avoir fait voeu d'ignorance pour ne connoistre cette verité, que la raison fait evidemment juger aux capables qu'il n'y a pas de plus notable folie au monde que de ramener les choses de la foy à la mesure de nostre capacité.
Puis que ce sont des abismes que nos esprits ne sçauroient sonder, mais demeurent si fort estonnez dès l'entrée, qu'ils chancellent et s'esgarent ainsi que les yeux de ceux qui sont sur le bord d'un precipice ou abisme effroyable, dont nous devons estimer le presomptueux qui croira penetrer ces hauts mystères estre enveloppé dans une ignorance invincible plustost qu'esclairé du flambeau d'une deuë connoissance, puis qu'il croit reduire cette infinie grandeur à sa petite portée. Que si quelqu'un, après avoir admiré la toute-puissance de l'autheur des choses admirables, sent des rayons esclatter dessus ses esprits pour y penetrer plus avant que le commun, il faut croire que c'est un pur effet de la grace de celuy qui est le père de lumière, dont on ne peut rien voir qu'en luy et par luy.
Quel effort donc d'imagination vaine, penetrant dans les folies humaines, peut-on appercevoir plus grand que celuy de ce laquais et de ses semblables qui cherchent quelque chose de grossier et de palpable en cest haut et incomprehensible mystère du très auguste sacrement de l'autel, par une temeraire presomption de vouloir sçavoir jusques où s'estend la Puissance divine, puis qu'au bout de la speculation qu'il poursuit, la pointe de sa curiosité s'esmousse dans les merveilles et demeure esbloüy dans l'esclat de sa majesté!
Pour arriver aux raisons accomodantes et necessaires à nostre salut, mettons-nous à l'abry des preceptes de l'apostre, de nous rendre sçavans jusques à la sobriété, et de nous sousmettre au joug de la foy pour elever nos pensées et considerer à travers de quels nuages et dans quelles obscuritez de l'ignorance humaine nous croyons acquerir l'avantage d'avoir dans la teste les bornes et les limites de la volonté et de la puissance de Dieu.
C'est une pierre d'achoppement et une taye et glaucome d'aveuglement, voire une grande stupidité, de chercher des raisons et experiences ès choses de la foy, d'autant que les lumières qu'ils y cherchent sont des estincelles d'un grand embrasement.
Ce qui nous oblige de juger avec plus de reverence des saincts Sacremens ou mystères admirables, et d'avoir proportionnement plus d'aprehension d'y estre trompez pour ne connoistre les embuscades que nous y dressent nostre ignorance et nostre foiblesse, et nous sousmettons aux saincts decrets et volonté de la saincte Eglise, puisque ce n'est pas à nous d'establir la part que nous luy devons d'obeissance et d'admiration aux oeuvres de son espoux.
Ce qui fait voir et reconnoistre avec admiration que, comme catholiques et apostoliques romains, nos affections et pensées nous unissent en union de sentimens, qu'aussi nos intentions et desseins nous transportent avec devotion à la vraye science et connoissance de la foy qui nous unit à Dieu, à l'honneur et gloire duquel tout se rapporte.
_Histoire prodigieuse du fantôme cavalier solliciteur, qui s'est battu en duel le 27 janvier 1615, près Paris_[9].
[Note 9: Cette pièce est très rare «ou même inconnue», lisons-nous dans le _Catalogue d'une curieuse collection de livres... concernant l'histoire de Paris... composant la bibliothèque de M. F..._ Paris, Delion, 1853, in-8, p. 107, nº 763.]
Il est probable que les duels et les combats estoient frequents et ordinaires en ces premiers siècles que les hommes vivoient dispersés çà et là par les campagnes et dans les deserts, sans conduitte, sans loix et sans frein, errants et vagabonds comme chevaux eschappez; la raison cedoit à la force, le pouvoir estoit la seule règle du devoir et la cupidité avoit toutes choses à l'abandon, si bien que la bravade et l'usurpation estoient les seuls tiltres d'honneur et de valleur.
Mais depuis que les hommes, unis et assemblez, ont fondé des villes et des loix pour se defendre de leurs ennemis et d'eux-mesmes, ils ont commencé de cultiver leur pays et leurs moeurs; ils ont inventé les sciences et les arts et se sont adonnez à la vertu; mesme les nobles, c'est-à-dire ceux quy en font profession, desirant s'acquerir quelque perfection par dessus le vulgaire, ont preferé la demeure des champs à celle des villes et des citez, comme plus tranquille et plus propre pour exercer esgallement leurs corps aux travaux et leurs esprits aux sciences et à la contemplation. Mais comme le naturel des hommes se glisse facilement du bien au mal, plusieurs d'entre eux ont degeneré de ce genereux projet et n'ont embrassé que des exercices d'excès et des contemplations d'un honneur imaginaire, quy les porte à ceste première barbarie et cruauté quy divisoit les hommes quand ils estoient divisez, comme si, en retournant en cette mesme solitude d'où les premiers hommes sont partis, ils avoient peu reprendre ce premier naturel insipide et inhumain quy rendoit autrefois les humains capables et coulpables de la mesme brutalité, si ce n'est que les doemons, se communiquant plus volontiers en plaine campagne dans les deserts et lieux solitaires, leur eussent causé ces furieuses impressions de s'entretuer et coupper la gorge les uns aux autres, jusque là que quelque fantosme ait servy ces jours passez de second à un gentilhomme quy s'est battu en duel contre deux siens ennemis, les noms desquels ne sont que trop cogneus par leurs propres misères et calamitez.
Le faict est estrange et neantmoins veritable, qu'un gentilhomme ayant deux querelles differentes et autant d'ennemis, et ayant accepté de chacun d'eux en particulier le cartel de deffy, se rendist, il y a fort peu de temps (comme chacun sçait), au lieu assigné où l'un de ses adversaires se devoit trouver; de quoy l'autre, quy estoit à Paris, estant adverty, fut merveillement indigné contre l'ennemy de son ennemy de ce qu'il le prenoit au combat et le frustroit du fruict de la victoire qu'il esperoit remporter luy-mesme; si bien que, montant à cheval et courant à bride abattue au lieu où ils estoient, les ayant rencontrez en la première posture que font les combattans quy commencent à en venir aux mains, il leur feit le holà, et, adressant incontinent la parole à celuy quy concuroit en haine avec luy, n'ayant qu'un mesme ennemy, luy dist avec quelque leger blasphème qu'il ne luy appartenoit pas de vider sa querelle auparavant la sienne, soit qu'il fust le premier en date, soit que sa querelle fust de plus grande consequence, soit que, le sort du combat venant à tomber sur leur ennemy commun, il luy despleut de n'avoir plus qu'à combattre les masnes du deffunct; l'autre, au contraire, desjà tout eschauffé, tout ardent au combat encommencé, n'estimant pas bien sceant de quitter la place à ce dernier venu, ne manquoit pas de vives raisons pour monstrer qu'il se devoit battre le premier, avec une ferme resolution d'empescher son dessein au cas qu'il eust voulu entreprendre sur son marché: de sorte que peu s'en fallut que ces deux champions ne fissent une eternelle paix avec leur ennemy, s'entretenant l'un l'autre sur leurs differends quy survinrent entre eux, pour ce à quy seroit de se battre le premier. Mais quoy! le courage ne manquoit pas au troisième pour les empescher de se battre, parcequ'il les avoit desjà devoué tous deux (l'un après l'autre toutesfois) à sa dextre. C'est pourquoy il les prioit de se reserver au sacrifice qu'il en vouloit faire.
Enfin, après de grandes altercations, il fut resolust qu'il s'en iroient tous trois sur le grand chemin passant quy conduit au Bourg-la-Reine[10], peu esloigné du lieu où ils estoient, et que le premier gentilhomme quy se presenteroit à leurs yeux seroit conjuré par eux d'assister celuy quy estoit seul.
[Note 10: Ce lieu, ainsi que le carrefour de la Croix-de-Berny, qui en est proche, fut souvent choisi pour les duels. Son nom lui viendroit même, selon quelques auteurs, d'un combat livré entre deux princes, et dont la main d'une reine à obtenir auroit été la cause et le prix. (P. Villiers, _Manuel du voyageur aux environs de Paris_, 1804, in-12, t. 1er, p. 127.)]
Ils n'attendirent pas long-temps qu'ils aperceurent un cavalier à eux incogneu quy venoit à Paris, et auquel l'un d'eux luy demanda s'il estoit gentilhomme; à quoy ayant fait responce que vraiment il l'estoit, et d'ancienne extraction, ils luy expliquèrent aussy tost que, puisqu'il estoit tel, il ne les refuseroit pas d'une prière qu'ils luy vouloient faire, quy estoit de se battre entre eux et servir de second à ce gentilhomme duquel ils estoient ennemis. Ceste prière sembla de prime abord deplaire à ce cavalier, quy s'excusa d'estre de la partie sur ce qu'il disoit estre pressé d'achever son voyage et venir à Paris pour un procez de consequence, son procureur et advocat luy ayant mandé que sa personne y estoit requise; mesme il leur monstroit les armes dont il se devoit battre en ce conflict judiciaire, quy ny estoit plus expedient que le diabolique auquel on le vouloit faire entrer. Mais, voyant sa noblesse et son courage estre revoqués en doute par ces deux jaloux aventuriers d'honneur, il se sentist vivement piqué de cette pointille de mespris, et leur dict assez froidement (non toutesfois sans jurer et comme par manière d'acquit): Pourquoy m'importunez-vous tant? vous voyez qu'il ne m'en prie pas. A peine eut-il lasché cette parolle, que de la bouche de ce gentilhomme quy avoit besoin de luy sortirent des prières et supplications, avec protestations de luy en avoir toute sa vie (s'il en rechappoit) des ressentiments et obligations infiniment grandes, quy eussent peu emouvoir un diable mesme à se battre, eust-il esté aussy poltron que celuy de Rabelais[11].
[Note 11: «Au temps que j'estudiois à l'escole de Tolette, dit Panurge, le reverend père en diable Picatris, recteur de la faculté diabologique, nous disoit que naturellement les diables craignent la splendeur des espées aussi bien que la lueur du soleil. De faict Hercules, descendant en enfer à touts les diables, ne leur feit tant de paour, ayant seullement sa peau de lion et sa massue, comme après feit Eneas estant couvert d'un harnois resplendissant et guarny de son bragmard bien appoinct, fourby et desrouillé à l'ayde et conseil de la sibylle Cumane. C'estoit peult-estre la cause pourquoy le seigneur Jean-Jacques Trivolse, mourant à Chartres, demanda son espée et mourut l'espée nue au poing, s'escrimant tout autour du lict, comme vaillant et chevalereux, et par ceste escrime mettant en fuitte tous les diables qui le guettoient au passage de la mort.» _Pantagruel_, liv. 3, ch. 23.]