Part 9
Une jeune camarde vient faire ses plaintes à monsieur Montrouge de ce qu'elle estoit reduicte à l'extremité. Je voulois (disoit-elle) fournir le poisson au logis de monsieur le president Chevry[122] et chez monsieur Feydeau[123]. J'estois riche si d'aventure le roy n'eust pas recherché ses financiers[124]; mais du depuis l'ordinaire n'a plus bien esté; tout est allé à décadence. Au lieu de prendre pour six à huict escus de poissons, ils n'en prennent plus que pour trois ou quatre. Le pauvre president Chevry estoit tellement espouvanté qu'il n'avoit pas le courage de prendre ses repas. Je croy qu'il avoit crainte de danser sous la corde après avoir tant dansé au Louvre, comme il a faict autrefois. Ses escus ont faict miracle: ils l'ont faict ressusciter, car il estoit mort d'apprehension qu'il avoit. Voilà ce que c'est de tant plumer la poule[125]. Il porte sa croix sur le manteau, tel qu'il est. Je ne sçay si ce n'estoit pas un presage et un augure qu'il devoit avoir pour tombeau la croix. Feydeau estoit en pareilles affaires; il luy est bien venu qu'il avoit un tel gendre pour le deffendre. Voilà quel profit on reçoit de marier sa fille à des courtisans et gens d'espée[126]. Mais j'eusse esté bien marry qu'on luy eusse faict tort, car j'ay eu beaucoup de son argent. Dieu luy donne bonne vie et longue! Si ce malheur ne luy fut arrivé, j'aurois à ceste heure pour payer un certain papelard, nommé le notaire Rossignol, qui demeure en la rue S.-Anthoine, à qui nous devons quelque somme d'argent. Il seroit content d'avaler toute la marée; il nous envoye presque tous les jours demander le meilleur poisson que nous avons, et ce, en tesmoignage du delay que nous faisons à le payer. C'est un estrange personnage. Je ne sçay ce qu'il veut faire de ses escus. Il se laisseroit volontiers mourir auprès, tant il est avare, chiche et vilain.
[Note 122: V. sur lui une longue note de notre édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 147.]
[Note 123: L'un des gros financiers de ce temps-là. Son luxe ordinaire fut cause que, dans _la Voix publique au roi_, il est un de ceux qu'on désigne aux rigueurs royales (Recueil A-Z; E, p. 241). Cette famille des Feydeau quitta bientôt la finance et passa dans la robe. (Journal de Marais, _Rev. rétrosp._, 30 novembre 1836, p. 189.) Au XVIIe siècle, un Feydeau, qui étoit dans l'échevinage, donna son nom à une rue bien connue de Paris.]
[Note 124: V. encore, sur cette recherche des financiers, les _Caquets de l'Accouchée_, passim.]
[Note 125: On connoît cette expression satirique, et le petit livre contre les gens de finance dont elle inspira le titre: _l'Art de plumer la poulle sans crier_, Cologne, 1710, in-12. En 1774, elle avoit encore cours. On la retrouve dans cette jolie épigramme à propos de l'avénement de Louis XVI:
Enfin, la poule au pot sera donc bientôt mise, On doit du moins le présumer: Car, depuis deux cents ans qu'on nous l'avoit promise, On n'a cessé de la plumer.]
[Note 126: Feydeau avoit marié sa fille au comte de Lude. (_La Voix publique au roi_, ibid.)]
Veritablement, le bien de l'eglise est fort mal employé: jamais une fille ne se doit rendre religieuse pour laisser ses moyens à telles gens. Son gendre est plus honneste homme; il a une meilleure ame et meilleure conscience; personne des officiers de l'artillerie ne se plainct de luy.
--Quoy! respondit une jeune poissonnière du cimetière S. Jean, le mary de laquelle est un des officiers. Vrayement, vous dites bien! Vous ne cognoissez pas le disciple: luy et son commis Aubert[127] sont les deux plus hardis voleurs qui soient dans la ville de Paris. On dit que monsieur Donon, je veux dire Larron, a gaigné (s'il faut appeller gaigner un larcin evident) à l'armée cent mille escus pour payer ses debtes, ce qui enorgueillit sa femme. Il y a plus de deux mois que mon mary va tous les jours chez luy pour en estre payé de ses gages. Il est impossible de pouvoir parler à luy; il se faict celer; il s'enferme dans son cabinet. Quand le pape de Rome viendroit et l'iroit demander pour luy donner l'absolution de son larcin, il ne sortiroit pas, tant il est empesché à dresser ses comptes. Sa femme ne l'est pas tant: elle se resjouit et passe le temps joyeusement, allant visiter ses courtisans d'un costé et d'autre, et, lorsque son mary n'est pas au logis, elle loge ses amis. C'est se gouverner en femme de bien d'exercer ainsi les actes de charité, logeant les pauvres et consolant les affligez.
[Note 127: Sans doute le même qui étoit encore dans les finances en 1649, et dont il est dit, à la page 3 du _Catalogue des partisans_, etc., in-4, qu'il avoit été non seulement commis, mais _lacquais_.]
Quand mon mary s'en va en ville, Je demeure dans la maison, Là où d'une façon gentille J'entonne une douce chanson. Je fais venir mon Bragelonne Pour m'entretenir de discours, Et, quand nous n'entendons personne, Nous jouissons de nos amours. Gentil mary, prend bon courage; Si tu es au rang des cocus, Ferme les yeux et fais le sage: Mon père a encor des escus.
--Vrayement, c'est bien faict (dict une drolesse qui estoit de la place Maubert). Pour moy, puisque mon mary s'en est allé avec le roy, et que j'ay perdu quinze ou vingt escus que le valet d'un vieil reveur de pedant m'a emporté, je tascheray d'avoir de l'argent d'ailleurs. Je n'ay pas envie de faire encore banqueroutte à ceux qui m'ont fait credit. Si je ne les paye d'une façon, je les payeray d'une autre, pourveu qu'ils me veullent croire. Voicy les bons jours, il faut gaigner de l'argent auparavant que chacun s'adonne à la devotion. Il me faut faire les oeuvres de charité, logeant les aveugles, comme faict la femme d'un procureur du Chastelet qui fait la devote; et lors que son badaut de mary va vendre son caquet et gratter le papier, elle va à confesse dans la chambre d'un qui luy donne l'absolution par le devant.
Jeanne le Noir, du marché Neuf, se tient offensée de tels discours. Elle la fait taire, et luy parle en ces termes: Il n'est pas temps de compter icy des sornettes; il ne faut pas chanter devant un affligé, ny rire devant un qui pleure.
--Il est vray, dit le sieur Bonard; certes, vous avez raison. Je ne sçaurois maintenant ouyr parler que de l'infortune qui nous est arrivé. Mon coeur fond en larmes quand j'y pense. Je voudrois bien prendre patience, et toutesfois je ne puis. Contentez-vous donc, ma bonne amie, si nous sommes assez affligez; n'augmentez pas l'affliction par vos sales et importuns discours. Je perds ce caresme presque deux mille escus; je n'ay pas occasion de rire. Je suis pour le moins autant affligé que monsieur de Crequy[128], qui perdit ces jours passez vingt mille escus, avec un beau diamant d'un fort grand pris. Toutesfois il me semble qu'il ne doit avoir aucune occasion de s'atrister, car, outre que ses coffres sont assez fournis, le connestable[129] en amasse pour luy. L'espérance qu'il a luy doit apporter une consolation et bannir de son esprit toute tristesse. Les frères de Luyne[130] ont bien plus grande occasion de detester leur sort et s'affliger, car ils sont comme chahuans qui n'osent paroistre au jour. Ils ont voulu, comme papillons, s'approcher trop près de la chandelle; ils se sont bruslez les ailes, et ne doivent plus à rien aspirer qu'à vivre doucement avec leurs femmes, qui mordent souvent leurs lèvres de fascherie qu'elles ont d'avoir esté deceues. Bon Dieu! j'esperois faire un grand gain ce Caresme, mais le subit departement du roy m'en a bien osté le moyen.
[Note 128: Le maréchal de Créqui. V. sur lui une note de notre édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 170-171.]
[Note 129: Le connestable de Lesdiguières, dont M. de Créqui étoit le gendre.]
[Note 130: Depuis la mort de Luynes au siége de Monheur, la situation de ses frères étoit devenue telle qu'on la représente ici.]
L'evesque, lequel escoutoit ces discours, comme c'est un fort bon cors d'homme, tasche à les consoler tous, et par des paroles douces et amiables prend peine de leur oster l'ennuy et la tristesse qui les surmontoit. Mes amis, et chère compagne (dit-il), il faut prendre patience parmi les misères du temps: nous sommes en un miserable siècle; nous ne sommes pas seuls qui sommes affligez. J'ay aussi bien perdu comme vous; mais neantmoins je ne me laisse pas emporter ainsi à l'ennuy; je combats la douleur qui me vient environner. Que si j'ay perdu ce caresme, l'année prochaine ma perte sera remplie, avec la grace de Dieu. Je suis d'un naturel que j'espère tousjours; semblable à celui qui esperoit avoir les seaux, et espère encore, mais en vain, possible. Que profite-il à un homme de se desesperer pour chose qui arrive? Celuy qui a vendu son office soubs l'esperance de faire une meilleure fortune par la faveur de feu monsieur de Caumartin[131] a subject de s'attrister, car, pauvre homme, il se voit pipé et frustré de son esperance, et recognoist qu'il ne faut pas tant mettre sa confiance ès choses de ce monde: la mort a empesché son dessein, et il est contrainct de gemir et souspirer amerement.
[Note 131: Louis Lefevre de Caumartin avoit été fait chancelier en 1622, et étoit mort peu de mois après. Nous ne savons quel est l'ambitieux qui, sur sa promesse, à ce qu'il paroît, s'étoit flatté d'obtenir son héritage, et fut trompé par sa mort trop prompte.]
--Certes vous dittes bien (respondit monsieur de la Volée); nous avons des compagnons, et ne sommes pas seuls qui sommes tombez en la disgrace de la fortune; je vois que les plus grands princes et les plus grandes princesses de la cour trempent dans un mesme malheur. Je cognois une pauvre dame qui estoit retournée d'Italie pour le mauvais traittement de son mary, esperant de se venir ranger sous les ailes de son frère; mais le sort a voulu, au grand regret de tout le royaume, qu'il a ressenti devant Montauban[132] les traicts funestes et rigoureux de la cruelle Parque; tellement qu'elle souspire et sanglotte jour et nuict, et est contraincte de faire comme les jeunes filles que leurs parens ne veulent assez tost marier: elle prend sa queue entre ses mains et prend patience. Pour moy, je ne seray pas saisi d'un desespoir comme celuy qui nous a devancé, que chacun cognoit assez pour le traict digne d'admiration qu'il a faict, lequel, ne pouvant obtenir de Sa Majesté ce qu'il desiroit et accomplir ses desseins, s'est fait enterrer au point où vous sçavez. O sepulcre merveilleux! ô tombeau honorable! Sa sottise estoit grande et son aveuglement estrange. J'ay peur toutefois que quelqu'un de la compagnie fasse le mesme; Dieu ne veuille! J'ay resolu, pour moy, d'estre tousjours comme un ferme rocher contre les tribulations qui me surviendroient. Si je ne fais pas bien mes affaires en ce monde, et si la fortune m'est contraire, il n'y a remède; c'est signe que Dieu m'ayme, et que j'auray mes souhaits en l'autre monde. Belle resolution! Courage donc, vous autres qui estes tombés en affliction. Monsieur de Schomberg, resjouissez-vous: c'est une marque que le Ciel vous favorise; si le brigand et voleur de Mercure est mis au nombre des dieux, pourquoy n'y seriez-vous pas mis aussi bien comme luy[133]?
[Note 132: Le siége de Montauban fut très meurtrier pour la noblesse qui combattoit dans l'armée royale. V., sur ceux qui y sucombèrent et sur les soupçons auxquels leur mort donna lieu, les _Caquets de l'Accouchée_, p. 159.]
[Note 133: Le trait devient plus piquant lorsqu'on sait que M. de Schomberg étoit surintendant des finances.]
Martin, un de ceux qui reçoit les deniers, entendant qu'il parloit ainsi, et admirant sa constance, commence à secouer le joug de la douleur et s'esgayer, luy parlant en ces termes: Vrayement, nous sommes insensez de nous tant affliger pour les biens de ce monde! N'avez-vous pas parlé aujourd'huy à monsieur Chanteau? On m'a dict qu'il veut vendre son lict en broderie.... Est-il possible? Je ne le crois pas. Certes, s'il le fait, c'est une marque evidente qu'il a bien perdu, aussi bien comme nous.
Madame Roberde, qui estoit en un coing, triste et toute esplorée, comme saisie de fureur et de rage, et faisant destiller de ses yeux un torrent de pleurs, accusant la severité du ciel et blasmant son sort, s'escrie en ces termes (ses cheveux espars ventilloient de toutes parts; sa face estoit toute battue; bref, elle estoit en un triste et deplorable esquipage):
Voilà la chance retournée! Au diable soit le poisson! Je voudrois que de ceste année N'en eusse veu en ma maison.
Mais une autre poissonnière, la voyant en ce piteux estat, commence à luy repartir: A la verité, je ne sçay pourquoy vous vous affligez tant. Sus, quittez vos pleurs et vos sanglots. Je devrois bien donc avoir juste occasion de me laisser saisir à la douleur, moy qui ay tant presté que je suis pauvre maintenant! Vous sçavez que chacun m'a abuzé; il n'y a provoyeur ny cuisinier qui ne m'ait trompé: les uns m'ont emporté cent francs, les autres deux cens, et les autres cent escus. J'ay encore un cheval d'argent chez nous, comme vous sçavez, lequel est pour gage.... Il me faut mourir de faim auprès, car de le vendre ou de l'engager je n'ozerois, veu que celuy auquel il appartient a trop de credit et de puissance: il me ruineroit. Il n'y a rien qui me puisse consoler, sinon que l'on me doit encore un peu d'argent chez monsieur le chancelier; mais ce vieux radoteur-là est si chiche, qu'il est impossible de tirer de l'argent de luy. Ses officiers sont aucune fois au desespoir.... Quand on luy parle d'aller fouiller dans ses coffres, il a la goutte; mais quand on luy parle d'aller recevoir de l'argent, il va gaillardement; vous diriez, à le voir, qu'il n'a jamais eu les gouttes. Regardez comment il suit le roi! Il a envie d'emplir ses seaux, pour le certain. Je n'ay pas tant de peine d'estre payée de monsieur de Beaumarché: c'est un honneste homme[134]; tous ses serviteurs se louent bien de luy. C'est dommage que cet homme-là n'a de l'esprit; mais j'ay entendu que c'est une vraye pecore. Aux asnes tousjours l'avoine vient, mais elle manque aux chevaux qui sont capables de quelque chose de bon.
[Note 134: Beaumarchais n'avoit en aucune façon la réputation d'honnêteté qu'on lui donne ici. Lors de la recherche des financiers, c'est contre lui et contre son gendre, La Vieuville, qu'on sévit le plus rigoureusement. On les accusoit d'avoir volé en quelques mois plus de 600,000 francs. (_La Voix publique au Roy_, _Recueil_ A-Z, E, 237-241.)]
Un bon compagnon de serviteur qui estoit derrière, entendant tous ces discours, se lève et leur dict: Mais on se plaint bien icy de tous les bourgeois et messieurs de la ville qu'on perd à la vente du poisson; mais personne ne parle de ce que vous avez perdu après messieurs de la religion. Le pauvre ignorant ne sçavoit pas, ou bien il le dissimuloit, que telles gens n'usent point de ceste viande. J'ai veu, dict-il, un certain qui venoit de Charenton, lequel se gabboit de vous autres, disant qu'il vous faudroit saller votre poisson pour l'année prochaine; mais il esperoit, à l'entendre, que le pape avoit resolu de deffendre le caresme. Je ne sçay si c'est la verité. Les Celestins alors auroient beau manger poisson, vrayment nous les verrions encore une fois aussi gras qu'ils sont. Il feroit bon de prendre la robbe en ceste religion, afin de faire bonne chère, encore bien que leur trongne ordinaire demonstre assez evidemment qu'ils ne jeusnent nullement, ou, s'ils jeusnent, qu'ils font de bons repas. Je cognois un bon père là-dedans qui m'a confessé qu'il mange tous les jours de quarante sortes de mets pour un seul repas avec une quarte de bon vin à vingt-cinq ou trente escus le muys et demy-douzaine de bonnes miches. Ne voilà pas un bon traictement?
--Certes, je ne sçay comment ils ne deviennent pas amoureux: car tant plus qu'un homme est bien traicté, d'autant plus sa concupiscence s'allume et s'enflamme. Toutefois, quand ils le seroient, leur prelat[135] l'est bien. Celuy qui doit estre la lumière, le flambeau et le phare de l'Eglise, se laisse trahyr et piper par ses passions. C'est peut-estre qu'il ne sçauroit à quoy passer le temps. L'oysiveté engendre beaucoup de maux. De feuilleter les livres, je ne sçay s'il a la teste chargée de science. Pour moy, j'estimerois que c'est un asne coiffé d'une mitre, sauve le respect que je luy dois. Quand cela seroit, il n'est pas seul: j'en cognois d'autres, tant prelats que pasteurs, comme le pasteur de Sainct-Germain le Vieil[136], qui, avec sa grande barbe de bouc, ne meriteroit que conduire les oysons. Qu'il ne s'en fasche pas, car je sçay qu'il s'estime estre un grand prophète entre messieurs les curez de Paris.
[Note 135: Jean-François de Gondi occupoit le siége de Paris depuis un an à peu près. Sa vie, dans sa maison de Saint-Cloud, étoit bien telle qu'on la représente ici.]
[Note 136: C'étoit une petite paroisse située rue du Marché-Neuf. On l'a démolie en 1802. Les maisons portant les n{os} 6 et 8 tiennent sa place.]
Monsieur l'eschevin, cependant, qui s'amusoit à parler à ceux de son logis touchant le soupper, vient rejoindre la compagnie, et, voyant qu'il estoit environ huict heures du soir, il les congedie, les conjurant tous de ne se pas attrister, et promettant qu'il mettroit ordre à tout. Cependant de vous dire ce qui fut dict à la sortie je ne sçaurois: car, de peur d'estre descouvert, je commençay à esquiver et fuir vistement. Ils pourront faire une autre assemblée; peut-estre vous en entendrez parler; quant à moy, je n'y veux plus aller, car, vers Sainct-Innocent, je courus grand risque et grand peril de perdre mon manteau et avoir les epaulles graissées d'une graisle de coups de baston.
_La Moustache des filous arrachée, par le sieur Du Laurens_[137].
[Note 137: Sans doute Jacques Du Lorens, de qui l'on a un recueil de satires. La pièce que nous donnons ici ne s'y trouve pas.]
Muse et Phebus, je vous invoque. Si vous pensez que je me mocque, Baste! mon stil est assez doux; Je me passeray bien de vous. Je veux conchier la moustache, Et si je veux bien qu'il le sçache, De cet importun fanfaron Qui veut qu'on le croye baron, Et si n'est fils que d'un simple homme. Peu s'en faut que je ne le nomme. Il se veut mettre au rang des preux Pour une touffe de cheveux, Et se jette dans le grand monde Sous ombre qu'elle est assez blonde, Qu'il la caresse nuict et jour, Qu'il l'entortille en las d'amour[138], Qu'il la festonne, qu'il la frise, Pour entretenir chalandise, Afin qu'on face cas de luy: Car c'est la maxime aujourd'huy Qu'il faut qu'un cavalier se cache S'il n'est bien fourny de moustache. S'il n'en a long comme le bras, Il monstre qu'il ne l'entend pas, Qu'il tient encor la vieille escrime, Qu'il ne veut entrer en l'estime D'estre un de nos gladiateurs, Mais plustost des reformateurs, Et qu'avec son nouveau visage Il pretend corriger l'usage, Ce qu'il ne pourroit faire, eust-il Glosé sur le docteur subtil[139]. L'usage est le maistre des choses; Il fait tant de metamorphoses En nos moeurs et en nos façons, Que c'est le subject des chansons. Quiconque ne le veut pas suivre, Fait bien voir qu'il ne sçait pas vivre. Les roses naissent au printemps; Il faut aller comme le temps. Le sage change de methode: On luy voit sa barbe à la mode, Et ses chausses et son chappeau; En ce differant du bedeau, Qui porte, quelque temps qu'il fasse, Mesme bonnet, et mesme masse[140]; Son habit fort bien assorty, Comme une tarte my-party, Toutesfois sans trous et sans tache. Il n'entreprend sur la moustache De nostre baron pretendu, De peur de faire l'entendu Et en quelque façon luy nuire, Car c'est elle qui le fait luire, Qui fait qu'il se trouve en bon lieu Et qu'il disne où il plaist à Dieu; Car il n'a point de domicille, Et s'il ne disnoit point en ville, Sauf vostre respect, ce seigneur Disneroit bien souvent par coeur. Bien que pauvreté n'est pas vice, Ceste moustache est sa nourrice, Son honneur, son bien, son esclat. Sans elle, ô dieux! qu'il seroit plat! Ce beau confrère de lipée, Avecque sa mauvaise espée Qui ne degaine ny pour soy Ny pour le service du roy. Quoy qu'il ait eu mainte querelle, Elle a fait voeu d'estre pucelle[141] Comme son maistre le baron Fait estat de vivre en poltron, Je dis plus poltron qu'une vache, Nonobstant sa grande moustache, Qui le fait, estant bien miné, Passer pour un determiné, Capable, avec ceste rapière, De garder une chenevière[142]. Il tient que c'est estre cruel Que de s'aller battre en duël. Qu'on le soufflette, il en informe, Et vous dit qu'il tient cette forme D'un postulant du Chastelet, Qui n'avoit pas l'esprit trop let, Et le monstra dans une affaire Qu'il eut contre un apotiquaire Pour de pretendus recipez Où il y en eust d'attrapez. La loy de la chevalerie, C'est l'extrême poltronnerie. Il fait pourtant le Rodomont A cause qu'il fut en Piedmont, Ou, que je n'en mente, en Savoye, D'où vient ce vieux habit de soye, Qui merite d'estre excusé Si vous le voyez tout usé: Il y a bien trois ans qu'il dure. Fust-il de gros drap ou de bure, Aussi bien qu'il est de satin, Il eust achevé son destin. Mais sa moustache luy repare Tout ce que la nature avare Refuse à son noble desir. C'est son delice et son plaisir, C'est son revenu, c'est sa rente, Bref, c'est tout ce qui le contente, Et fait, tout gueux qu'il est, qu'il rit Qu'avec grand soin il la nourrit; Qu'il ne prend jamais sa vollée Qu'elle ne soit bien estallée; Que son poil, assez deslié, D'un beau ruban ne soit lié, Tantost incarnat, tantost jaune. Chacun se mesure à son aune: Il y a presse à l'imiter. Les filoux osent la porter Après les courtaux de boutique; Tous ceux qui hantent la pratique, Laquais, soudrilles[143] et sergens, Quantité de petites gens Qui veulent faire les bravaches, Tout Paris s'en va de moustaches. Ils suivent leur opinion Contre la loy de Claudion. Vous n'entendez que trop l'histoire... Nos gueux s'en veulent faire à croire En se parant de longs cheveux. Pensez qu'au temple ils font des voeux Et prières de gentils-hommes. O Dieux! en quel siècle nous sommes! Qu'il est bizarre et libertin! Quant à moy, j'y perds mon latin, Et suis d'advis que l'on arrache A ce jean-f..... sa moustache. Le mestier n'en vaudra plus rien, Nostre baron le prevoit bien: C'est ce qui le met en cervelle. La sienne n'est pas la plus belle. Il sent bien que son cas va mal. Je le voy dans un hospital, Ou qui se met en embuscade Pour nous demander la passade. Il peut reüssir en cet art, Car il est assez beau pendart Pour tournoyer dans une eglise; Mais je luy conseille qu'il lise, S'il veut estre parfait queman[144], Les escrits du brave Gusman, Dit en son surnom Alpharache[145]. Bran! c'est assez de la moustache.
[Note 138: C'étoit la moustache à l'espagnole. G. Naudé, dans _le Mascurat_, parle des caricatures qui couroient de son temps contre les Espagnols, et où on les représentoit avec «leur nez à la judaïque, leurs moustaches recroquillées en cerceau.» Le propre du courtisan étoit, selon Auvray, de toujours
Bransler le corps, faire un cinq pas, _Trousser les crocs de sa moustache_.
(_Satyres_ du sieur Auvray, _l'Escuelle_, p. 232.)]
[Note 139: Duns Scott.]
[Note 140: Les bedeaux de l'Université portoient aux processions, devant le recteur et les quatre facultés, une _masse_ ou bâton à tête garni d'argent.]
[Note 141: Ceci nous rappelle le couplet qu'on fit contre le maréchal de Villeroy: