Variétés Historiques et Littéraires (02/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 8

Chapter 83,590 wordsPublic domain

Ses cheveux étoient d'un blond tirant sur le tombac[103], ses yeux assez brillans et d'une fripponnerie à craindre, son nez entre le ziste et le zeste, ses dents inégales, mais d'une olive claire; sa bouche entre ronde et ovale, et son teint d'un blanc qui, joint avec le roux de sa chevelure et de ses sourcils, representoit un satin blanc de lait broché d'or; sa gorge sociable; sa taille etoit haute et menue, et son panier si large, que depuis la ceinture jusqu'à la tête, qu'elle avoit extremement bichonnée, elle ressembloit à un oranger en caisse[104].

[Note 103: Le _tombac_ ou _tombacle_ est un métal de composition formé par l'alliage du cuivre et du zinc. Il est blanc quand celui-ci domine, ou jaune, comme ici, quand c'est le cuivre. Il étoit, au dernier siècle, pour les gens du peuple, ce que le chrysocale est aujourd'hui. Chaque faraud vouloit

De _tombacle_ ou d'argent la boucle Aussi brillante qu'escarboucle.

(_Les Porcherons_, chant Ier [_Amusemens rapsodi-poétiques_, etc. Stenay, 1783, in-8, p. 132].)]

[Note 104: On trouve une comparaison à peu près du même genre dans des vers que cite La Mésengère à l'article _Tablier_ de son _Dictionnaire des proverbes_:

Quelle grâce, en effet, quels charmes singuliers Nos dames présentoient avec leurs grands paniers! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Sur une base énorme, obélisque nouveau, Dans sa gaîne, le corps s'allongeoit en fuseau, Et serré fortement, afin d'être plus libre, Présentoit sur sa pointe un cône en équilibre.]

Son père, qui n'etoit qu'un simple remouleur de couteaux d'ancienne fabrique, et sa mère, qui n'étoit qu'une tripière en détail, ne lui refusèrent rien de l'education qu'on donne à une fille de son rang. La petite Margot, qui, grace à ses manières affables et prevenantes pour tout le monde, avoit mérité le nom de ma Mie, fit voir une curiosité sans exemple pour les romans, et surtout pour les grandes histoires où il etoit parlé d'enlevement de filles et de femmes. J'oubliois à vous dire qu'on avoit predit à sa mère qu'elle seroit enlevée plus d'une fois en sa vie. Sa mère voulut la stiler dans les fonctions de son negoce; mais ma Mie Margot, qui n'avoit nulle inclination pour la tripe, sortit un jour de la maison paternelle, et arriva à Paris entre chien et loup; elle se logea dans le faubourg Saint-Germain, et, ayant eu l'indiscretion d'y decliner son nom, ce fut à qui publieroit le premier son arrivée. D'abord les ecosseuses de pois ne repetèrent autre chose au coin des ruës; les polissons furent leur echo: bientôt toute la ville en fut imbue.

Le penchant qu'elle avoit à devenir publique, et qui se manifestoit en elle de jour en jour, la porta bien vite à ne plus faire mystère de son séjour à Paris. Elle s'y fit voir, et la foire la vit avec plaisir et avec profit; les preaux retentirent de son nom; Polichinelle la chanta, et les theâtres la celebrèrent en chorus. Un jour qu'elle passoit sur le Pont-Neuf, où une douleur de dents la conduisoit pour se faire voir au gros Thomas[105], après quelques civilités materielles que lui fit ce massif esculape, on fut tout surpris de voir qu'il embrassa delicatement ma Mie Margot, et qu'il l'appella sa chère cousine. La reconnoissance se fit avec de vifs transports de part et d'autre, et la vanité de ma Mie Margot ne fut pas peu flattée de se voir parente de si près d'un homme qui faisoit une si grosse figure sur le Pont-Neuf, et qu'on peut appeler le pendant d'oreille du cheval de bronze.

[Note 105: Fameux arracheur de dents du Pont-Neuf, dont il est déjà parlé dans les _Nouvelles à la main_ de 1728, dans le _Journal_ de Barbier, _passim_, etc. Gouriet lui a consacré un article dans son livre _Personnages célèbres dans les rues de Paris_, 1811, in-8, t. Ier, p. 323-325. Une ancienne gravure, reproduite par le _Magasin pittoresque_, t. 9, p. 324-325, le représente sur son échafaud roulant, au bas de la statue de Henri IV. Quand il mourut, on fit en son honneur, sous ce titre: _Apothéose du docteur Gros-Thomas_, une chanson qui se trouve dans le recueil s. l. n. d. paru à la fin du XVIIIe siècle, et intitulé _le Chansonnier françois_ (12e recueil, p. 117-122). Des onze couplets nous ne citerons que celui-ci:

Sur un char ceint de garde-foux, Construit d'une forme nouvelle, Il y débitoit pour cinq sous La médecine universelle. Le foie et les reins entrepris Par son remède étoient guéris; Et, par une secrette cause Qu'il connoissoit dans tous les maux, Il ordonnoit la même dose Pour les hommes et les chevaux.]

Comme elle etoit d'une complexion fort amoureuse, l'air du Pont-Neuf fut favorable à ses inclinations; les guinguettes furent honorées de sa presence, et Vaugirard entre autres, comme le lieu le plus voisin du faubourg où elle avoit porté ses premiers pas en arrivant à Paris, disputa l'avantage de la preference aux autres tripots bacchiques. Enfin ma Mie Margot devint aussi publique que l'avoit eté la Tanturlurette, dont elle se trouva être la nièce dans une debauche qu'elles firent ensemble au Gros-Caillou.

On parla de la marier, et plusieurs partis se presentèrent. Ses charmes donnoient dans les yeux les plus en garde contre la beauté; il n'y eut pas un corps de metier dans Paris, un etat libre et mecanique, qui n'attentât sur sa personne; grands et petits, tout la voulut voir, et les vaudevilistes les plus fameux tinrent à honneur de travailler sur ma Mie Margot. Comme son humeur, aussi coquette que volage, l'empêchoit de se fixer en faveur d'aucun de ses soupirans, chacun resolut de l'enlever; elle le sçut et n'en fit que rire. Cependant le bruit en courut, et tout le monde en voulut avoir la gloire; on n'entendit plus que crier à pleine tête, dans tous les carrefours de Paris: La Mie Margot a eté enlevée! Tantôt c'etoit trois pâtissiers ensemble qui avoient fait ce coup, tantôt c'étoient trois rotisseurs, et tantôt c'étoient trois procureurs[106]. Ses ravisseurs etoient toujours au nombre de trois; on sçavoit que le nombre de trois etoit son nombre favori: elle etoit née le trois fevrier, son père demeuroit aux Trois-Andouilles, elle etoit venue au monde avec trois dents, elle avoit trois trous au menton, elle avoit dejà de la gorge à trois ans; sa mère avoit eu trois maris, et le bruit couroit qu'elle avoit eu trois pères; elle avoit trois guinguettes attitrées, sçavoir: Vaugirard, les Porcherons et la Courtille.

[Note 106: C'est un de ces enlèvements, un de ces triomphes de Margot ma Mie (_sic_), qui est représenté sur une gravure du temps, dont un fac-simile très exact a été donné dans la 26e livraison du _Musée de la caricature en France_ (1834, in-4). «Admirez le pouvoir de ses charmes! dit M. Jaime, auteur de l'article qui accompagne cette reproduction. Elle a, sans doute, quitté la ruelle parfumée d'un grand seigneur; elle a été trop festoyée chez les gens du bel air: il lui faut des succès nouveaux, et la voilà tombée dans les bras du peuple, ornée de fleurs et de rubans. La courtisane, les rubans et les fleurs, le peuple ramasse tout, comme les miettes d'un banquet royal. On la porte en triomphe: elle inspire l'allégresse en attendant qu'elle inspire la pitié. Crocheteurs, mitrons, rotisseurs, cabaretiers, se sont tous cotisés pour payer les violons. Il n'y a pas jusqu'au commissaire qui l'escorte avec son greffier, et qui danse au milieu de ses administrés. C'est qu'en effet, tant que Margot n'aura pas attiré le guet, qu'elle n'aura pas cassé les vitres, le commissaire sera l'ami de Margot.» M. Jaime, depuis qu'il a écrit ces lignes, est devenu lui-même commissaire central à Versailles.]

Semblable à la belle Helène, fameuse par son enlevement, ma Mie Margot a eu plus d'un Pâris, et a vu répandre du sang pour l'amour de son nom seul. Les femmes de ceux qui l'entretenoient à tour de rolle conçurent contre elle une si grande jalousie, qu'il y eut trois partis formidables qui conjurèrent contre sa vie. Les Dryades des Champs-Elisées, les Nymphes de la Grenouillère[107] et les Pomônes du Pilory, se distinguèrent entre autres par leur animosité; elles obligèrent la pauvre Mie Margot à songer à retourner dans le sein de sa famille, ou à porter la gloire de ses conquêtes dans les pays étrangers. En attendant l'occasion favorable pour disparoître, qui, je crois, grace à l'inconstance du public, ne tardera guères à se presenter, ma Mie Margot a pris le parti de se montrer moins frequemment. En vain ses ravisseurs entreprendroient de la defendre, ils ne pourroient rien contre l'armée femelle qui lui a declaré la guerre.

[Note 107: Ce lieu, où Vadé fit aussi ses fredaines, étoit situé, comme on sait, sur la rive gauche de la Seine, en face du jardin des Tuileries, à l'extrémité de ce quai, dont l'autre partie portoit déjà le nom de d'Orçay, à cause des travaux que M. Bertrand d'Orçay, prévôt des marchands, y avoit fait commencer en 1708.]

On apprendra au public le lieu de sa retraite et la suite de ses avantures au moindre changement qui arrivera. Le lecteur ne sera peut-être pas fâché de trouver à la fin de cette histoire la chanson composée, à ce sujet, par le marchand de bouteilles cassées, l'un de ses plus zelés partisans.

* * * * *

_Chanson nouvelle sur les aventures de ma Mie Margot, par le Marchand de bouteilles cassées._

Sur l'air courant de _Ma mie Margot_.

En l'honneur de ma mie Margot, Badauts, faites merveilles, Faites chacun un bon écot Et cassez vos bouteilles; Les morceaux sont mon lot. Vive, vive ma mie Margot! Cassez bien des bouteilles.

Son nom fait grand bruit à Paris Et nous rompt les oreilles; De son air chacun est épris. Où trouver ses pareilles? Chantez tous à gogo: Vive, vive ma mie Margot! Mais cassez des bouteilles.

Un chacun la chante en chorus; Elle amuse nos veilles; Les poëtes, par leurs rébus, Célèbrent ses merveilles. Chantez tous à gogo: Vive, vive ma mie Margot! Mais cassez des bouteilles.

J'ai lu par ordre de M. le lieutenant général de police une Histoire divertissante de ma Mie Margot, dont on peut permettre l'impression.--A Paris, ce 12 octobre 1735.

PAGET.

Vu l'approbation, permis d'imprimer, à Paris, ce 12 octobre 1735.

HERAULT.

De l'imprimerie de Valeyre père, rue de la Huchette.

_Le Caquet des Poissonnières[108] sur le departement du roy et de la cour._

[Note 108: Cette pièce est du même genre que _les Caquets de l'Accouchée_, et parut, à quelques mois près, vers la même époque; aussi les amateurs la rangent-ils au nombre de celles qui sont comme le complément de ce curieux recueil.--Elle ne porte pas de date, et, au premier abord, nous avons pensé, comme on l'a fait ailleurs, qu'on pouvoit lui donner celle du 29 avril 1621, qui correspond en effet à un départ du roi; mais après un plus mûr examen, il nous a semblé qu'il falloit la ramener à 1623.]

Un des jours de cette semaine, comme sur le soir je me pourmenois joyeux pour donner quelque trefve à mes labeurs, et m'esgayer un peu à l'escart, secouant le joug d'une griefve agitation d'esprit et mortelle inquiétude qui me travailloit, j'aperçois une certaine de ma cognoissance, que je ne veux nommer pour l'affection que je luy porte, qui entroit comme transportée de fureur chez un eschevin de ceste ville. Je prends resolution de la suivre, tant pour me divertir que pour sçavoir la cause pour laquelle elle alloit en ce logis. Elle estoit assistée d'une autre jeune femme que je ne cognois pas. Je la suis donc et me glisse derrière la porte subtilement, où je me cache afin d'entendre les discours qu'elles tiendroient, et venir à la cognoissance du motif qui les faisoit acheminer en ce lieu. Je suis esmerveillé que j'entends une grande assemblée de personnes qui n'avoient pas volonté de rire, mais qui estoient merveilleusement affligées; j'ouvrois les oreilles et estois attentif, comme un homme qui a quelque soupçon de sa femme, lequel escoute tousjours attentivement lorsqu'il l'entend parler avec quelqu'un (elle n'estoit certes pas ma femme, ne vous persuadez pas cela). Je demeure quelque temps que je ne pouvois facilement concevoir ce que la compagnie disoit.

Mais enfin j'entens que ceste femme icy (comme je l'entens à sa parole, la frequentant ordinairement) parle en ces termes à une de ses commères, nommée Jeanne Bernet, poissonnière de la place Maubert: Vrayement, ma commère, il semble à vous voir que vous n'estes nullement faschée de l'absence et du departement du roy[109]; au moins vous n'en donnez aucun tesmoignage ny aucune marque evidente. Mais je croy que peut-estre vous portez et couvez dans l'ame la tristesse qui vous gesne, et la douleur qui vous espoinct et bourrelle l'esprit.

[Note 109: On peut voir, par un passage des _Caquets de l'Accouchée_, combien ces départs du roi et de la cour, qui dépeuploient Paris de tous les gens faisant grande dépense, soulevoient de plaintes dans le corps des marchands. Les femmes n'en gémissoient pas moins. Il parut à ce propos: _L'affliction des dames de Paris sur le départ de leurs serviteurs et amis suivant la cour, avec la consolation qui leur est faite sur ce sujet_, par Cléandre.]

JEANNE BERNET. Que profite-il de declarer son mal manifestement, et donner à cognoistre à tous le tourment qui vous accable, veu qu'il n'y a aucun moyen d'y donner remède? Le roy est parti, ma commère: c'en est faict, le coup est donné, voilà Paris encore une fois bien affligé. De retourner en bref, il n'y a pas d'apparence: les affaires que l'on dict qu'il a maintenant sont trop urgentes et de trop grande importance. Nous voicy au comble de nostre malheur.

--Mais, dites-moy, je vous prie, ma commère, quelles affaires a-il pour le présent? Tous les princes s'en vont, chacun fuit hors de Paris; le vieil papelard de Chancelier[110] mesme sortoit mardy par la porte de S.-Anthoine pour trainer sa queüe après le roy[111]. Que diable ne laisse-il vistement sa jaquette? Il ne voit plus pour manier les seaux; il semble qu'il est temps qu'il rende compte[112]: sa conscience est bien chargée. Voilà un estrange cas, que le roy sejourne si peu dans Paris[113].

[Note 110: C'est Brulart de Sillery, qui, malgré son grand âge, avoit repris, le 23 janvier 1623, la charge de chancelier, qu'il avoit occupée antérieurement, de 1607 à 1616.]

[Note 111: Sillery imitoit en cela Du Vair, l'un de ses derniers prédécesseurs, qui avoit suivi le roi dans sa campagne de 1621, pendant laquelle il étoit mort à Tonneins, le 3 août.]

[Note 112: Sa mort, arrivée le 1er octobre 1624, donna bientôt raison aux caqueteuses. Il avoit rendu les sceaux le 2 janvier précédent.]

[Note 113: C'étoit le troisième départ du roi. La première fois, il étoit allé dans le Béarn; la seconde, dans le Poitou.]

JEAN. B. J'en suis si affligée que je ne sçaurois ouvrir la bouche pour vous dire la raison. N'en sçavez-vous encore rien, pauvre femme? Il s'en va à Fontainebleau[114]. Mais il a une certaine chose qui lui ronge bien la cervelle! Hélas! le pauvre prince est grandement tourmenté, la cour est bien troublée; le père Siguerand ne sçait de quels traicts de rhetorique user pour apporter quelque consolation; le père Binet[115], avec ses brocards et ses railleries, y perdroit ses parolles. Le père Siguerant[116] alloit l'autre jour à S.-Louis pour demander conseil à ceux de sa compagnie; mais un certain frère Frappart, un de ceux qui a soin de faire tourner la broche et qui maintenant dispose des sausses et faict detremper le poisson, a promis de rescrire (à ce que m'a dit un père à calotte de la mesme société) en Espagne, car il est du pays. Le père, qui a l'oreille du roy, pourra appaiser la tourmente.

[Note 114: Ce voyage donna lieu à plusieurs livrets: _le Voyage de Fontainebleau_, fait par MM. Bautru et Desmaretz, par dialogue, 1623, in-8; _le Messager de Fontainebleau, avec les nouvelles et paquets de la cour_, 1623, in-8; _le Pasquil du rencontre des cocus à Fontainebleau_; _le Clairvoyant de Fontainebleau_, 1623, in-8.]

[Note 115: Le jésuite Etienne Binet, dont nous avons déjà parlé dans une note de notre tome 1er, p. 128, note 2.]

[Note 116: Confesseur du roi. V. _Fæneste_, édit. Jannet, p. 65.]

--Mort de ma vie! falloit-il que cela arrivât? Le roy d'Espagne[117] a-il envoyé quelque ambassadeur? Que n'est-il mort par les chemins, affin que ceste triste nouvelle ne fut parvenuë à l'oreille du roy? On dit que le conseil de France n'est pas beaucoup bon; mais celuy d'Espagne est cent fois pire, puisqu'il a suggeré un acte si estrange au roy. Bon Dieu! que l'Espagnol est mefiant! Il pense aux choses futures; je ne pense pas qu'il se laisse attraper si facilement: il est plus ruzé et plus cauteleux qu'on estime. Le François n'est pas pour estre parangonné[118] à luy. Maudite nation, qui nous a tousjours une inimitié et haine si estrange!

[Note 117: On avoit de vives craintes du côté de l'Espagne; en 1621 il avoit paru un petit libelle: _les Sentinelles au roi, ou avertissement des dangereuses approches des forces espagnolles pour bloquer le royaume de France et pays circonvoisins_, avril 1621, in-8. Mais ce fut bien pis, en 1623; on publia: _Progrès des conquêtes du roi d'Espagne_, etc.; _Dessein perpétuel des Espagnols à la monarchie universelle, avec les preuves d'iceluy_; _Déclaration historique de l'injuste usurpation et détention de la Navarre par les Espagnols_, etc.]

[Note 118: Comparé.]

J. B. Voilà une chose estrange, que le roi ne sçauroit estre en repos. Il est tousjours traversé de quelque chose. Est-il possible que messieurs les Rochelois le contraignent encore d'aller vers eux? N'ont-ils pas assez experimenté son bras victorieux[119]?

[Note 119: Il y avoit eu en 1621, surtout du 9 au 24 juillet, quelques beaux coups de main de l'armée royale contre la garnison de La Rochelle; mais la ville n'en tenoit pas moins intrépidement.]

Une damoiselle des halles, qui etoit plus loing avec l'assemblée de messieurs les gros marchands, s'escarte et s'en vient vers ces femmes icy, et leur tient ces propos: Que dites-vous maintenant, mesdames? Il semble que vous avez l'esprit rompu et agité de quelque chose aussi bien que moy! Voilà donc bien tout perdu! le malheur nous accable bien. Je commençois à gaigner ma pauvre vie, et tout d'un coup j'ai esté mise au blanc[120]. Je croyois avoir amassé une bonne pièce d'argent pour passer l'année à mon aise, moy et mes enfans; mais un meschant prouvoyeur m'a emporté deux cens escus: c'est le prouvoyeur de monsieur de Nemours[121]. Il m'a presenté deux ou trois fois de la monnoye de Flandre pour excuse, disant qu'il n'en avoit pas d'autres; mais au refus il s'en est allé, et je ne l'ay plus reveu. Sans doute c'est de l'argent de monsieur d'Aumale. Je ne croy pas pourtant que monsieur de Nemours soit party, car il imiteroit volontiers l'empereur Domitian: il s'amuseroit à prendre des mouches en sa chambre, tant il est lache et coüard. Il faut pourtant que je sois payée. Je ne crois pas que ce prouvoyeur oze faire cela, pour le respect de son maistre, car, si cela venoit à ses oreilles, il en seroit repris.

[Note 120: C'est-à-dire au dernier sou. Le _blanc_ valoit alors 10 deniers.]

[Note 121: Henri de Savoie, duc de Nemours. V. sur lui notre édition des _Caquets_, pag. 162.

Le duc de Nemours avoit épousé, en 1618, la riche héritière de ce prince, Anne de Lorraine. C'est par ce mariage que le duché d'Aumale passa dans la maison de Savoie, où il resta jusqu'en 1675.]

--Vrayment, ma commère (dit une autre petite friande), les maistres ne s'en font que mocquer. L'autre jour je m'allois plaindre à un certain Camus des Marests du Temple, que chacun cognoist assez pour sa vaillance et grandeur de courage, que son prouvoyeur me devoit quatre cens francs (je craignois qu'il s'en allast avec le roi). Il m'a fort bien faict response, en sousriant, que ce n'estoit pas à luy qu'il se failloit adresser, et qu'il ne pouvoit que faire à cela. Mais j'ai entendu depuis peu de jours que Dieu l'a puny, car il a perdu environ vingt mille escus au jeu, ce qui afflige fort madame sa femme, car elle ayme l'esclat de l'or, et voudroit volontiers, pour assouvir sa cupidité, se veautrer sur l'or et l'argent, tant elle a son coeur attaché aux biens de ce monde, ne suivant pas en cela l'exemple de son père, qui a foullé au pied les trésors et meprisé les richesses.--Mais une vieille edentée, aagée environ de quatre vingts ans, qui affectionnoit cette maison, commence, toute bouffie de colère, à repliquer: Comment! vous avez tort de parler ainsi. Je fournis le poisson chez son frère, mais j'en suis fort bien payée; l'argent est tousjours comptant, pas de crédit. Dieu mercy, on ne me doit rien de ce coté-là; je voudrois, à la mienne volonté, que tous ceux ausquels je livre ma marchandise me payassent aussi bien comme on me faict chez luy.

L'argent est toujours comptant, Mais les cornes y sont, pourtant.

--Vrayement (dit monsieur Martin, qui prestoit les oreilles à leur jargon), voilà de beaux discours que vous faictes là! Ne sçavez-vous pas que cet homme a trouvé la caille au nid? Les pistoles ne luy manquent pas; il a moyen de faire bonne chère et de bien payer. Les tresors luy sont venus en dormant: il a une belle femme et de beaux escus.

--Mais c'est dommage, respondit de la Vollée, qu'il a trouvé le cabinet ouvert, et qu'il n'a pas premier fouillé dans le buffet. Toutefois, si elle a faict ouvrir la serrure, il n'y a remède. L'argent faict tout; pourveu qu'il ne porte pas les cornes, tout va bien.

Ma femme s'est donné carrière, Et elle a pris tous ses esbas; Elle est une bonne guerrière Qui ne craint beaucoup les combats. Encor qu'elle ayt souillé sa gloire, Je n'en pleureray pas, pourtant; Je mets cela hors ma memoire: C'est assez si j'ay de l'argent.