Part 7
La femme, pareillement, est interrogée et confrontée à son mary. A ceste confrontation, Fava, voyant que d'abord la douleur et le ressentiment de son infortune saisissoit tellement sa femme qu'elle pendoit à son col et ne luy pouvoit parler, il luy dit avec intervalle de temps: Femme, femme, femme, ou je vivray, ou je mourray. Si je vis, tu possederas tousjours ce que tu aymes; si je meurs, tu perdras la cause de ton ennuy.
Reprochant un tesmoin, après qu'il eut fait son reproche, il adjousta qu'outre ce qu'il avoit dit, comme medecin et physionomiste[98] il recognoissoit à l'inspection de sa face qu'il estoit traistre, non pas qu'il voulust induire que necessairement il le fust, mais que, naturellement et par inclination, il l'estoit, et pourtant qu'il ne vouloit pas croire à sa depposition.
[Note 98: Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, en Italie et en France, les médecins croyoient à la mauvaise influence des physionomies. Quand le chirurgien de Louis XIV saignoit Sa Majesté ou quelqu'un de la famille royale, il avoit le droit de faire sortir de la chambre toute personne dont la physionomie lui déplaisoit. «Félix, dit M. Barrière, usa de ce privilége; mais Dionis, chirurgien de la reine et des enfants de France, se vante de ne l'avoir jamais réclamé.» _Mémoires de Brienne_, t. Ier, p. 367, éclaircissements.]
A la representation qui luy fut faite des diamans, perles et chesnes d'or, pour les recognoistre, considerant qu'il avoit esté si mal advisé que de porter vendre les diamans dans les boëttes mesmes esquelles les marchands venitiens les avoient mis sur cire rouge, marquées de lettres, chiffres et estoiles, il accusa stupidité, et puis, l'excusant, dit que tous hommes estoient hommes, sujets à faillir, et que Gallien disoit que le meilleur medecin estoit celuy qui faisoit le moins de fautes.
Sur ce que particulierement on lui remonstra que seul il n'avoit peu faire toutes ces faulses lettres, et qu'il falloit qu'il se fust servi d'un tiers, d'autant que quand il avoit escrit en evesque et en marquis, ses lettres estoient toutes illustres, reverendes et ceremonieuses; et, quand il avoit escrit en marchand, ses paroles n'estoient que termes et pratiques de marchand; d'ailleurs, qu'il avoit falsiffié plusieurs sortes d'escriture et cacheté ses lettres du cachet d'Alexandre Bossa, il respondit qu'il ne s'estoit servi que de lui seul, et que, bien qu'il ne fust evesque, marquis ny marchand, neantmoins il n'ignoroit pas les tiltres, honneurs et creances qui leur appartiennent, et dont ordinairement ils usent en leurs missives; quant à l'imitation de l'escriture, que sa trop grande science avoit esté la cause de son mal, y estant tellement expert et subtil, qu'en une heure il pouvoit contrefaire cinquante sortes d'escritures, de telle façon qu'il seroit impossible de recognoistre les originaux d'avec les copies; et, pour les cachets, que, en ayant un de cire pour patron, il en pouvoit aussi bien et aussi promptement faire que les graveurs et maistres du mestier.
Pendant que le procez s'instruisoit, sur le commencement du mois de fevrier, Francesco Corsina, auquel Fava avoit escrit, arrivé à Paris, est adverti de la prison de Fava, le va voir, et communique avec luy des remèdes et moyens de son salut, luy promet toute sorte d'assistance. Fava, pour lors, ne le pria d'autre chose sinon qu'il pratiquast quelque accez et cognoissance en la maison de M. l'ambassadeur de Venise, par le moyen de laquelle il fust informé chasque jour de ce qui se passeroit en son affaire, et particulièrement des nouvelles que l'on auroit de Venise. Corsina fait en sorte qu'il sçait ce qui se faisoit et proposoit contre Fava, et journellement luy en donne advis.
Le lundy vingt-cinquiesme fevrier, le courrier de Venise estant arrivé, Corsina en advertit Fava, et luy dit que Antonio Bertoloni venoit ce mesme jour pour luy faire son procez, et devoit arriver le soir; qu'il estoit temps de prendre garde à ses affaires et de tascher à se sauver. Fava, se servant de la bonne volonté de Corsina et des offres qu'il luy faisoit de l'aider à quelque prix que ce fust, luy fait ouverture d'un moyen dont il s'estoit advisé pour sortir des prisons, qui estoit d'entrer en la chambre du geolier, qu'il pouvoit ouvrir avec un crochet, ayant observé que la servante tournoit fort peu la clef pour ouvrir la porte, passer par une des fenestres de la chambre, descendre en la court des prisons, et se sauver par dessus la muraille qui regarde sur le quay de la Megisserie[99]; à ceste fin luy donne ordre de luy faire faire une corde pleine de noeuds de certaine longueur, et une eschelle de cordes de longueur competente avec deux cordes aux deux bouts, au bout de l'une des quelles il y eust un morceau de plomb pour pouvoir plus aisement jetter par dessus la muraille de la prison, et que le lendemain au soir, à six heures sonnantes au Palais (qui est l'heure que les prisonniers sont retirez et qu'il n'y a personne en la cour), il luy jettast l'eschelle par dessus la muraille de sa prison, vis-à-vis du puids qui est en la cour, et luy promist qu'estant hors des prisons, ils retourneroient ensemble en Italie, et qu'il luy donneroit cent escus, avec lesquels il en mettroit encore autres cent, dont ils leveroient une boutique, et exerceroient ensemble la medecine.
[Note 99: La relation de _l'Esprit du Mercure_ dit le quai de l'Ecole-Saint-Germain, ce qui est une erreur. Le For-l'Evêque donnoit, d'un côté, rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, où la maison portant le nº 65 occupe une partie de son emplacement; de l'autre, sur le quai de la Mégisserie, à la hauteur du nº 56 ancien. (V. un de nos articles sur l'_Hist. des ponts de Paris_, Moniteur universel, 27 janvier 1853.)]
Corsina fait faire la corde et l'eschelle, envoye la corde à Fava le lendemain, qui estoit le vingt-sixiesme fevrier; et, quant à l'eschelle, luy manda qu'elle n'estoit pas encore achevée, mais que sans faute le jour suivant, vingt-septiesme fevrier, elle seroit faite, et ne manqueroit pas de la jetter à l'heure ordonnée. Fava prend la corde, la met en la poche de ses callessons, et sur le soir la cache souz un buffet en la salle commune des prisonniers.
Le vingt-septiesme fevrier, sur les six heures du soir, Fava envoye querir du vin par un valet qui ordinairement sert les prisonniers, et à l'heure mesme sort de sa chambre, va à la chambre du geolier, qu'il ouvre avec un clou chrochué à cet effet, qu'il avoit arraché d'une des fenestres des prisons, entre dans le cabinet de la chambre, à la serrure duquel il trouva la clef, despoüille sa robbe, son pourpoint, ses souliers et son chappeau, attache sa corde à un des verroüils de la porte du cabinet, passe par la fenestre, où n'y avoit point de barreaux, et par le moyen de ceste corde descend en la court des prisons, cherche le plomb et la corde de l'eschelle que Corsina luy avoit jettée. Il faisoit lors grande nuict et grande pluye; d'ailleurs, la corde n'avoit pas esté bien jettée à l'endroit du puids comme il avoit esté ordonné: cela fit que Fava fut un temps sans trouver la corde de l'eschelle, et pensoit mesme qu'elle n'eust pas encore esté jettée; enfin, l'ayant trouvée, il tire l'eschelle en dedans la court jusques à l'arrest, et attacha le bout de la corde que l'on luy avoit jettée à la potence du puids, afin que, comme en montant l'eschelle seroit arrestée par une des cordes que Corsina avoit attachée à une pierre de taille du costé de la rüe, en descendant elle fust aussi retenüe par l'autre corde qu'il avoit liée à la potence du puids du costé de la prison; monte à l'eschelle, et estant au dernier eschelon ne peut atteindre jusques au haut de la muraille. Lors il descend et dit à Corsina (au travers d'une porte des prisons qui est en ceste muraille) qu'il avoit tenu la corde trop longue, et qu'il la retirast de deux ou trois eschelons, ce que fit Corsina. Mais, sur ces entre-faites, le vallet retourne du vin, ne trouve point le prisonnier en sa chambre, advertit le geolier et ses serviteurs, qui cherchent de tous costez, voyent la chambre du geolier ouverte, les habits de Fava, la corde qui pendoit par la fenestre du cabinet en la court, descendent à la court, et trouvent Fava sur le point de remonter à l'eschelle et se sauver, l'arrestent et le r'enferment, vont voir sur le quay, à l'endroit des prisons, qui y estoit, r'encontrent un jeune homme, l'espée à la main, qui s'enfuit aussi tost. Ils retournent aux prisons, et payent le pauvre prisonnier de leurs peines. Les geoliers sont oüis sur ce bris de prisons, Fava interrogé; on luy represente la corde et l'eschelle qu'il recognoist, et respond du fait comme il a esté cy devant deduit; et toutes fois il dit qu'il ne sçait pas si ce fust Corsina qui luy jetta l'eschelle ou son serviteur, d'autant qu'il ne le veid et ne l'entendit pas parler. Mais il y a quelque apparence que tout ce qu'il a dit de Corsina ne soit qu'une invention et un pretexte pour favoriser et couvrir Giovan Pietro Oliva, son beau frère, ou quelque autre, du ministère et de l'entremise duquel il s'est servi depuis sa prison.
Antonio Bertoloni estoit arrivé à Paris avec lettre de faveur de la republique, avoit salué monsieur l'ambassadeur de Venise, avoit esté presenté au roi par monsieur de Fresne, et sa Majesté luy avoit fait cet honneur que d'entendre entièrement sa plainte, et commander à monsieur le chancelier de luy faire justice, ce que monsieur le chancelier a si religieusement et si soigneusement observé, que tousjours il a eu l'oeil à cet affaire, et a voulu estre adverti chaque jour par monsieur le grand prevost de la connestablie de ce qui se passoit au procez. Pour l'expedition de cet affaire, Bertoloni avoit apporté procuration speciale d'Angelo Bossa, partie civile contre Fava, coppie collationnée de l'information et decret emané des sieurs juges de la nuit à Venise, la lettre escrite à Venise et envoyée par Fava à l'evesque de Concordia, et la quittance des neuf mil trois cens cinquante six ducats douze gros contenus en la lettre de change. Sur ces pièces, le procez est instruit, Angelo Bossa receu partie, Bertoloni oüy en tesmoignage contre Fava, Fava interrogé sur sa depposition, qu'il recognoist veritable; la lettre et la quittance à luy representées et par luy recogneües, les recollemens et confrontations faites.
Depuis l'arrivée de Bertoloni, Fava, voyant que sa fuitte avoit manqué, ayant tousjours la presence de Bertoloni devant les yeux, et sçachant de jour à autre toutes les poursuittes que Angelo Bossa, sa partie, faisoit à l'encontre de luy, se desespera du tout, et de là en avant (sans pourtant en monstrer des signes exterieurs) ne chercha plus que les moyens de mourir, et mesme un jour se porta à une estrange et cruelle deliberation d'empoisonner luy, sa femme et ses enfans.
Le quatriesme jour de mars, il pria le geolier de luy faire venir un barbier pour luy coupper le poil. Après que son poil fut couppé, il donna de l'argent au barbier et le pria de luy acheter et apporter demie once d'antimoine[100] preparé, des fueilles de roses, des raisins de Corinthe et du sucre, dont il disoit, avec des blancs d'oeufs, vouloir faire un onguent pour une inflammation qu'il avoit ès yeux. Le barbier achepta ces drogues; mais, d'autant que l'antimoine est poison, il en advertit le geolier, en la presence duquel il les bailla à Fava, auquel à l'instant elles furent saisies et ostées. Interrogé sur ce, il recognut qu'il avoit donné charge et argent au barbier pour achetter ces drogues comme medicinales à sa douleur, et que, bien que l'antimoine fust poison, toutefois, temperé et meslé avec sucre, raisins de Corinthe, fueilles de roses et blancs d'oeufs, il estoit fort salutaire au mal des yeux, et que tant s'en faut qu'il eust eu volonté de se mefaire depuis qu'il avoit attenté à sa vie en s'ouvrant les veines, qu'au contraire, ayant esté malade et presque tousjours indisposé, il avoit usé de remèdes et de regimes, et apporté toute la peine et le soin qu'il avoit peu pour la conservation de sa santé, et de ce appelloit en tesmoignage tous les prisonniers de sa chambre.
[Note 100: Au sujet des tentatives de Fava pour s'empoisonner, il n'est parlé que d'arsenic, et non d'antimoine, dans le _Supplément au Journal de l'Estoille_.]
Quelque temps après, Fava fut encore malade, et se mit au lict, où tousjours depuis il a demeuré, et en ses maladies avoit ordinairement de grandes convulsions et des vomissemens, ce qui fait presumer (et par la suitte mesme de ceste histoire) qu'il avoit envoyé querir l'antimoine preparé pour s'empoisonner, et que ses vomissemens estoient le rejet du venin qu'il avoit pris.
Il apprehendoit la condamnation aux gallères, et prioit la justice que, si, par les loix de France, son crime estoit punissable de ceste peine, que plustost on le fist mourir, attendu qu'il avoit un catarre ordinaire et une grande indisposition d'estomac, et mesme qu'il estoit mal propre et inhabile à la rame, à cause des playes qu'il s'estoit faites ès deux bras. Il recommendoit souvent sa femme et ses enfans à la justice.
Est à remarquer que Fava avoit esté soupçonné de plusieurs autres faulsetez faites à Naples, Venise, Milan et Gennes, et fut interrogé sur memoires baillez à cet effet; toutefois il desnia tout, et dit que l'Italie ne manquoit pas de gens d'esprit, et que quand un arbre penchoit chacun s'appuyoit contre. Hors l'interrogatoire, et particulièrement, il recogneut à Bertoloni le vol des quatre cens escus en or qu'il avoit pris en son cabinet, mais le prioit de n'en rien dire, afin de ne point aggraver son crime.
Toutes les choses s'estant ainsi passées, le procez mis en estat, veu par maistre Pierre Forestier, procureur du roy en la grande prevosté de la connestablie, conclusions par luy baillées, le procez distribué à maistre Roland Bignon, advocat en Parlement, pour en faire son rapport, enfin, le samedy vingt-deuxiesme mars, il est mis sur le bureau de la connestablie et mareschaussée, où seoient pour juges messieurs les grand prevost et lieutenant de la connestablie et mareschaussée, messieurs du Hamel, Dogier, Loisel, le Masson, Leschassiers, de Brienne, Mornac, Bignon, rapporteur; Desnoyers et Fardoil, advocats en Parlement. Le procez rapporté et les pièces veuës, le jugement, à cause de l'heure, remis au lundy.
Fava, ayant eu l'advertissement que l'on le jugeoit, se resolut de prevenir la honte de son supplice par un courage malheureux; et, d'autant qu'auparavant il avoit trois ou quatre fois manqué à sa mort, le froid ayant retenu son sang dans ses veines, l'antimoine luy ayant esté osté, le poison qu'il avoit pris sorty de son corps sans luy nuire, il s'advisa de faire en sorte qu'il n'y fallust plus retourner. Sa femme l'estant venu voir le samedy mesme, il luy fit entendre qu'il desiroit manger d'une certaine paste à l'italienne, qu'autrefois elle luy avoit desjà faite, et luy commanda, quand elle seroit de retour en sa chambre, de faire de ceste paste et la luy apporter. Suivant ce commandement, le lendemain, qui estoit le dimanche vingt-troisiesme de mars, la femme de Fava luy envoye par son fils aisné la paste qu'elle avoit faite. Fava, ayant receu ceste paste, en rompt un morceau et met dedans quantité d'arsenic qu'il avoit eu (on n'a peu sçavoir comment par l'information qui en a esté faite[101]), prend le poison et l'avalle. Il prevoyoit sa mort infailliblement, d'autant qu'il avoit pris six fois plus de poison qu'il n'en falloit pour faire mourir un homme; et d'ailleurs il savoit bien qu'il ne vuideroit pas ce poison comme les precedens, l'ayant exprès enfermé en une paste, afin que la paste s'attachast à son estomach et y demeurast pour faire son effet. Sa femme arrive; il se plainct à elle de l'exceds de son mal, dit qu'il va mourir, sans declarer qu'il fust empoisonné, luy dit adieu, donne par diverses fois la benediction à son fils, les renvoye tous deux au logis. Aussitost il demanda un prestre. Un qui estoit prisonnier se presenta, mais il le refusa et en voulut un autre. Pendant que l'on en cherchoit, le poison, qui estoit violent, commence son operation, presse Fava et le travaille extremement. Alors il se fit oster du lict où il estoit couché et mettre sur une paillasse, où il dit qu'il vouloit mourir, et y mourut miserablement peu de temps après, sans que le geolier ny les prisonniers sceussent la cause de sa mort, et eussent le temps et le moyen d'y remedier.
[Note 101: Les apothicaires avoient ordre de ne vendre d'arsenic à qui que ce fût. On verra, par le passage suivant d'une lettre de Malherbe à Peiresc (17 juillet 1615), qu'ils observoient la défense rigoureusement, et même au péril de leur vie: «Un Simon, dit-il, soldat de la citadelle d'Amiens, fut pendu il y a douze ou quinze jours, à Amiens même, pour avoir donné trois coups de poignard à un apothicaire qui lui avoit refusé de l'arsenic. Il fit ce coup-là de la peur qu'il ne le découvrît.»]
Le lundy matin, vingt-quatriesme mars, les juges, qui estoient assemblez pour le jugement du procez, sont advertis par monsieur le grand prevost de la connestablie de la mort inesperée de Fava. Le corps est ouvert, le poison trouvé dans l'estomach, curateur creé au cadaver, information de la mort, la femme oüie, le procez fait et parfait au cadaver, sentence du mesme jour par laquelle Francesco Fava, accusé, est declaré deüement atteint et conveincu d'avoir mal pris, desrobbé et vollé à Angelo Bossa, par faulsetez et suppositions de nom, qualitez, escritures et cachets, neuf mil trois cens cinquante-six ducats douze gros, monnoye de Venise, tant en diamans, perles et chesnes d'or, que en deniers comptans en espèce de seguins d'or: ensemble d'avoir attenté à sa propre personne, estant en prison, par incision de ses veines, et finalement, le procez estant sur le bureau, s'estre fait mourir par poison; et pour reparation de ces crimes ordonné que son corps sera traisné, la face contre terre, à la voyrie, par l'executeur de la haute justice, et là pendu par les pieds à une potence qui pour cet effet y sera mise et dressée; tous et un chacun de ses biens declarez acquis et confisquez à qui il appartiendra, sur iceux prealablement pris la somme de neuf mil trois cens cinquante-six ducats douze gros, monnoye de Venise, et tous les despens, dommages et interests d'Angelo Bossa; et à ceste fin, et sur et tant moins de ceste somme, seront rendus à Angelo Bossa, ou à son procureur, les diamans, perles, chesnes d'or et seguins dont Francesco Fava a esté trouvé saisi; Octavio Oliva, Giovan Pietro Oliva et Francesco Corsina, pris au corps partout où ils seront trouvez et amenez prisonniers au For-l'Evesque, pour leur estre fait et parfait leur procez.
Prononcé et executé à Paris le mesme jour, vingt-quatriesme mars mil six cens huict.
N'a rien esté ordonné sur le quart promis aux marchands qui avoient recouvré les diamans, perles et chesnes d'or, d'autant qu'ils en avoient accordé avec Angelo Bossa pour une somme de six cens escus.
* * * * *
_Excuse, lecteur, si ceste histoire n'est traictée si dignement qu'elle merite: ce n'est qu'un extrait de procez, que l'autheur a fait afin de contenter la curiosité de ses amis, luy ayant esté plus facile de leur en donner des coppies imprimées qu'escrites à la main._
EXTRAIT DU PRIVILEGE DU ROY.
_Par grace et privilége du roy, il est permis à Pierre Pautonnier, libraire et imprimeur en l'Université de Paris, d'imprimer ou faire imprimer un livre intitulé_: Histoire des insignes faulsetez et suppositions de Francesco Fava, medecin italien, extraite du procez qui luy a esté fait par monsieur le grand prevost de la connestablie de France; _et defences sont faites à tous libraires et imprimeurs, et autres, d'imprimer ou faire imprimer, vendre ne distribuer ledit livre, sans le congé et consentement dudit Pautonnier, et ce jusques au temps et terme de six ans, finis et accomplis, à compter du jour et datte que la première impression sera faite, sur peine de cinq cens escus d'amande et confiscation desdits livres, et de tous despens, dommages et interests. Et outre veut ledit seigneur qu'en mettant au commencement ou à la fin dudit livre un extrait dudit privilége, il soit sans autre forme tenu pour deüement signifié à tous libraires et imprimeurs de ce royaume, ainsi que plus à plain est contenu ès dites lettres. Donné à Paris, le quatriesme jour de may 1608._
Par le roy, en son conseil,
PAULMIER.
_Histoire veritable et divertissante de la naissance de Mie Margot et de ses aventures jusqu'à present._ 1735.
Gr. in-4 de 2 feuillets[102].
[Note 102: Nous n'avons trouvé cette pièce que dans le recueil factice en 57 volumes formé par Jamet le jeune sous ce titre: _Femmes_. Elle est dans le 38e volume. Jamet l'attribue à l'abbé de Grécourt, et je serois volontiers de son avis. L'abbé, en effet, qui étoit de Tours, comme on sait, avoit pu connoître Mie Margot, qui étoit d'Amboise, dans un des fréquents voyages qu'il faisoit en Touraine pour y reprendre sa joyeuse vie de chanoine de Saint-Martin de Tours, ou pour aider madame d'Aiguillon, la châtelaine de Verret, dans la composition du fameux recueil _le Cosmopolite_. (V. notre article sur l'abbé dans le _Supplément au Dictionnaire de la conversation_, 20e livraison, p. 258.) Peut-être est-ce l'abbé qui fit l'éducation de Margot. Je le croirois, d'après les détails qui se trouvent ici sur sa famille et sur son enfance. Il étoit, du reste, plus que personne, en état de le faire, et l'écolière, on va le voir, ne fut pas indigne de lui.]
Le bruit que fait tous les jours la célèbre Mie Margot est trop universellement repandu, tant dans Paris que dans la province, pour qu'on puisse garder le silence sur la naissance et l'origine de cette héroïne moderne. Son arrivée subite à Paris, annoncée d'abord par la plus épaisse populace, pouvoit faire soupçonner la noblesse de son extraction; mais, tous faits bien examinez, on en a fait une exacte découverte. Cette aimable fille naquit à Amboise au mois de février de l'année 1720, dans les jours les plus licentieux du carnaval. Son père, qu'on appeloit Eustache Dubois, et sa mère, nommée Jacqueline Rognon, ne purent contenir leur joye à la naissance de cet enfant de jubilation. Les songes qu'avoit faits sa mère, et qui avoient servi d'avant-coureurs à cette naissance illustre, les avoient avertis de la haute reputation à laquelle parviendroit leur fille Margot. Sa mère, Jacqueline Rognon, avoit, entr'autres songes, rêvé, quelques jours avant de mettre au monde cette singulière creature, qu'elle accouchoit d'un tambour, et que le bruit eclatant qu'il faisoit frappoit les oreilles de toute la ville. Ce rêve, joint à d'autres de mesme estoffe, engagea son père Eustache à faire tirer son horoscope. A la minute mesme que Margot vit la lumière, le plus fameux sorcier d'Amboise fut mandé. Après avoir fait passer toutes les etoiles par les quatre règles de l'arithmetique, et avoir malicieusement envisagé la gentille Margot, il resta comme en extase, et dit avec un ton de ravissement que cette fille feroit le plaisir du plus grand royaume de l'Europe, et qu'elle passeroit par les mains et par la langue de tout le monde. Comme les oracles sont toujours equivoques[1] ses parens prirent les termes de cette prediction du bon côté.
La petite Margot croissoit de jour en jour, et ses graces se developpoient à vüe d'oeil. Il s'agit de vous faire son portrait: c'est l'usage des historiens. Vous n'attendrez pas long-tems, car le voici: