Part 6
Il estoit fort industrieux en ses discours à faire couler à propos quelque traict inventé advenu en son evesché, qu'il ne rapportoit qu'en passant et par occasion. Parlant un jour des miracles, il dit qu'il avoit descouvert quelques impostures et suppositions de gens d'eglise qu'il avoit passées fort doucement, de peur que l'eglise fust scandalisée, et entr'autres il en raconta une dont l'invention fut telle que, en un convent des cordeliers, on entendoit de nuict une voix qui crioit qu'elle estoit l'ame d'un deffunct détenuë en grandes peines pour n'avoir pas accomply les promesses que vivant il avoit faites à l'Eglise; il fut en ce convent, se mit en bon estat, prit les ornemens, signes et marques de son auctorité, la croix et l'eau beniste, fit allumer une douzaine de torches, et ainsi commanda que l'on le conduisist au lieu où cette voix estoit entenduë; et là, ayant considéré d'où pouvoit sortir cette voix, il fit lever une tombe, et trouva dessouz un petit novice auquel on faisoit jouër la partie. Il s'informa du fait, et sceut que quelques cordeliers faisoient ceste meschanceté parceque le deffunt qui estoit inhumé en ce lieu, pendant sa vie monstroit une très grande devotion vers le convent, et avoit tousjours promis d'y donner tous ses biens quand il mourroit, et que neantmoins, par son testament, il n'avoit donné au convent que dix ducats.
Une autre fois, traictant des actions du feu pape Clément VIII et de ceux qu'il avoit faits grands, il dit qu'il avoit eu l'honneur d'avoir esté son nonce à Pragues vers l'empereur, et que, outre sa pension, il avoit pour la dignité de sa charge et advancement des affaires du Sainct-Siége apostolique fait depense de quinze mille escus, dont il n'avoit point esté recompensé, et que ce service, au jugement de l'archevesque de Bary et autres grands hommes d'Estat (qui pourtant le disoient pour l'obliger), estoit digne d'un chappeau de cardinal au lieu de celuy d'un évesque[90].
[Note 90: Tous les détails qui précèdent manquent dans l'_Esprit du Mercure_.]
Bertoloni, mangeant avec luy, le considerant d'assez près, pensa qu'il l'avoit veu quelque autrefois, et luy dit confidemment: Seigneur illustrissime, me semble avoir eu l'honneur de vous avoir veu en quelque lieu. Fava, prenant la parole et le prevenant subtilement, respondit: Me souvient aussi de vous avoir veu, et je vous diray où: Ce fut, si je ne me trompe, chez monsieur le marquis de Palavisine, en sa maison, sur la rivière de Salo, un jour que nous allasmes pescher des carpillons, et qu'il y avoit avec nous une petite damoiselle sienne parente extremement belle et jolie. Soit par rencontre ou par quelque cognoissance occulte qu'eust eu Fava de ce qu'il disoit, il estoit vray que Bertoloni avoit esté en la maison du marquis de Palavisine, et que ce qu'il contoit s'y estoit passé; mais il n'estoit pas vrai que Fava y eust esté, et toutefois il conta si particulièrement et accortement cette entreveuë supposée, que Bertoloni se persuada lors qu'il estoit vray, et fut contraint de dire: Oüy, c'est là où j'ay eu l'honneur d'avoir veu vostre seigneurie illustrissime.
Tel fut l'entretien et le deportement de Fava pendant les six jours qu'il demeura à Venise au logis de Bertoloni. De deduire les autres particularitez qui firent remarquer son jugement, son esprit et son experience, il seroit trop long: suffit de dire que pendant ce temps on le creut universel, non seulement ès sciences humaines et divines, mais aussi en la cognoissance de toutes les affaires et secrets du monde; ce qui faisoit que Bertoloni l'honoroit et affectionnoit d'autant plus qu'il voyoit que son merite correspondoit à sa qualité; et toutefois, quand il fut question bailler à Fava les seguins, diamans, perles et chesnes d'or, Bertoloni, homme fort advisé, et principalement en ce qui regarde la marchandise et la banque, ayant esté nourry vingt ou trente ans parmy les marchands banquiers de Venise, et experimenté au faict de Realte, voyant que la lettre de creance de l'evesque de Concordia portoit seulement qu'il se fist payer du contenu en la lettre de change qui appartenoit au prélat qui en estoit le porteur, et ne portoit pas expressément: Baillez-luy le contenu en la lettre quand vous l'aurez receu, il douta et escrivit à l'evesque de Concordia pour sçavoir s'il bailleroit au porteur de la lettre de change, et afin de ne faire rien qu'asseurément et bien à propos.
Cependant, Fava, qui voyoit que son fait s'advançoit, et qui se souvint qu'un jour, sur l'asseurance que l'evesque de Concordia luy avoit donné de la fidelité et preud'hommie de dom Martino, il le luy avoit demandé pour luy faire compagnie quand il partiroit de Padouë, le dix-neufiesme jour d'aoust il escrivit à l'evesque de Concordia qu'avec beaucoup de contentement il avoit fait l'achapt des diamans, perles et chesnes d'or, et qu'il esperoit partir de Venise le lendemain de bon matin, accompagné du sieur Antonio Bertoloni, et arriver à Padouë avant le disner, et, parce qu'il desiroit faire peu de demeure, et autant seulement qu'il en seroit de besoin pour faire ses complimens vers luy et s'acquitter de son devoir, il le prioit de faire entendre à dom Martino qu'il se tint prest pour aller avec luy et partir aussi tost qu'il seroit arrivé à Padouë. Souscrit sa lettre Carlo Pirotto, evesque de Venafry, lequel nom de Carlo Pirotto n'est pas le nom de l'evesque de Venafry, mais un nom inventé par Fava, ne le sçachant pas.
En ce temps, Bertoloni reçoit responce de l'evesque de Concordia qu'il ne fist aucune difficulté de bailler le tout à celuy qui luy avoit porté la lettre de change. Conformement à cette responce, le vingtiesme d'aoust, Bertoloni baille et met entre mains à Fava les seguins, diamans, perles et chesnes d'or contenus en la lettre de change dont Fava lui fit quittence traduitte en ces termes: J'ay receu, moy Carlo Pirotto, evesque de Venafry, de magnifique Antonio Bertoloni, trois mil ducats de six livres quatre sols chacun ducat en seguins, et plus j'ay receu six mil trois cens cinquante-six ducats et douze gros en bagues et joyaux, sçavoir: perles, diamans et chesnes d'or, lesquels deniers, bagues et joyaux il m'a comptez et baillez au nom et de l'ordonnance de monsieur l'illustrissime et reverendissime monsieur Mathieu Sanudo, evesque de Concordia. Le tout vaut neuf mil trois cens cinquante-six ducats et douze gros: je dis 9356 duc. 12 gr., et ne sert la presente quittence que pour une seule, avec une autre semblable que j'ay faite sur le livre de quittences dudit sieur Bertoloni. Je susdit, Carlo Pirotto, evesque de Venafry, ay escrit de ma propre main et afferme ce que dessus.
Fava remercie Bertoloni des bons offices et services qu'il avoit receuz de luy, le rembourse de soixante et dix ducats payez aux courratiers[91] pour l'achapt des diamans, perles et chesnes d'or, et de quelques valises et autres petites commoditez que Bertoloni avoit achetées pour luy; et, outre ce, presente à Bertoloni (comme aussi Angelo Bossa l'offrit) la provision d'avoir traité le negoce et acheté les diamans, perles et chesnes d'or, qui montoit environ à deux cens ducats; et encore le voulut gratiffier et recompenser de sa bonne reception et courtoisie; mais Bertoloni, en faveur de la recommendation faite par l'evesque de Concordia, et pensant obliger l'evesque de Venafry, traita noblement et en marchand venitien, et ne voulut ny gratification ny payement de la provision qui luy estoit offerte et legitimement deüe.
[Note 91: _Courtiers._]
Avant que de partir de Venise, Fava voulut avoir de quoy faire les fraiz de son voyage. Il y avoit trois ou quatre jours qu'il avoit remarqué qu'au cabinet où il couchoit, Bertoloni tenoit de l'argent en un coffre. Il crocheta la serrure, ouvrit le coffre, prit dedans quatre cens escus en or, et puis le referma de sorte qu'on ne pouvoit recognoistre qu'il eust esté ouvert.
Ainsi, Fava, suivi de son beau-frère Giovan Pietro Oliva, et accompagné de Bertoloni, part de Venise pour retourner à Padouë vers l'evesque de Concordia. Fava depuis a dit qu'il pria Bertoloni de l'assister encore à ce voyage et au remerciement qu'il vouloit faire à l'evesque de Concordia, et Bertoloni, au contraire, qu'il n'en fut point prié, mais que, voyant que l'affaire estoit d'importance et qu'il ne cognoissoit l'homme que par une lettre de creance, il ne désira point le laisser qu'il n'eust parlé à l'evesque de Concordia. Quoy qu'il en soit, ils partirent de Venise et furent ensemble à Padouë au logis de l'evesque de Concordia.
En ce voyage, Fava, considerant les belles maisons des gentilshommes venitiens qui sont situées sur l'une et l'autre rive de la rivière de Brenta, remarquoit les graces et les deffauts de leurs edifices, et discouroit comme architecte de toutes les singularitez de chacun bastiment. C'estoit au mois d'aoust, que la chaleur est extreme en Italie: Fava, voyant que Bertoloni estoit un peu incommodé de son manteau, qui estoit de damas doublé de taffetas (et qui peut-estre s'en vouloit accommoder), commanda à Giovan Pietro Oliva, son beau-frère, qu'il le prist et le serrast en une valise jusques à ce qu'ils fussent arrivez à Padoüe.
Arrivez qu'ils furent à Padoüe, Fava tesmoigne à l'evesque de Concordia comme l'affaire s'estoit passée selon son desir, se loüe de l'honnesteté et preud'hommie de Bertoloni, du contentement et de la satisfaction qu'il avoit receüe de lui; rend graces à l'evesque de Concordia du bien fait et de la courtoisie dont il avoit usé en son endroit, et promet de s'en revenger par tous les bons services qu'il luy pourroit rendre. L'evesque de Concordia le voulut retenir à disner, mais il s'en excusa sur ce qu'il dit qu'il estoit pressé de partir pour aller à Turin trouver le marquis d'Est, afin de donner ordre à ses affaires, et qu'il boiroit une fois seulement en passant par l'hostellerie où il estoit logé; demande dom Martino, que l'evesque de Concordia et Bertoloni ne trouvèrent pas bon de luy bailler pour compagnie, de crainte que, s'il luy mesadvenoit par le chemin, il n'eust quelque soupçon de dom Martino, et luy dirent qu'il n'estoit pas au logis. Ainsi congedié, il part de Padoüe accompagné de Giovan Pietro Oliva, et fut si hasté qu'il ne se souvint pas et n'eut point le temps, ou ne le voulut pas prendre, de rendre le manteau de Bertoloni, qui depuis l'a retrouvé et repris en ceste ville de Paris, en la maison où a logé Fava[92].
[Note 92: Il n'est pas parlé de ce petit vol dans la relation de l'_Esprit du Mercure_.]
Bertoloni retourne à Venise, en sa maison, et, par occasion, recompte l'argent qu'il avoit au cabinet où avoit couché Fava, et trouve faute de quatre cens escus en or. Cela le fit entrer en quelque scrupule, et toutes fois, parce que c'estoit un evesque, il ne l'en osa soupçonner. Sept ou huit jours après son retour, il se fait payer par Angelo Bossa des neuf mil trois cens cinquante-six ducats douze gros contenus en la lettre de change, qu'il avoit advancez et acquitez pour luy. Le lendemain de ce payement vient un courrier exprès de Naples, envoyé par Alexandre Bossa, qui apporte nouvelles que Alexandre Bossa n'avoit baillé aucune lettre de change au sieur marquis de Sainte-Arme, et ne sçavoit que c'estoit de cet affaire. Aussitost Angelo Bossa fait informer à Venise contre Carlo Pirotte, soy-disant evesque de Venafry, obtient decret des sieurs juges de la nuit. L'evesque de Concordia, Bertoloni, Bossa, Bordenali, chacun est en campagne pour trouver Fava et sçavoir quel chemin il a pris. Dom Martino monte à cheval, et le va chercher en Flandre, où il avoit entendu qu'il devoit aller; mais en vain toutes ces recherches. Ce que l'on peut faire fut d'envoyer par les provinces d'Italie, et hors l'Italie mesme, des memoires contenans le nombre, la qualité, la facture, le prix et le poids des diamans, perles et chesnes d'or qui avoient esté vollez, le bois et la façon des boëttes dans lesquelles estoient les diamans attachez sur cire rouge, avec designation des estoiles, chiffres, lettres et autres remarques qui estoient sur icelles, afin que, si quelqu'un les exposoit en vente l'on s'en saisist; et, par ce memoire, on promettoit de donner un quart de ce qui seroit recouvré à ceux qui le descouvriroient. Un de ces memoires est envoyé au sieur Lumagnes, marchand banquier en ceste ville de Paris, qui en fait faire des coppies et les baille à quelques orfèvres.
Quant à Fava, au lieu de prendre le chemin de Turin, il estoit retourné à Castelarca, en sa maison, et là donne à entendre à sa femme que ses affaires estoient faites, qu'il avoit receu plusieurs deniers de ses debiteurs, que le temps estoit venu qu'il falloit aller en France pour y faire fortune, la fait resoudre à faire le voyage, et, sur ceste resolution, prend ses seguins, diamans, perles et chesnes d'or, et avec sa femme, ses trois enfans, Octavio Oliva et Giovan Pietro Oliva, frères de sa femme, part de Castelarca. Sur la rive du Po, à quelque neuf ou dix lieües de Plaisence, Octavio Oliva, qui n'avoit point dessein de venir en France, mais seulement qui estoit sorti de Castelarca avec Fava pour le conduire quelques journées, le laisse et va chercher païs et adventure avec trois cens ducats que luy donna Fava. Fava, sa femme, ses enfans, et Giovan Pietro Oliva, son beau-frère, tirent païs, repassent par Venise, traversent les Suisses, joignent la France, et arrivent à Paris au mois de novembre, et se logent en chambre garnie, au logis d'une dame Gobine, près la place Maubert[93].
[Note 93: Ce qui est dit ici sur le voyage et l'arrivée de Fava manque dans l'_Esprit du Mercure_.]
Lorsque Fava se voit à Paris, en repos, avec sa famille, incogneu et esloigné de trois à quatre cens lieuës des lieux où il avoit fait ses faulsetez et tromperies, il creut que sa barque estoit à port, et qu'il estoit à couvert et hors des risques et nauffrages qu'il avoit courus; il pença desormais d'establir et d'arrester sa fortune, non pas à Paris, où il doutoit toujours quelque mauvaise rencontre, à cause de la grande frequence des peuples qui journellement y abordent, mais en quelque ville d'Anjou ou de Poitou[94], où il desseignoit sa retraite et son habitation, après avoir fait argent à Paris de ses diamans, perles et chesnes d'or; et, suivant ce dessein, il escrivit à un sien confident nommé Francesco Corsina, Italien, apothicaire, tenant lors sa boutique en tiers ou à moitié en Flandre, en la ville de Bruxelles, et luy manda que, s'il vouloit venir à Paris, il avoit bonne somme de deniers dont ils s'accommoderoient ensemble, et leveroient une bonne boutique d'apothicairerie, où ils exerceroient la medecine, travaillant l'un et l'autre de leur art, et partageroient par moitié les proffits qui en proviendroient.
[Note 94: Ce détail n'est pas omis dans le _Suppl. au Journal de l'Estoille_.]
Pendant que Fava attendoit des nouvelles de Corsina, il tasche à faire la vente de ses diamans, et, pour cet effet, le samedy douziesme janvier mil six cens huict va sur le Pont-au-Change, où, après avoir quelque temps consideré l'air des marchands et des boutiques où il pouvoit plus à propos faire sa vente et moins estre descouvert, il s'adressa à un orfèvre nommé Bourgoing, tenant une petite boutique contre l'eglise S.-Leufroy[95], lui faisant entendre au mieux qu'il peut, moitié italien, moitié françois, qu'il cherchoit un courratier pour luy faire vendre une quantité de diamans qu'il avoit. Sur les offres que luy fit Bourgoing de luy servir lui-mesme de courratier et luy faire vendre ses diamans, il en monstra quatre petites boëttes et les luy laissa, ayant pris recepissé de luy, et dit qu'il retourneroit dans quatre heures pour sçavoir s'il avoit trouvé marchand.
[Note 95: Cette petite église occupoit une partie de la place actuelle du Châtelet; elle avoit son entrée dans la rue _Trop-va-qui-dure_; disparue lorsque le quai de Gèvres fut construit. C'est dans cette rue, appelée au XVIe siècle _rue des Bouticles près et joignant Saint-Leufroy_, que devoit loger l'orfèvre à qui Fava s'adressa.]
En ces quatre heures, Bourgoing cherche marchand et fait la monstre des quatre boëttes de diamans. Un lapidaire nommé Maurice et le sieur Paris Turquet, marchand joallier, qui avoient veu le memoire envoyé de Venise, se rencontrent à ceste monstre, et, ayant jugé aux remarques des boëttes que c'estoient les diamans recommandez et contenus en ce memoire, ils en confèrent avec Bourgoing, et s'associent, eux trois, au quart promis par le memoire à ceux qui recouvreroient les marchandises perduës, et aussi tost donnent advis de cet affaire à maistre Denis de Quiquebeuf[96], lieutenant en la grande prevosté de la connestablie de France.
[Note 96: Ce nom, ainsi que ceux des orfèvres, manque dans la relation de l'_Esprit du Mercure_.]
Le sieur de Quiquebeuf se tient prest à l'heure que Fava devoit retourner pour sçavoir des nouvelles de ces diamans, prend une robbe de chambre, feint d'estre marchand et de vouloir acheter les diamans de Fava, mais qu'il en avoit affaire de plus grande quantité. Cela occasionna Fava d'en monstrer encore dix autres boëttes, lesquelles, comme les quatre premières, furent recogneuës par Turquet et Maurice estre celles designées au memoire envoyé de Venise. Comme Fava consideroit les actions de ces marchands, qui regardoient la forme des boëttes, les lettres et chiffres marquez dessus, il commença d'entrer en cervelle et d'avoir peur, et pour eschiver son malheur, feignit d'avoir une assignation fort pressée, necessaire et importante, avec un homme qui l'attendoit au logis, où il vouloit aller, et promettoit de retourner incontinent, et cependant qu'il laisseroit ses diamans pour estre veus. Le sieur de Quiquebeuf lors luy declara sa qualité, se saisit de luy, et luy dit qu'il estoit adverti qu'il avoit encore d'autres diamans, perles et chesnes d'or, qu'il falloit promptement trouver. Fava recogneut qu'il avoit encore dix boëttes de diamans, des perles et chesnes d'or en son logis, mais qu'il les avoit bien achetées et estoit homme d'honneur et bon marchand; et sur cette recognoissance le sieur de Quiquebeuf, accompagné de Bourgoing et de ses archers, se transporta à la chambre de Fava, où il trouva les dix autres boëttes de diamans, les perles et les chesnes d'or, et tout le contenu au memoire envoyé de Venise, hormis une perle et un petit diamant de deux ducats et demy, qui avoient esté perdus en ouvrant et maniant les boëttes, et outre quelque huit cens seguins d'or; dresse son procez-verbal et fait faire inventaire, prisée et estimation des diamans, perles et chesnes d'or, par les marchands Turquet, Bourgoing et Maurice.
Quand Fava veit les formes dont on usoit pour faire l'inventaire, prisée et estimation des diamans, perles et chesnes d'or, il dit qu'il ne s'affligeoit pas de l'accident qui lui estoit advenu, puisque son bien et sa personne estoient entre les mains de la justice, où ceux qui ne sont point coupables ne doivent rien craindre; mais qu'un doute le marteloit, qui estoit de sçavoir si, ayant acheté de bonne foi ces diamans, perles et chesnes d'or, de gens qui les eussent mal pris, ils seroient perdus pour luy, estant revendiquez par celuy auquel le larcin en auroit esté fait.
Le mesme jour de la capture, le sieur de Quiqueboeuf procedde à l'interrogatoire de Fava, et, d'autant qu'il n'avoit pas l'intelligence de la langue italienne, il manda et pria maistre Nicolas Fardoïl, advocat en Parlement, versé en ceste langue, pour l'assister en l'instruction de cet affaire. Fava est interrogé, se dit avoir nom Francesco Fava, natif de Capriola, sur les confins de la Ligurie, docteur en medecine, agé de quarante-cinq à quarante-six ans, et respond que, bien que sa profession principale fust la medecine, que toutefois il avoit accoustumé de traffiquer de pierreries, et qu'il avoit acheté les diamans, perles et chesnes d'or qui luy avoient esté trouvées, en la ville de Plaisence, de trois hommes, l'un qu'il cognoissoit, les deux autres à luy incogneus, pour le pris et somme de cinq mille cent cinquante ducats qu'il avoit receus de ses debiteurs, et qu'il avoit fait l'achapt à dessein de venir en France faire marchandise et traffiquer de ces pierreries.
Il estoit minuict: l'interrogatoire est continué au jour suivant, et, ce soir mesme, Giovan Pietro Oliva se sauve, et depuis n'a point esté veu.
Le dimanche, treizieme janvier, continuant l'interrogatoire, Fava se jette à genoux et prie la justice de lui faire misericorde, declare que ce qu'il avoit respondu le jour precedent estoit faux, que c'estoit luy qui avoit fait le vol, et conte l'histoire telle qu'elle a cy-devant esté recitée. Sur ceste confession, Fava est envoyé prisonnier au For-l'Evesque.
Le lendemain de son emprisonnement, Fava, voyant (ainsi que depuis il a respondu par son interrogatoire) que son crime estoit descouvert et qu'il ne pouvoit plus paroistre au monde l'honneur sur le front et sans honte et vergogne, delibera de se faire mourir; et de fait, s'estant couvert de ses habits et enveloppé de son manteau, afin de se tenir le plus chaudement qu'il pourroit, avec un canif qu'il avoit pris à cet effet lors de son interrogatoire, et caché entre son bras et sa chemise, il se couppa en cinq endroits des deux bras les veines basilique, cephalique et mediane, par lesquelles il perdit quelque trois livres de sang, le surplus ayant esté retenu par l'extrême froid qu'il faisoit alors[97]. Fava, voyant que le sang ne pouvoit plus sortir, qu'en se seignant il avoit espointé son canif, et que d'ailleurs il n'avoit plus la force de lever son bras pour achever de se donner la mort, appella le geolier pour le secourir. Il fut promptement secouru et pensé de ses playes, en telle façon que depuis il s'en portoit bien.
[Note 97: Le froid fut, en effet, extrême pendant les premiers mois de l'année 1608, ainsi qu'on l'apprend par l'article du _Supplément au Journal de l'Estoille_ qui précède celui qui est relatif à Fava. «Le gibier, y est-il dit, les oiseaux, le bétail, meurent de froid dans les campagnes; plusieurs personnes, hommes et femmes, en sont mortes, et un plus grand nombre sont demeurés perclus, et d'autres ont les pieds et les mains si gelés, qu'on ne peut pas les réchauffer pour faciliter la circulation du sang dans ces parties.»]
On escrit à Venise de la capture de Fava, et cependant monsieur Morel, grand prevost de la connestablie, assisté de maistre Nicolas Fardoïl, instruit et fait le procez à Fava.
Il est interrogé: on lui demande pourquoy il avoit requis l'evesque de Concordia de luy bailler dom Martino pour l'assister au voyage qu'il disoit aller faire à Turin; il respond qu'il l'avoit demandé pour donner plus de couleur à sa fourbe, et que, si dom Martino fust venu avec luy, il eust bien trouvé moyen de s'en defaire par les chemins et de le r'envoyer à Padoüe.
On luy demande comment il estoit repassé par la ville de Venise pour venir en France, veu que c'estoit le lieu où il avoit fait le vol; il respond qu'exprès il avoit repassé par Venise, jugeant, s'il estoit poursuivi, que l'on estimeroit plus tost qu'il eust pris tout autre chemin que celuy de Venise.
On luy demande si sa femme ne sçait pas cet affaire et s'il luy en a pas communiqué; il respond que ce n'estoit pas affaire à communiquer à une femme, et principalement à la sienne, qui est une femme simple, innocente, et qui, selon la coustume d'Italie, où les femmes mariées sont plus servantes que maistresses, a creu, obeï et suivi son mary en ce qu'il luy a commandé et partout où il a voulu.