Part 5
Francesco Fava donc, medecin natif de Capriola, au printemps de son age, courut une partie des provinces d'Italie, ès quelles il exerça la medecine, et fut recommandé principalement pour estre sçavant et expert en la cognoissance et cure des venins. En l'age de trente-quatre à trente-cinq ans, il se ferma à Orta, au comté de Novarre, où, faisant sa profession de medecine, il s'enamoura de Catherine Oliva, fille d'un Oliva, marchand d'huiles, y demeurant. Il la demanda en mariage, se nommant Cesare Fiori, de S.-Severin, près de Naples; et parce que Oliva ne le cognoissoit que par sa renommée et ne sçavoit de quel lieu ny de quelle extraction il estoit, ny mesme s'il estoit à marier, il desira s'en instruire et en avoir quelque tesmoignage. Fava, pour satisfaire à ce desir, fait luy-mesme un acte du juge de S.-Severin, qu'il escrivit et scella authenthiquement, par lequel il estoit certiffié de sa preud'hommie, qu'il estoit de la maison des Fiori S.-Severin, et n'estoit point marié. Oliva, sur ceste asseurance, luy donna sa fille pour femme, et a ce mariage duré dix ou onze années, pendant lesquelles Fava a eu plusieurs enfans de sa femme, dont ne sont restez que trois à present vivans, l'aisné qui est un fils agé de neuf à dix ans seulement. Après avoir quelque tems demeuré à Orta, Fava change son habitation et son nom, transporte son domicile à Castelarca, distant de sept à huit lieuës de Plaisance, sur le Plaisentin mesme, et se fait nommer Francesco Fava[73].
[Note 73: Tout ce paragraphe est reproduit textuellement, à quelques mots près, dans la relation de l'_Esprit du Mercure_.]
Au commencement de l'an mil six cens sept, Fava, se voyant, comme il a dit (soit par excuse ou en verité), chargé de femme et d'enfans, et qu'il ne pouvoit de son art de medecine survenir à la despense de sa maison, se resolut, par un coup perilleux, de se mettre en repos le reste de sa vie, et sur ceste resolution prit cinquante escus qu'il avoit chez luy, partit de Castelarca vers le tems de Pasques, et s'en alla à Naples, où estant il s'enquiert des banquiers qui avoient plus de reputation, entre lesquels il fit eslite d'un nommé Alexandre Bossa, auquel il s'adressa, feignant d'estre abbé et d'avoir affaire d'une lettre de change de cinquante escus pour faire tenir à Venise à un sien nepveu, estudiant à Rome, mais que, pour lors, il disoit avoir envoyé à Venise pour quelques affaires; baille les cinquante escus à Alexandre Bossa, et prend de luy lettre de change de pareille somme. Il garde ceste lettre quinze jours, pendant lesquels luy, qui avoit la main fort instruite et hardie à l'escriture, s'estudie à imiter et contrefaire la lettre d'Alexandre Bossa[74]. Au bout des quinze jours, il reporte la lettre à Alexandre Bossa et retire ses cinquante escus, luy faisant entendre que ses affaires estoient faites à Venise, et qu'il n'avoit plus de besoin de s'y faire remettre aucuns deniers.
[Note 74: «La dexterité qu'il avoit à imiter et contrefaire toutes sortes d'escritures luy donna bientost le moyen de contrefaire celle de Bossa, et de descouvrir les correspondances qu'il avoit à Venise.» _Suppl. au Journ. de l'Estoille._]
En pratiquant en la maison d'Alexandre Bossa pour prendre ceste lettre de change et la rendre, Fava avoit pris en l'estude quelques missives de neant, mais qui pouvoient autant servir à son dessein que papiers de consequence, d'autant qu'elles estoient escrites de la main d'Alexandre Bossa et de Francesco Bordenali, son complimentaire; et mesme un jour, ayant espié le tems qu'il n'y avoit en l'estude d'Alexandre Bossa qu'un jeune garçon, il feignit d'avoir affaire à Alexandre Bossa et de vouloir attendre qu'il fust de retour de la ville, et pria ce jeune garçon de l'accommoder de papier, plume, ancre, cire et cachet, pour faire une couple de missives à quelques uns de ses amis, en attendant que son maistre retourneroit. Cela ayant esté permis à Fava, il fit cinq ou six missives, chacune desquelles il cacheta et enferma dans une couverture de papier aussi cachetée.
De ces missives il s'en servit à deux fins: l'une pour voir la marque du papier sur lequel escrivoit ordinainement Alexandre Bossa et en achepter de pareil, comme il fit, non pas à Naples, où il n'en peut trouver, mais en la ville d'Ancone, allant de Naples à Padouë; l'autre pour cacheter ses lettres du cachet mesme d'Alexandre Bossa, ce qu'il fit aussi, car, estant au logis, il leva les cachets qu'il avoit apposez tant aux missives qu'aux couvertures, en mouillant un peu le papier du costé où n'estoit pas la marque du cachet. Cela se faisoit assez facilement, d'autant que ce n'estoit pas cire d'Espagne[75], mais molle seulement[76]. Il garda ces cachets pour s'en aider quand il en auroit besoin, soit pour les appliquer sur les lettres qu'il vouloit falsifier, ou pour faire un cachet de marque semblable à celle d'Alexandre Bossa.
[Note 75-76: Ce passage, écrit en 1608, détruit l'opinion accréditée depuis Pomet (_Hist. générale des drogues_, Paris, 1735, in-4º, t. 1, 28; 2, 44) sur l'invention de _la cire d'Espagne_. Il devient évident qu'on la connoissoit de nom avant que le marchand de Paris, nommé Rousseau, à qui l'on en attribue à tort la découverte, l'eût remise en honneur, vers 1620, et lui eut dû, grâce aux encouragements de Mme de Longueville, puis de Louis XIII, une fortune de 50,000 fr. en quelques années. C'est un argument nouveau en faveur de M. Spies, qui soutenoit avoir vu, dans les archives de la cour d'Anspach, où il étoit conseiller, un diplôme de 1574, cacheté en cire d'Espagne rouge. Beckmann, _Beitræge zur Geschichte der Erfindungskunst_, trad. angl. in-8, t. 1, p. 219-223.]
Outre les quinze jours que Fava avoit sejourné à Naples, il y sejourna encore un mois et demy, pendant lequel il s'instruisit et s'asseura du tout à falsifier l'escriture d'Alexandre Bossa et celle de Bordenali.
Sur le point de son partement, il veid un pauvre miserable condamné à la mort, et que l'on alloit executer pour avoir fait une faulse lettre de change de quarante ou cinquante escus; mais, de bonne rencontre pour ce miserable, passèrent par le lieu du suplice les vice-rois de Naples et de Sicile, et le cardinal d'Aquaviva, qui lui firent grace[77].
[Note 77: Cette particularité est omise dans la relation de l'_Esprit du Mercure_.]
Plus encouragé de ceste grâce que retenu de la condemnation de ce faussaire, Fava, au mois de juillet, part pour Naples et vient à Padouë pour executer le stratagème de faulseté qu'il avoit desseigné.
A Padoüe, il s'habille en simple prestre[78], et va, sur le soir, trouver l'evesque de Concordia[79], dont il avoit autrefois oüy parler, suppose et luy fait entendre qu'il estoit l'evesque de Venafry, au royaume de Naples[80]; que quelques seigneurs napolitains, ses ennemis, luy avoient mis sus d'avoir fait l'amour et abusé de la compagnie d'une niepce du duc de Caetan[81]; que ceste accusation l'avoit rendu fugitif de son evesché et fait aller à Rome pour se justifier vers Sa Saincteté, mais qu'y estant, ses ennemis avoient une infinité de fois conspiré contre luy et dressé des attentats à sa personne, tant à force ouverte que clandestinement, ayant voulu corrompre par argent l'un de ses serviteurs afin de l'empoisonner, en telle sorte qu'il avoit esté contraint, pour garantir sa vie, de se deguiser et sortir de Rome, et qu'à grand peine et à grand crainte, ainsi desguisé, il estoit ainsi arrivé à Padoüe en sa maison, où il venoit comme à un sainct asile et au port de son salut, le prioit de lui tendre les bras en son affliction, le recevoir, ayder et favoriser. La faveur qu'il desiroit de luy estoit que, par son moyen et par sa creance (n'osant luy-mesme l'entreprendre de peur d'estre descouvert de ses ennemis), il peut avoir un homme souz le nom et par l'entremise duquel il se peut faire remettre à Venise dix mille ducats qu'il avoit à Naples entre les mains du seigneur Giovan-Baptista de Carracciola, marquis de Sainct-Arme, et frère de l'archevesque de Bary[82], desquels seuls il estoit assisté en son malheur comme de ses amis et alliez, ayant promis une sienne niepce en mariage, avec cent cinquante mil ducats au sieur marquis de Sainct-Arme, dont les nopces se devaient solemniser à Pasques, et que de ceste somme de dix mil ducats il vouloit achetter des diamants, perles et chesnes d'or, pour faire des presens à quelques princes et seigneurs qui pouvoient pacifier son affaire et le remettre en son evesché.
[Note 78: Selon le _Suppl. au Journ. de l'Estoille_, il aurait fait, sous ce déguisement, tout le voyage de Naples à Padoue.]
[Note 79: Concordia, qui étoit alors une ville assez importante de la république de Venise, n'est plus qu'un pauvre bourg de 1,400 habitants, qui a toutefois conservé son évêché.]
[Note 80: C'est une petite ville de la terre de Labour, un peu plus peuplée, mais plus déchue que Concordia, puisqu'elle n'a pas conservé son évêché. Elle dépend aujourd'hui du diocèse d'Isernia.]
[Note 81: Il faut lire de Gaëtan, comme dans l'_Esprit du Mercure_, ou seulement de Gaëte. Fava donnoit de la vraisemblance à son roman quand il lui choisissoit pour héroïne la nièce du prince dans le duché duquel se trouvoit en effet l'évêché de Venafry, dont il se faisoit le titulaire.]
[Note 82: Bari, ville archiépiscopale du royaume de Naples.]
L'evesque de Concordia pleint sa fortune, luy promet toute faveur et assistance, et particulierement de luy aider d'un sien amy et confident, nommé Antonio Bartoloni, marchand banquier, demeurant à Venise, souz le nom et par le moyen duquel il pouvoit facilement se faire faire à Venise la remise des dix mil ducats qu'il avoit à Naples entre les mains du marquis de Sainct-Arme, sans qu'il fust besoin qu'il s'y employast et s'en entremist.
Fava remercia l'evesque de Concordia de la courtoisie de ses offres, et, les acceptant, luy dit qu'il en escriroit promptement au marquis de Sainct-Arme, afin que, suivant cet ordre, il luy fist tenir ses dix mil ducats; prend congé de l'evesque de Concordia, qui le voulut honorer et conduire jusques à la porte de la maison; mais Fava le pria de ne point passer outre, de creinte que ceste ceremonie ne le fist recognoistre pour tel qu'il estoit. Un des anciens et honorables serviteurs de l'evesque de Concordia, nommé dom Martino, arrivant sur ce depart, soit qu'il le dît comme il le pensoit, ou qu'il eût ouï parler Fava, et qu'il fût bien aise d'en conter à son maistre, dit à l'evesque de Concordia qu'il avoit veu cet homme en la ville de Rome habillé en evesque. Si l'evesque de Concordia eust eu quelque soupçon de la qualité de Fava, il l'eust lors perdu par ce tesmoignage que luy en donnoit dom Martino.
Fava, suivant ce qu'il avoit fait entendre à l'evesque de Concordia, feint d'avoir escrit et laissé passer dix jours, qui estoit le temps qu'un courrier pouvoit sejourner pour aller de Padoüe à Naples et retourner de Naples à Venise, et au bout de ce temps baille à Octavio Oliva, l'un des frères de sa femme qu'il avoit mené avec luy, un pacquet de lettres, afin de l'aller porter (comme courrier venant de Naples) à Venise, en la maison d'Angelo Bossa, marchand banquier, oncle et correspondant d'Alexandre Bossa, banquier, demeurant à Naples.
Le pacquet est rendu par Octavio Oliva à Angelo Bossa, qui trouve dedans une lettre à lui adressante de la part d'Alexandre Bossa, et un autre pacquet de trois lettres qui venoient du marquis de Sainct-Arme, et s'adressoient, l'une à l'evesque de Venafry, l'autre à l'evesque de Concordia, et la dernière à Antonio Bertoloni. Ce pacquet de trois lettres est envoyé par Angelo Bossa à l'evesque de Concordia. L'evesque de Concordia, ayant veu sa lettre, manda l'evesque de Venafry, luy rendit la sienne, et fit pareillement tenir à Venise celle d'Antonio Bertoloni, avec un advis qu'il luy donnoit de cet affaire, non pas qu'il luy dist que celuy pour lequel il avoit à recevoir les dix mil ducats fust l'evesque de Venafry, ny la cause pour laquelle le negoce se traittoit de ceste façon, mais simplement le prioit de recevoir ceste somme pour un prelat de ses amis, lorsque l'on luy en envoyeroit lettre de change, pour en faire comme il luy diroit après.
Toutes ces quatre lettres estoient lettres faulses, que Fava avoit escrites, sçavoir: celle d'Alexandre Bossa sur le papier achetté à Ancone, et cachetée du cachet mesme d'Alexandre Bossa, et celles du marquis de Sainct-Arme de papier, escriture et cachet à fantaisie.
La lettre d'Alexandre Bossa à Angelo Bossa portoit: Je vous donne advis que monsieur le marquis de Sainct-Arme, dans deux ou trois jours, au plus, que monsieur l'archevesque de Bary, son frère, sera arrivé à Naples, me doit compter dix mille ducats pour les faire remettre par vous au sieur Antonio Bertoloni, marchand banquier demeurant à Venise, et estre employez en diamans, perles et chesnes d'or.
La lettre qui s'adressoit à l'evesque de Venafry contenoit: J'ay appris par les vostres que vous estes à present refugié près de monsieur l'evesque de Concordia, et qu'il vous a promis de vous favoriser du nom et ministère du sieur Antonio Bertoloni, marchand banquier demeurant à Venise, pour vous faire toucher les dix mille ducats que nous avons à vous. Si tost que monsieur l'archevesque de Bary, mon frère, qui a vos deniers entre les mains, sera retourné à Naples, qui sera dans deux ou trois jours au plus, je vous en envoyerai la lettre de change souz le nom du sieur Bertoloni pour employer en diamans, perles et chesnes d'or, ainsi que le desirez.
La lettre escrite à l'evesque de Concordia estoit en substance: J'ay sceu des lettres de monsieur l'evesque de Venafry la grande courtoisie dont vous avez usé vers luy, et les obligations que luy et moy vous avons. Je ne manqueray pas à luy faire tenir dans deux ou trois jours au plus les dix mille ducats que j'ay icy à luy, et luy en envoyer lettre de change souz le nom du sieur Antonio Bertoloni, du quel vous luy avez promis la confidence, pour estre cette somme employée en diamans, perles et chesnes d'or, ainsi qu'il le desire.
La lettre envoyée à Antonio Bertoloni disoit: J'ay appris de la maison de monsieur l'evesque de Concordia que je vous devois faire payer à Venise dix mil ducats pour employer en diamans, perles et chesnes d'or. J'attends celuy quy a mes deniers, qui doit arriver dans deux ou trois jours au plus. Aussi tost je les compteray au sieur Alexandre Bossa, banquier en ceste ville, et prendray de luy lettre de change que je vous envoyerai[83].
[Note 83: La relation de l'_Esprit du Mercure_ ne reproduit la teneur d'aucune des quatre lettres du faussaire.]
Trois jours après ces lettres rendües, Fava suppose avoir receu un autre pacquet de cinq lettres: la première, la lettre de change qui estoit souscrite de Francesco Bordenali, complimentaire d'Alexandre Bossa[84]; la seconde, une lettre de creance d'Alexandre Bossa à Angelo Bossa; les aultres, du mesme marquis de Sainct-Arme à luy evesque de Venafry, à l'evesque de Concordia et à Bertoloni.
[Note 84: L'_Esprit du Mercure_ dit «correspondant d'Alexandre Bossa».]
Ces cinq lettres estoient faulses, escrites et cachettées comme les precedentes.
La lettre de change estoit en semblables termes: Payez à trois jours de lettre veüe ou plus tost, sans qu'il soit besoin d'autre que la presente, au sieur Antonio Bertoloni, marchand banquier, demeurant à Venise, la somme de neuf mille ducats, pour pareille somme que nous avons icy receüe du sieur marquis de Sainct-Arme, pour estre ceste somme employée en perles, chesnes d'or et diamans. Si le sieur Bertoloni prend des diamans, perles et chesnes d'or de plus grand prix que les neuf mille ducats, ne faites point de difficulté de payer le plus, car le sieur marquis de Sainct-Arme, outre les neuf mille ducats, nous en a baillé autre mil, pour prendre les perles, diamans et chesnes d'or, jusques à la valeur de dix mille ducats, si besoin est.
La lettre de creance contenoit: Suivant l'advis que je vous avois donné y a trois jours, payez au sieur Antonio Bertoloni le contenu en la lettre de change dont je vous envoye la coppie.
La lettre envoyée à l'evesque de Venafry portoit: Conformement à celles que je vous manday y a trois jours, je vous envoye la lettre de change de dix mille ducats souz le nom du sieur Antonio Bertoloni. Vous prendrez garde que vous ayez de telles perles, chesnes d'or et diamans que vous desirez.
La lettre à l'evesque de Concordia estoit en ce sens[85]: C'est pour vous faire entendre que, selon celles que je vous escrivis y a trois jours, j'ay compté les dix mille ducats que j'avois à monsieur l'evesque de Venafry au banquier Alexandre Bossa, duquel j'ay retiré lettre de change souz le nom du sieur Antonio Bertoloni. J'envoye la lettre de change à monsieur l'evesque de Venafry, pour lequel je vous supplie de donner ordre qu'il ayt de tels diamans, perles et chesnes d'or qu'il vous fera entendre.
[Note 85: L'_Esprit du Mercure_ ne reproduit que cette lettre.]
La lettre adressante à Antonio Bertoloni estoit de telle teneur: Je vous envoye la lettre de change des dix mille ducats dont je vous avois escrit il y a trois jours; vous la presenterez et vous ferez payer du contenu en icelle, et achetterez de tels diamans, perles et chesnes d'or que vous ordonnera monsieur l'evesque de Concordia, et baillerez le tout à celuy qu'il vous dira.
L'evesque de Concordia ayant veu ces lettres, conseille à Fava de prendre luy-mesme la peine d'aller à Venise pour se faire faire son payement, et que peut-estre un autre ne prendroit pas des diamans, perles, chesnes d'or selon son affection, et qu'entre Padouë et Venise il y avoit fort peu de danger d'estre recogneu, d'autant que le voyage se fait par eau en barque couverte.
Fava n'affectionnoit point autrement d'aller à Venise, non pas de peur qu'il fust recogneu d'estre l'evesque de Venafry, mais bien de ne l'estre pas; et toutes fois, persuadé par l'evesque de Concordia, il se resolut à faire le voyage, et, pour cet effet, prit lettres de creance de l'evesque de Concordia vers Bertoloni. Arrivé qu'il est à Venise, accompagné de Giovan Pietro Oliva, un autre frère de sa femme, qu'il disoit estre son serviteur, et nommoit Giovan Baptista (auquel il avoit dit qu'il feignoit d'estre evesque, et vouloit souz ceste feinte et par une galante invention, s'accommoder d'une somme de deniers), il va saluer Bertoloni et luy présente la lettre de creance de l'evesque de Concordia.
Bertoloni reçoit Fava, le loge en sa maison, le bienvient et honore comme prelat qui luy estoit extremement recommandé par l'evesque de Concordia, prend de luy la lettre de change, la presente à Angelo Bossa, qui l'accepte et promet payer dans le temps. Aussi tost Bertoloni, ayant la parole d'Angelo Bossa, s'embesogne pour le payement de la lettre de change, cherche par toute l'orfévrerie de Venise des plus beaux diamans et des plus belles perles qui se peussent trouver, les fait porter chez luy pour les monstrer à Fava, qui en prend en telle quantité et en choisit en telle qualité qu'il luy plaist, sçavoir[86]:
Un diamant vallant trois cens ducats, mis en oeuvre en anneau d'or;
Un diamant vallant quatre-vingt ducats, aussi mis en oeuvre;
Trois diamans de septante ducats pièce, encore mis en oeuvre;
Cinquante diamans de vingt ducats pièce;
Un diamant de soixante et cinq ducats, non mis en oeuvre;
Cent vingt-cinq diamans de sept ducats pièce;
Deux cent vingt-quatre petits diamans de deux ducats et demy pièce;
Une chesne de quatre-vingt-seize perles orientales et belles, pesant deux cens quarante-sept carats et demy, de mil six cens cinquante-six ducats.
[Note 86: Le détail des pierreries et chaînes d'or achetées par Bertoloni ne se trouve pas dans l'_Esprit du Mercure_.]
Quant aux chesnes d'or, il ne s'en trouva point de telles que Fava les desiroit; et pourtant il donna charge à Bertoloni d'en faire faire deux: l'une à trois fils, les annelets torts, l'un d'or net, et l'autre esmaillé de noir, pesant chacun fil dix onces et demy; l'autre chesne d'or de cinq fils, pesant chacun fil deux onces.
Ces chesnes d'or, perles et diamans sont achettez au gré de Fava par Bertoloni, qui les paye de ses deniers, et fait tous les frais et la despense necessaire pour cet achapt.
Pendant six jours que dura cet affaire à chercher, marchander et acheter les diamans et les perles, et faire faire les chesnes d'or, ce fut une merveille de voir et d'entendre les actions et discours de Fava en la maison de Bertoloni, tousjours quelque mot de l'Evangile à la bouche, et le plus souvent un breviaire à la main, que pourtant il ne sçavoit pas dire. On ne veit jamais un prelat en apparence plus digne, plus religieux et plus devot. Sa modestie, son air et ses depportemens le faisoient respecter d'un chacun, et non seulement ceux qui conversoient avec luy l'honoroient comme evesque, mais encore ceux qui n'y avoient aucun accez. Le capitaine mesme du gallion de la republique, le voyant et le considerant sur le port de Venise, où il estoit allé avec Bertoloni pour voir ce grand vaisseau, luy fit beaucoup d'honneur, et demanda à Bertoloni qui estoit ce grand prelat en la compagnie duquel il l'avoit veu.
Ayant pratiqué Bertoloni, et le jugeant homme d'esprit et du monde, il luy dit que ces considerations le forçoient à luy descouvrir quel il estoit, et, luy ayant fait le mesme discours qu'il avoit tenu à l'evesque de Concordia, il y adjousta que la dernière resolution qu'il prenoit en sa mesadventure estoit d'aller à Turin trouver le marquis d'Est, qui estoit sur le point de faire un voyage en Espagne pour y traiter du mariage du fils du duc de Mantouë avec la fille du duc de Savoye, et le supplier d'obtenir lettres du roy d'Espagne, adressantes au vice-roy de Naples, pour la paciffication de ses affaires et son restablissement en son evesché, et qu'à cette fin il avoit desiré d'avoir nombre de diamans non mis en oeuvre pour en faire faire des carquans[87] et enseignes[88], et quelques beaux diamans mis en oeuvre, perles et chesnes d'or, pour en faire des presens au sieur marquis d'Est et autres seigneurs et dames qu'il estimeroit pouvoir quelque chose pour luy.
[Note 87: Le carcan étoit la chaîne de pierreries que les femmes portoient sur la gorge. On l'appeloit déjà _jaseron_, comme aujourd'hui, quand elle étoit d'or, et faite en fines mailles serrées, comme le haubert ou _jaseron_ des chevaliers.]
[Note 88: Les _enseignes de pierreries_ étoient des ornements faits de plusieurs pierres enchâssées. Les hommes les portoient comme une aigrette au chapeau. C'étoit un souvenir des modes chevaleresques.]
Estant à table (où tousjours il fut servi en vaisselle d'argent), il entretenoit ordinairement Bertoloni des discours des grands, des affaires principales, de la cour du pape, des forces de la seigneurie[89], et du different qui naguère avoit esté entre ces deux estats, tenant quelquefois le party des Venitiens, et reffutant d'un beau discours et d'une subtile doctrine les raisons qui estoient alléguées par le pape pour la justiffication de son decret, mais revenoit tousjours au cas de conscience, pour lequel il concluoit contre les Venitiens.
[Note 89: La seigneurie de Venise.]