Variétés Historiques et Littéraires (02/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 4

Chapter 43,737 wordsPublic domain

Son oeuvre estant à son point de perfection, il se mit à faire des barbes, tant et tant qu'il en faisoit des ballots pour envoyer dans toutes les contrées où l'on barbifie: de sorte que, la rivière quy servoit à son moulin n'estant plus qu'une eau de savon, les estrangers quy venoient à Paris la prenoient pour un fleuve de laict et se croyoient dans la terre promise; mais les habitans de ce fauxbourg, quy prenoient plaisir à se divertir de leur erreur, les en tiroient enfin et leur apprenoient que c'estoit une eau de barbe quy couloit incessamment, ce quy fit qu'on nomma cet endroict Coule-Barbe[58], et qu'on le nomme encore actuellement de même, et qu'il est toujours dans sa même situation, proche le clos Payen et le champ de l'Alouette, derrière la manufacture royale des Goblins.

[Note 58: C'est _Croule-barbe_ qu'il faut dire, mais on doit pardonner à l'auteur d'avoir fait cette petite altération pour les besoins de sa facétie. Il existe encore, près du boulevart des Gobelins et de la Bièvre, la barrière et la _rue Croulebarbe_. Un moulin de ce nom s'y trouvoit vers 1214. Notre auteur, on le voit, est bien renseigné.]

Voilà precisement l'origine du moulin à barbe, quy n'est point du tout de l'invention de ce mathematicien anglois, quy n'est qu'un miserable plagiaire, un copiste maladroict et un mathematicien ideal.

Les revolutions arrivées dans le royaume les siècles passés furent cause que ce pauvre moulin fut detruict et devint moulin à bled au lieu de moulin à barbe qu'il estoit.

Quelques traditions quy ne sont pas des mieux fondées disent que l'auteur de nostre moulin à barbe eut le même sort que celuy quy feit l'horloge de Strasbourg, et que celuy quy avoit trouvé le moyen de rendre le verre ductile. Le premier eut les yeux crevez; le second perdit la vie par la cruauté de Neron. Il faut avouer que la craincte d'un sort pareil a bien arresté la fougue de ces ouvriers du temps passé quy se mesloient d'estre inventeurs, et qu'elle s'est communicquée si fort à nostre siècle, que l'on n'y invente rien du tout, par la raison qu'on veut se conserver la vue, ce quy faict un grand tort aux marchands de lunettes et quy enrichira les hopitaux où on reçoit les aveugles.

_Les cruels et horribles tormens de Balthazar Gerard, Bourguignon, vrai martyr, souffertz en l'execution de sa glorieuse et memorable mort, pour avoir tué Guillaume de Nassau, prince d'Orenge, ennemy de son roy et de l'Eglise catholique; mis en françois d'un discours latin envoyé de la ville de Delft au comté de Hollande._

_A Paris, chez Jean du Carroy, imprimeur, au mont Saint-Hylaire, ruë d'Ecosse. 1584._

In-8º de 14 pages[59].

[Note 59: C'est une des pièces trop nombreuses qui furent faites en l'honneur de ce régicide; mais il faut dire aussi, à la gloire de l'imprimerie parisienne de cette époque, que c'est la seule qui, à notre connoissance, ait été publiée à Paris. M. Leber, qui la possédoit (V. son Catalogue, nº 5625), fait un vif reproche de cette publication à Jean du Carroy. Il y voit une excitation funeste, dont le crime de Jacques Clément et les écrits qui le glorifièrent ne montrèrent que trop bien les effets. «C'étoit en 1583, dit-il, avant la toute-puissance de la Ligue, que Jean du Carroy, imprimeur au Mont-Saint-Hilaire, la providence des libellistes, se proclamoit éditeur d'une première apologie du régicide qui devoit frayer la voie à Jacques Clément. C'étoit sous sa responsabilité personnelle qu'il imprimoit et annonçoit publiquement: «_Les cruels et horribles torments de Balthazar Gerard Bourguignon..._» (Leber, _De l'état réel de la presse et des pamphlets depuis François Ier jusqu'à Louis XIV_, Paris, 1834, p. 65). Dans une note, M. Leber donne à penser que cet imprimeur est le même que celui dont il parle à la page 63, et qui, nommé par L'Estoile Gilles du Carroy, fut, ainsi que son correcteur, «_fustigé et banni_» en 1586. (_Journal de Henri III_, 1744, in-8, t. 1, p. 496-497.)--La pièce que nous reproduisons ici est tellement rare, qu'elle a échappé à M. Weiss pour son article Gérard de la _Biographie universelle_, et à M. Oettinger pour sa _Bibliographie biographique_. Voici le titre de quelques autres livrets publiés à la même occasion et dans le même but; on ne s'étonnera pas d'en trouver un imprimé à Rome: _Le glorieux et triomphant martyre de Balthazar Gerard, advenu en la ville de Delft_, Douai, 1584, in-12.--_Balth. Gherardi Borgondi morte, costanza, per haver ammazzatto il principe d'Orange_, Roma, 1584, in-8;--_Historie Balth. Gerardt, alias Serach, die den Tyran van't Nederlandt den prins van Orangie doorschoten heeft_, (S. l., 1584, in-4.--B... T... G... A... V...) _In honorem inclyti heroes Balth. Gerardi, Tyrannidis Auraicæ fortissimi vindicis, carmen, quo et Gulielmi Nassavii principis Auraici cædes ut percussoris tormenta breviter enarrantur_, Lovan., 1588, in-8.--_Muse Toscane di diversi nobilissimi ingegni per Gherardo Borgogno_, Bergamo, 1594, in-8. Il faut encore ajouter à cette liste l'ode latine que Lævinus Torrentinus, ou vulgairement Van der Becken, évêque d'Anvers, fit pour célébrer le crime de Gérard, et qui se trouve dans ses oeuvres.--Cette pièce, que P. Burmann (_Sylloge epistolarum_, t. 1, p. 480) lui reproche très vivement, a pour titre: _In honorem Baltasaris Gherardi fortissimi Tyrannicidæ_.]

Amy lecteur, pour veoir de quelle volonté envers Dieu et son Eglise estoit poussé ce Balthazar Gerard tirannicide, tu le pourras congnoistre à l'oeil par les vers subsequens, tirez d'un celèbre poëte de nostre temps:

Gerard, c'est à ce coup (disoit-il) que ton bras Doibt delivrer la Belge.--Hé! non, ne le fais pas. --Si, fais-le.--Mais non fay.--Voy, laisse cette crainte. --Tu veux donc profaner l'hospitalité saincte? --Ce n'est la profaner; plus saincte elle sera, Quant par elle ma main les saincts garantira. --Mais sans honte jamais le traiste ne peut vivre! --Traiste est cil qui trahit, non qui ses murs delivre. --Mais contre les meurtriers le ciel est irrité! --Tout homme qui meurtrit n'est meurtrier reputé. --Hé! n'est-il pas meurtrier cil qui meurtrit son prince? --Ce Guillaume est tyran, non roy de ma province. --Mais quoy! Dieu maintenant nous le donne pour roy. --Celuy n'est point de Dieu qui guerroye sa loy. --Tous peuvent estre doncq des tyrans homicides? --Jahel, Abod, Jehu, furent tyrannicides. --Voire; mais il leur fut commandé du Seigneur? --D'une pareille loy je sens forcer mon cueur. --Las! pour faire un tel coup ton bras a peu de force. --Assez fort est celui que l'Eternel enforce. --Mais, ayant fait le coup, qui te garantira? --Dieu m'a conduict icy, Dieu me salevera. --Que si Dieu te delivre ès mains des infidelles? --Luy mort, je ne crains pas les morts les plus cruelles. --Mais quoy! tu cognoistras quelle est leur cruauté! --Mon corps peut estre à eux, et non ma volonté.

Estant doncq de ce point resoult en son courage, Vers le pole il eslève et ses mains et visage, Et puis à basse voix prie ainsi l'Eternel: O bon Dieu! qui tousjours as eu soin paternel De tes aimez esleuz, fortifie ma dextre, Afin qu'à ce midy, d'une vigueur adextre, Elle puisse atterrer ce prince audacieux, Qui pour te descepter veut escheller les cieux; Et puisque ta bonté, nonobstant mille orages, A faict veoir à ma nef les hollandois rivages, Permets-moy d'enfondrer de ce plomb venimeux, Afin que je redonne à la Belge franchise, A ton nom son honneur, et sa paix à l'Eglise.

* * * * *

_Les cruels et horribles tormens de Balthazar Gerard, Bourguignon, vray martyr, soufferts en l'execution de sa glorieuse et memorable mort, pour avoir tué Guillaume de Nassau, prince d'Orenge, ennemi de son roy et de l'Eglise catholique._

Le plus grand et seul victorieux de tous les martyrs est Christ, et en Christ les martyrs ont mis toute leur esperance. Christ a promis de nous donner et langage et sapience; de Christ les martyrs confessent tenir ce qui est de leur foi pour respondre aux hommes. Balthazar Gerard, Bourguignon de nation[60], sa mère native de Bezanson, aagé, comme il monstroit, de vingt et huict ans ou environ[61], personnage aultant bien instruict que bien disant, et fort habile au maniement et exécution des affaires d'importance, en l'an mil cinq cens quatre-vingts et quatre, et le dixième jour du mois de juillet[62], demi-heure après midi, se mit en deliberation d'executer incontinent, et sans differer d'avantage, la belle entreprise qu'il avoit dès long-temps projetté de faire en son esprit, s'asseurant d'en venir à bout, comme heureusement luy est avenu. Considerant donc Balthazar la perfidie et desloyauté de Guillaume de Nanssau, prince d'Orenge, qui, soubs le faux manteau d'une pretendue franchise, privoit une infinité de personnes de toute liberté aux despens de leurs biens et de leurs corps, et par là frustroit les ames du salut eternel, se proposa, à l'exemple de Christ et suivant les pas et vestiges de ses saincts, de fermer les yeux aux perils et dangers pour le salut de plusieurs et liberté de nostre patrie; qui fut cause que, cognoissant que le puissant et souverain Dieu se vouloit servir de luy pour executer sa volonté divine, après avoir bien examiné l'affaire, il jura la mort de ce malheureux perfide, desjà condemné par sentence de son prince, duquel il s'estoit rebellé. S'offrant donc l'occasion de luy porter des lettres de la mort de Monsieur, frère du roy de France[63], duc d'Alençon, comme il se fut accosté des gentils hommes de sa cour, le dixiesme jour de juillet, demi-heure après midi, sortant Nanssau de sa table, Balthazar luy tira un coup de pistolet chargé de trois balles, qui luy fit un trou soubs la mamelle gauche de deux doigts de largeur[64], dont il mourut[65]; et comme Balthazar le vit tomber du coup qu'il luy donna, se voulant sauver, fut incontinent attrappé auprès des murailles de la ville[66], mais sans s'estonner aucunement. Armé d'un incredible courage jusques au dernier soupir, il respond prudemment à tous ceux qui l'interrogeoyent. Les gouverneurs de la cité, voulans sçavoir de luy les causes et motifs de son dessaing, il leur fit cognoistre promptement par un beau langage et par vives raisons qu'il pensoit avoir fait un grand sacrifice à Dieu, et avoir beaucoup merité du roy et du peuple chrestien, ne se souciant point que son corps fust tormenté par les mains des bourreaux, comme il avoit bien presagé qu'il seroit. J'ay, disoit-il, executé ce que je devois faire; parachevez, vous autres, ce qui est de vostre charge. Me voicy tout prest. Parquoy la nuict suivante, ayant esté cruellement par cinq fois fouetté et tormenté de grands coups, il fut oinct de miel, et fit-on venir un bouc pour le leicher, affin que par l'aspreté de sa rude langue il luy emportast avec le miel la peau deschirée, lequel toutefois n'y voulut point toucher. Ce n'est pas tout, car, l'ayant mis à la question, il fut gehenné d'une infinité de sortes; et après, les mains attachées avec les pieds, il fut mis en un van, où il fut miserablement agité et travaillé expressement, affin qu'il ne dormist point[67], ce que neantmoins fut fait sans que le juge l'eust ordonné. Les jours et les nuits suivans, ils desployent tout l'artifice que nature leur avoit enseigné à excogiter nouveaux martyrs, et, pour le tormenter avec plus grand horreur et luy faire descouvrir sa pensée, estant sur la question guindé en l'air, ils attachèrent au pouce de son pied pesant cent cinquante livres, puis apres luy chaussent des souliers de cuir tout cru, qu'ils frottent et imbibent d'huille, et, ainsi tout rompu et deschiré de coups, le font approcher tout nud d'un grand feu, où, après luy avoir bruslé d'un flambeau le dessoubs des aisselles, le vestissent d'une chemise trempée dans l'eau ardante qu'ils allument sur son corps, luy piquent de poignantes aiguilles l'entre-deux des ongles, et luy mettent profondement des clous dedans. Mais, voyant qu'il ne crioit point et ne monstroit aucun signe de passion, après luy avoir rasé les poils par dessus tout son corps, le baignent et trempent d'un vieux et puant pissat avec de la graisse bouillante; et, pensant qu'il eust du charme, ils luy mettent une robe qu'ils prirent d'un pauvre de l'Hostel-Dieu (quelques uns pensent que ce fut la robbe d'un sorcier), cuydans par là rompre la force de l'enchantement en vertu duquel, comme ils s'imaginoient, il s'estoit endurci et rendu insensible contre tant de maux[68]. Pour tout cela, cognoissans qu'ils n'advançoient rien, ils luy demandent plusieurs fois qu'est-ce qu'il pensoit, voyant tous ces tormens. Il respond seulement (Bon Dieu! patience!). Interrogé de rechef qu'estoit la cause pourquoy il ne s'estonnoit aucunement par tant de passions et martyres: Les prières des saincts, dit-il, en sont cause. Et comme un des consuls de la ville admiroit ceste constance: La constance, monsieur le consul, dit-il, sera considerable en la mort. Il parloit franchement et fort humainement avec tous, estant hors la question, avec un grand estonnement des ministres executeurs, et induisoit chacun à pleurer. Les uns ne pouvans croire qu'il fust humaine créature, les autres portans quelque envie à sa vertu et constance, comme ne croyant rien de Christ ni de son Evangile, tout ainsi que les juifs, luy demandent depuis quel temps il avoit donné son ame au diable. Respond modestement qu'il ne connoissoit point le diable et qu'il n'avoit jamais eu à faire avec luy; comme aussi il se defendit honnestement contre ceux qui l'appeloient traistre, paricide et autres semblables injures et reproches, donnant temoignage par plusieurs fois, les yeux baissez, qu'il ne se soucioit point de leurs parolles et calomnies. Il respondoit aux juges avec toute humilité et douceur, mesme, ce qui est dur à croire, les remercia de quoy ils l'avoient sustenté en la prison, et leur promit qu'il en prendroit sa revenche. Eux repliquans: Quelle revenche? respond: Je vous serviray d'avocat en paradis. Voulans sçavoir de quel paradis il entendoit parler: Je n'en cognois (dit-il) qu'un seul. Ainsi tirassé par plusieurs demandes et tormenté par tant de façons, ne disant rien pourtant qui ne leur fust agréable, le treizième jour du mois susdict fut adverti de sa prochaine mort; et le lendemain, comme on luy prononçoit sa sentence, dict avec S. Cyprian, d'un visage non troublé et d'une contenance asseurée: _Deo gratias_.

[Note 60: Il étoit né à Villefans, en Franche-Comté.]

[Note 61: Strada dit vingt-six ans, «_erat enim annorum sex et viginti_». (De Bello Belgico, _Decadis secundæ liber quintus_, anno 1584.)]

[Note 62: Le même mois où le duc d'Alençon, compétiteur malheureux du prince d'Orange, étoit mort en France des suites du poison que lui avoient fait prendre les agents de l'Espagne. Philippe II ainsi se seroit délivré en même temps de ses deux rivaux dans les Pays-Bas: du fils de Catherine de Médicis par l'empoisonnement, et de Guillaume de Nassau par la main d'un assassin.]

[Note 63: «Atque extincto Alenconio, obtulit se delaturum ad Orangium litteras aliquorum Alenconii familiarum de obitu ejus.» (Strada, _ibid._)]

[Note 64: Ceci, à quelques détails près, est encore conforme au récit de Strada. Pour exprimer la manière dont Guillaume de Nassau, sortant de table, fut frappé au coeur par les balles du pistolet de Gerard, le jésuite romain se sert de cette singulière phrase: «Assurgentem ab epulis, exeuntemque in aulam, _fistula in cor, explosa trajicit, confecitque_.» Heureusement qu'il met en marge le mot italien _pistola_.]

[Note 65: Guillaume tomba mort aux pieds de sa femme, fille de l'amiral Coligny, qui avoit vu de même assassiner son père dans la nuit de la Saint-Barthélemy.]

[Note 66: «Evolantem inde, jamque egressurum urbe, stipatores insecuti retrahunt.» (Strada, _ibid._)]

[Note 67: On a renouvelé pour tous les régicides l'histoire de ces tourments raffinés, notamment pour Damiens, que, suivant les bruits populaires encore accrédités dans mon enfance, on avoit ainsi empêché de dormir pendant plusieurs nuits.]

[Note 68: Strada, trop bon historien pour répéter la fable de toutes ces tortures, mais trop vraiment jésuite aussi pour ne pas voir dans Balthazar Gérard une sorte de martyr, ne peut s'empêcher d'admirer le courage du fanatique au milieu des tourments. «_Imperterritum_, dit-il, _tormentisque omnibus majorem_.»]

Ayant donc fait toutes les preuves de constance et magnanimité d'un asseuré rencontre, sans se troubler aucunement; ayant les yeux et le visage tout trempés, les piedz tout escorchés, les arteils disloquez et pendillans à cause du feu, il monte sur l'eschafault, et, d'une grande resolution, se laisse attacher au posteau et à la croix, où il ne monstra aucun signe que ces griefs et cruels tormens l'estonassent tant soit peu, quoique le seul souvenir apportast grand horreur et estonnement; ce qui fut assez tesmoigné par plusieurs des assistans, lesquels, ne pouvant veoir ces cruelles passions, esvanouirent sur-le-champ. Mais tout ainsi que cest invincible Balthazar auroit porté patiemment les gehennes et cruautez precedentes et pris à gré la sentence de mort, ainsi a-t-il, à la veuë de toute la cité, soustenu courageusement les autres assaults, et a benist et consacré de son sang nostre patrie. Il a semé et planté plusieurs martyrs qui, suivans son exemple, viendront après lui. Et ceux-là se trompent lourdement, lesquels, ne pouvans oster la racine des martyrs, qui est Christ, coupent souvent les rejectons, ne s'avisans pas qu'estans ainsi coupez ils renaissent et multiplient plus que jamais. Estant doncq ainsi lié et garotté sur le supplice, cependant que les executeurs bourreaux s'amusoient à rompre à grands coups de marteaux le pistolet duquel il avoit despesché Nanssau, ne le pouvans à peine briser, on despouille le pauvre patient, tout confit en devotion et ravi en prières; on luy avalle ses chausses jusques sur les piedz, on luy trousse la chemise à l'entour de ses parties honteuses, et tout aussi tost l'un des bourreaux l'empoigne par la main dextre, laquelle il luy met entre deux ardentes platines de fer faictes en forme de gaufrier qu'un autre tenoit, la luy serrent estroictement, et la bruslent tellement que toute la place estoit remplie de fumée et de mauvaise odeur. Après cela, on a des chaines de fer exprès toutes chaudes, desquelles estroitement on luy lie l'extremité de ce mesme bras; chacun des bourreaux à mesme suitte prend une chaine ainsi chaude et bruslante que dessus, et le lient par le haut des bras, le serrent, le tirent, le navrent, le persent cruellement et luy bruslent le reste des cuisses et des jambes. On remarqua une grande playe en l'estomach, qu'on ne sçavoit dire si à ceste heure il la receut, estant adonc Balthazar, comme dict est, du tout reduict en prière et oraison, car on l'entendoit intelligiblement proferer les psalmes de David sans changer de couleur et sans remuer ni pieds, ni mains, ni espaule, sinon en tant que le pieu auquel il estoit attaché se remuoit devant la main dextre, que d'adventure pour lors il eut à delivre, d'une fervente devotion fit le signe de la croix; et, avant qu'il fust de rechef du tout attaché sur le supplice, il secoua luy-mesme ses chausses bas, et, levant les pieds du mieux qu'il peut, monta volontairement sur le banc qu'on avoit preparé tout exprès pour luy tirer les entrailles. Alors on commença à lui couper premierement la partie honteuse, et, après lui avoir fendu le ventre en croix d'un cousteau, aux plus longues reprises qu'ils pouvoient, affin que par là il sentist plus de mal, luy tirent dehors les intestins, et, non contens de cela, lui arrachent cruellement le coeur de son siége et le luy jettent en la bouche, laquelle ils voyoient encore remuer, tant ses lèvres estoient accoutumées à prier Dieu. Il ne jetta aucun soupir, et monstra lors qu'il ne s'estoit servi ni de langue ni de voix que pour faire preuve de sa vertu. Ainsi, Gerard, vray martyr et père de la patrie, sans aucune alteration de coleur en son visage, rendit à Dieu ceste belle ame, invincible et glorieuse, qui le fera triompher heureusement par dessus tous les martyrs en tousjours florissantes et immortelles années. Ce fut le samedy devant l'octave de la Feste-Dieu, après l'octave de la Pentecoste, quatorzième jour de juillet, demy-heure avant midy, au mesme jour et un peu devant que j'eusse descrit la presente histoire. On luy separa la teste du corps, laquelle on voit encore aujourd'huy sur les murailles de la ville au bout d'une lance, où elle se manifeste plus belle que jamais; le corps fut divisé en quatre parties[69], pendues à des paux attachez aux quatre principalles portes de la ville[70].

[Note 69: «_Postremo sectum in partes quatuor, per totidem urbis loca distraxere._»]

[Note 70: M. Weiss, à l'article Gérard (Balthazar) de la _Biographie universelle_, dit que Philippe II récompensa la famille du meurtrier, et lui donna même des lettres de noblesse, ce qui est vrai; mais il eût dû ajouter que par ces lettres, semblables à celles que Charles VII avoit accordées à Jeanne d'Arc, le ventre anoblissoit. Les descendants d'une soeur de Gérard jouissoient encore, au milieu du XVIIe siècle, des priviléges de cet anoblissement. Quand Louis XIV s'empara de la Franche-Comté, on les supprima. La famille de l'assassin de Guillaume fut remise à la taille. Elle osa réclamer et présenter ses lettres de noblesse à M. de Vanolles, intendant de la province. Il les foula aux pieds: ce fut toute sa réponse pour cette réclamation effrontée.]

_Histoire des insignes faulsetez et suppositions de Francesco Fava, medecin italien, extraicte du procez qui luy a esté faict par Monsieur le grand Prevost de la connestablie de France._

_A Paris, chez Pierre Pautonnier, ruë Sainct-Jean-de-Latran, à la Bonne-Foy, et Lucas Bruneau, rue Sainct-Jean-de-Latran, à la Salemandre._ 1608.

_Avec privilége du Roy[71]._

[Note 71: L'histoire de Fava est aussi racontée au long dans le _Supplément au Journal du règne de Henri IV_, par P. de l'Estoille (1736, in-8º, t. 2, p. 165-170), sous la date du 24 mars 1608. Ce récit, qu'il ne faut chercher que dans ce _Supplément_, d'après M. Champollion (_Journal de l'Estoile, coll. Michaud_, gr. in-8º, p. 454), ne diffère de la relation reproduite ici que par quelques détails que nous signalerons au passage. Dans l'_Esprit du Mercure_, publié par Merle en 1810, in-8º, se trouve aussi, t. 1, p. 7-24, sous ce titre: (1608) _Cause célèbre_, un exposé très détaillé de cette curieuse affaire, emprunté sans doute à un numéro de l'ancien _Mercure_, que nous n'avons, toutefois, pas pu retrouver. Sauf quelques faits dont nous montrerons la différence, c'est en abrégé ce qu'on va lire ici _in extenso_.]

On ne sçait certainement pas le nom, le païs et la profession de l'homme dont cette histoire fait mention: tantost il a pris le nom de Cesare Fiori et tantost de Francesco Fava; ore il s'est dit medecin, ore marchand, maintenant de S.-Severin, près de Naples, et maintenant de Capriola, sur les confins de la Ligurie. Ceux qui le pensent avoir mieux cognu disent qu'il est d'une honneste famille de Finale, près de Gennes[72]. Quoy que ce soit, d'autant qu'en justice il a dit se nommer Francesco Fava, docteur en medecine, natif de Capriola, il sera ainsi nommé et designé.

[Note 72: Dans le _Supplément au Journal de l'Estoille_, t. 2, p. 165, on s'en tient à cette dernière opinion.]