Part 3
[Note 43: Il est, je crois, mention ici d'une autre histoire de ce temps-là: «Le diable, déguisé en docteur de Sorbonne, entra un jour dans la cabane d'un charbonnier, qu'il vouloit tenter, et lui dit: Que crois-tu?--Je crois ce que croit la sainte Eglise.--Et que croit la sainte Eglise?--Elle croit ce que je crois. L'esprit malin vit échouer toutes ses ruses contre de telles réponses, et fut obligé de renoncer à son projet. De ce conte est venu, dit-on, l'expression de la foi du charbonnier, pour signifier une foi simple et sans examen.» Quitard, _Dict. des proverbes_, p. 207.]
Diverses opinions sont intervenues sur l'advenement d'iceluy Tasteur: _primo_, que ce peut estre l'esprit de quelque verolé quy, se ressentant encore des mauvais traictemens qu'il auroit receus en amour, revient icy pour en tirer quelque raison, punissant par ces terreurs paniques ce sexe quy fut le premier instrument de nostre misère; d'autres tiennent que ce peut estre quelque argousin[44] privé de tous ses cinq sens de nature, excepté l'attouchement, auquel ne restant que cette faculté tastatique, ne sauroit par autre exercice dispenser son loisir que par le tastement; ce que je ne croy pas, car d'autres disent qu'il ne laisse pas de monter dessus pour courir après les autres. Je ferois une Iliade des discours que l'on faict de ce Tasteur et des grands exploits qu'il a desjà faicts, tant deçà que delà les ponts; mais pour ce que c'est chose que vous pourrez plus particulierement apprendre de vos femmes, quy en sont les plus interessées, je reserve le surplus à leurs passions, et dis que c'est grand pitié de voir une multitude affligée pour la mechanceté d'une seule; car, à ce que je voy, ce maistre Tasteur ne laisse pas de les mettre _ablativo_ tout à un tas: en cependant telle en patira quy n'en pourra mais. J'ay interet en la cause aussy bien comme un autre, et ne veux point, si je puis, estre de la grand confrairie: c'est pourquoy, _antequam veterius provehar_, je me porte partie contre luy, et m'asseure bien qu'il vous sera permis d'en faire autant, eslisant domicile. Il n'en est parlé dans les _Centuries_ de Nostradamus non plus que s'il n'estoit point au monde. Il est venu tout en une nuict, tel que les potirons, et neantmoins usant et jouissant des droicts qu'on appelle conjugaux, nonobstant sa minorité, sans demander congé, placet, visa ne _pareatis_. Pensez-vous que cela ne fasche pas ces pauvres femmes, quy sont de si bonne volonté, que d'estre sujettes à la force? Il nous en pend autant à l'oeil, car il y en a quy prennent plus souvent le masculin que le foeminin genre. Pour mon regard, si je sçavois quel homme c'est, je cognois un poète quy luy feroit un petit satyre quy le ruineroit de reputation, et quy luy diroit plus d'injures qu'une harengère de la place Maubert. Mais quoy! le mal est qu'on ne le cognoit point. Les uns disent que c'est un grand homme de pareille stature que les colosses du pont de Nostre-Dame[45], habillé justement à la façon de l'enfant de quinze mois quy porte son chapeau enfoncé dans la teste comme un homme quy crainct les sergens. Mort don bleu! je n'y vay pas, et que tantost il est fisché contre une muraille comme un espouvantail à chenevières, et tantost campé justement comme un gentilhomme de la Beauce quy attend un lièvre à l'affût, armé, comme dict est, de gantelets de fer, au rapport d'une jardinière d'auprès la porte de Montmartre, quy serrent, dit-elle, les affaires de si près que le mal qu'on en ressent passe toute imagination. Si bien que, pour dire la vérité, voilà une affaire bien intriguée, car chacun en parle diversement. O ma foy! c'est un pagnote, puis qu'il ne va que de nuict, comme les chauves-souris. Il luy faut tendre des piéges comme au renard quy mange les poules. Nous autres avons bien à faire qu'il vienne effaroucher nostre gibier. Il y a des femmes quy sont desjà assez mal aisées à serrer d'elles-mesmes. Au diable donc soit donné le Tasteur! Encores s'il s'y prenoit de bonnes façons, on ne s'en plaindroit pas, et telle auroit esté tastée quy seroit si secrette qu'elle n'en ouvriroit point la bouche, encores que l'on die du sexe que _id solum potest tacere quod nescit_.
[Note 44: Argousin est ici fort bien employé, s'il est vrai, comme le croit Ménage et comme le soutient Millin (_Voy. dans le Midi_, t. 2, p. 406), que ce mot dérive d'_alguazil_, et se prît alors dans le même sens en françois.]
[Note 45: L'auteur veut parler «des grands Termes d'hommes et de femmes», comme dit Germain Brice, qui ornoient le devant des trente-quatre maisons du pont Notre-Dame. G. Brice, _Descript. de la ville de Paris_, 1752, in-8, t. 4, p. 328-329.]
Je parle latin pour ce que j'ay peur qu'elles l'entendent, et que, jugeant de mon intention selon les caprices de leurs testes, elles me fissent ressembler la jument à Godart, quy ne s'en retournoit jamais sans frotter: car l'on dit qu'il n'y a rien de plus vindicatif que l'esprit d'une femme. Voilà pourquoy je parle ainsy, non par ironie, ains pour me condouloir avec elles sur cette nouvelle disgrâce, n'y ayant homme qui participe plus sensiblement à leurs mesadvantures que moy, qui le tirerois volontiers de mon ventre pour le leur donner. Mais quoy! c'est entreprendre les travaux d'Hercule de le leur vouloir persuader si leur creance y contrarie. Elles ont l'imagination trop forte, et toute rhetorique semblera tousjours defectueuse en persuasions au prejudice d'icelle. Les Nestors et les Cicerons y perdroient leur latin. Il faut que l'opinion des femmes ait son cours, comme la rivière de Loire; mais Dieu me garde pourtant de leur haine! Et toy pauvre farfouilleux, que fay-tu? Quelle particulière animosité as-tu contre ce sexe? quy te fait bander les yeux à toutes ces considerations? Vraiment, je parie ta perte. N'ouis-tu jamais parler de ces femmes de Nevers quy feirent rendre Perpignan[46]? Elles t'attraperont, comme ce meunier quy tournoit cest action en risée. Si tu estois encore quelque Narcis ou quelque Ganymède, au lieu de vomir tant d'imprécations contre toy comme elles font, elles te reserveroient quelque part en leurs bonnes grâces. Si tu estois beau comme un Adonis, je m'asseure qu'il n'y en a pas une quy ne te voulust cacher entre sa chair et sa chemise. Tu me feras peut-estre des contes de Pasiphaé, amoureuse d'un taureau; tu m'allegueras des Seminares, amoureuses de chevaux; mais tout cela n'est rien. On leur dit que tu es laid comme un Thersite ou comme Oesope, et, quy pis est encores, que tu es _de frigidis et maleficiatis_. C'est ce quy fait qu'elles t'abhorrent tant et qu'elles se resserrent ainsy dans leurs maisons, et neantmoins, animées comme elles sont contre toy, tu ne laisses pas de continuer tes cavalcades. On te vid encores hier passer par dessous le petit Chastelet[47]. Ne te fies pas tant en tes forces, et pense que, comme un autre Samson, il n'en faut qu'une seule pour te livrer aux Philistins. Je sçay bien comme il m'en a pris. Les ruses des femmes sont grandes, et neantmoins tu ne te defies non plus qu'un mouton qu'on meine à l'escorcherie. Va, va, retire-toy, tu fais peur aux petits enfans. Gardes-toy d'estre mis à Montfaucon en sentinelle perdue; enfonces-toy plus tost dans la terre comme un mulot, ou va-t'en trouver Proserpine, quy a la matrice alterée, _sicut terra sine aqua_. Elle te fera lieutenant de Pluton; tu auras charge et commanderas cinquante mille legions de grands et petits diables. Cela vaut mieux encores que d'estre à Paris à disner avec les rois. Mais, à propos de disner, le discours m'emporte de telle sorte que je ferois volontiers comme le peintre Nicias, quy se delectoit si fort en son ouvrage, qu'il demandoit le plus souvent s'il avoit disné. Je ne desire pas que l'on dise de moy que j'ay la memoire si courte. C'est pourquoy je mis ma robbe sur les moulins; je ne sçay plus que tout devint.
[Note 46: Je n'ai pu retrouver à quel fait ceci se rapporte. Peut-être est-ce une allusion à quelque événement de la capitulation de Perpignan en 1475, après une famine horrible où l'on vit une femme nourrir son second enfant de la chair du premier qui étoit mort de faim (Henry, _Hist. du Roussillon_, t. 2, p. 134). Je ne vois rien là, toutefois, qui pût se rapporter à des femmes de Nevers et qui pût exciter la risée d'un meunier.]
[Note 47: On sait que jusqu'à la complète démolition du petit Châtelet, en 1782, la rue S.-Jacques n'avoit pas d'autre entrée du côté du quai que l'étroit passage pratiqué sous ce lourd édifice.]
* * * * *
_Chanson nouvelle sur le Tasteur._
Messieurs, je vous prie d'ecouter Ce qu'est advenu à ma femme Qu'un Tasteur a osé taster[48] Son bas. Merite-t-il pas blasme? Je croy que c'est un corps sans asme De donner du tourment ainsy A ceux quy ont une bonne asme. Je m'esbahy fort de cecy. L'on n'entend parler dans Paris Rien que du Tasteur (chose horrible!); Chacun en baille son devis D'une façon quy est terrible. L'un dit: Seroit-il bien possible Qu'il y eust à Paris un tasteur? L'autre dit: Il est impossible Que ce ne soit quelque voleur. Je croy qu'il contrefait le fol Pour tourmenter ainsy le monde, Et puis, pour mieux faire son vol (Vie quy est trop vagabonde), Que d'une rage tant félonne (Luy refusant si peu d'argent) Il massacre ainsy les personnes, N'ayant pitié de leur tourment. Dernierement il rencontra Dans les ruës ma femme seule; Subtillement il luy fouilla Au devantier, ferrant la mulle. Elle refusant, tout à l'heure Il la battit si fermement, Que de vray j'ay peur qu'elle en meure, Tant elle endure de tourment. Elle est maintenant dans un lict Quy tant soupire et se lamente, Là où souvent elle me dict: Je ne seray demain vivante, Car cela par trop me tourmente, Quy faict qu'en un lieu je ne puis Durer: il faut que je m'absente De ce bas monde où je suis. Je te vay dire adieu, mon fils; N'en aie point la face blesme: Je m'en iray en paradis Voir la face du Dieu supresme, Dont luy requiers, à toy de mesme, Que, quand tu finiras tes jours, Tu puisses voir son diadesme. Je te dis adieu pour tousjours. Ne le sçauroit-on pas trouver Ce larron qu'est si excecrable, Qu'est cause qu'au lieu de chanter Je fay des regrets lamentables? N'est-il donc pas bien miserable? Je croy, c'est un loup ravissant, Ou un corps que pris a le diable Pour nous donner tant de tourment. Messieurs de Paris, gardez bien De laisser tard sortir vos femmes; Comme moy n'y gaigneriez rien Si vous n'estes avec des armes. Helas! j'en pleure à chaudes larmes. Je voudrois bien de luy jouir; Il faudroit bien qu'il eust des charmes Si je ne le faisois mourir.
[Note 48: A la fin du XVIIIe siècle, le _Tasteur_ reparut, à la grande terreur des femmes, dans les promenades de Paris. «Un chevalier de S.-Louis, dit Dulaure dans son _Histoire de Paris_ (_Etat civil_ sous Louis XVI), acquit alors un sobriquet fameux, celui de chevalier _Tape-Cul_. Son occupation journalière étoit de parcourir les rues, places et jardins de Paris, et de frapper furtivement le derrière de chaque femme qu'il rencontroit. Sa rouge trogne, ses cheveux blancs, sa gibbosité, sa croix de S.-Louis qui se dessinoit sur un habit blanc couvert de taches, le faisoient reconnoître de loin. Une de ses mains étoit armée d'une canne qu'il agitoit, et l'autre, placée derrière son dos, étoit destinée à l'exécution de ses coups inattendus. Au milieu de la grande allée du jardin du Palais-Royal, vous eussiez vu toutes les femmes, dont il étoit fort connu, se ranger, s'éloigner au devant du chevalier Tape-Cul, et laisser un espace de plusieurs toises entre elles et lui.... La femme frappée par ce chevalier ne manquoit point de se plaindre ou de lui adresser des injures. Quelquefois, sur ses larges épaules tomboient des coups de canne lancés par l'homme qui accompagnoit la femme insultée. Le chevalier recevoit les injures et les coups avec une résignation exemplaire, et s'éloignoit paisiblement sans détourner la tête.»]
_La Destruction du nouveau Moulin à barbe, histoire tragique[49]._
_A Paris, chez Merigot, quay des Augustins, près la rue Gist-le-Coeur._
M.DCC.XLIX.
In-8º.
[Note 49: L'idée de cette facétie, que Grandville renouvela pour sa jolie caricature _Six barbes en trois secondes_, ou les barbes à la vapeur (_Magasin pittoresque_, t. 3, p. 249, 1835), étoit déjà bien vieille, en 1749, quand parut la brochure que nous reproduisons ici. On en trouve, en effet, une trace dans l'historiette du maréchal de Grammont (Tallemant, édit. Paris Paulin, t. 3, p. 180): «Un jour qu'on disoit des menteries, il (le maréchal) dit qu'à une de ses terres il avoit un moulin à razoirs, où ses vassaux se faisoient faire la barbe à la roue, en deux coups, en mettant la joue contre.»]
Le célèbre Hellezius, mécanicien anglois, inventa il y a quelques mois une machine, aussi singulière que folle, par laquelle il trouvoit le moyen de raser cent personnes en une minute. Il en avoit présenté le dessin à l'Académie, et en commençoit la construction, lorsque le Parlement reçut une représentation du corps des perruquiers, qui supplioient qu'on supprimât cette invention fatale à leur repos, et qu'on défendît désormais aux machinistes de donner aucunes productions qui tendissent à la ruine d'un corps d'artisans. En conséquence, le Parlement donna ordre au sieur Hellezius de suspendre la construction de son moulin. L'inventeur présenta aussi un mémoire pour prouver l'utilité de sa machine; mais, voyant traîner l'affaire en longueur, et ne doutant pas que le Parlement ne fût sensible à la requête d'un millier d'ames qu'il alloit réduire à la mandicité, il prit le parti de vendre un bien fort honnête qu'il possédoit, et en employa les deniers à satisfaire le désir qu'il avoit de voir éclore son projet. Il en vint à bout, et la machine fut faite avant que qui que ce soit en eût eu vent. Plusieurs personnes avides de nouveauté, à qui il en avoit fait part, se rendirent tacitement à quatre lieues de Londres, dans une maison de campagne où avoit été construite cette fatale invention. Quelques uns furent assez hardis pour tenter l'avanture. Elle réussit. Le bruit s'en répandit, et, avant que le Parlement en eût pris fait et cause, cinq cens personnes en firent l'essai fort heureusement; mais, hélas! le serpent se cache sous les fleurs. Cent autres curieux se présentent, se placent; le cheval donne mouvement à la machine... mais, quel affreux moment! les ressorts manquent, cent têtes tombent d'un côté, cent cadavres de l'autre. Quel horrible spectacle pour les témoins! Hellezius se sauve, et au bout de deux heures toute la ville de Londres est imbue de cet accident. Le Parlement envoya sur-le-champ ordre de donner la sépulture à ces malheureuses victimes de leur curiosité et de réduire en poudre le moulin. Sa destruction ne tarda guères: tous les perruquiers, acharnés à sa démolition, n'en laissèrent aucun vestige.
Rassurez-vous, barbiers de l'Europe; que vos allarmes cessent: cette affreuse catastrophe assure à jamais la nécessité où l'on est de se servir de vos mains. A l'imitation de vos confrères anglois, faites des feux de joie, et faites passer à vos neveux le nom de l'insensé Hellezius, qui s'est donné la mort de désespoir de s'être ruiné pour satisfaire sa folle vanité.
_Dissertation sur la veritable origine des Moulins à barbe, contre l'opinion erronée, repandue depuis peu dans le public, quy en attribue l'invention à un mechanicien anglois, quoyque sa veritable origine constante soit de France, et même dans l'un des plus fameux fauxbourgs de Paris[50]._
[Note 50: Faubourg Saint-Marceau.]
La nouveauté plait extremement en France; mais de quelque genre qu'elle soit, tant dans les sciences, les arts, les machines, que les spectacles, etc., elle plait infiniment davantage quand elle prend ou qu'elle est supposée prendre son origine chez l'etranger. C'est ce quy faict que dans une infinité de choses, et surtout dans les modes et les adjustemens d'hommes et de femmes, les artisans sont obligés d'emprunter les noms etrangers. Une femme ne voudroit pas porter une capote si elle n'estoit à l'angloise, ny un mantelet de gase s'il n'estoit de gase d'Italie; un menetrier des Porcherons se feroit battre comme plâtre si on luy disputoit que son violon n'est pas un vrai Cremonne; un cocher de fiacre ne porteroit pas une montre qu'elle ne fust angloise[51]: celle quy seroit des plus fameux maistres de France, fust-elle du fameux Nourrisson de Lyon, ne seroit pas digne de luy; enfin, tout enfin, devient estrange en France s'il n'est pas etranger[52].
[Note 51: Ceci est dit principalement pour l'horloger anglois Henry Sally, établi depuis long-temps à Paris, et dont les montres étoient les seules qui eussent fait fortune auprès du public, et même à l'Académie des sciences. En 1716, il en avoit fait approuver une du plus ingénieux mécanisme (_Hist. de l'Académie des sciences_, année 1716, p. 77), et à peu de temps de là il avoit soumis à la même académie, une montre marine qui n'avoit pas eu moins de succès. (_Mém. et invent. approuvées par l'Académie des sciences_, t. 3, p. 93.) Nous avons, au contraire, vainement cherché dans les mémoires de l'académie le nom de M. Nourrisson, le Lyonnois, pour quelque invention approuvée.]
[Note 52: L'anglomanie fut bien plus forte encore trente ans plus tard. Voici ce qu'on lit sur ce ridicule anti-national dans un article de l'_Esprit des journaux_ (nov. 1786, p. 197) analysant _l'Anti-Radoteur_, qui venoit de paroître: «L'auteur, revenant il y a quelque temps à Paris, fut étonné de trouver une ville angloise. Chevaux, cavaliers, piétons, carrosses, laquais, boutiques, boissons, habits, chaussures, chapeaux, tout étoit anglois. Il y vit une troupe de gens qui revenoient des courses comme on retourne de _Neumarket_ (sic); mais la mode de se tuer lui parut la plus ridicule de toutes celles qu'on avoit empruntées de nos voisins.»]
Cette digression, quoyqu'un peu longue, n'est faicte que pour parvenir à detruire l'erreur où l'on est du pretendu moulin à barbe comme nouvelle invention angloise.
L'origine du moulin à barbe est d'autant plus ancienne que nous avons des monumens respectables quy nous le prouvent.
Un celèbre mathematicien, homme extremement versé dans la cognoissance des physionomies et de toutes les sciences occultes, lequel estoit ayeul au 2480e degré du quadruple ayeul de Michel Nostradamus, du costé de sa mère, en estoit autheur. L'esloignement du temps nous a osté la cognoissance de son nom: les anciens fragmens de marbre sur lesquels ont en lit encore les lettres finales ne laissent plus entrevoir que ....gruel[53]; encore faut-il un lancetier d'un foyer enorme. Quoy qu'il en soit, ce mage estoit possesseur d'un jardin situé dans la partie superieure de la rivière de Bièvre, autrement dit des Goblins, dans un temps où cette rivière estoit très peuplée de bièvres[54], quy sont les mêmes animaux que ceux dont on nous apporte les peaux du Canada sous le nom de castors; et comme on voyoit aussy sur cette même rivière quantité de goblins, quy sont de ces feux que le vulgaire appelle esprits follets[55], elle a retenu les deux noms, rivière de Bièvre ou des Goblins, et non pas du nom d'un homme quy s'appeloit Gobin[56].
[Note 53: Sans doute Pantagruel.]
[Note 54: Le _bièvre_ est en effet une espèce de loutre ou de castor, mais qui ne se trouve qu'en Afrique.]
[Note 55: «Le mot _gobelin_, dit La Monnoye, dans une remarque sur un conte de Desperriers, est usité de toute ancienneté en Normandie dans la signification d'_esprit follet_.» _Contes de Desperriers_, Amst., 1735, in-12, t. 1, p. 90.]
[Note 56: Une pièce que nous donnerons dans ce volume prouvera combien l'auteur, qui a dit, tout à l'heure, la vérité en riant, se trompe au contraire ici.]
Nostre mathematicien, piqué de l'industrie des castors, dont les ouvrages sont infiniment remplis d'adresse, voulut faire voir à la postérité que, si la nature donne aux animaux une industrie quy paroit plus que surnaturelle, les hommes, lorsqu'ils s'attachent à quelque chose avec application, aydez par la force du raisonnement, sont capables de faire des travaux quy peuvent surprendre les hommes, même jusqu'à les rendre interdits d'admiration.
Occupé de ces reflexions qu'il faisoit à la lueur de ces goblins, car il n'y avoit point là de lanternes, il fit alors le projet d'un moulin à barbe, et l'executa, non dans la vue d'un gain mercenaire, mais pour s'immortaliser seulement. Comme il estoit parfaict mathematicien, et par consequent dans la possession de toute la mechanique en general, ce fut peu de chose pour luy que de disposer les mouvemens dont il avoit besoin pour son moulin: ce fut là le moindre objet. Un autre de plus de consequence l'arrêta quelque temps; mais la parfaicte cognoissance de son art luy feit vaincre l'obstacle fort facilement: c'estoit la difference des physionomies, dont les unes sont plus alongées ou plus raccourcies, ou plus grosses ou plus grasses, quy ont les lèvres plus plates ou plus enflées, les mantons plus petits ou plus grands, etc. Cest obstacle, quelque grand qu'il fust, ne cousta presque rien à nostre mathematicien: il feit avec de la terre glaise, quy ne manque pas dans ce pays-là, autant de physionomies differentes comme il pouvoit y avoir alors dans tout le monde; en sorte que, si un Ethiopien se fust venu presenter, il eust trouvé forme à son minois aussy bien qu'un blanc, chaque physionomie etant numerotée et characterisée[57] selon l'objet auquel elle avoit rapport. On n'avoit qu'à prendre place dès qu'on arrivoit. L'operation se faisoit avec toute la delicatesse possible, sans craincte d'aucune estafilade, et même sans froisser les moustaches, car on en portoit alors.
[Note 57: Les coiffeurs faisoient alors sérieusement ce qui est dit ici en plaisanterie: s'ils avoient affaire à une pratique d'importance, ils emmenoient avec eux leur physionomiste. Dutens raconte que le prince Lanti étant à Paris et ayant demandé le coiffeur, vit arriver deux individus, dont l'un, après lui avoir pris la tête et l'avoir bien examinée dans tous les sens, dit à l'autre, qui étoit le praticien: «Visage à _marrons_; _marronnez_ Monsieur.» _Dutensiana_, p. 42. Vous _marronner_, en style de perruquier, c'étoit vous friser à grosses boucles.]
Cet ouvrage mis en la perfection où il falloit qu'il fust pour rouler, il le mit à execution; mais, au lieu d'un cheval dont nostre pretendu inventeur anglois se sert, il se servit du secours de la rivière, dont le mouvement tousjours egal est le seul quy convienne à une operation de ceste espèce, et non pas un cheval, dont les allures ne peuvent jamais estre aussy reglées qu'il faudroit qu'elles le fussent, son trot ou son gallop occasionnant des secousses quy derangent toute l'economie de la machine.