Variétés Historiques et Littéraires (02/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 21

Chapter 213,679 wordsPublic domain

_Sermon du Cordelier aux soldats._

Un cordelier tomba entre les mains D'aucuns soldats, non pas trop inhumains, Qui luy ont dit: Frère, qu'on se despeche: Fay nous icy quelque beau petit presche Pour resjouyr la compagnie toute.

Le cordelier, qui leur parler escoute Sans s'estonner, ne leur refusa poinct, Et pour prescher commença en ce poinct:

Je ne sçaurois assez vous collauder. Messieurs, dit-il; je veux bien asseurer Que vostre train, pur, innocent et munde, A cil de Christ ressemble estant au monde.

Premièrement, il hantoit les meschans: Sy faictes-vous, et les allez cherchans; Il ne fuyoit les noces et banquetz: A table on oit nuict et jour vos caquetz; A luy venoient paillards et publicains: Avecques vous sont tousjours les putains; En croix pendu fut avec les larrons: En tel estat de bref nous vous verrons; Puis vous sçavez qu'aux enfers descendit: Vous aurez bien un semblable credit; Il en revint, puis au ciel s'envola: Mais vous jamais ne bougerez de là. Voilà sans faute, en oraison petite, De vostre estat la louange deduicte.

* * * * *

_La Responce des Soldats._

Ces bons soldats, ayant bien escouté Du cordelier le sermon effronté, L'un print propos, disant en ceste sorte: Heu! compagnons, que nul ne se transporte Hors de ce lieu tant qu'auray respondu Au bon sermon de ce moine tondu. Escoutez tous. Premierement, il dict Que les meschans ont vers nous grand credit.

Confesser faut que sommes mal vivans, Que la plupart de ceux qu'allons cherchans Aussi pour nous nous montrent les effects De ce en quoy l'on nous tient pour suspects.

Mais qui commet des maux en plus de guise Que vous, moines, vous disant gens d'eglise? Soubz vostre habit marqué de saincteté, Passans le temps en toute oysiveté, Et si allez suivans les bonnes tables, Estant assis en pères venerables, Où vous vuidez tasses et gobeletz, Où vous mangez les frians morceletz, Chapons, perdrix sautant de broche en bouche[313], Et en bruslant la langue qui les touche, Vous vous plaignez (sans que je le deguise) Qu'avez du mal à servir saincte eglise[314].

Après pastez, andouilles aux espices, Les cervelats et les bonnes saucisses, Les bons jambons et belles eschinées[315], Qui sont pendus à l'air des cheminées, Que vous nommez les aiguillons de vin, Les arrousant de mainte beau latin: Temoings en sont vos belles rouges trognes, Vos beaux rubis et ces gros nez d'yvrognes, Nez que tousjours ceste eau benite lave Qu'on va querir au profond de la cave; Nez qu'on peut dire estre assez buvatif, Nez coloré de teinct alteratif, Nez dont je dis que mesme la roupie Pisse tousjours vin de théologie, Nez vrais gourmetz de vos très sainctz desirs, Seuls alembics de vos plus beaux plaisirs. Nez par qui sont seurement annoncez L'aigre, le doux, l'esvent et le poussé[316]. Nez qui chantent les très grandes merveilles Du vin hoché à deux ou une oreilles[317]. Nez suce-vin, vaillans roys des bouteilles, Nez rougissans comme roses vermeilles, Nez que je dis vrays nez de cardinal, Vos heures sont et vostre doctrinal; Nez vrays miroërs de zèle sorbonique Qui ne pensa jamais estre heretique; Nez vrays supports de nostre mère Eglise, Très dignes nez, que l'on les canonise: Le beau rebec, la belle cornemuse, Dont la ronflante, harmonieuse muse, Du blanc, du teinct et du clairet enflée, Ose hardiement, voire d'une soufflée, Le dieu Bacchus, avec tous ses enfans, Je dis mesme jusqu'aux plus triomphans, Ce dieu qui est assis sur un poinçon, Desfier à beaux coups de gros flacons. Voilà comment vous vivez en prelatz, En regardant du monde les debatz; Et nous, soldats, portons les corseletz, Tandis que vous vuydez les gobeletz; Avons en main harquebuses ou picques, Et vous, messieurs, croix d'or ou des reliques; Couchons souvent sur paille ou terre dure, Souffrant la faim, soif, chaleur ou froidure, Puis assaillis dans quelque forte place, Puis assaillans l'ennemy plein d'audace, Nous endurons des maux en mainte guyse Pour deffendre ces sainctes gens d'eglise, Qui cependant meritez paradis, Pour vous et nous chantans De profundis En vos manoirs et plaisantes demeures, Où soustenez, comme en cavernes seures, Les grands larrons, meurtriers et parricides; Putiers, putains, perjures, homicides, Incestueux, sodomites damnables, Pour de l'argent vous sont tous agreables. Or, sus, allons: pendant que suis dispos, Poursuivre faut ton troisième propos. Tu nous as dict que les putains tousjour Avec nous sont et y font leur sejour; Mais je voy bien, frater à rouge trogne, Qu'en nous grattant tu n'as senti ta rongne. Si quelque honte il te resté au museau, Sçait-on trouver (dy-moy) plus grand bourdeau, Où l'on commet d'ordures plus grand'somme, Qu'en voz convens, vrays manoirs de Sodome? Vous, Cordeliers, Jacopins, Jesuites, Carmes, Chartreux, Augustins hypocrites, D'où vient cela qu'on vous nomme beaux pères? C'est qu'à l'ombre d'un joly crucifix Gaignez souvent des filles ou des filz En accoinctant vos sainctes belles-mères. Quant aux parloirs et aux confessions, Vous commetez vos dissolutions, Attouchemens vilains et execrables, Sales propos et faicts deraisonnables: Là le peché s'abaisse jusqu'au centre, Et les beaux fruits se font sentir au ventre Que despescher faictes devant son jour Avant que voir du beau monde l'entour, Pour conserver la reputation De l'ordre et de vostre religion, Sçachant qu'il faut besoigner cautement, Puis qu'on ne sçait soy tenir chastement. Aussi avez au besoin vos novices Qui ne sont pas ignorans de vos vices. Hors des convens, bourgeoises, damoiselles, Tombent aussi souvent dessoubz vos ailes; Et si de là il en sorte quelque ange, C'est peu de cas, il ne vous semble estrange; Pas on n'accourt vous dire: «Tenez, frère, Cest enfançon, vous en estes le père.» La dame en rit, oyant crier: Papa! Au pauvre Jean qui le père n'est pas. Brief, frère gris, vous infectez le monde Bien plus que nous de vostre ordure immonde, Et pense bien que Sodome l'infecte Auprès de vous sera dicte parfaicte. Quatriemement, je l'ai bien entendu Quand tu as dit que nous serons pendu Au beau milieu des voleurs et larrons, Et qu'un gibet pour sepulture aurons. Mais telle mort nous servira de gloire, Par cestuy-là qui en a eu victoire, Tournant la croix en benediction A ce brigant dont eut salvation, En invoquant humblement ce Jesus, Qui lui donna sans vous, moines tondus, De ses pechez pleine remission, Dont avoit fait humble confession A cil qui seul les pouvoit pardonner, Et sans argent paradis luy donner, Car en ce temps ces moines bigarrez N'estoient encor parmy le monde entrez; N'estoit sorty de l'abysme du puits Ce saint François qui vous couva depuis, Monstres malins, mordantes sauterelles, Bruyant, portant partout playes mortelles: Car sous un veu d'obeissance feinte Tenez le monde en erreur et en crainte, Et soubs couleur de fausse pauvreté Mainte present au couvent est porté. Mais, je vous pry, quels pauvres sont ceux-cy, Tant bien logez, dormans sans nul soucy, Très bien vestus et nourris gros et gras, Sans travailler ni d'esprit ni des bras? Voz revenus, voz menus fruicts et rentes, Terres et prez et vos bestes errantes, Telle abondance, est-ce pauvreté saincte Que pretendez par devotion feinte? Sy en larrons donc nous sommes pendus, Vous, Cordeliers, devez estre esperdus, Craignans qu'enfin ne soyons camarades, Et que facions ensemble les gambades: Car qui depend et dict n'avoir nul bien, Ny d'en gaigner ne sçait aucun moyen, Sy le nommer on veut par son droit nom, Les payens mesme en feront un larron. Sy ne pillez les vivans seulement, Comme faisons; mais les morts seurement N'ont au sepulchre un asseuré repos, Par vous, gourmans, qui leur rongez les os, Et devorez, sous ombre d'oraisons, Leurs orphelins et entières maisons, Dont vous chantez, joyeux en vos soulaz. Mais quelque jour ensuivront les helas Pour tant avoir trompé de femmelettes, Et pour deux glands attrappé leurs toilettes[318], Et pratiqué tant de fraudes pieuses Qui sont enfin à Dieu tant ennuyeuses, Qu'il a desjà ses bras forts estendus Pour desoler ces gros frères tondus. Or, pour la fin, voicy le dernier poinct[319]: Tu nous as dit qu'en enfer nous irons, Et que de là jamais ne bougerons. Mais, contemplant enfer au temps passé, En son pourtraict j'y vis prestres assez. Tu me diras: En quoy les as cogneus? Je te respons: Pour les voir tous tondus, Ainsi que vous, messieurs les cordeliers. Mais les soldats, encor que par milliers Soyent escrottez, regardant ces figures, Pas un n'en veis mis en ces pourtraictures. Trop bien j'y veis aussy des femmelettes, Mais on me dict que ce sont beguinettes Qui avec vous n'ont faict difficulté De dispenser leur veu de chasteté, Dont m'esbahis comment si sainctes gens Sont reservé en ces lieux de tourmens. Et par ainsy je conclus que soldats Plustost sauvés seront que tels prelats. Voylà, frater, quel est le tesmoignage Que je donray à vostre parentage.

[Note 313: On trouve ici l'origine de cette locution connue, _manger de la viande de broc en bouche_, c'est-à-dire la manger toute chaude, sortant de la broche.]

[Note 314: Dans ce vers et ce qui le précède, on trouve un souvenir évident de la jolie épigramme de Marot, _le Service de Dieu_:

Un gros prieur sommeilloit en sa couche Tandis rôtir sa perdrix on faisoit; Se lève, crache, esmeutit et se mouche. La perdrix vire au sel de broque en bouche La devora: bien sçavoit la science; Puis, quand il eut pris sur sa conscience Broc de vin blanc, du meilleur qu'on élise: Mon Dieu, dit-il, donnez-moi patience! Qu'on a de mal à servir sainte Eglise!]

[Note 315: La pièce de chair qui se taille sur le dos du porc. C'est toujours le _terga suis_ qu'Ovide nous montre pendu aux solives de la cabane de Philémon et Baucis. Au XVIIe siècle, «une échinée aux pois», c'étoit un des bons ragoûts des gens du peuple.]

[Note 316: Le vin _poussé_ est celui que le trop de chaleur a gâté.]

[Note 317: C'est le vin _à une oreille_ dont parle Rabelais (liv. 1er, ch. 5). Ce vers donne raison à Le Duchat, qui pensoit qu'on appeloit ainsi le bon vin qui faisoit hocher de la tête sur l'une et l'autre oreille en signe d'approbation.]

[Note 318: Ce passage, qui nous a fort embarrassé, fait sans doute allusion aux glands de cette sorte d'écharpe dont, par dévotion pour le patron des Cordeliers, saint François d'Assise, la reine Anne de Bretagne avoit fait l'insigne de son ordre de _la Cordelière_, et qui par là, à la plus grande gloire des frères de S.-François, étoit devenue une parure recherchée des dames de la cour.]

[Note 319: Le vers qui doit rimer avec celui-ci manque.]

EPILOGUE.

Mais, pour chasser toute melancolie Et resjouir la bonne compagnie, Sus, sus, soldats! chantons joyeusement Ces beaux huictains que nous apprit Clement, Je dis Marot, qui le pot descouvrit, Dont ces cagots creveront de despit.

Nos beaux pères religieux[320], Vous disnez pour un grand mercy. O gens heureux! ô demi-dieux! Pleust à Dieu que fussions ainsy! Comme nous vivrions sans soucy! Car le veu qui l'argent vous oste, Il est clair qu'il deffend aussy Que ne payez jamais vostre oste.

PAUSE.

Voulez-vous voir un homme honneste? Attachez-moy une sonnette Sur le front d'un moine crotté, Une oreille à chaque costé Au capuchon de sa caboche: Voilà un sot de la basoche Aussi bien peinct que sçauroit homme Depuis Paris jusques à Rome.

[Note 320: Ce huitain n'est pas de Marot, mais de Brodeau, poète tourangeau, son contemporain. C'est son épigramme _à deux frères mineurs_. (V. _Oeuvres_ de Marot, édit. Lenglet-Dufresnoy, t. 2, p. 261.) L'autre huitain n'est pas non plus de Clément Marot.]

* * * * *

_Autre plus briefve response au sermon du Cordelier, contenant la conference ou plustost la difference de Jesus-Christ et de sainct François[321]._

[Note 321: Dans un de ses colloques, _Exequiæ Seraphicæ_, Erasme a fait aussi un parallèle entre Jésus-Christ et saint François. On y lit, entre autres choses: _Christus legem evangelicam promulgavit, Franciscus legem suam angeli manibus, bis descriptam, bis tradidit seraphicis fratribus_.]

Sainct François a suyvi la trace (Ce dict des Cordeliers la race) De Jesus-Christ, et contrefaict Tout ce que Jesus-Christ a faict, Et ne s'est trouvé en ce monde Qu'un sainct François qui le seconde.

Jesus-Christ fut bien povre icy, Et sainct Françoys le fut aussy, Qui nous delegua sa besace.

Jesus-Christ seul, à sa menace, Fit taire les vents et les eaux, Nostre sainct François les oyseaux.

Jesus-Christ repeut cinq mille hommes, Et sainct François, à qui nous sommes, En entretient par son secours Plus de dix mille tous les jours, Gras, enbonpoinct, sans s'entremettre De mestier où la main faut mettre.

Jesus aux enfers devala: Saint François aussi y alla.

Jesus-Christ est monté en gloire, Emportant d'enfer la victoire: Ils sont differents en ce poinct, Car sainct François n'en revint poinct.

_L'Ouverture des jours gras, ou l'Entretien du Carnaval._

_A Paris, chez Michel Blageart, rue de la Calandre, à la Fleur de Lys._

M. DC. XXXIV.

In-8.

Ceux quy nous apportent la muscade, le poivre et les clous de girofle qu'on met dans les pastez en ces jours gras, sçavent en quel climat sont situées les isles Molucques et combien il y fait chaud; et cependant l'autheur de l'histoire de Quixaire[322], princesse de ce pays, fait une remarque digne d'admiration, disant qu'elle avoit le teint fort blanc et les cheveux blonds, ce quy est une merveille aussy bien que de voir les Italiennes ne cedder rien en blancheur aux dames françoises. La raison de cest estonnement est que, chaque chose ayant son lieu, il semble qu'il ne se doit pas rencontrer des visages blancs en ces contrées. Ainsy on peut dire que le lieu naturel des filles de joie à Paris est les marests du Temple et le fauxbourg Sainct-Germain[323], comme le vray lieu de la comedie est l'hostel de Bourgongne.

[Note 322: Cet auteur est Cervantès. Sa nouvelle _la Belle Quixaire_ étoit alors célèbre. Gillet de la Tessonnerie en fit le sujet d'une tragi-comédie jouée en 1639, et publiée l'année suivante, Paris, G. Quinet, in-8.]

[Note 323: V., sur le grand nombre des courtisanes au Marais, notre volume de _Paris démoli_, 2e édit., p. 33 et 320, et, sur celles du faubourg S.-Germain, notre premier volume des _Variétés_, p. 207, 219.]

Cela supposé, on peut dire aussy que chaque chose a sa propriété, comme les pistaches ont la vertu d'eschauffer au huictiesme degré, les cervelas et les langues parfumées d'alterer au dernier poinct, le vin blanc de faire pisser, le pavot et le vin muscat d'endormir merveilleusement, et la beauté de charmer.

Par la mesme raison chaque chose a aussy son temps: il y a un temps pour coudre et filer, temps de manger et de boire, temps de chanter et de dancer, temps de pleurer et de rire, qui est premierement le temps de ceste quinzaine grasse. Or il faut croire que quand une chandelle se veut esteindre elle jette une plus grande flamme, ce quy est un presage de sa mort; aussi il semble que, par une antiperistaze des jours maigres quy approchent, les jours gras se renforcent et rassemblent toute la joie quy est esparse le tout au long et au large de l'année. C'est donc avec juste raison que toute l'antiquité a destiné ces jours aux plaisirs, à la volupté et aux ris.

Mais, pour vous faire rire, que pourroit-on vous representer maintenant? car, selon l'ancien proverbe, il ne se dit rien à ceste heure quy n'ait esté dit. Et vous sçavez comme les choses repetées et redittes sont ennuyeuses. Pour preuve de ceste verité, vous voyez combien c'est chose desplaisante de voir toujours une table chargée de mesmes viandes, d'ouyr toujours une mesme farce à l'hostel de Bourgogne, et de regarder toujours de mesmes tableaux à la foire Sainct-Germain.

Il faut donc inventer quelque sujet nouveau, et une methode nouvelle quy n'ait esté empruntée d'aucun livre, d'aucun autheur, où Aristote n'ait jamais pensé, où Platon n'ait jamais jeté les yeux ny l'esprit, que les orateurs n'eussent jamais deviné ni ne devineront jamais si on ne leur en montre le chemin, et où personne ne s'attend peut-estre.

Formez-vous donc, s'il vous plaist, hommes et femmes, filles et garçons, jeunes et vieux, grands et petits, pauvres et riches, car tous vous estes capables de rire; formez-vous, dy-je, dans l'esprit la plus agreable idée des choses les plus plaisantes et facetieuses quy soient dans la nature; peignez-vous toutes les grosses monstrousitez du monde grotesque, mais plus raisonnablement l'image amoureuse de l'incomparable mardy-gras; figurez-vous cest object comme un des plus grands et gros homme quy ait jamais esté, en comparaison duquel les geants ne soient que des nains, ayant la teste ombragée d'un arpent de vignes et couronnée de jambons, entouré d'une echarpe de cervelas et d'autres allumettes à vin, tout chargé de bouteilles, à quy le vin de Grave, de Muscat, de Espagne, d'Hipocras, font hommage comme à un grand seigneur, foulant desdaigneusement aux pieds les pots de confitures et les boetes de dragées, des pyramides de sucre et des flacons de sirop et forests de canelles, avec ceste infirmité naturelle, quy n'ose regarder derrière luy, non plus qu'Orphée, de peur d'y voir le caresme pasle et hideux.

Figurez-vous donc bien ceste image, si vous pouvez, et je croy que tout ce que les poètes ont dit des rencontres joyeuses de Momus, ce n'est rien au prix de cecy pour vous faire rire.

Que si vous estes difficiles à esmouvoir, allez-vous-en à pied ou en carrosse à la foire de Sainct-Germain, et là vous verrez des joueurs de torniquets, de goblets, de marionnettes, danceurs de corde, preneurs de tabac[324], charlatans, joueurs de passe-passe[325], et mille autres apanages de la folie[326], que l'on peut mieux penser que de dire; sur tout ne vous laissez pas piper aux dez ou tromper à la blanche[327], car cela troublerait la joie et vous empescheroit de rire.

[Note 324: C'étoit alors une nouveauté, une mode. On fumoit et l'on prisoit dans les cabarets de la foire. Les cafés, qui leur succédèrent, eurent soin de conserver l'usage. Le Sage, dans sa _Querelle des théâtres_, scène 1re, nous montre un limonadier de la foire faisant avec grâce les honneurs de son café et de sa tabatière:

Et l'obligeant Massy presente Le tabac aux honnêtes gens.]

[Note 325: Jeu d'escamoteur qui s'appelle ainsi à cause des mots _passe, passe, disparais_, que le farceur adresse continuellement à son godenot. Alain Chartier a dit, parlant de la mort:

Ce n'est pas jeu de passe-passe, Car on s'en va sans revenir.]

[Note 326:

Les charlatans divers, les enchanteurs, se treuvent Au grand cours d'alentour, les blanques, les sauteurs, Les monstres differends, les farceurs et menteurs. Le peuple s'y promène, et parmi la froidure Croque le pain d'epice et la gauffre moins dure...... L'autre met son argent aux choses necessaires Que le marchand debite aux personnes vulgaires.

(_Semonce à une demoiselle des champs pour venir passer la foire et les jours gras à Paris_, Paris, 1605, in-8.)]

[Note 327: _A la blanque._ V. une des pièces qui précèdent.]

Ou si vous ne voulez aller si loin, il ne faut qu'aller à l'hostel de Bourgongne, et eussiez eu envie d'y achepter quelque chose, tant les marchands avoient de grace pour attirer le monde, veu qu'on representoit la foire de Sainct-Germain[328]; et comme on commence par mettre les fauxbourgs dans la ville[329], Sainct-Germain et la foire estoit en l'hostel de Bourgongne.

[Note 328: Ceci prouve que, long-temps avant Regnard et Dancourt, qui, l'un au théâtre de la Foire en 1695, l'autre, l'année d'après, au Théâtre-François, en firent le sujet d'une comédie, la foire S.-Germain avoit été mise à la scène. En 1607, un ballet de la façon de M. le Prince, dont le sujet etoit _l'accouchement de la foire Saint-Germain_, avoit été dansé au Louvre (V. _Lettres de Malherbe à Peiresc_, p. 21, et _Recueil des plus excellents ballets de ce temps_, Paris, 1612, in-8, p. 55-58).]

[Note 329: Allusion aux mesures prises, en 1634, pour _la closture et adjonction à la ville de Paris des faubourgs Saint-Honoré, Montmartre et Villeneuve_. V. _Archives curieuses_, 2e série, t. 6, p. 314, et notre _Paris démoli_, p. 243.]

Là vous eussiez veu et pouvez voir encore, si vous le voulez, une image parfaicte et accomplie de ceste dicte foire, une decoration superbe, des acteurs vestuz à l'advantage, la naïveté dans les vers accommodez au subject; vous eussiez veu les plus exquises peintures de Flandres, où presidoit Catin, noble fille de Guillot Gorju; vous eussiez veu Guillaume le Gros[330], dans une boutique d'orfèvre, apprester à rire à tout le monde, et dont vous ririez encore sans une fascheuse reflexion que l'on faisoit, voyant manger des dragées de Verdun à ceux quy estoient sur le theatre sans en manger, car il n'y avoit rien de si triste que de voir manger les autres et ne pas manger soy-mesme, et estre comme un Tantale dans les eaux.

[Note 330: Gros-Guillaume. V., sur tous ces farceurs, les notes de notre édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 281-282.]

Mais si vous avez perdu ceste occasion de rire, recompensez-vous-en par autre chose; allez-y tout le long de ceste quinzaine, et vous n'y manquerez pas de rire, ou il faudra que vous ayez la bouche cousue. Vous y verrez le _Clitophon_[331] de Monsieur Durier, autheur de l'_Alcymedon_[332]; ensuitte vous verrez le _Rossyleon_ du mesme autheur[333], pièce que tout le monde juge estre un des rares subjects de l'Astrée; après vous y verrez la _Dorise_ ou _Doriste_ de l'auteur de la _Cléonice_[334], et, pour la bonne bouche et closture des jours gras, l'_Hercule mourant_ ou déifié de Monsieur de Rotrou[335], pièces quy sont autant d'aimans attractifs pour y faire venir non seulement les plus graves d'entre les hommes, mais les femmes les plus chastes et modestes, quy ne veulent plus faire autre chose maintenant que d'y aller; ce quy fait qu'on ne s'estonne pas si les maris, par un si long tems, avoient deffendu et interdict l'entrée de l'hostel de Bourgongne à leurs femmes, quy perdent presque la memoire de leurs loges quand elles ont veu representer en ce lieu quelque pièce si belle, comme autrefois ceux quy avoient gousté une fois de lotes[336] perdoient entierement la memoire de leur pays et de leur maison.

[Note 331: _Clitophon_, tragi-comédie en cinq actes de Du Ryer, fut jouée en 1632, mais ne fut jamais imprimée. M. de Soleinne en possédoit un manuscrit. (_Catal._ de sa biblioth., nº 1003.)]

[Note 332: _Alcimédon_, tragi-comédie en cinq actes, en vers, jouée en 1634, imprimée en 1635, Paris, T. Quinet.]