Part 20
Deux prodiges de la nature, habillez à l'espagnole, que la Gascoygne a envoyé à pied à Paris pour la recognoissance ordinaire qu'elle luy a, se sont venuz loger avec une demy-douzaine de leur calibre, où pour paroistre dans le monde on faict en sorte de se pratiquer un habit, un bidet et un laquais, dont l'un faict parade à son tour pendant que les autres gardent la chambre sans avoir prins medecine; afin de se donner l'entrée aux meilleures compagnies par l'artifice de leur bonne mine, veulent que l'on croye qu'ils sont quelqu'un, et, se mirant dedans des plumes quy ne leur apartiennent pas, aussytost à se qualifier du nom de quelque arbre quy sera au carrefour de leur village ou de quelque pière ou morceau de vigne quy aura appartenu à quelques uns de leurs alliez dont on aura sceu tirer seulement les frayz du decret, puis, se relevant la moustache pour la meilleure contenance qu'ils ayent, pensent eblouir les yeux à tout le monde par l'eclat d'un diamant qui sera quelque happelourde du Palais[298], ou, en se retournant, comme par mespris pour quelqu'un, feront mille discours de la diminution du revenu des champs, du peu de seureté qu'il y a de donner son argent à constitution de rente, à cause des banqueroutes, du peu d'envie qu'ils ont de bastir, à cause de la meschanceté des ouvriers, se contentant, à leur dire, de faire bastir à cinq ou six endroicts aux environs de leurs terres seulement pour s'exercer, et crachent rond parmy leurs discours comme s'ils vouloient jeter des perles par la bouche; après viendront sur leur quant-à-moy et feront une dissection de leurs braves exploitz quy seront encore à naistre, ou de nouvelles du temps, dont ilz seront asseurement les autheurs, et, pour s'en faire accroire davantage, changeront de nouveaux noms à leurs laquais adoptifs pour montrer qu'ilz se font servir par douzaine, et luy feront changer aussy de diverses lyvrées acheteez à la friperye, afin qu'on les tienne pour quelque chose de plus qu'ils ne croyent eux-mesmes.
[Note 298: Fausses pierreries, qui se vendoient d'abord sous les galeries du Palais. V. plus haut, sur ce mot _happelourde_, une note des _Ordonnances d'amour_, p. 192. A la fin du XVIIe siècle, ces pierres fausses s'achetoient au Temple et dans les environs. «Les garnitures de pierres fausses, lit-on dans _le Livre commode des adresses_, se vendent dans le _quartier du Temple_.» Le nom de _diamant du Temple_ leur en étoit venu.]
Et si d'advanture le revenu de leur invention ne peut fournir au luxe du rang qu'ilz veulent tenir, vous les verrez prendre la sotane à la romaine pour sauver autant d'étoffe[299] et se faire dire partout gentilhommes servantz de quelque illustrissime, ou bien aumoniers d'un tel seigneur ou beneficiers resinataires[300] dont ilz ne sont encore pourveuz; bref, ilz feront des pions damez des nobles et des bravaches, eux quy ne furent jamais jusqu'à present que les moindres roturiers et les plus malotrus de leur contrée.
[Note 299: Espèce de _soutanelle_ qui n'alloit que jusqu'aux genoux. Les ecclésiastiques de Rome la portoient toujours; ceux de France ne s'en vêtissoient qu'en voyage.]
[Note 300: _Résignataire._ Celui en faveur de qui un bénéfice ou une charge avoient été résignés.]
Mais si l'occasion leur rit le moins du monde que de les faire estre quelque chose auprès d'un grand, vous les verrez aussy tost vouloir aller du pair avec luy-mesme et tirer leur extraction des cendres des plus valeureux et renommez quy ayent jamais esté, et ne jurer que par les eaux de Siloë, par les cornes de Pluton, par la barbe de Mars, par la machoire de Samson et par l'Alcoran de Mahomet, ainsy qu'il se remarque en ces deux braves bestes quy, s'estant rencontrez avec autant d'heur que de sympathie en l'hostel d'un des grands princes de ce royaume, où y estant bien apointez pour la rareté de leur perfection dont ilz ont l'apparence, s'y sont aussy tost renduz autant redoutables qu'inimitables, et ne pouvoit-on juger lequel des deux estoit le plus accomply, jusqu'à ce qu'un de ces deux atlantiques, engendré de la generosité, surnommé par la fortune et le hazard d'ALCHIER (quy n'a jamais usé, à son dire, d'autre etoffe et habitz que de cuirasses, ne vit que des mousquetz et pistoletz qu'il faict mestre sur la grille ou à la saulce Robert; son lit n'est dressé que sur des costes de geants, le mastelat remply que de moustaches de maistres de camp du grand Turc, le traversin que de cervelles qu'à coups de soufflets il a tiré de la teste de vieux capitaines, ses draps ne sont tissuz que de cheveux d'amazones, sa couverture que de barbe de Suisses, ses courtines que de sourcils ou paupières de hongres; les murailles de son logis sont basties de pieces, tant de casques que de testes entières, des porte-enseigne de la royne d'Angleterre, qu'il a trenché avec sa formidable espée; les plancherz de sa maison (au lieu de carreaux) sont pavez de dentz de jannissaires; les tapisseryes sont peaux d'Arabes et sorciers qu'il a escorché avec la pointe de sa dague, et les tuiles quy couvrent sa maison sont ongles de monarques et roys, les corps desquelz il y a long-temps qu'en depit d'eux, et à leur corps deffendant, il a mis à coups de pieds en la sepulture)[301], conceut neantmoins, à l'ombre des moustaches de son compagnon (quy ressembloyent plus tost à des defences de quelque sanglier furieux, et quy eussent à la moindre action fait trembler la terre, espouvanter le ciel, cesser les ventz, devenir la mer calme, avorter les femmes grosses, fuir les hommes, mesmes aux plus vaillantz les forcer de dire d'une voix tremblante: _Libera me, Domine_), je ne sçay quelle mauvaise impression, quy fust cause de le saluer d'une oreillade[302], suivy d'un tel desordre que les assistanz en tombèrent touz pamez, et les voisins si estonnez qu'ilz demeurèrent plus de huit jours sans oser sortir, croyant estre tous perduz ou que ce fust le jour du jugement quy commençoit, jusqu'à ce qu'un de ces furibonds, nommé Philippe le Hardy, fit appeler son ennemy et luy commander de se trouver près le chasteau de Vincennes pour tirer raison de la saluade qu'il avoit receüe, et luy escrivit ces motz:
«_Voto a Dios, messer Bardachino_ (sans avoir égard à la grandeur de mon courage, qui ne peut estre limité), tu as esté si effronté que de regarder d'un oeil de travers ma moustache furieuse, quy ne se relève qu'à coups de canons, que les dieux mesmes revèrent, pour menacer de sa pointe les cieux, d'où elle prend et tire son origine, foustre, et dont tu peux faire (te lardant un seul poil d'icelle) une telle ouverture à ton corps, que toute l'infanterie espagnole et la cavalerie françoise passeroit au travers sans toucher ny à l'un ny à l'autre costé. Le souvenir de cette presomption si temeraire me fait envoyer ce cartel, non que je desire et espère avoir à faire à toy seul, mais à demy-douzaine que tu choisiras, quand bien ce seroit des autres Morgands[303], Fiers-à-bras, ou toute la race des Othomans ou des Mammeluz ensemble; j'en feray des ruisseaux de sang plus longs que le Gange, plus larges que le Pô et plus terribles que le Nil, foustre; m'asseurant tirer telle raison de toy qu'il en sera parlé à la postérité, te redigeant avec tous les tiens en si petit volume, qu'un ciron les couvrira aisement de sa peau. Ce mien valet present porteur (quy seroit trop capable pour toy) te conduira où je t'attends avec deux espées et deux poignards, desquelz tu auras le choix, et si tu n'as ce combat pour agreable, un coup de petrinal[304], foustres, en fera raison. Ne viens, donc, et tu feras que sage, quoy attendant tu me tiendras toujours pour ton maistre.
«PHILIPPE LE HARDY.»
[Note 301: Ces rodomontades, comme celles qui précèdent et qui suivent, se retrouvent dans tous les rôles de matamores, qui font si grand tapage aux principales scènes des comédies du commencement du XVIIe siècle. Chateaufort, le fier-à-bras du _Pédant joué_, par exemple, les dit toutes, et bien d'autres avec.]
[Note 302: Oreillade doit être ici pour _soufflet_.]
[Note 303: Morgant le Géant, héros d'un poème chevaleresque fort connu. Ce nom est le participe du verbe _morguer_. Montaigne l'emploie dans le sens de _dédaigneux_, _fier_ (liv. 3, ch. 8). Régnier a dit aussi (satire 3, v. 51-58):
Puis que peut-il servir aux mortels ici-bas, Marquis, d'estre savant, ou de ne l'estre pas, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pourveu qu'on soit morgant, qu'on bride sa moustache, Qu'on frise ses cheveux, qu'on porte un grand pennache.]
[Note 304: Sorte d'arme à feu qui tenoit de l'arquebuse et du pistolet. Son nom lui venoit, selon Fauchet, de ce que, pour s'en servir, on l'appuyoit sur la poitrine «à l'ancienne manière». Suivant l'auteur de _la Nef des fous_, c'est aux bandouliers des Pyrénées qu'il faudroit en attribuer l'invention. Le _petrinal_ étoit d'un fort calibre, et si lourd qu'on le portoit suspendu à un baudrier. L'espingole, qui commença d'être en usage dans les armées de Louis XIV, l'a remplacé.]
Il despesche aussy tost un courrier à pied quy arryve incontinent au chasteau de cest autre Roland, pour estre tous deux logez sous une mesme ligne, quy fust cause d'espargner une chemise blanche pour un voyage de plus longue halaine; puis, voyant la resolution de son ennemy à l'ouverture du cartel, redouble de defi par ceste repartie qu'il ne manque de luy envoyer par le mesme messager, attendu avec autant d'impatience quy se sçauroit dire au lieu asseuré par ce hardy Mandricard, armé comme un rhinoceros, quy faisoit sa prière pendant que le Roland prit le chemin des Tuilleryes, où il prend acte de ce que son ennemy ne s'y estoit trouvé, et lui faict encore d'autres menaces que vous ne voyez ici et quy n'avoient garde de l'offencer, pour la distance du lieu:
«Philippe trop Hardy, ta temerité redoublera ma gloire aujourd'huy, puisque tu oses entreprendre ce quy a fait trembler huict elephanz, sept dragons, dix tigres, vingt-deux lions et soixante-cinq taureaux en leur furie, pour avoir la nature du basilic, et quelque chose de plus, quy ne tuë qu'un homme à la fois de sa vue; et moy, les regardant en cholère, je les fais tomber morts dix à dix, comme si mon regard estoit des balles d'artillerie, et pour n'avoir autre vice que la vaillance, ou je ne serois pas Gascon. Je reçois pourtant ton cartel farcy de rodomontades quy procèdent plus tost d'une ame effeminée que de quelque vaillant champion, et veux que tu sçache que si tost que j'auray endocé mon harnois enchanté et fabriqué de la propre main de Vulcain, mon ayeul, je te feray recognoistre que tu n'es reveré, chery et honoré des dieux comme tu penses; que ta fière moustache relevée vers le pole de Jupiter ne te garantira de sentir la pesanteur de mon bras, quy ne se desploye (comme l'oriflamme françois) qu'aux extremitez et contre des demy-dieux et braves champions, foustres; t'asseurant encore plus (de peur que tu ne m'attende) que je ne desire estre accompagné d'autres Fiers-à-Bras ny Morgantz que ma valeur seule, qui a dompté, faict descendre aux enfers et peuplé les champs elyseens d'un nombre infiny tant de ces braves Mammeluz que de ces fiers Othomans, te laissant tes espées et ne voulant qu'un baston pour donner quelque relasche à la mienne, à quy le temps defaudroit si elle pouvoit dire les exécutions qu'elle a faict en sa vie, et par quy j'ay tousjours esté redouté des hommes et aymé des dames, quy se reputent très heureuses de coucher avec moy, afin de pouvoir avoir un enfant de ma race. Je te pardonne comme ignorant de ce que je suis, car, si mon courage se pouvoit acheter à prix d'argent, il n'y auroit plus d'autre trafic au monde; ou, s'il estoit desparty entre personnes poltronnes et esprits mutins comme toy, il y auroit une perpetuelle revolte sur la terre, quy faict que je me soucie moins des volées de canons et de tes coups de petrinal, foustres, que des mouches quy volent autour de mes oreilles quand je dors, puis que Jupiter mesme, me redoutant, m'a laissé la terre entière pour mon partage, prenant les cieux pour le sien, et ne se sentant encore bien asseuré, me garde de tous encombres, de peur que, quittant ces bas lieux, je ne l'aille sortir de son throne et le culbuter du haut en bas, foustres encore, belles escapades. Je te vay donc trouver encore, en deliberation de te ravir l'ame, et là vider tout ensemble, si tu es si aise que d'attendre ma fureur, laquelle tu emporteras moins que ne faict l'aigle les rayons du soleil, et tu verras le cruel supplice qui t'est préparé, te faisant estre à jamais le plus miserable des miserables serviteurs des serviteurs.
«D'ALCHIER.»
* * * * *
Ces avaleurs de charettes ferrées, estant de retour, se menacent de loing et protestent (avec blasphesme de mesme estoffe que leurs discours) qu'à la première rencontre ils se traicteront reciproquement d'une façon dont personne n'a jamais entendu parler, et cependant furent aussi honteux, lorsqu'ils se virent, que des loups quy sont pris au piége, et n'y eut autre carnage pour ceste fois.
_Le Hazard de la Blanque renversé, et la consolation des marchands forains._
_A Paris, chez la vefve d'Anthoine Coulon, ruë d'Escosse, aux trois Cramaillères._
M. D. C. XLIX.
_Avec permission[305]._
In-4.
[Note 305: Cette pièce, selon M. Moreau, est une des satires les plus piquantes de la Fronde. «Je m'étonnerois, dit-il, de ce qu'elle a été publiée avec permission, si je ne voyois qu'elle date à peu près du temps de la conférence de Ruel.» (_Bibliogr. des mazarinades_, t. 2, p. 43, nº 1619.)]
Un fameux bourgeois de cette ville de Paris, qui ne fut jamais riche que par le hazard de la blanque[306], et heureux qu'à cause qu'il n'est pas sage, m'entretenant, un des jours de la semaine, des mal-heurs du temps et des calamitez que cause la guerre, respandant des larmes grosses comme des citrouilles, me tesmoignoit les regrets qu'il avoit de ce que nous n'avions point eu cette année ny foire Sainct-Germain, ny de caresme-prenant, ny de masques, ny de comedies[307]. Il me disoit cecy à cause qu'en ces temps-là il avoit accoustumé de faire grand chère et beau feu, et mener une vie exempte de soin, d'inquiétude et de necessité.--Vrayement, luy respondis-je, vous avez grand tort de vous plaindre, puisque Paris n'eut jamais plus de divertissemens et les bourgeois plus de recreations: la ville est devenuë une foire, où l'on trouve des pièces très curieuses et des raretez très recherchées. Les violons y sont devenus gazetiers[308] et leurs femmes boulangères[309]; et, comme ils sont fort dispos et legers du pied, ils vont d'un bout de Paris à l'autre en quatre cabriolles; et, comme ils sont connus dans les grandes maisons, au lieu de sarabandes ils y donnent des pièces d'Estat, et courent mesme jusques à Sainct-Germain porter nouvelles certaines de tout ce qui se passe icy. Vous y voyez aussi des boutiques de peintres remplies de grotesques, de moresques[310] et mille autres fantaisies qui changent à tous momens, et qui, par un artifice merveilleux, prennent toutes sortes de couleurs, de postures et de visages, selon l'adresse du peintre, qui tantost les fait voir en pourfil, tantost en face; tantost demie-face, et puis incontinent après les couvre d'un voile desguisé. Vous y voyez aussi un tableau qui d'un côté represente l'image de l'Inconstance, et de l'autre celle de la Mort, qui se mocque de ceux qui la regardent[311], parce qu'elle les juge à leur maintien n'avoir pas assez de resolution pour se deffendre de sa tyrannie. Mais en autres vous y remarquez un pourtraict bien achevé, qui represente un grand navire au milieu des tempestes d'une mer courroucée, poussé des vents, agité des orages, sans arbre, sans voiles, sans timon, abandonné de son pilote et delaissé des autres, qui, prevoyant son prochain naufrage, n'ont autre esperance que de se sauver sur ses debris et de gaigner le havre. Vous voyez dans le mesme tableau quantité de personnes qui considèrent avec autant de pitié que d'estonnement la perte de ce prodigieux vaisseau, et semblent, à leur posture, estre entierement animés contre des traistres qui, ayant sous main couppé son mast, ont medité sa perte et procuré sa ruine. L'on voit aussi dans cette foire des tableaux qui representent des joüeurs de gobelets, des charlatans qui font mille tours de passe-passe et de souplesse, des fins couppeurs de bourses et d'autres gens qui se disposent à danser sur la corde; et tout auprès de ces tableaux vos yeux y en envisagent d'autres, presque de la mesme grandeur, qui portent la figure de personnes assez mal habillées, qui, avec un visage triste et morne, mettent le doigt dessus leur bouche, pour dire qu'elles n'oseroient se plaindre de ceux qui les joüent ou qui les volent, et qu'il faut celer un mal qui n'a point de remède, aussi bien qu'un tort que l'on ne peut vanger. Ne jugeriez-vous pas que cet homme, qui se plaignoit à moi de ce qu'il n'avoit point veu de caresme-prenant cette année, depuis le commencement de la guerre, estoit peu intelligent dans les affaires, ou pour le moins n'estoit pas grand politique du temps, puisque nous ne sçaurions mieux representer les choses comme elles se passent à present que sous la figure d'un jour de mardy-gras, où les uns font bonne chère cependant que les autres meurent de faim, où plusieurs s'engraissent aux despens d'autruy, où l'on voit plusieurs cuisines qui estoient auparavant mai eschauffées, et qui maintenant se bruslent en consommant les autres? N'est-ce pas estre à caresme-prenant, puisque chacun jouë son compagnon, et tasche de le piper au jeu? Mais ce qui est de plus deplorable, c'est que ceux qui joüent, après avoir bien battu et manié les cartes par une dexterité merveilleuse, ne laissent pas de les brouiller, et, par consequent, tousjours gaignent. D'ailleurs, ne sommes-nous pas veritablement à caresme-prenant, puisque nous ne voyons que fourbes et deguisemens, que visages empruntés et que masques colorés? Les plus adroits portent le masque de la devotion et de la complaisance, les autres de la pieté, de la vertu, de la religion; quelques uns portent une conscience masquée de zèle pour le service de leur prince, et ce n'est que pour couvrir leur ambition, leur avarice et leurs interests; les autres ont des paroles et des entretiens masqués de douceur, de civilité, de complimens, et ce n'est que pour surprendre les simples, afin de les jetter dans la medisance, de connoistre leurs pensées, leurs sentimens, leurs affections, et par ainsi juger quel party ils tiennent et de quel costé ils panchent. Les autres se couvrent et se masquent de la peau de lion, afin d'avoir de l'employ, et faire croire à ceux qui les voyent ou qui les entendent parler que l'on doit attendre de leur merite et de leur courage toutes les satisfactions imaginables, et qu'ils ne se destinent à la mort que pour le service du public. Enfin on ne vit jamais plus de comedies que l'on en voit à present, puis que les esprits les mieux sensez protestent hautement que tous nos desseins, nos entreprises, nos assemblées, ne sont qu'une veritable comédie, où les uns joüent le personnage de roy, les autres de prince, les autres de valets et les autres de fols. Mais certes, bien que cette comedie soit agreable aux uns, elle est pourtant ennuyeuse aux autres, parce qu'elle dure trop long-temps, et que l'on y laisse brusler la chandelle par les deux bouts, et que l'on fait payer double, bien que l'on ne soit placé qu'au parterre. Et ce qui est le plus à craindre, c'est que cette comedie ne se tourne enfin en une sanglante tragedie ou catastrophe funeste où le sang sera respandu, et où les spectateurs ne verront que des objets d'horreur, de larmes et de pitié. Dieu vueille, par sa bonté et ses misericordes infinies, mettre bientost à fin nos malheurs, et changer nos comedies et nos divertissemens en larmes de penitence, afin que sa colère irritée s'appaise, que les fleaux de la guerre se retirent de nous, et qu'au lieu de prendre les armes pour la destruction de nous-mesmes, nous les prenions pour vanger les blasphemateurs de son sainct nom!
[Note 306: Ces _blanques_ étoient des espèces de loteries où le billet blanc (_blanque_) perdoit, où le billet _à bénéfices_ faisoit gagner les sommes et les bijoux dont il portoit la désignation. C'étoit, selon Pasquier, une importation italienne, et l'expression _entendre le numéro_ en venoit. (_Recherches de la France_, liv. 8, ch. 49.) Ces _blanques_, sous Henri IV, étoient devenues de véritables académies de jeux. «On a vu, dit L'Estoille (18 mars 1609), un fils d'un marchand perdre dans une séance soixante mille écus, n'en ayant hérité de son père que vingt mille.» Les _blanques_ faisoient rage à la foire S.-Germain. «Le nommé Jonas, ajoute L'Estoille, a loué une maison, pour tenir une de ces académies, au faubourg S.-Germain, pendant l'espace de quinze jours, durant la durée de la foire, et d'icelle maison il a donné quatorze cents francs.»]
[Note 307: Il parut plusieurs autres _mazarinades_ sur cette suppression forcée de tous les plaisirs du carnaval et de la foire S.-Germain en 1649. Nous citerons: _le Caresme des Parisiens pour le service de la patrie_, Paris, 1649; _le Grotesque Carême prenant de Jules Mazarin, par dialogue_, Paris, 1649; et surtout: _Plaintes du carnaval et de la foire S.-Germain, en vers burlesques_, Paris, 1649, in-4, pièce que Naudé place au troisième rang de celles «dont on peut faire estime.» (_Mascurat_, p. 283.)]
[Note 308: C'est-à-dire faiseurs de mazarinades. Tout le monde s'en mêloit. (V. Leber, _De l'état réel de la presse et des pamphlets jusqu'à Louis XIV_, etc., p. 105.) Selon Naudé, la pièce _les Admirables sentiments d'une villageoise à M. le Prince_ est de la servante d'un libraire, «qui en faisoit après avoir écuré ses pots et lavé ses écuelles.» _Mascurat_, p. 8 et 9.]
[Note 309: Le pain de Gonesse n'arrivant plus à Paris, à cause du blocus, toutes les femmes étoient obligées de pourvoir à ce manque de provision et de se faire boulangères.]
[Note 310: C'étoient des meubles d'ébène, comme ces _guéridons à tête de More_ que Mazarin avoit, entre autres curiosités, fait venir d'Italie. (Naudé, _Mascurat_, p. 72.)]
[Note 311: Ces tableaux à double visage, qu'on a pu croire nouveaux de notre temps, ne l'étoient même pas à l'époque où parut cette _mazarinade_. Dans _le Moyen de parvenir_ (111), quand il est dit: «Lisez ce volume de son vrai biais. Il est fait comme ces peintures qui parlent d'un et puis d'autre», on entend parler de tableaux de la même espèce. Carle Vanloo perfectionna cette invention pour en faire une flatterie à l'adresse d'un roi qui n'en méritoit guère: «Il avoit peint toutes les vertus qui caractérisent un grand monarque. On engagea le roi (Louis XV) à regarder ce tableau au travers d'un verre à facettes; toutes ces figures se réunirent, et il ne vit plus que son portrait.» Gudin, _les Mânes de Louis XV_, p. 90.--Je crois qu'il est fait allusion à ces tableaux dans une autre mazarinade, _le Miroir à deux visages opposés, l'un louant le ministère du fidèle ministre, l'autre condamnant la conduite du méchant et infidèle usurpateur et ennemi du prince et de son état_, 1649, in-4.]
_Sermon du Cordelier aux Soldats, ensemble la responce des Soldats au Cordelier, recueillis de plusieurs bons autheurs catholiques._
Lisez hardiement, car il n'y a pas d'heresie.
_A Paris, imprimé par Nicolas Lefranc, demeurant vis-à-vis les Cordeliers._
M.DC.XII.
In-8[312].
[Note 312: Cette pièce a été réimprimée à Chartres, chez Garnier fils, en 1833, à trente exemplaires.]