Variétés Historiques et Littéraires (02/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 2

Chapter 23,735 wordsPublic domain

[Note 24: _Souquenille._ Ce mot, que Nicot abrége encore davantage, puisqu'il écrit simplement _squenie_, se trouve orthographié comme il est ici au liv. 1er, chap. 49, de Rabelais. Ronsard l'écrit _souquenie_.]

[Note 25: _Fleurs de bien dire, recueillies des cabinets des plus rares esprits de ce temps, pour exprimer les passions amoureuses de l'un comme de l'autre sexe._ Paris, Guillemot, 1598, pet. in-12.--V., sur une autre édition de ce livre de François Desrues, une note de notre édition du _Roman bourgeois_, p. 88.]

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_Continuation du bonheur et contentement de Jean sur le subject de son mariage avec Jeanne la Grise._

Qu'est-ce que j'entend par la ville Du mariage d'une fille Si heureuse, qu'à ceste fois Pas ne voudroit faire un eschange De Jean contre le pont au Change[26] Ny tous les thresors des grands roys? Ceste fille fut caressée Autrefois et fort pourchassée Par gens qui ne font que causer: Chacun l'appeloit son coeur gauche, Chacun vouloit faire desbauche, Chacun promettoit l'espouzer. Cela s'appeloit par leurs signes Mariages de Jean des Vignes[27], Quand chacun trousse son pacquet Le lendemain des espousailles, Qui precèdent les fiançailles. Tout cela n'estoit que caquet. Jean, le jour d'une bonne feste, Vestu d'habit assez honneste Alloit prendre son passetemps. Il rencontre Jeanne la Grise, Il cause avec elle, il devise: Il la cognoissoit dès long-temps. Jean luy presente son service, Tournant son chapeau, puis luy glisse L'une des mains sur son devant. Jeanne, qui estoit amoureuse De Jean, s'estimoit trop heureuse De ce qu'il parloit si avant. Jean, pour n'encourir vitupère, En fit la demande à son père, Un maistre juré chiffonnier: Car la mère estoit en service, Ou, ce me semble, estoit nourrice Chez la fille d'un cordonnier. Jean le Gris se nommoit le père, Philippote Maucreux la mère, Qui prindrent à fort grand honneur D'avoir, pour marier leur fille, Si noblement en ceste ville Fait rencontre d'un tel seigneur. Pour contracter ce mariage, Jean n'y voulut point de langage, Car le conseil en estoit pris. On n'apporta papier ne plumes: Il fut faict aux uz et coustumes De la prevosté de Paris. Huict jours après, sur les quatre heures, Ils partirent de leurs demeures Pour s'en aller à Sainct-Merry. Poussez de mesme coeur et d'ame, Là Jean prist Jeanne pour sa femme, Jeanne prist Jean pour son mary. Sortis de la messe nopcière, Jean s'en va chez une trippière Prendre une teste de mouton. La langue on avoit ja ostée Pour une jeune desgoutée Qui avoit mal à son ploton[28]. Outre un pied de boeuf, il achette Un plat de trippes, dont il traitte Les parents de chasque costé; Et, pour faire la nopce entière, Il eust douze grands pots de bière, Car le vin luy eust trop cousté. Après la pance vint la dance, Et Jean, qui entend la cadence Plus que s'il estoit de mestier, Leur fournit des chansons si belles Que jamais il n'en fut de telles, Et se passa de menestrier. Suivit, pour clorre la journée, La collation ordonnée De fromage et deux plats de fruict. Par ainsi, la nopce achevée, Jean emmeine son espousée, Se retirant sans faire bruict. Arrivé qu'il fut en sa ruë, Tout le voisinage il salue D'une chanson, comme il souloit. Aussi, pour son nouveau mesnage, Il eut de tout le voisinage Plus de bonsoirs qu'il ne vouloit. Je laisse à part la mignardise Dont Jean flattoit Jeanne la Grise, Les caresses, les doux propos, Les baisers, le geste folastre, Pour amoureusement combattre Avant que prendre leur repos. Ce sont les secrets d'hymenée, Cachez dessous la cheminée, Qu'il ne faut jamais publier. Publier les faicts de la couche En ceste mignarde escarmouche, Ce seroit par trop s'oublier. Vivez contens, couple fidelle, Car vostre lignée immortelle Par tout le monde s'estendra: Juppiter vous a fait la grace, Entre autres, que jamais la race Des Jeans et Jeannes ne faudra.

[Note 26: Les _forges_ d'orfèvres et les boutiques de changeurs qui s'y trouvoient faisoient de ce pont la rue la plus riche de Paris.]

[Note 27: Le proverbe dit: _Mariage de Jean des Vignes, tant tenu, tant payé_; c'étoit ce que nous appelons une passade. Quitard, _Dict. des Prov._, p. 475.]

[Note 28: V., sur le sens de ce mot, le _Dictionnaire comique_ de Le Roux, qui ne l'emploie que pour le sexe masculin. Il cite à l'appui un vers du _Parnasse satyrique_.]

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_L'Historiographe au Lecteur._

Ces vers je composois pour esgayer mon ame Comblée de l'ennuy d'une grand fluxion Qui me causa la fiebvre, et la fiebvre une flamme Qui de vivre longtemps m'osta l'affection. La Muse en eust pitié, qui de l'eau d'Hippocrène Estaignit ce brazier, et me rendit l'esprit Pour chanter le bonheur de Jean en bonne estrène, Que j'ay reduit en vers, comme elle me l'apprit.

_Le Pâtissier de Madrigal en Espaigne, estimé estre Dom Carles, fils du roy Philippe._

_A Paris, par Jean Le Blanc, ruë Sainct-Victor, au Soleil d'or._ 1596[29].

In-8.

[Note 29: M. Leber possédoit un exemplaire de ce curieux livret, et le croyoit unique. «M. Brunet même, dit-il, ne dut de pouvoir le décrire qu'à la communication qu'il lui fit de cet exemplaire.» (Catal. Leber, t. 2, p. 254-255, nº 4182.) Nous en avons pourtant trouvé un second, et d'une autre édition, ce qui est plus singulier, mais ce qui est aussi une preuve de la popularité de cette pièce. Notre exemplaire est de Paris, 1596; celui de M. Leber, aujourd'hui à la Bibliothèque de Rouen, indique, sous la même date, qu'il fut publié à Poitiers par Blanchet. Le premier titre y est omis; on n'y trouve que le second: _Histoire d'un pâtissier de Madrigal_, etc. M. Leber voit dans ce livret une anecdote singulière «d'où il résulteroit, dit-il, que D. Carlos auroit vécu long-temps après l'époque où l'on suppose que son père le fit assassiner... Elle prouve au moins, ajoute-t-il, que le sort de ce prince fut toujours un problème, même du temps de Philippe II, qui ne mourut qu'en 1598.» Malheureusement, encore d'après M. Leber, comme témoignage historique, cette pièce ne peut rien, puisque c'est «tout simplement, dit-il, un conte renouvelé des Arabes ou des fabliers du moyen âge.» En ce dernier point, le savant bibliophile se trompe. Ni les Arabes, ni les fabliers du moyen âge n'ont affaire ici; notre livret ne leur doit rien: il ne remonte pas si haut. C'est tout bonnement un conte de 1596, _renouvelé_ d'une histoire de 1594. Cette année-là, un nommé Gabriel Spinosa, pâtissier du bourg de Madrigal, en Castille, s'étoit, à l'instigation du moine portugais Michel Los Santos, partisan zélé du prieur de Crato et confesseur au couvent de Madrigal, s'étoit, dis-je, donné comme étant le roi D. Sébastien de Portugal, qu'il disoit n'avoir pas été tué dans son expédition contre les Maures d'Afrique. Son aventure n'avoit pas duré long-temps, moins même que celle du potier d'Alrasova, et celle d'Alvarès, tailleur de pierres à l'île de Terceyre, qui l'un et l'autre avoient aussi tenté de se faire passer pour D. Sébastien. (V. la trad. de l'_Histoire de Portugal_, par N. H. Schoefer, 1845, in-8º, p. 620.) Spinosa fut pendu avec le moine son complice avant la fin de cette même année 1594, après avoir passé par toutes les vicissitudes et fait toutes les tentatives dont il va être parlé dans ce livret. L'auteur, en effet, ne change presque rien à l'histoire, si ce n'est le personnage qu'y joua le pâtissier. La mort de D. Sébastien ne lui importoit guère; le drame de D. Carlos l'intéressoit davantage, comme aventure plus récente d'abord, puis comme étant de nature à rendre plus odieuse la conduite de Philippe II, contre qui la haine étoit encore très vivace en France. Voilà pourquoi, sans doute, il dérangea les rôles et mit D. Carlos à la place de D. Sébastien.]

_Histoire d'un Pâtissier de Madrigal en Espaigne, estimé estre Dom Carles, fils du roy Philippe._

C'est un certain rapport faict à un homme notable, estant à Bayonne, par plusieurs et divers hommes dignes de foy venans d'Espaigne.

Il y a dix-huict mois qu'un homme incognu, aagé de quarante-cinq ans ou environ, ayant barbe noire commençant à grisonner, se logea et habita dedans le bourg de Madrigal, lequel n'est guères loing de Medine[30], l'une des plus celèbres et fameuses villes d'Espaigne. Cest homme commença en iceluy bourg à faire faire par deux de ses domestiques certaines pâtisseries et semblables delicatesses, et en vendre aux personnes qui en vouloient avoir; et les filles religieuses d'un couvent qui est dedans ledict bourg de Madrigal usoyent souventes fois de la pâtisserie qu'on faisoit en la maison dudit personnage. Et nonobstant qu'il fust estranger et homme incognu, il acquist en peu de jours grande familiarité avec donna Anne d'Autriche, religieuse en iceluy couvent, laquelle estoit fille bastarde de don Jean d'Autriche, frère du roy d'Espaigne à present regnant[31]. Iceluy pâtissier commença à frequenter le service de ladicte dame, et par chacun jour luy envoyer par ses serviteurs de la pâtisserie et autres semblables delicatesses, laquelle manière de faire continua plusieurs mois; et les serviteurs d'iceluy pâtissier, s'esmerveillans de l'abondance et de la prodigalité dont il usoit et des deniers qu'il employoit à faire faire telles delicatesses, et aussi qu'il ne demandoit aucun compte de l'argent qu'il leur bailloit, commencèrent à avoir diverses opinions de leur dict maistre, ne cognoissant quel homme il pouvoit estre[32]; et, sur ces propos, lesdicts deux cuisiniers qui faisoient la pâtisserie, et aussi une servante, estans ensemble, observent et espient en un certain jour par les fentes d'une paroy leur dict maistre, et veirent qu'il comptoit et mettoit en des sacs grande somme de deniers. Pour laquelle occasion, eux estans tentez du peché d'avarice, font si finement, qu'ils luy en desrobent et volent une grande partie, et se mettent en chemin pour aller à Medine. En allant, ils pensèrent à leurs consciences, et comment ils estoient en danger d'estre apprehendez comme voleurs et punis par justice. Pour eviter laquelle peine, ils s'advisent d'aller trouver le juge de Medine, et luy annoncer et declarer les mauvaises conjectures et suspicions qu'ils avoient dudict pâtissier, et comment ils estimoient qu'il avoit volé quelque part de grandes richesses, dont il estoit encores saisi. Et quelque peu de temps après qu'iceux serviteurs eurent ainsi accusé leur maistre, il advint qu'il alla à Medine, et y arresta quelque peu de temps pour faire reffaire et enrichir une paire de lunettes de christal, lesquelles luy avoient esté baillées par la susdicte donna Anne d'Autriche à ceste fin et pour les causes cy-dessus declarées[33]. Il estoit suspect d'estre voleur, joinct aussi qu'on luy avoit veu à son col, en une hostellerie de Medine, une riche chaine d'or cachée, laquelle estoit garnie de fort belles perles. Par quoy les conjectures susdictes, avec l'accusation qu'en avoient faict ses serviteurs qui l'avoient volé, furent cause qu'il fut encores plus recommandé, en qualité de voleur, au juge de ladicte ville de Medine, lequel le feist chercher en toute diligence, et, l'ayant rencontré, il l'interroge par parolles douces; et, iceluy ne voulant pas respondre, le juge l'interroge avec menaces, en luy commandant de dire qui il estoit et de quel estat il se mesloit, dont iceluy juge ne peut oncques tirer autre responce sinon qu'il estoit le pâtissier de Madrigal; et quant aux joyaux qu'il portoit, il dist qu'ils estoient à donna Anne d'Autriche, fille du seigneur don Jean d'Autriche, laquelle les luy avoit baillez. Après laquelle responce le juge le met en arrest et en seure garde, et se transporte à Madrigal, afin de sçavoir si la responce à luy faicte par ledict personnage estoit veritable.

[Note 30: La ville de Medina-del-Campo.]

[Note 31: Elle étoit, en effet, nièce de Philippe II. Dans un drame du XVIe siècle, composé sur cette aventure et encore célèbre en Espagne, D. Anna est donnée comme étant une nièce de D. Sébastien. Il faut bien se garder de la confondre avec Anne d'Autriche, fille de Maximilien, qui plus tard épousa Philippe II.]

[Note 32: Dans le drame dont nous venons de parler, et qui est l'oeuvre très remarquable d'un poète qui n'a pas voulu se faire connoître, le faux D. Sébastien, pâtissier, joue son rôle à peu près de la même manière. M. Louis de Viel-Castel, qui a donné de cette pièce une très bonne analyse dans son article _Théâtre espagnol--Le drame historique_ (Revue des Deux-Mondes, 1er novembre 1840, p. 340-343), détaille ainsi ses premières manoeuvres: «Gabriel d'Espinosa (c'est le véritable nom du faux Sébastien) n'est, il faut bien prononcer le mot, qu'un simple _pâtissier_; mais, abandonnant à des valets les occupations de cette vulgaire industrie, il a soin de se répandre dans le peuple, de se montrer généreux, désintéressé, de donner, toutes les fois que l'occasion s'en présente, des témoignages de sa bravoure, de sa force prodigieuse, de son adresse, et il ne manque pas de manifester de préférence ces qualités, si séduisantes pour le vulgaire, dans certains exercices où l'on sait qu'excelloit le roi dont il veut prendre la place.»]

[Note 33: Dans l'histoire, c'est aussi pour des bijoux que lui avoit donnés D. Anna, puis pour d'autres qu'elle lui avoit dit d'aller vendre à Valladolid, que le pâtissier fut inquiété, puis arrêté par les ordres du prévôt de cette dernière ville.]

La donna Anne, ayant ouy les propos que luy tint iceluy juge, se mist en cholère contre luy jusques à luy vouloir donner de sa pantoufle sus la jouë, comme l'on dit, disant qu'il ne devoit pas mettre la main sur un tel homme, et qu'il ne le cognoissoit pas, dont le juge s'esmerveilla; et luy, estant de retour à Medine, il interrogea de rechef iceluy pâtissier, qui ne feist aucune reverence et ne porta aucun honneur audit juge, lequel luy demanda encores, par douces parolles, qui il estoit, avec plusieurs autres circonstances, ausquelles il respondit seulement qu'il estoit pâtissier de Madrigal; et à la parfin il dit au juge: Le roy me cognoist bien, et sçaura bien qui je suis quand vous luy presenterez une lettre que je veux adresser à Sa Majesté. Alors il donna au juge une lettre escrite et signée de sa main, afin qu'il la feist tenir au roy d'Espaigne. Ledit juge, ayant icelle lettre, monte à cheval et s'en va à Madrid, et baille la lettre en main du roy, lequel, l'ayant leuë, fut assez long-temps en doute et pensif; puis après, il appella un sien secretaire, des quatre qu'ils appellent de la clef dorée, nommé dom Christofle de Moura, lequel vint audict pâtissier de la part du roy promptement[34], et parla separement et en secret avec luy, puis s'en retourna ledict secretaire de Moura au roy, lequel, après avoir entendu le discours dudit secretaire, manda au juge de Medine qu'il enfermast iceluy pâtissier dedans le chasteau nommé la Motte de Medine, dedans lequel chasteau ledict pâtissier est gardé par une assez grande compagnie de gens de guerre depuis plusieurs mois, et est traicté somptueusemen et servy en vaisselle d'argent dorée; et personne ne parle à luy, sinon ceux qui ont charge de le garder ou servir. Le mesme juge qui l'a premièrement mis en arrest a fait surseance des autres affaires publiques pour garder plus diligemment et secrettement le dict personnage, avec deux cens hommes de guerre qui sont soubs sa charge. Et il est defendu très expressement par toute l'Espaigne, sur peine de la vie, que personne ne parle du susdict pâtissier de Madrigal. Les hommes qui nous ont raconté ce que dessus, en venant d'Espaigne et passant par Bayonne, nous ont juré qu'ils aymeroient mieux avoir perdu tout leur bien que d'avoir dit un seul mot de cest affaire estant en Espaigne. Au surplus, donna Anne d'Autriche est tenüe prisonnière avec quatre autres religieuses du mesme couvent, lesquelles avoient accointance avec le dit pâtissier. Pareillement, le confesseur des religieuses d'iceluy couvent, nommé frère Michel de Sanctis, de l'ordre des Augustins, docte et grand personnage, a esté mis à la question; et luy, ayant eu la torture jusques à la mort, a dit (selon le bruit qui court secrettement)[35] semblables parolles que celles qui ensuyvent: Si j'ay admis iceluy personnage qu'on estime pâtissier, si j'ay parlé à luy, si je l'ay favorisé, je confesse que j'ay tousjours estimé, jusques à present, qu'il estoit dom Carles, prince d'Espaigne, lequel le roy son père avoit commandé (il y a desjà plusieurs années passées) estre faict mourir en prison, et luy-mesme m'a racompté comment il avoit esté sauvé et garanty de ce danger de mort: c'est à sçavoir que le roy son père avoit commandé à quatre seigneurs de sa court, ausquels il se fioit plus, qu'iceluy dom Carles fust faict mourir par quelque façon qu'ils adviseroient.

[Note 34: Dans le drame, c'est un alcade qui arrive secrètement de Madrid à Madrigal pour interroger Spinosa.]

[Note 35: Dans le drame, l'agent du prieur de Crato, qui est le conseiller de Spinosa, tâche d'échapper au supplice en faisant des aveux complets; mais il n'en est pas moins pendu avec son complice.]

Iceux quatre seigneurs ayant ceste mortelle commission estoient le prince d'Ebuli[36], nommé Roderic de Gomes de Silva, Portugais[37], le comte de Chinchon et deux autres des noms desquels nous n'avons cognoissance. Touchant lequel affaire le prince d'Ebuli Silva remonstra aux trois autres qu'il ne falloit pas faire mourir ce prince pour la cholère du roy son père, laquelle se pourroit appaiser en brief temps, leur remonstrant pareillement que le roy n'avoit point d'autre fils, ny femme pour avoir des enfans qui succedassent à son royaume, estant ledit dom Carles unique fils; pour lesquelles considerations, lesdicts quatre seigneurs conclurent qu'ils ne feroient point mourir iceluy prince, par les moyens qu'il leur promettroit soubs sa foy de changer son nom, de mener vie privée, et se tenir caché et incognu autant de temps que le roy son père vivroit, ou bien jusques à tant que tous lesdicts quatre seigneurs qui avoyent commandement du roy de le faire mourir fussent decedez, afin qu'iceux n'eussent part en la cholère du roy. Suyvant laquelle promesse, iceluy dom Carles s'est tenu caché et incognu jusques au temps que le dernier desdicts seigneurs est decedé, il y a environ deux ans; depuis lequel temps iceluy prince s'est fait cognoistre au marquis de Pennhafiel (ainsi qu'on dit secrettement en Espaigne), et à donna Anna d'Autriche, et audict confesseur, lequel a esté contrainct par la torture de reveler ce que dessus est ecrit. Pareillement, le bruit secret qui court en Espaigne tient pour certain que ledict personnage est dom Carles, fils du roy d'Espaigne, ou quelque bien grand imposteur, pour autant qu'on le garde si long-temps en un fort chasteau, avec grande despence et grande compagnie de gens de guerre. Les hommes qui l'ont veu dient que son aage, sa corporence et son regard font estimer que c'est iceluy dom Carles, fils du roy d'Espaigne; et mesmement il cloche comme faisoit iceluy prince, à cause qu'estant jeune il s'estoit blessé une jambe en un escalier de la court[38]; semblablement il a la barbe noire qui commence à grisonner, comme pourroit avoir à present ledict dom Carles s'il estoit encores vivant. Iceluy personnage a aussi la lèvre de dessoubs eminente et avancée, comme ont tous les princes qui sont de la generation d'Autriche.

[Note 36: Ici, comme on le voit, nous sortons de l'histoire du véritable pâtissier de Madrigal, le faux D. Sébastien, pour entrer dans celle de D. Carlos. C'est du prince d'Eboli, qui, ainsi que la princesse sa femme, y jouèrent un si grand rôle, qu'il est ici question.]

[Note 37: Il étoit seulement d'une famille portugaise.]

[Note 38: C'est étant à l'université d'Alcala que D. Carlos fit cette chute, dont il resta boiteux.]

_Discours sur l'apparition et faits pretendus de l'effroyable Tasteur[39], dedié à mesdames les poissonnières, harengères, fruitières et autres qui se lèvent du matin d'auprès de leurs maris, par d'Angoulevent._

_A Paris, pour Nicolas Martinant, demeurant rüe de la Harpe, au Mouton-Rouge. 1613._

[Note 39: Il est très vrai qu'au commencement de cette année 1613, on fit grand bruit à Paris de l'apparition d'une espèce de moine bourru, qu'on appeloit le _Tasteur_ à cause de ses habitudes plus que galantes, et dont les femmes avoient la plus grande peur. Malherbe en parle à Peiresc dans sa lettre du 8 janvier 1613, à un moment où les esprits se rassuroient un peu, car on disoit que le Tasteur étoit pris: «Nous avions ici, écrit-il, un compagnon du moine Bourru, à qui l'on avoit donné le nom du _Tasteur_; l'on dit que c'estoit un bon compagnon qui avoit des gantelets de fer, et au bout des doigts des ergots de fer, de quoi il fouilloit les femmes, et qu'il y en avoit à tous les quartiers. Depuis quelques jours, les femmes se sont rassurées, car on dit que le Tasteur est prisonnier. Il s'est fait là-dessus de bons contes, mais ce sont toutes inventions.»]

_La devise du Tasteur._

Plus seur est dans le lict taster une pucelle Et faire de son luth les accords retentir, Que de s'armer les mains d'une forte rudelle Pour se porter aux coups et puis s'en repentir.

Armé de gantelets à la façon de ceux qui dauboient sur Chicanous, vous voyez maintenant ce tasteur au guet après les femmes comme le chat après les souris; elles en sont toutes en rumeur, pour ce qu'il emporte la pièce; vous diriez que c'est une malediction tombée sur elles comme le tacon sur un vignoble au préjudice des ogres. On ne parle plus ny du Filou[40], ny de la vache à Colas[41]; Robinette est censurée[42]. On ne dit plus mot du Charbonnier[43], mais seullement du Tasteur, le capital ennemy du sexe foeminin, ainsy qu'il appert par un livre qu'on dit qu'il a composé, _De garrulitate muliebri_, qui est encore à la presse, attendant le privilége.

[Note 40: Ce mot de _filou_ n'étoit pas encore le nom d'une espèce: c'étoit celui d'un type de bandit à la mode, dont la barbe épaisse et hérissée avoit mis en vogue ce qu'on appeloit les _barbes à la filouse_. Dix ans après, le nom s'est étendu à l'espèce tout entière. Dans un arrêt du Parlement du 7 août 1623, il est parlé des hommes hardis se _disant filous_. Toutefois, Filou se maintient comme type jusqu'en 1634. V. notre tome 1er, p. 138.]

[Note 41: De l'histoire de la vache à Colas, le paysan du faubourg Bourgogne à Orléans, histoire si fameuse au temps des guerres de religion, on avoit fait, au commencement du XVIIe siècle, une chanson qui sentoit bien fort son huguenot. Le clergé, contre qui elle étoit surtout injurieuse, avoit fini par la faire brûler de la main du bourreau, et par faire ordonner qu'on eût à n'en plus parler, ce qui fut cause que, pendant plusieurs années, on la chanta de plus belle.]

[Note 42: Allusion aux chansons et pasquils assez licencieux de _Robinette et Guéridon_, de _Filou_ et _Robinette_, etc., sur lesquels nous aurons à revenir souvent dans ce recueil.]