Variétés Historiques et Littéraires (02/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 18

Chapter 183,872 wordsPublic domain

ALLEGRET. De quoy vas-tu, Chagrin, emberliquoquer ta pauvre cervelle? Si à Paris n'ont assez d'aller en carrosse, qu'ils se fassent traisner dans une broüette de vinaigrier, ou porter par la ville sur les espaules, comme à Aix, en Provence, on porte le duc d'Urbin[266]. Il est vray que vous autres Gascons ne prenez pas beaucoup de plaisir à cette feste, non plus que d'ouyr renouveller vos douleurs pendant le fort d'Aix[267], où plusieurs des vostres, pour n'avoir sceu dire _Cabre_, ains _Crabe_, furent malmenez, et fit-on déloger les autres sans trompette et plus viste que le pas. Vous avez beau dire: Va, Provençal, pis je ne te puis dire: car, outre que la Provence a des pertinens objects et reproches contre l'autheur et inventeur de ce blason, on dit qu'il est permis sur la chaude, à un qui pert sa cause, d'injurier la justice et ceux qui l'administrent. Ainsi cestuy-cy se trouvant depossédé de son tiltre, tout luy estoit loisible, comme à nous de faire des chansons sur tous les tons et semy-tons de musique: il n'est pas que tu n'ayes ouy chanter le Hay Bernard et autres, touchées sur diverses cordes. Prend seulement, garde que le roy, pour le service du quel nous formions telles oppositions, n'aye suject de dire de plusieurs de vous autres Gascons (sans blesser la nation, car de toute taille bon levrier): Allez, Gascons, ou plustost Gavestons, pis je ne vous puis dire; ou que, par permission divine, la bien heureuse ame de Henry III ne se represente à eux en songe ou autrement, et ne leur dise, avec une voix terrible et menaçante de quelque grand malheur: Petits cadets, je vous ay autrefois eslevé par dessus vos frères, comme un autre Joseph en Ægypte; j'ay garenty vos pas de tant d'embusches, que mes autres courtisans, envieux de vos fortunes, vous dressoient pour vous ruiner et perdre; je vous ay comblez d'honneurs et de moyens: vous en voudriez-vous bien rendre indignes maintenant, et, ingrats envers moy, vous rebeller contre mon digne successeur, petit-fils de sainct Louys et imitateur de ses vertus? Si vous faites dessein d'employer le glaive ennemy contre le roy vostre seigneur et maistre, qu'à jamais le glaive puisse regner dans vos maisons! que vos propres enfans se bandent contre vous! que plus tost ils soüillent leurs mains parricides dans vostre sang! et que le soleil, après avoir veu ce scandale, pallisse d'horreur d'un tel crime, perpetré et permis par juste jugement de Dieu! Par ce, je supplie tous les jours la divine bonté d'illuminer vos entendemens, à fin de vous faire recognoistre vostre erreur et venir à un amendement. Certes, Chagrin, proferant ces belles paroles, forgées dans le tymbre de mon jugement et alambyquées dans le cerveau de ma grande capacité, je pense avoir aussi bien parlé qu'un savetier qui list la Bible, et si je ne suis pas Thessalonicien. Çà, reprenons nos flustes; aille comme voudra l'affaire des carrosses: j'ayme autant l'entier que le rompu. Tout m'est indifferent; qu'il y ait reglement ou non, peu m'importe: je n'en boiray pas un coup moins. Ne meiné-je pas avec le mien la faveur, et par consequent Cesar et sa fortune? L'herbe sera bien courte si je ne puis paistre. Quel retranchement qu'il y ait de colonel, maistre de camp ou regiment de cette grande armée de carrosses qu'on voit par Paris, le mien roulera tousjours, en despit des Simons et Simonets[268]. Comme nos maistres changent quelquefois de livrées, aussi ils changent parfois de devises. Je porte maintenant la mesme qu'un grand-duc, fils de Mars, a ès vieilles tapisseries de son hostel. Chacun à son tour: la Gascogne n'a-elle pas tenu assez long-temps le haut bout à la cour? L'on dit qu'un contraire succède volontiers à son contraire: les Anglois et les Ecossois, les Portugais et les Espagnols, les Normans aux Parisiens, principalement aux marchandes du Palais (qui disent qu'elles ont fait un Normand quand quelqu'un se dedit), ne sont pas plus diametralement opposés que les Gascons aux Provençaux. Je croy que cette grande haine provient de ce que vous autres vous voulustes opiniatrer de manger nos figues de Marseille, avec du sel, contre la coutume du pays, ou bien de ce que vous mangiez les plus belles prunes de Brignoles et nous donniez la trialle[269]. C'est pourquoy on vous fist sauter des pruniers en bas, sortir bien viste du clos sans vendanger, et eustes contraires jusques aux boeufs et aux bouviers, qui vous coururent à force et vous firent arpenter la Provence au grand dextre et pied de roy. Quelle merveille si maintenant les braves et courageux Provençaux ont sceu prendre leur tems et leur advantage! _La conjectura de lor cosse_ est le plus beau secret qu'ayent les prudens Italiens en matière de coeur. Les Provençaux, dis-je, sont venus à la cadance croiser leurs picques d'une parfaicte obeïssance aux volontez du roy et grande fidelité à son service, et pour le soustien de ses favoris, l'honneur de la nation provençale; et à ces fins, comme on n'entendoit autrefois à Paris que: De cap de jou! et Mal de terre! à present vous n'oyez dire que: _Corps de stioure! otte vez_ et le _Dieu me damne!_ de Languedoc. La faveur durera tant qu'il pourra, _gauderemo questo pocco_, et dirons avec les astrologues: Dieu sur tout. Pour moy, je suis si bon François et tellement passionné au service de mon roy, que, si j'estimois que Messieurs de la faveur luy fussent un jour si ingrats qu'on bruit de quelques seigneurs gascons, je conjurerois dès asture tous les astres de leur influer un pareil desastre que naguères arriva à ce superbe Phaëton, qui, par son arrogance, fut precipité du chariot de sa presomption, et traisné après sa mort, ayant laissé emporter durant sa vie le char triomphant de la raison, le siége de nostre ame, par les chevaux indomptables de ses passions aveuglées et cruelles vengeances, ausquelles il avoit par trop lasché les resnes d'une grande indiscretion et inconsideration, pensant, par ce moyen, parvenir au but de sa damnable et fole ambition. Nous ne verrons jamais, Dieu aidant, de tels spectacles. L'exemple de la punition de ce temeraire et presomptueux fera aller bride en main tous les courtisans judicieux, et ceux de mon pays entendront mon langage, _que mal usa non pou dura_. Les exemples n'en sont que trop frequens, et les histoires remplies de pareils accidens. Je recognois une humeur si douce, un naturel si humain et une disposition si grande en ces trois genereuses ames, aimées et animées de l'air de la faveur de mon prince, qu'elles ne respireront jamais que l'air de son très humble service, et diront franchement: Il n'y a pas un de nous si fol et insensé qui se vueille joüer à son maistre, s'opposer à la volonté de son roy et bienfaicteur, sur la grandeur et puissance duquel jettant les yeux de nostre consideration, nous nous estimons petits mouscherons envers cet aigle royal. Qu'il frappe, qu'il tuë, qu'il taille en pièces et morceaux ceux qui seront rebelles à ses commandements! Quand ce seroient nos femmes, nos enfans et proches parens, ce sera sans aucune resistance qu'il chastiera les coupables de crime de léze-majesté. Nous garderons ce commandement jusques à la mort d'avoir preste tout devoir et obeïssance à nostre prince legitime et naturel, sans violer ny contrevenir jamais aux lois de nostre Dieu. Voilà comme j'ay ouy prescher autrefois un bon religieux au village de mon maistre, et qui luy dit un jour, et à ses frères, en sortant de la predication: Retenez cela, mes enfans; soyez gens de bien, craignans Dieu et bons serviteurs du roy: vostre fortune n'est pas perdue.--Non, vrayement, ay-je dit depuis; car ils l'ont bien trouvée. Je fais ce jugement de mes maistres qu'ils continueront de servir le roy, encores que je ne vueille respondre de rien: car qui respond paye le plus souvent. Je sçay qu'il a mal pris à mon père pour avoir cautionné mon grand-oncle Magloire. Cela le mit si bas, qu'il fut contraint à boire de l'eau, la chose du monde qu'il a tousjours la plus haïe jusques à la mort, et ne voulut jamais humer bouillon, de peur d'en mettre dans son ventre. Or, se voyant proche de sa fin, il s'en fit apporter un plein verre; et, comme on luy eust demandé quelle humeur le prenoit, veu le mal qu'il avoit voulu toute sa vie à cette liqueur: C'est la raison, dit-il, pour laquelle j'en veux boire à cest heure; car il se faut reconcilier avec ses ennemis. Mais tout ce discours est un peu hors de propos: je reviens à mon affaire. S'il m'estoit aussi aisé de mettre une cheville à la roüe de leur fortune comme aux roües de leurs carrosses, j'en mettrois une qui tiendroit bien, et regarderois souvent s'il y auroit rien à refaire: car malheureux est qui se fie à fortune, disent nos anciens.

[Note 266: Notre auteur se trompe: les images grotesques du duc et de la duchesse d'Urbin n'étoient pas portées sur les épaules, mais placées sur des ânes, pour être promenées à la procession de la Fête-Dieu d'Aix, à la suite de la statue du roi René. C'étoit en souvenir de la victoire que ce prince avoit remportée en 1460 sur le duc d'Urbin.]

[Note 267: Il s'agit sans doute ici de quelque événement du siége d'Aix, durant la Ligue, par M. d'Epernon et ses troupes gasconnes. V. Bouche, _Hist. de Provence_, t. 1, p. 775-783. Le fait, du reste, sauf le mot à prononcer, est renouvelé d'un épisode bien connu des guerres des Israélites. Dans les _Histoires byzantines_ on l'avoit déjà repris au sujet de je ne sais plus quel mot grec qu'il falloit bien prononcer, sous peine de passer pour ennemi et d'être immédiatement massacré. On raconte une anecdote semblable au sujet des deux mots polonois _Orzel Bialy_, que les Allemands ne pouvoient prononcer.]

[Note 268: Nous n'avons pu trouver le sens de ces mots _Simons_ et _Simonets_; mais il est certain qu'on les employoit alors quand on vouloit parler de la _braverie_ et de la _piaffe_ des gens du bel air. _Faire du Simonet_, par exemple, se disoit, je crois, ce passage-ci me le confirme, dans le sens de _se pavaner en carrosse_, etc. Nous lisons dans l'une des satires du sieur Auvray, _les Nompareilles_:

Esclatter en clinquant, gossierement vestu, Piaffer en un bal, gausser, dire sornettes, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Savoir guerir la galle à quelques chiens courrans, Mener levrette en lesse, assomer paysans, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Faire du Simonet à la porte du Louvre. Sont les perfections dont aujourd'hui se couvre La noblesse françoise.]

[Note 269: C'est-à-dire ce qui reste de déchet après qu'on a _trié_.]

CHAGRIN. Tu es tellement transporté dans le bonheur de tes maistres, que tu vas à travers champ le chemin des ivrongnes partes discours extravagans, et je m'asseure que qui te laisserait parler, tu en aurois pour toute ta journée. Nous en sçavons assez, quoy que logez loing des cuisines du roy, et où tu as maintenant ton plat ordinaire. Dy-nous, de grace, quelque chose de la guerre. Je voy tant de milliers de personnes qui vont, viennent, courent, discourent à perte de veuë! Tout le monde se produit pour avoir des commissions, mais plustost de l'argent de l'espargne, où il se fait de grands barats[270], principalement des sacs qui viennent des receptes normandes. Il est vray que la pluspart de ces guerriers, s'appercevant de tels barats, disent comme l'advocat à qui un paysan avoit donné un escu qui n'estoit pas de poids: Mon advis et conseil est encores plus leger. Le service que je rendray à la guerre vaudra bien peu s'il ne vaut le payement qu'on m'a faict. Où es-tu maintenant, brave Castel Bayard, qui, ayant accompagné une fois le deffunct roy jusques à Saint-Germain t'en retournas coucher à Paris parceque ton valet de chambre avoit oublié d'apporter ton sac où estoient tes besongnes[271] de nuict, et qui te ventois neantmoins de coucher sur des matelats faits de moustaches de capitaines que tu avois tués en duel ou en combat general.

[Note 270: Trahisons, tromperies. Au XVIIe siècle on disoit encore à Paris, dans le peuple, _barateur_ pour trompeur.]

[Note 271: _Hardes._ V., sur ce mot ainsi employé, une note de notre édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 19.]

ALLEGRET. Que c'est d'un homme qui ne sçait pas du latin, qui n'est pas congru, et veut neantmoins parler comme un qui entend l'art oratoire et la gregorique! En pençant louer ceux de ta nation, tu les mesprises, et tantost peut-estre tu compareras son espèce à celle de Gouville, Champenois, auquel le deffunct roy commanda de ne plus porter qu'un baston, avec lequel, neantmoins, il a souvent attaqué des personnes qui avoient espée et dague. Tu veux donc sçavoir des nouvelles de la guerre, vieux renard, le nom qu'ont donné les ministres fidèles du saint Evangile à un que je cognois bien, que le nouveau Aristarque appelle en ses visions hipocrite à visage d'hermite? Sçaches que, puisque je n'entens crier par Paris que des lettres, que ces mouvemens ne seront que remuemens des lèvres et de la langue, et mouvemens de plume que le vent emportera, quoy qu'on nous conte de ce vaillant comte[272], venu de Germanie, qui a fait de meilleures rodomontades en douze lignes de sa lettre que le non pareil don Pietro de Toledo[273], ou le duc d'Aussonne[274], en toute leur vie. Je loüe grandement son courage, car il n'en manque jamais, et son zèle au service du roy doit excuser l'essor de sa plume, qu'on ne doit pas pour cela tant rongner au Palais, comme certains Aristarques font, qui glosent sur la glose d'Orleans[275]. Si ces rongneurs et gloseurs ordinaires venoient ainsi corriger les actions des serviteurs du roy sur le pont Neuf, ils ne s'en retourneroient pas sans beste vendre, et seroient endossez comme les mandemens de l'Espagne: car il y a d'ordinaire une trouppe de Provençaux, frezez comme les testons de Lorraine, qui font corps de garde du costé de l'isle du Palais, et sont logez en garnison dans ces maisons ainsi que les lapins dans la garenne de Boulongne, les quels s'en font bien accroire, et ont tantost deslogé de ce pont les huissiers de la Samaritaine, qui vacquoient continuellement à exploicter de prinse de corps, ou donner des assignations aux masles pour se joindre, aux femelles, à celle fin de communiquer les pièces des quelles ils desirent s'aider au procez, dont le jugement ne peut estre jamais autre qu'un appointement de contraires. Que diable avons-nous affaire de guerre?

La guerre abbat l'honneur des villes, Aneantist des lois civiles La crainte, par impunité.

On ne voit alors que confusion et desordre: les capitaines et les chefs guerroyent la bource des riches laboureurs; les soldats font la guerre aux filles et femmes des paysans, cependant que leurs goujats, au coin d'un buisson, attendent qu'il passe quelque pauvre poulle pour l'estropier, ou bien vont querir la poire d'angoisse[276] pour la mettre dans la bouche de quelque marchand ou bon bourgeois prisonnier de guerre, pour le contraindre à promettre de payer une bonne rançon, ou indiquer où il tient serré son argent. Manans, si vous eussiez mal traicté ces goujats, comme ont fait ès guerres passées les Piemontois et Savoyards, ils ne vous feroient pas tant de mal. Nous voudrions desirer la guerre encores une fois, et retourner endurer les maux que nous avons soufferts! Je ne le pense pas, quoy que les François soient de ce naturel qu'ils ne se souviennent plus du mal qu'ils ont enduré quand ils se trouvent un peu à leur aise, font bonne chère et gros feu. Tels François, en un mot, ne sçavent ce qu'ils demandent: ils sont changeans comme le temps, et font voile à tout vent. On a si long-temps desiré en cour le Ver[277], et à present plusieurs le voudraient mettre à la pille au verjus. Il me souvient d'avoir ouy un Tourangeois, habitant de la ville de Marseille, qui disoit trois jours auparavant qu'on tuast ce tyran de Casau[278], qu'il voudroit avoir donné un tiers de son capital et que ce meschant fust assommé par quelque liberateur de la patrie; qu'un tel homme seroit adoré des Marseillois. Et cependant, deux ans après le coup fait, baissant à Orleans avec ce mesme marchand, il me dit pis que pendre de Libertat[279], vray liberateur, vainqueur et dompteur de ce monstre, et luy envyoit sa mediocre fortune. Quel bourgeois de Paris et bon François n'eust donné volontiers chose de grand pris pour voir representer la tragedie qui se joüa naguères! Et cependant, après la catastrophe, on commença d'envier les bien faits dont jouyssent ceux qui avoient combatu et abbatu ce monstre d'orgueil. Allez vous puis tourmenter pour le public, hazardez le pacquet pour le salut du peuple: tous joüent au mal content[280] après qu'ils ont eu ce qu'ils desirent! La devise de feu ce brave Philippes de Commines, que j'ay leuë quelquefois en la chappelle des Augustins de Paris, est par trop recogneuë véritable: c'est un monde representé par une boule avec la croix et un chou cabus[281]. Au monde n'y a qu'abus, et particulierement au royaume de France, où tous les mouvemens ne procèdent que d'une certaine envie que les courtisans ont les uns contre les autres, qui joüent à boute-hors[282], et chacun voudrait tenir le dez et gouverner son maistre. Lors que ces trois galans gentils-hommes jouyssoient d'une mediocre fortune, c'estoient, au dire de tous, les plus honnestes et courtois du monde; tous les courtisans, du plus grand jusques au moindre, honoroient extremement leur vertu et merite. Maintenant qu'ils sont eslevez en grade et dignité, voyez comme l'envie decoche ses traicts aiguz de medisance contre ces fermes et asseurez rochers de constance, que les foudres d'une haine et commune indignation pourront bien toucher, mais non pas brecher! Nous autres gens de basse estoffe, qui nous laissons emporter aux passions des grands, qui bien souvent commencent par un petit manquement, comme seroit une certaine espèce de desobeïssance au roy, laquelle, opiniastrement defendue, se trouve, au bout du compte, une grande erreur, du quel, pour l'ordinaire, les petits compagnons sont chastiez et portent tousjours la penitence, et payent la fole enchère des fautes commises par les grands. Qui pense bien à ce qu'il doit faire n'est pas oisif, et celuy qui pense le plus à une chose n'est jamais fautif. Il n'y a rien si aisé que de prendre les armes, donner des alarmes, troubler le repos public. Jouer et perdre, chacun le sait faire. Un fol qui cherche son malheur le trouve bien tost; il n'avance pas grand chose, car il est bien tost decouvert, et se laisse prendre à la parfin sans verd, parcequ'il s'est repeu de vaines esperances d'estre protegé de ceux qu'il a assistez, qui l'abandonnent incontinent qu'ils ont fait leur paix. Et cependant le roy, qui a du jugement, remarque ces factieux pour les chastier à la première occasion. C'est tousjours le plus seur de se retirer près de son maistre, embrasser son party: il y a, outre ce de l'honneur, il y a du profit. C'est un commun dire entre les courtisans que les fols aux eschets et les sages à la cour sont tousjours les plus proches du roy[283]. M. le mareschal de la Diguières dit qu'un bon courtisan ne doit jamais passer uni jour sans voir le roy. Efforcez-vous donc, nobles qui tenez rang de seigneurs, ducs et pairs, officiers de la couronne, de recognoistre vostre devoir; gardez-vous de perdre par vos desservices les moyens et les honneurs que vos merites et ceux que vos pères et ancestres vous ont acquis dans les bonnes graces de nostre prince; monstrez par vos actions que vous avez du ressentiment en ses interests, et generalement tous bons François:

Prions de coeur le souverain Qu'il mette fin à ce discorde; Que nostre roy, doux et humain, Puisse vivre en paix et concorde; Qu'il reçoive à misericorde Ceux que l'envie a des-unis; Que ce different tost s'accorde, A fin que tous servent Louys.

[Note 272: Il s'agit ici de ce que M. de Schomberg avoit mandé au roi touchant le fort d'Uzarche, en Limosin, enlevé au comte d'Epernon le 11 avril de cette année-là. Entre autres pièces sur cette affaire, nous connaissons celle-ci: _Lettre envoyée au roi par M. le comte de Schomberg sur la prise d'Uzarche_, Paris, par F. Morel, 1619, in-8.]

[Note 273: D. Pedro Manriquez, connétable de Castille, qui, en allant en Flandre, s'arrêta quelque temps à Paris, où il se rendit ridicule par son faste et ses fanfaronnades. (V. _Oeconomies_ de Sully, 2e part., chap. 26; Mathieu, _Hist. de Henri IV_, t. 2, p. 292.) Ce passage de D. Pèdre, qui eut lieu à la fin de 1603, fit si bien événement, qu'un proverbe en resta, dont Régnier a fait un vers. L'un des personnages de sa 10e satire dit:

Si don Pèdre est venu, qu'il s'en peut retourner.]

[Note 274: C'est le fameux D. Pedro Tellez y Gyron, duc d'Ossuna, qui fit tant parler de lui, de 1610 à 1621, comme vice-roi de Sicile, puis comme vice-roi de Naples, et surtout au sujet de la conjuration des Espagnols contre Venise, pour laquelle le marquis de Bedmar ne fut que son instrument. Tallemant a beaucoup parlé du duc d'Ossone.]

[Note 275: C'est-à-dire commentent le commentaire, tirent le fin du fin. On sait le dicton: «C'est la glose d'Orléans, plus forte que le texte.»]

[Note 276: C'est la fameuse invention du voleur toulousain Palioli. Gouriet, dans son livre _les Personnages célèbres des rues de Paris_ (t. 2, p. 27-28), en a parlé d'après l'auteur de l'_Inventaire général des larrons_ (1555). Celui-ci décrit ainsi «cet instrument tout à fait diabolique, et qui a causé de grands maux dans Paris et dans toute la France. «C'estoit, dit-il, une sorte de petite boule qui, par de certains ressorts intérieurs, venoit à s'ouvrir et à s'eslargir, en sorte qu'il n'y avoit moyen de la refermer ni de la remettre en son premier état qu'à l'aide d'une clef faite expressément pour ce sujet.» Quand on vouloit faire quelque vol sans être inquiété par les cris de celui qu'on voloit, on lui mettoit dans la bouche cette poire d'angoisse, «qui, en même temps, s'ouvroit et se delaschoit, fesant devenir le pauvre homme comme une statue beante, et ouvrant la bouche sans pouvoir crier ni parler que par les yeux.»]

[Note 277: Le président qui, en 1597, s'étoit rendu très populaire à Marseille par l'oraison funèbre qu'il avoit faite de Libertat.]

[Note 278: Charles de Casaux, consul, et Louis d'Aix, viguier, tenoient et tyrannisoient Marseille pour le duc d'Epernon. V. Bouche, _Hist. de Provence_, 2, 812.]

[Note 279: Le Corse Pierre de Libertat, capitaine de la porte Royale, à Marseille, ouvrit la ville au duc de Guise, tua Casaux d'un coup d'épée dans le ventre, et fut ainsi le libérateur des Marseillois. Il mourut en 1597, bien récompensé et honoré. (V. Bouche, _id._, p. 816-819.) Sa statue se voit encore à l'hôtel-de-ville de Marseille.]

[Note 280: C'est un jeu de cartes, le même que Rabelais appelle jeu du _maucontent_ (liv. 1, chap. 22). Celui qui est _mécontent_ de sa carte cherche à la changer; s'il n'y parvient pas, devient le _hère_ ou le malheureux, comme on disoit dans le Languedoc.]

[Note 281: Nous lisons dans les _Mélanges d'histoire et de littérature de Vigneul-Marville_ (Paris, 1699, in-12, p. 313), à propos de Commines: «On voyoit autrefois sur son tombeau, dans l'église des Grands-Augustins de Paris, où il est inhumé, un globe en relief et un chou cabus, avec cette devise, qui marque la grande simplicité de ce temps-là: «_Le monde n'est qu'abus._»]

[Note 282: Jeu que nomme aussi Rabelais (_ibid._), et que son nom explique assez.]

[Note 283: On sait le vers de Régnier dans sa 14e satire:

Les fous sont, aux échecs, les plus proches des rois.]