Part 15
Il faut premièrement sçavoir l'art de desguiser son parler, un visage simple, doux et complaisant, feindre estre devote, et de n'y pas songer, et aussi s'acquerir l'amitié de tout le monde; mais le noeud de la besongne, et le ressort de toute l'horloge, est soubs main de courtiser le maistre de la maison au deceu de la maistresse, et de gaigner ses bonnes graces. C'est où il faut pener, suer, travailler jour et nuict, parce que, quant vous estes venus en ce point, vous avez tout et ne manquez de rien; vous avez argent, hauts collets, cotillon, chemises, frottoirs et tout l'attirail de l'amour. Que si les femmes jalouses de leurs maris vous battent, frappent, interrompent, empeschent, ayent l'oeil ouvert, vous soupçonnent, ou autrement, faudra faire les chatemites, les devotes par contenance, attester le ciel et la terre que ce qu'on vous impose est faux. Mais, afin de ne broncher en une matière si plausible, voicy une ordonnance (elle tira un papier de sa pochette) par laquelle vous cognoistrez ce que vous aurez à faire.
* * * * *
_Ordonnance de dame Avoye, enjoignant à toutes servantes, chambrières, filles de chambre, damoiselles suivantes, de coucher avec leurs maistres._
Veu et consideré les profits, emoluments, richesses et exemptions qui arrivent continuellement aux servantes de la hantise leurs maistres, il est estroictement commandé ausdites servantes, tant de chambre, de cuisine que de garderobe, d'espier l'heure que leurs maistresses ne seront au logis, et d'aller au cabinet de leurs maistres les caresser, chatouiller, amadoüer, attraire, enflammer jusques à ce qu'il s'ensuive action copulative _et simbolizambula_. Que si, par la conjonction diverses fois reiterée, il advient enfleure hidropise, eslargissement de ventre, accroissement de boyaux, pieds-neufs[229], grossesse, etc., seront tenues lesdites servantes de faire la nique à leurs maistresses, comme la servante d'Abraham à Sara, demanderont pension, reparation d'honneur, mariage, à leur maistre, encor que l'enfant appartienne à quelque clerc, cocher ou vallet d'estable[230]; et, après s'estre gaillardement resjoüies et donné du bon temps, elles se retireront avec cent escus ou quatre cens livres, mettront leur enfant en nourrice, et tiendront par après boutique ouverte à tout le monde. Telle est nostre volonté en dernier ressort, contre laquelle il n'y a point d'appel. Faict le jour et an que dessus, aussi matin que vous voudrez.
[Note 229: Faire _pieds-neufs_, c'étoit accoucher. «Gargamelle, dit Rabelais (liv. 1er, ch. 7), commença se porter mal du bas, dont Grangousier se leva dessus l'herbe... pensant que ce feust mal d'enfant..., et qu'en brief elle feroit _pieds neufs_.» Des Perriers donne une variante de cette locution. «Il envoye, dit-il, sa fille aisnée... chez une de leurs tantes, sous couleur de maladie... et ce en attendant que les _petits pieds_ sortissent.» _Contes et joyeux devis_, Amsterdam, 1735, in-12, t. 1er, p. 58.]
[Note 230: V. _la Conférance des servantes de Paris_, dans notre tome 1er, p. 320.]
Vramy voire! dit une grosse servante de la ruë Sainct-Honoré qui a desjà joué deux fois du mannequin à basse marche[231], vous nous la baillez belle avec vostre ordonnance! Croyez-vous que nous ayons attendu jusqu'icy? De ma part, je veux bien qu'on sçache que je suis en un logis où veritablement je ne gaigne pas grand gaige; mais en recompense je vais au marché. Depuis deux ans je me suis fait enfler le ventre deux fois par nos laquais, qui jouënt assez bien de la flutte, et si ay bien eu l'industrie de donner les enfans à nostre maistre. Il est vray que la maistresse n'en sçait rien, et que pour accoucher j'ay faict semblant d'aller en mon pays; mais il n'est que d'enfourner quand la paste est levée.
[Note 231: Cette expression est aussi employée par Rabelais (liv. 2, ch. 21), et de manière à nous convaincre qu'il y est fait allusion, non pas, comme le pense Le Duchat, au mannequin mobile et pliant des peintres, mais à quelque instrument de musique dont se servoient les ménétriers, et qui, venu d'Italie, devoit son nom au manche (_manico_) dont étoit muni.]
Une brunette d'auprès de la porte de Sainct-Victor, qui le faisoit autrefois à ceux qu'elle rencontroit, et maintenant le faict à tous venans, allonge le col et commence à dire: Pour moy, je suis d'une humeur que j'ayme mieux le futur que le passé, et la besongne à faire que celle qui est faicte, et ne suis pas si folle comme une esventée de nostre quartier, laquelle, ayant donné l'heure et le mot du guet à un honorable et authentique savetier qui la poursuivoit d'amour, après l'avoir faict despouiller et mettre entre deux draps, elle enferma ses habits et sa chemise dans un coffre et fit entrer deux soldats, ou pour mieux dire deux fillous et macquereaux, et fallut que le pauvre savetier prit la fuitte nud comme un ver, n'ayant rien que le tirepied en escharpe.
--De ma part, je trouvay ceste action mauvaise; et, toutes les fois que nostre maistre est venu en ma garde-robbe, si j'eusse crié au secours ou que je luy eusse faict tel affront, c'estoit perdre l'usufruit que j'en ay receu depuis.
--Pour mon particulier, dict une saffrette[232] de la ruë de Bièvre qui travaille derrière les tapisseries[233], je suis bien aise quand ma maistresse est dehors, car je n'ayme point à coucher toute seule, et est assez facile de juger en mon visage que je suis misericordieuse et que j'ayme mieux loger les nuds que de les laisser refroidir à ma porte; je leur laisse manger leur souppe dans mon escuelle, et preste le mien à ceux qui me le demandent. Mais je suis malheureuse en fricassée, car encore ceste nuict mon maistre s'est levé, feignant d'avoir un cours de ventre, et à peine a-t-il esté acroquillé sur moy, que la maistresse est venue et nous a trouvés brimbalant. J'ay bien peur qu'on m'oste le demy-ceint d'argent[234] que j'avois eu, et qu'on ne me donne la porte pour recompense.
[Note 232: Mot encore employé par Rabelais (liv. 4, ch. 51). C'est le féminin de _saffre_, gourmand, glouton; mais il signifie plutôt ici _friande_. Oudin donne le même sens à _savouret_, _savourette_.]
[Note 233: C'est-à-dire derrière les Gobelins.]
[Note 234: V. encore _la Conférance des servantes...._, dans notre tome 1er, p. 317, note.]
Par la mercy de ma vie! dit la grosse Magdelon de la rue Sainct-Jacques, voilà bien comme il faut pondre! Que ne regardez-vous à vos affaires de plus près? ne sçavez-vous pas que les femmes sont jalouses de leurs maris, et qu'ils n'osent trancher une esclanche sans leur en donner le jus? J'ay un maistre que je gouverne mieux que cela; il est vray qu'il ressemble aux poreaux: il a la teste blanche, mais il a aussi la queue verte[235]. Je sçay prendre mon temps à propos: sur les montées, dans l'antichambre, dans son estude, il y a tousjours quelque petit coup en passant.--J'ay mieux faict, dit une bavolette[236] qui demeure en la rue Sainct-Anthoine: pour oster tout soupçon de ma maistresse, je luy ay dit que mon maistre me poursuivoit à outrance et que je m'en voulois aller, et, soubs cette feintise, nous faisons des coups fourrez. J'ay desjà gaigné plus de vingt escus depuis deux mois, et outre tout cela je ne laisse point de me faire fourbir à un jeune clerc qui demeure chez nous.
[Note 235: Ceci prouve qu'un _mot_ de la fameuse pièce du _Demi-Monde_ dit aux répétitions, même à la dernière, qui fut publique, mais supprimé aux représentations, n'avoit pas même pour soi une bien fraîche nouveauté.]
[Note 236: Le _bas-volet_ ou _bas-voilet_ étoit la coiffure des paysannes des environs de Paris. Le nom qu'on donne à celle-ci leur en venoit. On disoit indistinctement une _bavolette_ ou un _bavolet_, comme Bois-Robert:
Loin de la cour je me contente D'aimer un petit _bavolet_.]
--Mon maistre n'est que chaudronnier, dit la petite Janne, mais il sçait bien adjouster la pièce au trou, et croy qu'il n'y a homme qui sçache mieux mettre un pied à une marmitte que luy. Il me charge tout au contraire des chevaux et des asnes, qui ne portent que sur le dos; mais il me charge sur le devant et j'en porte mieux.
--Lorsque mon maistre est absent, dit Jacqueline, la fille de chambre d'un marchand du pont Nostre-Dame, je ressemble à une statue, et ceux qui me verroient pourroient dire que je suis comme Andromède: je n'aspire que sa venue, car je ne puis tirer vent de ma pièce si je ne la mets en perce.
Là-dessus Margot la fine, qui tenoit un panier à son bras, se lève: On dit bien vray, dit-elle, que les hommes nagent mieux que les femmes, car ils ont deux vessies au bas du ventre; mais quand je suis avec mon maistre, qui est procureur du Chastelet, il me semble qu'il nage, et moy aussi, tant nous nous roulons avec contentement l'un sur l'autre, et ma maistresse a beau dire, en despit d'elle je le feray, y deussé-je demeurer embourbée jusques aux oreilles.
--Pour moy, dit Alison, je crois que mon... vous m'entendez bien, est tout plein de cirons, car plus je le gratte, plus il me demange, et suis resolue doresnavant de me faire esventer par mon maistre: il a une bonne queue de renard. A tout le moins m'ostera-il la demangeson. Il est vray que je ressemble à terre de marets: il y enfoncera jusques au ventre, mais il n'importe.
A peine achevoit-elle ces mots qu'on fit un grand bruit à la porte. Trois ou quatre vieilles megères arrivent avec un papier en leur main, signifiant de la part des maistresses à l'assemblée qu'elle eust promptement à se retirer. L'arrest portoit ces mots:
* * * * *
_Arrest intervenu de la part des maistresses._
«Nous, damoiselles crottées, bourgeoises à petit chaperon, femmes mariées, vieilles sempiternelles, fiancées, et generalement toutes appetans copulation, enjoignons aux servantes de se departir de coucher avec nos maris, sur peines d'estre frottées, chassées, emprisonnées, testonnées, battues, pelaudées, estrillées, mal menées, despoüillées d'habits, etc., ayant interest qu'on ne vienne pas manger nostre viande, ny cuire en nostre four.»
Dame Avoye avoit quelque chose à respondre là-dessus; mais elle remit le tout à vendredy prochain.
_La Muse infortunée contre les froids amis du temps._
M. DC. XXIIII.
In-8.
[Note 237: Le poète Vauquelin des Yveteaux, dont M. P. Blanchemain a réuni pour la première fois les _Oeuvres poétiques_ (Paris, Aubry, 1854, gr. in-8), n'avoit été que deux ans, de 1609 à 1611, précepteur de Louis XIII; mais il avoit conservé du crédit à la cour.--Cette pièce, qui témoigne de l'idée qu'on avoit de sa puissance, même dans sa retraite, et qui n'est pas, par conséquent, indifférente pour sa biographie, n'a été connue ni de M. P. Blanchemain, ni de M. J. Pichon dans ses _Notices biographiques et littéraires sur la vie et les ouvrages de Jean Vauquelin de la Fresnaye et Nicolas Vauquelin des Yveteaux_, Paris, Techener, 1846, in-8.]
_A Monsieur des Yveteaux, precepteur du Roi._[237]
ODE.
Hé quoy! des Yveteaux, n'est-ce pas un grand fait Qu'un poëte ignorant, un rimeur imparfait, Trouve ce qu'il désire, Et que le vray poëte, en ce mal-heureux temps, Languit en son bien-dire, Comme la fleur sechée au declin du printemps!
Que les moins relevés et les plus tard venus Sont les plus en fortune et les mieux recogneus De biens et de loüange; Et qu'estant le sçavoir en l'oubliance mis, Et le prix dans la fange, L'erreur est au Pactole, ayant de bons amys!
Est-ce honte ou forfait de tesmoigner aux roys Qui sont les bons esprits, qui sont les bonnes voix Dignes de leurs merveilles! Les cygnes verront-ils, à faute de secours, Preferer les corneilles! L'or, cedant à la paille, aura-t-il moins de cours!
Faut-il abandonner et les roys et leur cour! Faut-il chercher loing d'eux un moins noble sejour Pour avoir de la gloire! Et pour estre en lumière (accident nompareil, Hideux à la mémoire!) Faut-il aimer l'ombrage en fuyant le soleil!
O le barbare siècle in-experimenté! Qu'en diront les mieux nays de la posterité! Car tousjours la froidure Ne blanchit la campagne, et tousjours les frimas Ne gastent la verdure: C'est une loy d'en haut qui respond ici-bas.
Quand l'orage est passé l'on void rire les airs; Quand la tempeste cesse on void flamber les mers Soubs les frères d'Heleine. On pourra voir de mesme un temps comme jadis, Où la saincte neufvaine Aura pour nostre enfer un heureux paradis.
Que les hommes sont froids! qu'ils ont peu de vouloir! Ha! que leur amitié se fait bien peu valoir Au climat où nous sommes! Les bois et les rochers ont plus de sentiment Aujourd'huy que les hommes: La chose qui leur touche est leur seul élément.
Ceux qui vers l'Amerique ont la zone sur eux Ont plus d'humanité dix mille fois, et ceux Que l'amant d'Orithie Fait marcher dessus l'onde avecques leurs maisons, Es plaines de Scythie, Où l'hiver a tousjours l'empire des saisons.
L'un ne veut dire un mot quand il en est prié; L'autre en vous obligeant veut estre apparié[238] D'un homme de creance; L'autre met en privé la gloire sur les rangs, Mais il est au silence, Et prest à s'en desdire estant devant les grands.
L'un dessus la montée en bas vous cherira, Qui dans la chambre en haut ne vous regardera; L'autre avec du langage Vous dira, le priant, qu'obeissant à Mars On parle d'un voyage, Et que l'heure n'est propre à maintenir les arts.
L'autre, faisant l'habile aux choses de la court, Mettra devant les yeux que l'argent est bien court Pour en donner aux muses. Les museaux neantmoins en ont plus qu'il ne faut; Mais c'est le temps des buses, Qui met les esperviers et leur chasse en deffaut.
Les rois ont en l'esprit (digne de grands objets) Les affaires d'Estat; mais les autres subjects N'obligeant leur memoire, C'est aux inferieurs à leur r'amenteveoir En faveur de leur gloire, Comme au nom de la muse ils le firent sçavoir.
Ronsard vivoit alors, Saincte-Marthe et Baïf, Et Garnier, et Belleau qui parut si naïf; Et toutesfois Desportes, De Charles de Vallois, estant bien jeune encor, En de telles escortes, Eut pour son Rodomont huict cents couronnes d'or[239].
Je le tiens de luy-mesme, et qu'il eut de Henry, Dont il estoit alors le poëte favori, Dix mille escus pour faire Que ses premiers labeurs honorassent le jour Sous la bannière claire[240] Et desous les blasons de Vénus et d'Amour.
O le bel age d'or aux effets inoüis! Capable de regner au regne de Louys Victorieux et juste! Comme roy meritant et la gloire et le nom De l'empereur Auguste, En Mecènes plus riche, et non pas en renom.
Mecènes genereux, qui n'eussent veu jamais Un poëte vingt ans suer après les faits Des rois sans recompense. Tairay-je ou puniray-je aux siècles advenir, Maintenant que la France A de ce qu'elle estoit perdu le souvenir?
Comme je blanchiroy, par debvoir engagé, Les hommes de vertu qui m'auraient obligé, Noirciray-je de mesme Ceux qui de la vertu ne daignent faire cas? Plein de colère extrême Envoiray-je leurs noms au fleuve du trespas?
Jupiter nous enseigne, en retenant ses feus, Que le patienter en un coeur genereux Se donne la victoire. Ainsi, des Yveteaux, nous patienterons; Mais l'oseray-je croire? Et l'estimerez-vous que ce bien nous aurons?
Il est très difficile; en cour on n'aime plus Ces vers ronsardisez, que l'on dit superflus, Et de la vieille guerre. Les bois et les forêts y perdent leurs valeurs; On n'y veut qu'un parterre Sans fueille et sans ombrage esmaillé de couleurs.
Il faut que le bon mot y glisse dans les vers, Comme fait la chenille entre les rameaux vers, Et forcer la nature, Ou que, tournant le dos à la veine des Grecs, On batte la mesure Des chantres espagnols quand ils font leurs regrets.
En may, les rossignols desgoisant leurs chansons, Ne peuvent imitter la gorge des pinçons; Un luth, ou je me trompe, Ne sçait du flageolet ensuivre les accords, Ni moins l'air d'une trompe Dont un lacquais se joüe à la porte en dehors.
Voilà ce que j'en dis à la barbe de tous, Et, le disant ainsi, je prens congé de vous, Digne maistre du maistre. Des peuples de la France et du plus grand des rois; Qui sçauront jamais estre Du levant au couchant pour y faire des loix.
Vous estes un bon juge au fait des bons escrits, L'on n'y peut contredire, et n'avez point de prix A les mettre en usage. Vostre plume, où Cesar apprend à se regler[241], En donne tesmoignage. C'est pourquoy je vous parle avant que de cingler.
Adieu! la nef est preste; elle est dessus le bord, Attendant, pour lui faire abandonner le port, Que l'arondelle chante; Et rien ne l'en sçauroit empescher nullement Qu'une lettre-patente, Où je suis recogneu d'un entretennement:
Car de languir ici, me tuant jour et nuict, En despensant le mien, sans tirer aucun fruict De mes veilles perduës, Seroit estre abusé par une illusion, N'embrassant que des nuës, Comme l'on nous a dit que faisoit Ixion.
GARNIER[242].
[Note 238: _Accouplé_, _doublé_. Dans ce sens, on avoit le substantif _appariation_. V. Montaigne, liv. 2, ch. 12.]
[Note 239: «Son _Rodomont_, autre imitation (de l'Arioste) qui n'a guère plus de sept cents vers, lui étoit payé plus de 800 écus d'or, de ces écus dits _à la couronne_: plus d'un écu par vers.» Sainte-Beuve, _Tableau historique et critique de la poésie française au XVIe siècle_, Paris, Charpentier, 1843, in-12, p. 423 (art. sur Desportes).]
[Note 240: Brossette mentionne, dans une de ses notes sur la _satire 4e_ de Regnier, ce passage de _la Muse infortunée_, qu'il dit être confirmé par Colletet. Ainsi, selon lui, il est certain que Henri III donna à Desportes «dix mille écus d'argent comptant pour mettre au jour un très petit nombre de sonnets.» Balzac, dans un de ses _Entretiens_, énumère les dons que Desportes reçut en récompense de ses poésies, sans oublier l'abbaye dont M. de Joyeuse le gratifia pour un sonnet; et il ajoute: «Dans cette même cour où l'on exerçoit de ces libéralités et où l'on faisoit de ces fortunes, plusieurs poètes étoient morts de faim, sans compter les orateurs et les historiens, dont le destin ne fut pas meilleur. Dans la même cour, Torquato Tasso a eu besoin d'un écu, et l'a demandé par aumône à une dame de sa connoissance. Il rapporta en Italie l'habillement qu'il avoit apporté en France après y avoir fait un an de séjour, et toutesfois je m'assure qu'il n'y a point de stance de Torquato Tasso qui ne vaille autant pour le moins que le sonnet qui valut une abbaye. Concluons que l'exemple de M. Desportes est un dangereux exemple; qu'il a bien causé du mal à la nation des poètes; qu'il a bien fait faire des sonnets et des élégies à faux, bien fait perdre des rimes et des mesures. Ce loisir de dix mille escus de rente est un écueil contre lequel les espérances de dix mille poëtes se sont brisées. C'est un prodige de ce temps-là, c'est un des miracles de Henri III, et vous m'avouerez que les miracles ne doivent pas être tirez en exemple.»]
[Note 241: C'est de l'_Institution du Prince_, épître didactique dédiée par des Yveteaux à monseigneur le duc de Vendôme, dont il avoit d'abord été le précepteur, que le poète veut parler. Elle fut publiée pour la première fois à Paris, 1604, in-4. M. P. Blanchemain en a fait la première pièce de son édition de Des Yveteaux. Elle commence par ce vers, qui rappelle le prénom du jeune prince à qui elle est adressée et qui explique ce qu'on lit ici:
César, fils de Henri, le miracle du monde.
Après la mort de Louis XIII, Des Yveteaux, qui espéroit sans doute devenir précepteur du fils comme il l'avoit été du père, écrivit à l'intention du jeune Louis XIV une _Institution du Prince_, en prose, de laquelle il ne retira aucun des avantages qu'il espéroit, et qu'il ne fit pas même imprimer. M. Blanchemain l'a donnée d'après un manuscrit de la Bibliothèque impériale.]
[Note 242: Brossette, dans la note citée tout à l'heure, l'appelle Claude Garnier, et il faut voir, par conséquent, en lui, le poète famélique qui fit alors sous ce nom tant de congratulations rimées pour toutes portes de circonstances: _Discours au Roy_; _Ode pindarique sur la naissance du Dauphin_, en 38 strophes, anti-strophes et épodes; _Ode pindarique à la Royne_; _Élégie à la Royne_; _Chant de réjouissance en la neuvième année de la réduction de Paris_;--pièces recueillies toutes sous le titre de _les Royales couches ou les naissances de Monsieur le Dauphin et de Madame, composées en vers françois_ par Claude Garnier, Parisien..., Paris, Abel L'Angelier, 1606, in-8. Il faut ajouter à ce volume, très rare, d'abord un poème en 4 chants intitulé _l'Amour victorieux_, puis le _Livre de la Franciade, à la suite de celle de Ronsard_, par Cl. Garnier, Parisien, 1604, in-8; quelques vers insérés dans le volume qui a pour titre: _le Temple d'honneur, où sont compris les plus beaux et héroïques vers de ce temps non encore veus et imprimés sur la mort de Florimond d'Ardres..._ Paris, 1622; et enfin une pièce qui rentre dans le genre des premières et de celle que nous donnons ici. Elle a pour titre: _Panégyrique sur la promotion de monseigneur le président Séguier à la dignité de garde des sceaux, dédié au Roy_, par Garnier, Paris, 1633, in-8. La date de cette pièce, comme déjà celle de 1624 que porte _la Muse infortunée_, prouve qu'on s'est trompé, dans toutes les biographies poétiques, lorsqu'on a fait mourir notre poète en 1616. On se fondoit sur ce que, après 1615, époque où, selon Beauchamps, il fit représenter une pastorale, on n'avoit plus vu rien paroître de lui. Cette note bibliographique, en même temps qu'elle complétera la liste de ses oeuvres, lui servira donc de certificat de vie pour plus de dix-sept années.]
* * * * *
_A Monsieur de Belin, escuyer de la feu reyne Marguerite._
O Belin! quels effects! en quels temps sommes-nous! L'ignorance a la palme, elle a toute la gloire: La corneille à chanter se donne la victoire, Et le cigne est en cour à l'oreille moins doux. Quand Ronsard reviendroit, il iroit au dessous Des escrivains du temps, et le chantre de Loire, Et ces autres mignons des Filles de memoire, Desportes et Garnier, dont ils se gaussent tous. Qui n'habite au pays de la Samaritaine, Il est nommé barbare, eust-il meilleure veine Que le meilleur des Grecs. Quiconque y fait sejour, Fust-il comme un Cherille, ignorant à merveille, On en fait un miracle. En ce temps, à la cour, Voilà comme pour cigne on volle pour corneille.
GARNIER.
_Remontrance aux nouveaux mariez et mariées et ceux qui desirent de l'estre, ensemble pour cognoistre les humeurs des femmes, trouvées dans le cabinet d'une femme après sa mort. Sur l'imprimé à Troyes, chez Jean Oudot._
M. DC. XXXXIIII.
In-8.
_Deux choses desplaisent_:
Rire souvent, et parler superbement.
_Deux choses sont mauvaises_:
Estre vaincu de ses ennemis, estre surmonté en bien-fait de ses amis.
_Deux sortes de larmes aux yeux des femmes_:
Les unes de douleur, et les autres de finesse et tromperie.
_Trois choses belles et agreables_: