Part 14
[Note 219: Piganiol, dans sa _Description historique de Paris_, t. 1er, p. 39, résume ainsi ce qui va suivre sur le cours de la Bièvre: «Cette rivière, dit-il, a son cours d'occident en orient, et est formée par deux sources, fort proches l'une de l'autre, qui sont au bois de Satory, près de Versailles. Elles se joignent un peu au dessous de ce bois. Elle passe à Bièvre, village qui lui donne son nom, puis à Igni, au Pont-Antoni, à Gentilly, etc., et, près de Paris, se partage en deux bras, dont l'un passe aux Gobelins; puis ils se rejoignent au Pont-aux-Tripes, dans le faubourg S.-Marceau, et elle se jette dans la rivière auprès de la Salpêtrière.» Piganiol eût pu ajouter que, du XIIIe siècle jusqu'au XVIIe, il y eut une autre dérivation de la Bièvre, faite au profit des moines de S.-Victor, à travers l'enclos de leur couvent, et par suite de laquelle une partie des eaux de la petite rivière, au lieu de se jeter dans la Seine au dessus de la Salpêtrière, venoit s'y perdre tout près de la place Maubert, vers les _Grands-Degrés_. (_Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, t. 14, p. 270-272.) C'est ce canal supplémentaire, supprimé définitivement par arrêt du Conseil du 3 décembre 1672, qui étoit cause en partie des inconvénients qu'on signalera tout à l'heure, et surtout de l'infection des eaux de la Seine à la hauteur du quai de la Tournelle.]
[Note 220: Ces étangs s'appeloient ainsi d'une famille qui avoit aussi donné son nom à une rue de Paris, dans le Marais. (L'abbé Le Beuf, _id._, p. 451.)]
Près du dit lieu est le moulin de Cachan, au dessouz duquel est le grand clos, dans lequel la dite rivière coule et se decharge par des grilles de fer, lesquelles, se remplissant d'herbages et autres ordures par les ravines d'eaux, ferment le cours de la dite rivière, laquelle, par ce moyen, s'enfle et cause en partie les dites inondations; laquelle rivière, s'escoulant souz les arcades de l'acqueduct des fontaines de Rongis, va faire moudre le moulin d'Arcueil, puis ceux de la Roche, de Gentilly, Jantevil et Croulebarbe, puis, passant par les Gobelins, fait moudre le moulin Sainct-Marcel; puis, passant au pont aux Tripes, le faux ru, rivière morte, sont bouchez, usurpez et remplis de plusieurs plantars et atterissemens; tellement que la rivière, n'ayant sa descharge, a fait de temps en temps des degats inestimables. De là, coulant au faux-bourg Sainct-Victor, fait encore moudre les moulins de Coupeaux[221] et de la Tournelle jusques à sa descharge, qui rend la rivière de Seyne malade, à cause des grandes infections provenant des teintures, megisseries, tanneries, tueries et eschaudoirs qui sont sur et près de la dite rivière[222].
[Note 221: Ils étoient à la hauteur du Jardin des Plantes actuel. Ils existoient dès le temps de saint Bernard, désignés sous le nom de moulins de _Cupels_. (_Mémoires de l'Acad. des Inscript._, t. 14, pag. 270.) L'inondation de 1579 les avoit détruits. (V. _Archives curieuses_, 1re série, IX, pag. 309).--Le nom de la rue _Copeau_ est encore un souvenir de ces moulins.]
[Note 222: Il en étoit encore ainsi en 1702. Il est dit dans une ordonnance de police rendue le 20 octobre a cet effet: «La rivière de Seyne, du costé des quays S.-Bernard et de la Tournelle, jusques et au dessus du pont de l'Hôtel-Dieu, estoit extrêmement grasse et bourbeuse, mesme d'un goût puant et infecté, ce qui empeschoit d'y puiser comme à l'ordinaire; laquelle infection provient de ce que les tanneurs et mégissiers demeurant dans le faubourg S.-Marcel et aux environs lavent dans la rivière de Seine et dans celle des Gobelins leurs bourres et leurs cuirs pleins de chaux, y jettent leurs escharnures, plains et morplains, et tous les immondices de leur mestier.»]
Voilà succinctement le cours de la dite rivière, remarquable par tout l'univers pour son incomparable propriété pour les teintures[223], deluges arrivez par icelle, et de ce que, contre le naturel des autres rivières, elle est portée (vraye cause des inondations) et coule contre le cours du soleil, ayant sa source et origine entre Guyencourt et Sainct-Cloud, descendant dans la rivière de Seyne au dessus de la porte Sainct-Bernard.
[Note 223: Cette propriété si long-temps proverbiale des eaux de la Bièvre est niée par M. Lacordaire, directeur actuel des Gobelins (_Notice sur l'origine et les travaux des manufactures de tapisseries et de tapis réunies aux Gobelins_, 1852, gr. in-18, p. 56). Tout ce qu'on en a dit repose, écrit-il, sur une «erreur que la seule inspection du cours de ces eaux bourbeuses suffit pour dissiper.» M. Lacordaire ajoute que l'eau de Seine et celle d'un puits sont exclusivement employées dans les ateliers de teinture.]
Les remèdes contre ces inondations et secheresses sont:
Que tous les meusniers des moulins siz sur la rivière de Bièvre soient tenuz d'avoir des pales et vannes nivellées à proportion de l'eaüe qu'ils doivent avoir, afin qu'elle ne se respande dans le vallon prochain;
Que tous les proprietaires des heritages tenans et aboutissans à la dite rivière, faux ru et rivière morte, soient tenuz de tenir la rivière en son ancienne largeur, ou du moins, suivant l'ordonnance, icelle curer, houdraguer trois fois l'année, et en certifier messieurs des eaux et forests, aux assises de Pâques et Sainct-Remy, et ce depuis la source de la fontaine Bouvière jusques à la rivière de Seyne;
Tenir la main à l'execution des ordonnances, à ce que les berges de la dite rivière soient entretenues d'un pied plus haut que les vannes des moulins;
Que l'eaüe de la dite rivière, durant les secheresses, ne soit destournée par les particuliers pour arrouser les prez, remplir leurs estangs et canaux, et mares, ny retenue faute du nettoyement de leurs grilles;
Que les defenses faites aux proprietaires des estangs de Braque, Regnard, du Val, Massy et autres, ayant viviers et canaux de la dite rivière, soient reiterées, de ne pescher leurs estangs ensemble durant les grandes inondations, ains durant les grandes secheresses;
Que tous les plantars et atterissemens de la dite rivière, faux ru, rivière morte et sangsues, seront ostés au moins sur la largeur de deux thoises pour la rivière et d'une thoise pour le faux ru et rivière morte;
Que le canal nouveau encommencé au lieu dit la Mer-Morte, Molières et Croulières de Lay et Chevilly, soit continué pour remplacer le destour des eaux de Rungis, attirer les eaux perdues au pont Anthony, servir de reservoir pour remplir la rivière durant les grandes secheresses, et empescher le debord d'icelle rivière au dit lieu;
Que la descharge de la rivière de Bièvre soit mise au dessoubz de la ville de Paris par un aqueduct sous-terrain soubs les fossez Sainct-Marcel, Sainct-Jacques et Sainct-Michel, et de là conduite dans le fossé de l'abbaye Sainct-Germain, le long de la rue du Colombier, et après au Pré-aux-Clercs, joindre le courant de la rivière de Seyne qui fait l'isle de Chaliot, près les Bonshommes;
Que plusieurs executeront volontiers, pour la pierre qui sortira des dits fossez faisant l'aqueduct, et des places vuides et non basties estant sur la pante des dits fossez, pour l'establissement des tueries, tanneries, megisseries, suivant et au desir des arrests de la cour.
Par ainsi la rivière de Bièvre, ayant sa descharge près Chaliot, ne regorgera dans les faux-bourgs Sainct-Marcel et Sainct-Victor; ne rendra la rivière de Seine malade; servira pour l'establissement necessaire des tueries, tanneries, megisseries[224], et conservera à la posterité les teintures d'escarlate, par le moyen desquelles la drapperie, seul et principal negoce de la ville de Paris, a esté jusques à present maintenu.
[Note 224: Depuis long-temps les tanneurs et mégissiers s'étoient établis sur les bords de la Bièvre. Nous trouvons des détails sur les suites de leur établissement, dans le récit du procès qu'ils firent, en 1789, au sieur de Fer, qui prétendoit détourner le cours de la rivière pour l'amener, ainsi que l'Ivette, au sommet du faubourg Saint-Jacques (Bachaum. _Mém. secr._ t. 34, p. 232). Pour combattre ce projet, qui tendoit à leur enlever leur cours d'eau, les mégissiers s'appuyoient sur la longue durée de leur établissement et sur les lettres royales qui leur en avoient octroyé la permission et même imposé l'obligation. Richer, qui, dans les _Causes célèbres_ (t. 177, p. 123), a rédigé l'exposé de cette cause, s'explique ainsi pour ce qui regarde le droit menacé des tanneurs: «Ils étoient jadis, dit-il, au centre de Paris, où ils habitoient les rues de la Tannerie et plusieurs autres; mais, dès 1577, le gouvernement, qui s'occupoit déjà plus spécialement de la propreté et de l'embellissement de cette capitale, avoit résolu de les éloigner, et un arrêt du Conseil du 24 février 1673, revêtu de lettres-patentes qui furent enregistrées au Parlement le 28 novembre suivant, les transféra définitivement au faubourg S.-Marceau, en leur conservant tous les droits et priviléges des bourgeois de Paris et affectant à leur usage particulier la rivière des Gobelins, pour la conservation des eaux de laquelle le roi, entre autres choses, par son arrêt de règlement du 26 février 1732, a accordé auxdits syndics et intéressés la permission d'avoir deux gardes à ses armes et bandouillières, pour constater les delits et contraventions qui pourroient être commis sur ladite rivière, pour l'entretien de laquelle ils dépensent annuellement plus de 6,000 livres.»]
* * * * *
_Ensuit l'advis du sieur Errard, ingenieur ordinaire du roy, pour le restablissement de la rivière de Bièvre, de l'ordonnance de M. le maistre particulier des eaux et forests de la prevosté et vicomté de Paris, ou son lieutenant, à la requeste des marchands teincturiers du bon teinct du faux-bourg Saint-Marcel-lez-Paris._
Nous, Alexis Errard[225], ingenieur ordinaire du roy, souz-signé, en vertu de certain jugement et ordonnance rendüe par M. le maistre particulier des eaux et forests de la prevosté, vicomte de Paris, du ..... jour de ..... 1623 et 19 mars 1624, à la requeste de Estienne et Henry Gobelins[226], marchands teincturiers, bourgeois de Paris, nous sommes transportez le long du cours de la rivière de Bièvre, dite des Gobelins, icelle veüe, visitée, nivelée où besoin a esté, aux fins du restablissement et conservation d'icelle; et trouvé que, pour y parvenir, il est besoin de curer, nettoyer et houdraguer la dite rivière, ruisseaux, sources, sangsuës, descendans en icelle depuis sa source jusques au faux-bourg Sainct-Marcel,--particulièrement les ruisseaux venant de Vauharlan et Bourg-la-Royne, comme plus considerables, pour avoir leur cours naturel et descharge en la dite rivière au pont Anthony et au dessouz du dit Bourg-la-Reyne; dans laquelle rivière de Vauharlan les sources et estangs de Massy, passant à Amblainviliers, ont aussi leur descharge, et rendent le dit ruisseau de Vauharlan à plus près aussi fort que la dite rivière de Bièvre à l'endroit de l'assemblage d'icelles.
[Note 225: Il étoit neveu du fameux ingénieur J. Errard, dont l'excellent ouvrage _De la fortification demonstrée et réduite en art_ lui doit sa seconde édition, in-fol., 1620.]
[Note 226: C'étoient les descendants de ce Gilles Gobelin qui, sous François Ier, avoit établi là ses premières teintures d'écarlate. Rabelais en parle (liv. 2, chap. 22) quand il dit de la rivière de Bièvre: «Et c'est celuy ruisseau qui de present passe à S.-Victor, auquel Guobelin teinct l'escarlatte.» Au temps de Ronsard, la réputation de cette race de teinturiers n'avoit fait que s'accroître. Le poète, s'adressant à Gaspar d'Auvergne, parle (liv. 2, ode 21)
D'une laine qui dement Sa teinture naturelle, Es poisles du _Gobelin_, S'yvrant d'un rouge venin Pour se desguiser plus belle.
Selon M. Lacordaire (_loc. cit._, p. 18, note 2), la famille Gobelin étoit originaire de Reims; mais, d'après un manuscrit de la Bibliothèque de La Haye, cité par M. Achille Jubinal (_Lettre à M. le comte de Salvandy sur quelques manuscrits de la Bibliothèque royale de La Haye_, 1846, in-8, p. 113 et 114), il paroîtroit qu'elle étoit venue de Flandres. Il y est dit que la rivière des Gobelins «se nomme ainsi de ces fameux teinturiers flamands qui se nommoient Gobeelen, et, par corruption de langue, on en a fait Gobelins. Ils y ont establi une fabrique de tapisserie qui, pour la finesse, la bonne teinture et le beau meslange des couleurs, des soyes et des laines, surpasse celles de Flandres et d'Angleterre; mais aussy sont-elles de beaucoup plus chères. Ceux qui y travaillent sont encore, pour la plupart, d'Anvers, de Bruges ou d'Oudenarde.»]
Et d'autant qu'il nous est apparu que la dite rivière de Bièvre, le dit ruisseau de Vauharlan et le ruisseau venant de Rongis et fontaine de Vuissons sont, chacun à part, plus gros qu'estans joincts ensemble au dessouz de Berny, il est notoire que les dites eaux se perdent depuis le dit pont d'Anthony jusques à Cachan, et n'en est conservé que ce qui coule et descharge par le grand canal du dit Berny; partant, seroit necessaire, tant à cause de la sinuosité de la dite rivière qu'autrement, faire nouveau canal jusques à l'endroit du Trou de Laridan, près le moulin de Cachan, avec bon couroy où il se trouvera necessaire, et que l'eaüe ne se pourroit perdre comme dans le vieux canal à present.
Comme aussi sera besoin de curer et approfondir le fossé depuis l'enclos de Cachan jusques au Trou Laridan, pour luy donner cours et descharge dans la dite rivière, au dessous du dit moulin de Cachan, conjointement avec la source procedant des Molières, de Lay et Chevilly, lesquelles il faudra pareillement conduire, soit par tuyaux ou canaux souz la dite rivière ou autrement, jusques à la descharge du Trou Laridan, selon que, travaillant, il se trouvera plus à propos.
Ce qui sera facile à faire, d'autant que, depuis les dites sources jusques au Trou de Laridan, il se trouve plus de deux pieds de pante; et depuis le dit Trou Laridan jusqu'à la chute du dit moulin dans le dit enclos, trois pieds au plus.
Pareillement, d'autant que les eauës de la dite rivière, au dessouz du clos du sieur Vize à Arcueil, sont grandement fortes, et que, venant à grossir, la berge n'estant que de terre gazonnée, ne peut resister, l'eauë se respend dans le valon, pour y remedier, seroit necessaire d'y faire un versoir de pierre.
Et pour ce que tous les moulins sur les rivières portées comme celle des Gobelins ont et doivent avoir une descharge pour le curage d'icelles, il est aussi necessaire de curer les dites descharges, faux ru et rivière morte, en telle façon que l'eaüe retourne tousjours en la rivière et ne se perde estant espanchée dans les valons, comme elle fait.
Pour à quoi parvenir, sera besoin que les meusniers ayent les vannes et pales de leurs moulins nivelées à proportion de l'eaüe qu'ils doivent avoir, sans la respandre dans la prairie prochaine.
Et parce que les secheresses en temps d'esté et les deluges et inondations d'hyver proviennent des estangs de Braque, Regnard, Duval, Massy et autres viviers venans ou ayans descharge en la dite rivière, sçavoir celuy de Braque, Regnard et Duval, pour s'estre appropriez et mis le cours de la dite rivière dans leurs estangs, retiennent les eaües durant les grandes secheresses et en font la vuidange tous ensemble avec ceux de Massy en hyver, pour faire la pesche, il seroit besoin que le cours de la dite rivière soit libre, et ne soit retenu en aucune saison; et que, si aucune vuidange en doit estre faite, qu'ils soient tenuz d'en demander la permission, afin de pourveoir aux berges, secheresses de la dite rivière, et ruine qui en pourroit arriver, comme par cy-devant ès dits faux-bourgs Sainct-Marcel et Sainct-Victor.
Fait le dix-neufiesme mars mil six cens vingt-quatre.
_Signé_ A. ERRARD.
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_En suit le dict advis pour les tueries, tanneries et megisseries._
La plus belle situation de ville de l'Europe est celle de Paris, aydée de quinze rivières navigables, joinctes en divers endroicts à la Seine, laquelle, courant à l'Ocean, retire des estrangers ce dont ils abondent, leur donnant en eschange ce qu'elle a de reste; plus bastie, plus populeuse que ville de France, à cause des grandes commoditez arrivans journellement en icelle par la rivière de Seine, troublée, indisposée par les immundicitez coulans de la rivière de Bièvre, tueries, escorcheries, tanneries, megisseries, teinturies, trempis du poisson sec et sallé, vrayes sources des maladies dont elle a esté et est à present affligée, des dix parts du peuple les neuf ne beuvans et ne se servans d'autre eaue que de la dite rivière pour paistrir le pain, laver le linge et autres necessitez domestiques; à quoy, comme aussi à la grande cherté des cuirs et mauvaise préparation d'iceux, il est très facile de remedier, faisant couler la rivière de Bièvre depuis la porte Sainct-Victor par un aqueduct sous terrain le long des fossez de la ville jusques à la porte de Nesle, establissant sur la pante de dehors des dits fossez les dites tueries, escorcheries, tanneries, megisseries, taintureries, trempis du poisson sec et salé, dont s'ensuivront plusieurs grandes commoditez qui ne se peuvent avoir par autre meilleur et asseuré moyen:
Premièrement, la conservation de la rivière de Seine par le detour des immundicitez de la rivière de Bièvre du dessus de la ville, sans aucune incommodité des faux-bourgs Sainct-Victor et Sainct-Marcel-lez-Paris;
La conservation des dits faux-bourgs Sainct-Victor et Sainct-Marcel durant les grandes inondations de la rivière de Bièvre, par la descharge d'icelle eslongnée des dits faux-bourgs, capacité du dit aqueduct et fossez de la ville;
La conservation des ponts, transports des denrées par le montage et avalage des bateaux le long des dits fossez par le dit aqueduct durant les grandes eaux, impossible par la Seine à cause de la bassesse des ponts;
La conjonction et transport hors la ville des eaux des tueries, tanneries, escorcheries, megisseries, teintureries, trempis de poisson sec et sallé, nettoyement de leurs ordures, par le facile transport d'icelles ès voiries dans des tonneaux, par le moyen des bateaux entrans et sortans du dit aqueduct en la rivière;
L'execution des ordonnances et arrests de la cour touchant les tanneries, pour remedier à la grande cherté et mauvaise preparation des cuirs, dechet d'iceux, faute d'icelles ès Païs-Bas, Lorraine, Allemagne, qui nous renvoyent et vendent cherement les pires et gardent les meilleurs;
La perte de l'escorce de nos taillis recouverte, qui est le vray tan, par le debit, employ ès dites tanneries, comme aussi du sel de saline, très propre pour la preparation des cuirs, dont la rivière est grandement infectée et le poisson gaté;
La construction des moulins à tan par le moyen du vent, à la façon de Hollande, ou par le moyen d'un cheval, attendu la facilité de la construction d'iceux.
Lieu seul plus proche de la ville et des eaux pour l'execution des ordonnances et arrests de la cour, aucune incommodité n'en pouvant arriver, à cause de la conjonction des dites tueries, escorcheries, tanneries, megisseries et trempis de saline, et facilité du nettoyement de leurs immundicitez par basteaux, rapidité, pante, profondeur et voulte du dit aqueduct, hauteur des murs de la ville.
Bref, lieu seul en l'Europe, auquel l'abatis des bestes, l'eau, le tan, le nombre d'artisans (moyennant la franchise), le grand et prompt debit de cuirs, sont en la plus apparente commodité.
_La permission aux servantes de coucher avec leurs maistres. Ensemble l'arrest de la part de leurs maistresses. In-8. S. L. ni D._
C'estoit au temps, au siècle, en la durée, en l'egire, en l'olympiade, au cercle, en l'année, au mois, au jour, en la minute et sur les sept heures du matin, c'est-à-dire vendredy dernier, que les servantes, chambrières, filles de chambre, damoiselles de deux jours, suivantes, s'assemblèrent en la place auguste, renommée et authentique du Pilory-des-Halles, pour là consulter aux affaires de leur republique, disposer de tout ce qui appartenoit au bien de leur police, regler et mettre un ordre parmy la confusion de leur estat.
De tous costez arrivèrent servantes petites et grandes, vieilles et jeunes, de chambre et de cuisine, recommanderesses[227], nourrices, filles à tout faire. Là presidoit (comme maistresse passée dès long-temps en l'art de recoudre le pucellage) belle, admirable et excellentissime dame Avoye, de son temps le passe-partout[228] de la cour, la haguenée des courtisans, l'arrière-boutique du regiment des gardes, le reconfort des Suisses, et maintenant, faute d'autre besongne, la doctrine, enseignement, et la science des autres, l'instruction des jeunes, le truchement des nouvelles venuës et le reservoir de tout ce qu'on peut esperer, chercher, inventer de nouveau, en matière d'amour.
[Note 227: Femmes qui avoient permission de tenir une sorte de bureau d'adresse où les servantes et nourrices venoient _se recommander_ et chercher condition. Par déclaration du roi enregistrée le 14 février 1715, le lieutenant de police devoit connoître de ce qui les concernoit.--Le mot de _recommanderesse_ est l'un de ceux qui sont soumis à l'approbation des _Grands jours de l'éloquence françoise_, d'après le _Rôle des presentations_, etc., pièce publiée dans notre tome 1er (p. 137), et que nous avons appris depuis avoir été attribuée par Pellisson (_Hist. de l'Acad. franç._, t. 1er, p. 67) à Sorel, qui, de son côté, s'en défendit fort dans son _Discours sur l'Académie françoise_ (1654, in-12).]
[Note 228: Auparavant, pour exprimer la même chose, on avoit dit _passe-fillon_. C'étoit, et pour cause, le surnom donné à une femme de Lyon qui fut la maîtresse de Louis XI. (V. la _Chronique scandaleuse_.) Ce mot, dont le nom de la Fillon, fameuse courtisane de la Régence, ne nous semble être qu'un diminutif, se retrouve, du moins pour le sens, dans celui de _passe-lacet_, qui court encore les coulisses de l'Opéra.]
Elle est assise sur un trepied comme quelque sibille Cumeue; après avoir toussé, roté, craché, emeunti, mouché, regardant la noble compagnie qui l'environnoit:
Mes bonnes gens, dit-elle, puisque nous nous sommes si heureusement assemblez ce jourd'hui, je trouve à propos, cependant que les harangères, poissonnières, auront ouvert leurs mannequins et mis leurs maquereaux en vente, que nous songions à nos affaires et donnions ordre au retablissement de nostre ancienne fortune. Vous me cognoissez toutes pour l'unique clairvoyante de Paris; je sçay et cognois toutes les bonnes maisons, je vous y peux placer quant bon me semble, et vous trouver des conditions à centaines; et partant je vous prie de prendre garde aux choses qu'il faut que vous fassiez pour avoir tousjours de l'argent en bourse et vous entretenir honorablement.