Part 12
40. Et neantmoins, sur les doleances qui nous ont esté faites par les dites damoiselles sur les gros haulx de chausses, disans qu'ils avoient esté expressement inventez pour empescher leur deduict et contentement, joinct que tels habillemens ne servent que d'ypocrisie et de masque, representans par l'exterieur chose grosse et grande, combien que le plus du temps il n'y ait rien ou bien peu dedans; et au contraire se pleignent les gentilshommes des vasquines[188], vertugales et grans devans que portent aujourd'huy les femmes[189], nous pour ce sujet en avons osté et ostons la coustume, nous rapportans à la mode d'Italie.
[Note 188: Elles commençoient à ne plus être à la mode, au grand désespoir de plusieurs dames. En 1563, il avoit paru à Lyon, chez Benoist Rigaud, une pièce ayant pour titre: _Blason des basquines et vertugalles, avec la belle remonstrance qu'ont fait quelques dames quand on leur a remonstré qu'il n'en falloit plus porter_.]
[Note 189: On lit dans l'édit. de 1574: Remettons ceste matière à nostre conseil estroit pour en estre plus mûrement délibéré avec nos gens d'amour.]
41. Entre les viandes, nous deffendons, ainsi qu'en plusieurs autres païs, le porc, et en outre voulons que l'on s'abstienne du veau, oyson, becasse; et des herons, deffendons principalement la cuisse[190].
[Note 190: Le héron est proscrit ici comme étant le plus couard et le moins amoureux des oiseaux. On sait, d'ailleurs, que la _cuisse héronniére_ est le type de la maigreur.]
42. Afin que chacun apprenne de demourer en cervelle et sache rendre raison de son faict, toutes bestes qui se trouveront en dommage seront rigoureusement chastiées, à la charge que, si elles sont surprises sur le fait, les dites choses seront tenües pour non advenües.
43. Et sur tout, deffendons de fascher aux champs les bestes cornües qui se trouveront ombrageuses.
44. Tout ainsi que nous bannissons de nostre convent les medecins reubarbatifs, ne voulans que l'on en face un estat particulier et exprès, aussi, au contraire, nous ne rejettons pas les medecines, entre lesquels nous approuvons grandement les simples.
45. N'empeschons que, selon les occurences des maladies, de deux simples l'on ne puisse faire une mixtion et composition bonne et saine, moyennant qu'en toute composition l'on y mette toujours six ou sept doibts de casse, en corne et tuyau.
46. Nous approuvons les suppositions, ostons toutesfois toutes seignées, sinon celles qui se feront de la veine d'entre les deux gros orteils.
47. Seront et sont, dès à présent, tous vieux escus, ensemble les grands vieux doubles ducats, descriez, et auront seulement cours entre nous les desirez[191], saluts et jocondalles, nobles et marionnettes[192].
[Note 191: Nous ne savons quelle étoit cette monnoie, dont le nom fait du moins supposer la valeur. Le _salut_ étoit une monnaie d'or avec une image de la vierge recevant la salutation angélique; la _jocondale_, un dollar de la valeur de trois schellings, selon Cotgrave; la _marionnette_, un petit ducat d'Allemagne, d'or de bas aloi.]
[Note 192: L'édition de J. Sara, 1618, s'arrête ici. Après ce dernier mot on y lit: _Car tel est nostre plaisir. Fin._]
48. Pour oster toute occasion de rongner les pièces, ne vaudront chascunes pièces que leur poix. Toutes fois si aucun, par une negligence supine[193] et prepostère[194], est si temeraire d'en prendre sans les pezer, ils ne s'en pourront prendre à justice.
[Note 193: De _supinus_, qui veut dire couché sur le dos.]
[Note 194: Contre nature. Montaigne parle des prépostères amours.]
49. Voyant la plupart de nos confrères, par une malediction specialle, tenir conte par dessus tous autres peuples de diamants, rubis, emeraudes et autres sortes de baguenaudes, que la populasse appelle par un abus de langage pierres precieuses, comme si ce fussent reliques, en quoy mesmement nos dits confrères se desbordent de telle façon qu'ils estiment ès dictes pierres resider des effets miraculeux et qu'elles ayent puissance de faire tumber, tant sur le devant qu'en arrière, les personnes qui s'estiment les plus fortes et advisées, nous, pour deraciner tels abus, qui équipollent à une vraye idolatrie, et cognoissans que telles pierres ne vallent que ce que l'oeil les estime, afin que d'icy en avant on ne se hazarde si hardiement à en achepter, permettons à un chacun de vendre indifferemment doublet[195] et happelourdes[196] si avec le dit rubis et diamant, et ordonnons que, si aucun par fortune se charge d'une happelourde, il ne s'en pourra prendre qu'à soy-mesme.
[Note 195: Fausse pierrerie faite de deux morceaux de cristal taillés et joints ensemble à l'aide d'un mastic coloré.]
[Note 196: Faux diamant. La Fontaine a dit:
Tout est fin diamant aux mains d'un homme habile; Tout devient _happelourde_ entre les mains d'un sot.]
50. Sur aultres plaintes et remonstrances qui sont venues par devers nous de la part des dames et damoyselles, exposans qu'il y avoit aujourd'huy une infinité de changeurs qui debitoyent pièces legères et de bas aloy, lesquels toutesfois, par une insolence très grande, ne vouloyent permettre aux vefves et femmes mariées, pendant l'absence de leurs maris, en recevoir de bonnes et de bon aloy, chose contrevenant à tout droict, parce que tant les femmes mariées que vefves doyvent jouyr du privilége de maris: Nous, en attendant autre disposition plus expresse de nous et de nostre conseil, et jusques à ce que autrement y ayons pourveu, cognoissans l'utilité qui provient du change, qui est nommement introduite pour l'entretenement du commun trafique et commerce, sans lequel prendroit bientost fin ceste humaine société, permettons à un chacun de exercer l'estat de changeur, oultre celuy auquel il est particulièrement appelé; voulons neantmoins, pour oster la confusion des estats, que chacun vaque à son mestier particulier ès lieux et boutiques publiques; et, quant à celuy de changeur, en interdisons l'exercice fors ès cabinets, garde-robbes, chambres et salles domestiques et privées; et aussi à la charge que ceux ou celles qui se voudront mesler de ce mestier seront si dextres et bien apprins, que les autres ausquels ils debiteront leurs pièces les estiment non legières, ains bonnes et loyalles; autrement leur en deffendons le mestier comme à personnes inhabiles et insuffisantes à exercer iceluy. Si donnons en mandement aux gens tenans nostre cour de Parlement de la Basse-Marche, maistres des requestes ordinaires de nostre hostel, vicomtes, vidames, viguiers, vibaillifs, visenechaux, et à chascun deux en droict soy, et si comme à eux appartiendra, que nos presentes ordonnances ils entretiennent, gardent et observent, et facent inviolablement observer, lire, publier et enregistrer sans venir directement ou indirectement au contraire, sur peine de grandes amandes et punitions corporelles encontre les infracteurs d'icelles, car tel est nostre plaisir. Donné à nostre chasteau de Plaisance, près Beauté, au moys de may mil cinq cens soixante-quatre, et de nostre gouvernement le trentième. Ainsi signé:
GENIUS.
Et au dessous, par le vicaire et lieutenant general d'Amour, estant en son conseil estroict:
CLOPINET.
Et scellé d'un grand scel de cire verde avec un las d'Amour.
* * * * *
Leues, publiées et enregistrées, ce requerant les gens d'Amour, au Parlement de la Basse-Marche, avec modifications contenues au registre de la dicte cour, qui sont telles que quand au cinquiesme article, qui veut que les beneficiez qui se trouveront par maladie, ancienneté ou autrement, ne pouvoir vacquer au deu de leurs charges, prendront coadjuteurs et vicaires; la cour, en declarant le dict article, ordonne qu'ils ne seront tenus d'en prendre, mais s'ils s'en presentent aucuns pour estre coadjuteurs qui soyent agreables à ceux ou à celles qui y auront interest, en ce cas, et non autrement, ils pourront desservir comme vicaires avec les dicts beneficiers. Et quand au dixiesme article, qui oste les contredicts et reproches entre le mary et la femme, demeurera cest article en surseance jusques à ce que l'on ayt faict plus ample remonstrance au dict seigneur. Au regard du vingt-neufvième, qui veut que l'on joue à dame touchée dame jouée, n'aura ledict article lieu, sinon que du commencement il eust été ainsi accordé entre ceux et celles qui joueront; et quant à tous les autres articles, celuy qui usera le moins de ces presentes ordonnances sera estimé le plus sage, et trompera son compagnon.
Fait en la ville de Congnac, aux grands arrests prononcez en robbe rouge[197], la veille de la solemnité des Roys, l'an mil cinq cens soixante-quatre.
_Signé_: POUSSE MOTTE[198].
[Note 197: «Le parlement prononçoit en robe rouge les arrêts les plus importants, qui devenoient ensuite comme autant de règles pour notre jurisprudence. (V. l'_Interprét. des Institutes_, II, 84, 87 et _passim_.) On trouve dans les oeuvres de du Vair un recueil d'arrêts prononcés en robe rouge.» (_Note de M. Feugère._)]
[Note 198: Ces _ordonnances_ ont été très diversement jugées. Feller, dans son _Dictionnaire historique_, les traite fort mal. M. Feugère est plus indulgent (_Essai sur... la vie d'Estienne Pasquier..._, p. 208, note). «Quoi qu'on ait dit de cette pièce, écrit-il, ceux qui prendront la peine de la lire s'assureront qu'elle n'est que joviale.» L'appréciation de M. Sainte-Beuve, dans son remarquable travail sur Estienne Pasquier, me semble la plus juste. «Si l'on vouloit s'égayer, dit-il..., on n'oublieroit pas... ces fameuses Ordonnances d'amour, qui n'ont pas dû trouver place dans les oeuvres complètes de Pasquier, et qui sont comme les saturnales extrêmes d'une gaillardise d'honnête homme au XVIe siècle.»--Ce ne fut pas, nous l'avons déjà dit, la seule licence que Pasquier se permit en ce genre; depuis la publication de notre premier volume, nous avons découvert que l'une des pièces que nous y avons insérées, _les Singeries des femmes de ce temps_ (V. pag. 55) a été inspirée, pour ce qu'elle contient de plus gaillard, par une lettre de Pasquier à M. de Beaurin (liv. 18, lettre 3).]
_L'Adieu du Plaideur à son argent_[199].
In-8. S. L. ni D. 16 pages.
[Note 199: M. Leber possédoit une édition de cette pièce qui portoit la date de 1624.]
Le jeu de paulme et le Palais Sont (ce me semble) de grands frais; Les tripots et les plaideries Sont le vray jeu du Coquimbert[200]: Car il en couste aux deux parties, Et en tous deux qui gaigne pert.
[Note 200: C'est celui que Rabelais désigne ainsi (liv. 1er, ch. 22):
A Coquimbert, Qui gaigne perd.]
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Adieu, mon or et mes pistolles, Adieu mes belles espagnolles[201], Adieu mes escus au soleil: Messieurs les maistres des requestes Et les advocats du conseil Auront de quoy passer les festes. Adieu mes amoureux testons[202], Adieu mes larges ducatons, Adieu mes quarts d'escus de France: Les coppistes et les commis Ne m'ont point laissé de finances Et m'ont pillé mes bons amis. Adieu mon or et ma monnoye, Adieu mon amour et ma joye, Adieu mes gentils pistollets[203]: Que mal-heureuse soit la vie Et des maistres et des valets Qui m'ostent vostre compagnie! Vray'ment, il n'estoit ja besoin De vous apporter de si loin, O belles et riches medailles, Pour vous donner à des larrons, A des voleurs, à des canailles, Qui vous font servir de jettons! Race de gens abominable Qui vous prise moins que le sable, Et ne fait presque point d'estat Des bourses mesmes mieux garnies! N'est-ce pas estre trop ingrat En prenant l'argent des parties? Qui penseroit qu'auprès du roy Des voleurs nous donnent la loy, Et que leurs vols et brigandages Surpassent mesme les larcins, Les rapines et les outrages Qui se font sur les grands chemins? Plaideurs qui avez des affaires, Que dites-vous des secretaires Et des clercs de vos rapporteurs? Que dites-vous de l'avarice Et de l'humeur de ces voleurs Qui vendent ainsi la justice? Et vous qui ne sçavez que c'est De faire donner un arrest, Escoutés à combien d'harpies Vous faites manger vostre bien En procez et chicanneries Qui ne valurent jamais rien. Si vous avez un bon affaire, Auparavant que de rien faire Il faut prendre beaucoup d'argent; Il en faut trouver sur des gages, Et obliger à cent pour cent Vos rentes et vos heritages. Allez-vous plaider au conseil? On ne vous void point de bon oeil Si vous n'y portez des pistolles. Il y faut laisser vos escus Et n'emporter que des paroles Pour y estre les bien venus Il faut quitter vostre patrie, Il faut hazarder vostre vie, Suivant le roy par le pays, Et, pensant faire vos affaires, Peut-estre serez-vous trahis Par des coquins de secretaires. Il faut presenter le ducat Et l'escu d'or à l'advocat Pour acquerir ses bonnes graces, Et si le clerc n'a de l'argent, Il vous fera laides grimaces Et ne sera jamais content. Il faut, pour appaiser ce drolle, Vous deffaire d'une pistolle; Il en faut pour vous presenter, Pour faire dresser vos deffences, Et aussi pour vous appointer Sur des legères consequences. Il faut suivre le reglement, Il faut lever l'appointement, Il faut dresser un inventaire, Il faut produire dans trois jours[204], Et pour quelque petit affaire Il faut faire de longs discours. C'est icy qu'on serre l'anguille, Et c'est icy que l'on vous pille, Car les cent francs n'abondent rien, Et, de la façon qu'on vous volle, Il faut donner tout vostre bien Pour payer un escu du rolle. Cependant vous suivez la cour, Où vous faites un long sejour Avec une grande despence. Jamais personne n'est content, Et tout le monde recommence A vous demander de l'argent. Ayant payé vos escritures, Voicy de nouvelles blessures: Il faut estre solliciteur, Il faut gagner la bonne grace Du clerc de vostre rapporteur, Ou bien il est froid comme glace. Vous l'irez voir cinq et six fois; Mais si vous ne parlez françois Et ne jetiez dessus la table Vos pleines mains de quarts d'escus, Vous le verrez inexorable, Et vous ne luy parlerez plus. Ne pensez pas qu'il se contente De cet argent qu'on luy presente; Sçachez que ce n'est jamais faict: Si vous perdez ceste coustume, Il ne fera point son extraict, Et n'aura ny encre ny plume. Tant que vous aurez un teston, Vous n'en aurez jamais raison; Si vous ne vuidez vostre bourse, Vous n'en aurez que du mespris, Et faut recourir à la source Lorsque les ruisseaux sont taris. Il faut descoudre vos pistolles Qui sont dedans vos camisoles, Et, luy en donnant deux ou trois, Il minuttera quelque page, Sous esperance toutesfois Qu'il en aura bien davantage. Il faut despenser vostre bien Pour achepter son entretien Et avoir l'oreille du maistre, Encore n'est-il pas content Si vous ne le sçavez repaistre De l'esperance d'un present. S'il vous fait voir, par courtoisie, Les pièces de vostre partie, Il luy faut payer le festin, Il luy faut faire bonne chère Et le traitter un beau matin Au logis de la Boisselière[205]. Pauvre plaideur, ce n'est pas tout, Encore n'es-tu pas au bout De ce grand poids de la justice, Où se trouve tant de voleurs Et où demeure l'avarice, Qui est cause de tels malheurs. Voicy un huissier qui exige Plus que sa charge ne l'oblige, Et si tu ne le rends content Il employe ses artifices Pour tirer de toy plus d'argent Qu'on n'en baille pour les espices. Encores en fait-il refus Si ce ne sont des quarts d'escus: Car le moyen, disent ces drolles, De diviser en tant de parts Des escus d'or et les pistolles Comme on fait les escus en quarts! Ayant consigné les espices, On exerce d'autres malices Sur ta bourse, qui n'en peut mais: Car, si ta cause est terminée, Ton arrest ne se fait jamais Que ta bourse ne soit vuidée. Il faut aller chez le greffier Voir ton arrest, et le prier Que sur-le-champ il l'expedie; Il faut trois livres pour le veoir, Et, quelque chose qu'on luy die, Il en faut douze pour l'avoir. Il faut un escu au coppiste, Autrement il fera le triste Et te lairra le fin dernier; Il te fera beaucoup de grace S'il t'expedie le premier, Quelque present que l'on luy face. Maintenant garde bien ta peau: Car, quand il faut aller au sceau, C'est une vraye escorcherie Où l'on prend l'argent d'un chacun. Hé! bon Dieu! que de vollerie De prendre quatre sceaux pour un! Enfin, pour tant de grandes sommes, En ce maudit temps où nous sommes, Tu n'auras que du parchemin Avec un peu de cire jaune. Il vaudrait mieux les mettre en vin De Gaillac[206], de Grave ou de Beaune. Or, parce qu'il m'est arrivé Que Messieurs du conseil privé N'ont jugé le fond de ma cause, Ains m'ont remis au Parlement, Il est bien raison que j'en cause, Puis qu'il aura de mon argent. Primo, je crains fort la chicane De quelque procureur marrane[207] Qui sçaura nourrir mon procez; J'apprehende ses procedures, Et crains qu'il n'y ait de l'excez Parmy toutes ses escritures. Je crains fort un clerc affamé, Lequel ne soit point estimé Que pour frequenter les beuvettes, Demander pinte et puis le pot, Et qui n'a jamais de pochettes Quand il faut payer son escot. Ces drolles n'ont point de memoire, Si ce n'est quand on les fait boire; Ils disent à de pauvres gens Qu'ils sont tousjours en l'audience, Qu'ils sçavent faire les despens, Et s'en mocquent en leur presence. L'audience est un cabaret; Le bon vin blanc et le clairet Sont les despens qu'ils sçavent faire. L'un est assis, l'autre debout, L'autre en mangeant parle d'affaire; Mais la partie paye tout. Cependant qu'ils font bonne chère, Leurs maistres boivent la poussière Et les atomes du Palais; Et puis ils vont à leurs maistresses, Le front joyeux et le teint frais, Faire leurs jeux et leurs caresses. J'espargnerois les procureurs; Mais on m'a dit que les meilleurs Sont les plus grands larrons de France. Ils sont donc beaucoup de larrons, Car je vous dis en asseurance Que les procureurs sont tous bons. Il faut que j'escrive le stile Du plus savant et plus habile Qui soit dedans le Parlement. Premierement, il faut escrire Et luy envoyer de l'argent Pour avoir un morceau de cire. Quelquesfois ce petit morceau Demeure long-temps sous le sceau, Et par après on expedie Le relief[208] en vertu duquel Vous intimez vostre partie Pour aller plaider sur l'appel. Vous rescrivez par l'ordinaire Qu'on prenne soin de cest affaire; Vous priez vostre procureur Que dans tel jour il se presente; Mais, si vous n'estes bon payeur, Jamais cela ne le contente. Ayant touché de vostre argent, Il se monstre plus diligent, Mais c'est pour prendre davantage: Car, ayant pris tout ce qu'il faut, Il vous rescrit en son langage Qu'il vous faut lever un deffaut. Vous asseurant à ses paroles, Vous envoyez quelques pistolles Pour cest avare chicaneur, Car vos parties d'ordinaire Ont comparu par procureur, Quand il vous mande le contraire. Il vous escrit ainsi souvent Pour avoir tousjours de l'argent; Si vostre cause n'est instruitte, Il faut envoyer des quibus, Afin d'en faire la poursuite: Autrement on n'y songe plus. La maladie continuë Quand le procez se distribuë, Et les habiles procureurs Mettent l'argent sous leurs serrures, Que les miserables plaideurs Envoyent pour leurs escritures. Or vous n'avez le plus souvent Ny escritures ny argent, Car l'avarice est bien si grande, Qu'au lieu de payer l'advocat, Monsieur le procureur vous mande Que le procez est en estat. Et cependant, tout au contraire, Car il arrive d'ordinaire Qu'on n'a pas conclu au procez; Vous quittez lors vostre mesnage, Mais il vous fasche par après D'avoir fait si tost le voyage. Car, arrivant au Parlement, Il faut encores de l'argent Pour retirer vos escritures; Et ainsi vostre procureur Se paye de ses impostures, Et l'advocat de son labeur. Un advocat jamais ne volle, Ne prenant que vingt sols du roole, Mais escrivant trop amplement, Il est indigne, ce me semble, De plaider dans un Parlement Et d'y escrire tout ensemble. Or, pour les jeunes advocats, Ils ayment mieux fripper les plats Que d'avoir le bruit de trop prendre; Aussi ne vont-ils au Palais Que pour gausser et pour reprendre, Mais non pas pour plaider jamais. Ils sont plustost aux galleries, Auprès des marchandes jolies, Que non pas dedans le barreau. L'un courtise sa librairesse, Voyant quelque livre nouveau; L'autre fait une autre maistresse. Laissons-les donc, jeunes et vieux: Car tout le mal ne vient pas d'eux, Mais des soutanes d'estamines, Je veux dire des procureurs, Qui n'eurent jamais bonne mine Qu'aux depens des pauvres plaideurs. Revenons à leurs procedures Et inutiles escritures, Qu'on paye sans sçavoir que c'est, Qu'on fait payer à la partie Auparavant qu'avoir arrest, Et que jamais on n'expedie. Mais posons mesmes que la cour Juge quelqu'un au premier jour: Il luy faut payer les espices; Autrement il n'a point d'arrest, Car ceux qui tiennent les offices En veulent toucher l'interest. Après la fin de son instance, Il faut trouver d'autre finance Pour faire taxer ses despens; Et, bien qu'il gagne la victoire, Il faut payer beaucoup de gens Pour avoir son executoire. Un procureur garde par fois Cette pièce plus de deux mois Sans l'envoyer à sa partie; Et puis il luy fait d'autres frais Et excuse sa volerie Dessus les longueurs du Palais. A la fin il luy fait à croire Que ce certain executoire Est demeuré dessous le sceau; Encore la cire est si chère Qu'on n'en a qu'un petit morceau De la longueur du caractère. Enfin, après tant de longueurs Qu'inventent tant de chicaneurs, Vostre procureur vous demande Ce qu'il a desboursé du sien, Quoy que ceste race brigande Vous ait volé tout vostre bien. Bon Dieu! qui sçavez nos affaires, Preservez-nous de ces corsaires, Gardez des voleurs les marchands, Et les mariniers des pirates; Preservez-nous de tels brigands, Et nous delivrez de leurs pattes. Pour moy, si je plaide jamais, Ou au Conseil, ou au Palais, Faites qu'on ne me desemplume, Afin que ces larrons fameux Qui ne volent que par la plume Me voyent voler dessus eux.
DIZAIN.
Maudits soient les procez, et non pas les plaideurs! Maudits soient les exploits, et non pas les libelles! Je veux et ne veux point de mal aux chicaneurs; J'ayme les differends, et non pas les querelles; J'ayme fort de plaider, et c'est ce que je fuis; J'abhorre le Palais et c'est ce que je suis; Je veux mal aux larrons, et veux bien qu'on desrobe; Je veux mal aux procez et les ayme par fois: Or, qu'est-ce que je veux? En un mot, je voudrois Que tout le monde en eust, hormis ceux de la robbe.
[Note 201: La pistole étoit originairement une monnoie d'Espagne.]
[Note 202: Petite monnoie d'argent mise en cours par Louis XII. Elle devoit son nom à la _teste_ de ce roi qui y étoit frappée. Elle avoit d'abord valu dix sols parisis. Quand Henri III la supprima, en 1575, elle ne valoit plus que quatre deniers.]
[Note 203: Demi-pistoles. V., dans les _Contes et joyeux devis_ de B. Des Perriers, la CIVe nouvelle.]