Variétés Historiques et Littéraires (02/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 1

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VARIÉTÉS

HISTORIQUES

ET LITTÉRAIRES,

Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

_Revues et annotées_

PAR

M. ÉDOUARD FOURNIER

TOME II

A PARIS Chez P. JANNET, Libraire

MDCCCLV

_Mémoire sur l'état de l'Académie françoise, remis à Louis XIV vers l'an 1696_[1].

[Note 1: Nous trouvons ce mémoire, dont nous ignorons l'auteur, dans le _Bulletin des sciences historiques_, que dirigeoit M. Champollion-Figeac, et qui forme la VIIe section du _Bulletin universel_ fondé par M. le baron de Ferussac. Il se trouve dans le tome 18, p. 98-100, et il y est dit qu'on l'a transcrit textuellement d'après un manuscrit du temps.]

La bonté avec laquelle le roy a bien voulu se déclarer protecteur de l'Académie françoise semble engager S. M. à lui donner quelque moment de son attention pour la tirer du mespris et de l'avilissement dans lequel elle est tombée depuis quelque temps. Cette compagnie a toujours esté et est encore composée de plusieurs personnes d'un mérite distingué dans les lettres; mais quelques petits esprits qui s'y sont introduits s'en sont, pour ainsy dire, rendus les maistres par l'absence des autres, que leurs différentes fonctions empeschent d'assister régulièrement aux assemblées, et ont escarté ceux qui auroient pu s'y trouver assidûment, en sorte que les honnestes se sont piquez à l'envy l'un l'autre de n'y point aller, et s'en sont même faict une espèce d'honneur dans le monde[2]. Cela, joint au petit nombre d'ouvrages que cette compagnie a produit et au peu d'attention que le roy semble y donner, faict croire au public qu'elle est entièrement inutile puisqu'elle ne faict rien, et encor plus, puisque S. M., à la pénétration de laquelle rien n'eschappe, semble l'abandonner. Il est cependant vray de dire que le soin de faire fleurir les lettres n'est point indigne du prince, car on remarque que de tous les temps la politesse dans les nations a esté une marque presque infaillible de supériorité sur les autres nations, et l'on a veu que les siècles et les pays fertiles en héros l'ont esté en hommes de lettres, et que la pureté du langage a toujours esgallé la prospérité de la nation.

[Note 2: Pavillon, dans sa lettre à Furetière du mois de juin 1679, rend témoignage de cette inexactitude de la plupart des académiciens et de l'inutilité de la présence des autres aux séances. «J'ai été introduit, dit-il, _incognito_, il y a trois jours, à l'Académie, par M. Racine, etc.... La scène qui s'y est passée en ma présence n'a pas été fort utile à l'enregistrement des décisions que l'on y a faites, puisque l'on n'a rien arrêté à cette assemblée. J'y ai vu onze personnes. Une écoutoit, une autre dormoit, trois autres se sont querellées, et les trois autres sont sorties sans dire mot.»]

L'Académie françoise avoit jusque icy assez remply cette idée, plus encore par raport aux pays estrangers qu'à la France mesme. Ils regardoient cette compagnie comme un tribunal souverain pour la langue, comme un corps toujours subsistant pour la conserver dans sa pureté, et luy donner en mesme temps l'avantage des langues mortes, qui est de n'estre point sujettes au changement, et celuy de la langue vivante, qui est de se perfectionner.

Il n'en est plus de mesme à présent, et l'Académie est également descriée et en France, et chez les étrangers.

Cependant rien ne seroit plus aisé que de rétablir ce corps dans son premier lustre. Je sçay que le roy est à présent occupé à de plus grandes et plus importantes affaires; comme je l'ay remarqué, celle-cy n'est point à négliger, et la moindre marque que le roy voudra donner de sa bienveillance pour l'Académie suffira pour la restablir.

Une chose qui a le plus contribué à faire ignorer au public l'utilité de cette compagnie est le choix des ouvrages qui luy ont esté donnez: un Dictionnaire, une Grammaire[3], une Poétique, une Rhétorique[4]. Qu'y a-t-il de plus difficile, de plus long, de plus ingrat, et, si j'ose dire, de plus impossible à faire par quarante personnes ensemble? Des ouvrages qui devroient estre composez par deux ou trois personnes au plus ne peuvent estre entrepris par une compagnie aussy nombreuse et dont les sentiments sont si partagez.

[Note 3: Les six années qui s'écoulèrent entre la publication du Dictionnaire en 1694 et sa révision en 1700 furent employées, dit Pellisson, «à recueillir et à résoudre des doutes sur la langue, dans la vue que cela serviroit de matériaux à une grammaire, ouvrage qui devoit immédiatement suivre le Dictionnaire, selon le plan du cardinal de Richelieu.» _Hist. de l'Acad. franç._, t. 2, p. 66.]

[Note 4: «Porter notre langue à sa perfection et nous épurer le goût, soit pour l'éloquence, soit pour la poésie, c'est ce que l'Académie se proposa d'abord, selon les vues du cardinal de Richelieu; et, pour y parvenir, elle résolut de travailler activement à un Dictionnaire, à une grammaire, à une Rhétorique et à une Poétique.» _Id._, p. 42.]

A la vérité, le Dictionnaire pourroit estre destaché en plusieurs parties différentes, et seroit par conséquent plus susceptible de ce travail. Cependant, après soixante ans et plus d'une application continuelle, ce Dictionnaire si attendu et tant célébré avant sa naissance a enfin paru au public[5], qui a lu d'abord toutes les imperfections et les fautes dont il est remply[6]; que doit-on espérer du reste? Une grammaire que deux académiciens pourroient achever en deux ans sera l'ouvrage d'un siècle pour l'Académie, et encore aura-t-elle moins de succès que le Dictionnaire. Pour remédier à ces inconvenients, il faudroit distribuer à cette compagnie des matières qui, pour estre plus parfaictes, demanderoient le travail et l'application de plusieurs personnes ensemble. Les occupations que l'Académie avoit dans les premiers temps nous en fournissent l'exemple. L'Examen du Cid a passé en justice pour un chef-d'oeuvre, et l'on voit ce qu'en escrit M. Pellisson, que le premier dessein de l'establissement de l'Académie estoit de perfectionner la langue en donnant des modelles dans leurs ouvrages, et en faisant voir le bon et le mauvais des autres ouvrages par les examens qu'ils en feroient ensemble.

[Note 5: Commencé en 1637, le Dictionnaire ne fut achevé qu'en 1694. V. notre article _Dictionnaire_ dans l'Encyclopédie du XIXe siècle.]

[Note 6: Les académiciens eux-mêmes reconnoissoient l'imperfection de leur oeuvre, et, bien plus, l'impossibilité de faire mieux, si la méthode suivie pour le premier travail, et maintenue pour les éditions qui se succédèrent jusque vers 1740, n'étoit pas abandonnée. Un mémoire adressé à l'abbé Bignon par l'abbé d'Olivet en janvier 1727, et publié, d'après le manuscrit, dans _l'Athenæum_ du 10 septembre 1853, prouve assez la mauvaise opinion qu'on avoit du Dictionnaire dans la partie saine de l'Académie. «Le Dictionnaire, dit donc d'Olivet, ne vaut rien dans l'état où il est, et, quand on y travailleroit cent ans, on ne le rendra jamais meilleur, à moins qu'on n'y travaille d'une manière toute contraire à celle qu'on a suivie jusqu'à présent. On s'assemble dix ou douze, sans savoir de quoi il doit s'agir; on y propose au hasard, selon l'ordre d'alphabet, deux ou trois mots à quoi personne n'a pensé. Il faut faire la définition de ces mots, faire entendre leur signification et leur étendue, et donner des exemples ou des phrases qui fassent voir les diverses manières dont ils peuvent être employés. Ces définitions se font à la hâte et sur-le-champ, quoique ce soit la chose du monde qui demande le plus d'attention. Les phrases ou les exemples se font de même; aussi sont-ils pour la plupart si ridicules et si impertinents, que nous en avons honte quand on les relit de sang-froid.»]

Si S. M. vouloit bien les rappeler à ce qu'ils faisoient pour lors, et leur marquer quelques autheurs latins ou françois sur lesquels ils donnassent leur jugement, cela seroit également curieux et utile. Ils pourroient de temps en temps en imprimer de nouveaux; leurs conférences deviendroient plus agréables, et tous les académiciens ne manqueroient pas d'y assister le plus souvent qu'ils pourroient, pour peu que S. M. parût s'y intéresser.

Cela n'empescheroit pas, si elle le jugeoit à propos, qu'ils ne fissent une grammaire et les autres ouvrages dont ils sont chargez par leurs statuts. Trois ou quatre personnes y travailleroient, et rendroient compte ensuite à l'Académie de ce qu'ils auroient faict[7].

[Note 7: Le travail pour la grammaire se fit d'abord par toute l'Académie assemblée. «On arrêta, dit Pellisson, qu'à l'un des bureaux M. l'abbé de Choisy tiendroit la plume, à l'autre M. l'abbé Tallemant.» Puis on se départit de cette méthode de travail collectif, parcequ'on jugea qu'un ouvrage de ce genre «ne pouvoit être conduit que par une personne.» On se décida donc à procéder comme il est dit ici, c'est-à-dire à charger de cette grammaire quelque académicien, «qui, écrit Pellisson, communiquant ensuite son travail à la compagnie, profitât si bien des avis qu'il en recevroit, que par ce moyen son ouvrage, quoique d'un particulier, pût avoir dans le public l'autorité de tout le corps.» _Id._, p. 68.--C'est l'abbé Regnier qui fut choisi.]

Le roy pourroit aussy régler que tous les mois ou tous les deux mois un académicien fist une action publique, et donner des sujets de prix[8], ce qui pourroit se faire sans augmentation de dépense, en donnant trois mois de vacation à cette compagnie, et en employant pour le prix le quartier de jetons[9] qui ne seroit point distribué.

[Note 8: Il y avoit déjà un prix d'éloquence, dont la fondation étoit due à Balzac, mais qui ne fut distribué pour la première fois qu'en 1671, c'est-à-dire quinze ans seulement après la mort du fondateur. «Comme son fonds avoit profité, lit-on encore dans l'_Histoire de l'Académie_, ce prix, qu'il avoit fixé à deux cents livres, fut porté à trois cents.» _Id._, p. 18.--Quelques années après, on destina une somme pareille pour un prix de poésie. Pellisson, Conrart et M. de Bezons, tous trois académiciens, en firent d'abord les frais; puis, après la mort de Pellisson, l'Académie en corps les prit trois fois de suite à sa charge; enfin M. de Clermont-Tonnerre, évêque de Clermont, constitua ce prix à perpétuité, en 1699, moyennant une somme de 3,000 francs, placée sur l'Hôtel-de-Ville de Paris. Le donateur prononça, à cette occasion, un discours qui se lit dans _le Mercure galant_ du mois de juin de cette année-là.]

[Note 9: C'est à Colbert qu'on devoit ces jetons de présence. «Afin d'engager encore davantage les académiciens à être assidus aux assemblées, il établit qu'il leur seroit donné quarante jetons par chaque jour qu'ils s'assembleroient, afin qu'il y en eût un pour chacun, en cas qu'ils s'y trouveroient tous (ce qui n'est jamais arrivé), ou plutôt pour être partagés entre ceux qui s'y trouveroient, et que, s'il se rencontroit quelques jetons qui ne pussent pas être partagés, ils accroîtroient à la distribution de l'assemblée suivante. Ces jetons ont, d'un côté, la tête du roi, avec ces mots: _Louis le Grand_, et, de l'autre côté, une couronne de laurier avec ces mots: _A l'immortalité_, et autour: _Protecteur de l'Académie françoise_.» _Mémoires_ de Charles Perrault, liv. 3. Avignon, 1759, in-8º, p. 137-138.]

Je n'entre point icy dans le détail de la manière dont il faudroit travailler, ny dans les règles qu'il faudroit establir par raport à ce que je viens de dire, puisque cela seroit inutile et mesme ennuyeux; je me contenteray seulement de dire qu'il me paroist que ce sont là les seuls moyens de restablir l'Académie françoise dans son premier lustre, et qu'il est de la grandeur du roy de donner cette marque d'attention aux lettres, pendant que S. M. semble n'en donner qu'à la guerre et au bien de ses peuples.

_Le Miroir de contentement, baillé pour estrenne à tous les gens mariez._

_A Paris, chez Nicolas Rousset, en l'isle du Palais, devant les Augustins._

CIC.IC.XIX.

In-8º.

PREMIÈRE PARTIE.

Je veux chanter dessus ma lyre Ce que j'ay eu peine d'escrire, Et ramasser de tous mes sens Les plus melodieux accens. Je veux, à quatre escus pour teste, Faire une solennelle feste A tous les enfans d'Apollon; Je veux le luth, le violon, La harpe et la douce pandore, La flutte et le tambour ancore, Les perles des musiciens, Jeunes, vieux, nouveaux, anciens; Je veux le concert plus habile De la veille Sainte-Cécile[10], Les chantres du roy journaliers Et les orgues des Cordeliers[11], Pour chanter en note amoureuse De Jean la vie bien heureuse, Jean tousjours gay, roy des contens, Jean tout confit en passe-temps, Jean qu'on ne verra tant qu'il vive Jamais que porter la lessive, Jean qui ne voudroit s'obliger, Pour tout l'or du monde, à changer Son port de lessive en office Qui lui donnast autre exercice. O Muse, eslite du trouppeau Qui habite sur le couppeau[12] Du mont Parnasse, je te prie, Dy-moy de Jean l'estre et la vie. Le temps de sa nativité Fut un jour de Sainct-Jean d'esté. Aussi, neuf mois devant, la lune Avoit monstré sa face brune, Quand sa mère en songeant croyoit Que de son flanc issir voyoit Un chat qui, d'une course brève, Monta au feu Sainct-Jean en Grève[13]; Mais le feu, ne l'espargnant pas, Le fit sauter du haut en bas, Si que, pour attiedir sa peine, Il se relança dans la Seine, Où Neptune au festin estoit D'une Nymphe qui le traictoit. Ce fut un asseuré presage Que Jean aymeroit ce rivage, Et que ses exploits les plus beaux Il feroit aux rives des eaux; Bref, sa retraite journalière Seroit au bord de la rivière. Or, le jour que ce pauvre oizon Parut dessus nostre orizon, Et que l'estoile matinière Descouvrit son heure première, Sa mère estoit en un grenier Logée près d'un menestrier, Qui faict que Jean sçait la practique De toute sorte de musique, De rondeaux, ballades, chansons, Les voltes[14] de toutes façons, Les courantes, la sarabande, Et des branles toute la bande, Mesmes celuy des bons maris, Qu'on souloit danser à Paris, Des Bretons la druë carole[15], Et la pavane à l'Espagnole[16]. S'il faut danser les Matassins[17], Il n'a les pieds dans des bassins; Dispos pour danser la fissaigne[18] Autant qu'une chèvre brehaigne. Quand Jean fut un peu grandelet, On luy apprit son chappelet; Car Jean a la mine trop bonne Pour estre un docteur de Sorbonne. Il sçait son Pater, son Ave, Son Confiteor, son Salve; Il sçait un peu son nom escrire. Du reste, il ne s'en faict que rire, Parce qu'on dit à tout propos: Les plus sages sont les plus sots.

[Note 10: Ce concert se donnoit aux Grands-Augustins par la confrérie des musiciens de Sainte-Cécile. V. Lebeuf, _Hist. du dioc. de Paris_, t. 2, p. 464; _Merc. gal._, juin 1679, p. 184.]

[Note 11: C'étoient les plus belles de Paris. Daquin et Marchant furent, au XVIIe siècle, organistes aux Cordeliers.]

[Note 12: Ce vieux mot signifioit colline, monticule. Le nom de la rue _Copeau_, très montante, comme on sait, vient de là.]

[Note 13: V. pour ce feu de la Saint-Jean sur la place de Grève, et sur les auto-da-fé de chats qu'on y faisoit, une longue note de notre édition des _Caquets de l'Accouchée_.]

[Note 14: Les _voltes_, dont la plus fameuse étoit celle de Provence, avoient été, depuis Charles IX et Henri III, danses fort à la mode. Guil. du Sable a dit dans son _Coc à l'âne_, l'une des pièces de sa _Muse chasseresse_, Paris, 1611, in-12:

Considerant le temps qui court, Il faut, pour estre aimé en cour, Bien basler et danser la volte.]

[Note 15: Cette danse, qui s'exécutoit en rond, et que Jacques Yver appelle pour cela «la ronde carole» (_Printemps d'Yver_, journ. 3), avoit donné naissance au mot _caroleur_, qui se trouve dans le roman de la Rose, et à _caroler_, qui se lit dans les poésies de Froissart. Elle n'étoit point particulière aux Bretons, qui même lui préferoient de beaucoup leur trihori. On la dansoit beaucoup à Paris, où se trouvoit même un carrefour qui lui devoit son nom de _Notre-Dame-de-la-Carole_.]

[Note 16: Ce vers confirme l'opinion de Furetière, qui veut, en dépit de Ménage et d'un passage d'Antonio Massa Gallesi (_De exercitatione jurisperitorum_, liv. 3), que la pavane vienne d'Espagne, et non pas de Padoue. Elle étoit depuis long-temps à la mode. Marguerite de Valois fut l'une des dernières qui la dansèrent bien. (V. _Mél. d'une gr. biblioth._, t. 30.)]

[Note 17: Encore une danse espagnole, mais plus vive que la pavane. C'étoit une imitation de la pyrrhique antique, et, comme elle, elle se dansoit avec des épées. «L'on voyoit, lit-on au livre VII de _Francion_, qu'ils se battoient de la même façon que s'ils eussent dansé le ballet des _Matassins_, où l'on fait cliqueter les épées les unes contre les autres, ce qui est une abrégée de la danse armée des anciens.» Molière, en la plaçant dans le ballet de _Pourceaugnac_, lui fit singulièrement perdre de son caractère.]

[Note 18: Nous ne savons quelle est cette danse. Peut-être faut-il lire la sissaigne, et alors j'y reconnoîtrois facilement la _sissonne_, qui commençoit à être célèbre alors, et dont le pas principal se danse encore sous le nom altéré de pas de _six sols_.]

* * * * *

LA SECONDE PARTIE.

Jean, petit mignon de l'Aurore, Chante la beauté qu'il adore En se levant de grand matin; Puis, d'une chanson bien gentille Qu'il dit des sergens de la ville, Passe en musique l'Arétin[19]. Le dos recouvert de sa hotte D'une mine qui n'est point sotte, Semble un orgueilleux limaçon Qui, de sa coquille les bornes Outrepassant, monstre ses cornes Au soleil de brave façon. Ceste hotte, pour des bretelles, A deux lizières assez belles, L'une rouge, l'autre de gris; Car la corde à la longue affole, Et lui avoit sié l'espaule Et son pourpoint de petit gris. Jean n'est curieux de la mode, Mais, vestu comme un antipode D'un haut de chausse plein de trous, Plus large en bas qu'à la ceinture, Ne craint point que la ligature Luy face mal sur les genoux. Haut de chausse fait d'une cotte Qu'Urgande portoit à la crotte L'espace de neuf ou dix ans, Frangé par bas, et si honeste Que jamais n'eut coup de vergette, Faict en despit des courtisans. Je pense avoir leu dans l'histoire, Si j'ay encor bonne memoire, Ce fut en l'an cinquante-neuf Qu'on osta les chausses bourrées[20] Où les armes estoyent fourées; Lors ce haut de chausse estoit neuf. Si vous le voyez plein de tailles, C'est qu'il a veu maintes batailles A Dreux, Jarnac et Moncontour; A Sainct-Denys fut sa deffaicte: Un goujat l'eut pour sa conqueste, Qui ne le portoit qu'au bon jour. Il estoit aux troupes des reistres Lors que deux ou trois cens belistres Furent deffaits dedans Auneau[21]; Puis il vint à la Fripperie, Où Jean, qui hait la braverie L'eut en eschange d'un moyneau. C'est son compagnon plus fidèle: Soit qu'il travaille à la Tournelle, Soit qu'il ballie sa maison, Soit que par fois il aille au Louvre, De ce haut de chausse il se couvre, Qui est propre en toute saison. Pour conserver ceste relique, Qui sert tant à la republique, Jean, qui sçait bien son entregent[22], Porte une soutane de toile Faicte du reste d'un gros voile Dont un nocher luy fit present. On prendroit Jean, en ceste guise, Pour un senateur de Venise, Ou pour un jeune Pantalon[23], Ou pour un bachat en Turquie, Car sans orgueil sa sequenie[24] Lui bat presque sur le talon. Jean vient au bord de la rivière, Trouve une troupe lavandière De femmes battans les drappeaux: Il baise l'une, et s'escarmouche Avec l'autre un peu plus farouche, Luy baisant ses tetins jumeaux. Cupidon, aux rives de Seine, Rid de ceste amour incertaine, Car Jean n'est en place arresté; Et de vray, qui voit la caresse De Jean, il n'y a point d'adresse; Jean se loue de tout costé. Jean n'eust jamais l'ame captive, Jean rid tousjours, pourveu qu'il vive, Il ne voudroit pas estre un roy; Jean n'offence jamais personne, Jean ne craint point qu'on l'emprisonne, Jean ne faussa jamais sa foy. Après le bonjour ordinaire, Jean, chargé comme un dromadaire, Le linge encore degoutant, S'en va par la plus courte voye A la maison où on l'envoye Se descharger, tousjours chantant. Poussé d'une mesme alegresse, Jean s'en retourne de vitesse, Du fromage et du pain portant, Et de vin nouveau la choppine Pour le desjeuner de Bertine; Mais Jean en est participant. O Dieu! quels bons mots ils se dient Quant à desjeuner se convient! Si nous les avions tous escrits, Ils nous feroient crever de rire. Relisez les Fleurs de bien dire[25]: L'auteur de Jean les a appris. Ainsi Jean passe la journée, Jean passe ainsi toute l'année, Sans un seul grain d'ambition. Que le monde coure ou qu'il trotte, Que Jean ne perde point sa hotte, Il est exempt de passion. Hotte qui luy vaut un empire, Hotte que Jean seule respire, Hotte coulante de fin or Plus que le Tage en abondance, Hotte l'espoir et l'asseurance, Et de Jean l'unique thresor. Sçachez Platon et Aristote; Qui ne cognoit Jean et sa hotte Ignore la perfection, Et la plus belle intelligence De tout le bonheur de la France, Qu'il faut chercher d'affection. Aussi, pour tant de grands services Et quantité de bons offices, Elle avoit le cul tout percé; Mais Jupiter, très favorable, Pour un signe au ciel remarquable Entre les astres l'a placé. Jean heureux, heureuse ta hotte Qui te fait chanter gaye notte! Certes, je ne m'estonne pas Si tant de Jeans font bonne vie, Gays, joyeux, et auroit envie Tel d'estre Jean qui ne l'est pas.

[Note 19: C'est Guy, l'inventeur de la gamme, qu'on appeloit l'Arétin, à cause d'Arezzo, sa patrie.]

[Note 20: Il est parlé ici de ces chausses d'_avanturiers_, habillés à la pendarde, dont Brantôme a dit: «D'autres plus propres avoient du taffetas en telle quantité, qu'ils doubloient ces chausses et les appeloient _Chausses bouffantes_.» _Édit. du Panthéon littéraire_, t. 1, 578-580.]

[Note 21: En 1587, le duc de Guise, qui avoit déjà battu les reîtres à Vimory le 26 octobre, les défit encore à Auneau, en Gatinais, le 11 novembre, et amena ainsi leur capitulation à Lancy.]

[Note 22: Expression déjà depuis long-temps à la mode (V. de La Noue, _Dict. de rimes_ (1596), p. 299), et dont Beroalde se moque ainsi: «Je m'étonne, fait-il dire à Ramus parlant à César sur cette expression: _Qu'est-ce que faire la pauvreté?_ je m'étonne que vous, qui êtes latin, ne le savez; et surtout vous qui, entre les galants, savez mieux votre cour. J'ai pensé dire, comme nos docteurs, votre _entregent_; mais il me sembleroit dire _entrejambe_, tant cela est fat.» (_Le Moyen de parvenir_, édit. Charpentier, 1841, p. 39.)]

[Note 23: C'est-à-dire encore un jeune seigneur de Venise, car on sait que le _Pantalon_, qui devint plus tard un des types burlesques de la comédie italienne, fut d'abord la personnification du riche vénitien.]