Part 9
[Note 79: Le genre du mot _navire_ n'étoit pas en effet encore bien décidé. Pour la plupart, esclaves de l'étymologie latine, c'étoit encore un mot féminin, suivant l'usage observé jusqu'au XVIe siècle; d'autres lui donnoient déjà le genre qui lui est resté, et que Du Bellay avoit été le premier à lui attribuer en son _Illustration de la langue françoise_, au risque des critiques, qui ne lui furent pas épargnées, surtout par Charles Fontaine (_Quintil Censeur_, 1576, in-12, pag. 206). En 1666, le débat n'étoit pas encore vidé. «Ce mot, écrit Ménage, est encore présentement masculin et féminin, surtout en vers.» _Observations sur les poésies de Malherbe_, 1666, in-8, pag. 268.--Quant au mot _affaire_, il est vrai qu'on pouvoit aussi discuter encore sur le genre à lui attribuer. On l'employoit souvent au masculin. Nous renverrons, sans chercher d'autre exemple, à une phrase de la pièce françoise concernant Antoine Perez, que nous donnons dans ce volume à la suite de celle-ci.]
[Note 80: On veut qu'il intervienne en ces questions, non seulement pour ses oeuvres, où le mot _navire_ se trouve toujours au féminin, mais comme étant l'un de ces _curateurs_ des poésies de Malherbe dont il est parlé plus haut.]
S'est presentée la demoiselle de Gournay, requerant qu'on ne retranchast pas du bon françois les mots qu'elle a succé avec le laict, qu'elle pourroit soustenir signifier tout ce qu'ils veulent dire, declarant toutefois la dicte demoiselle que, pour eviter à procez quy finiroit à peine avant sa vie, elle ne demande en ceste premiere assize que le restablissement par provision de _ains_, _jadis_ et _pieça_, bons et vieux gaulois, comme sçavent tous ceux quy ont leu les livres modernes[81].--R. Pour _jadis_ et _pieça_, fins de non-recevoir; pour _ains_, soit communiqué au sieur abbé de Croisilles[82].
[Note 81: Dans sa _Requeste des Dictionnaires à Messieurs de l'Académie_, Ménage met en scène Mlle de Gournay pour la même cause:
..... Depuis trente années On a par diverses menées Banny des romans, des poullets, Des lettres douces, des billets, Des madrigaux, des élégies, Des sonnets et des comédies, Ces nobles mots: moult, ains, jaçois ................................ Pieça, servant, illec, ainçois Comme estant de mauvais françois, Et ce sans respect de l'usage. ................................ Et bien que telle outrecuidance Fît préjudice aux suppliants, Vos bons et fidèles clients, Et que de Gournay la pucelle, Cette sçavante damoiselle, En faveur de l'antiquité Eust nostre corps sollicité De faire des plaintes publicques Au decry de ces mots anticques.]
[Note 82: J.-B. Croisille, abbé de la Couture, mort en 1651. Tallemant a écrit son _historiette_ (édit. P. Paris, t. III, p. 27-36). On a de lui: _Héroïdes ou épistres amoureuses à l'imitation des épistres d'Ovide_, 1619, in-8º.]
S'est presenté le procureur des Petites Maisons, requerant que le langage de l'Erty[83] ne fust pas supprimé.--R. Soit communiqué au sieur de Vaux[84].
[Note 83: Fou célèbre, que Sarrazin donne pour père à Dulot dans son poème de _Dulot vaincu, ou la Défaite des bouts rimés_, et auquel G. Colletet consacra l'une de ses épigrammes, avec ce titre: _Pour l'Herty, fou sérieux des Petites-Maisons._ (_Epigrammes_ de Colletet, Paris, 1653, in-12, pag. 213.)]
[Note 84: C'est le pseudonyme pris par le comte de Cramail pour son livre grotesque _les Jeus de l'inconnu_, Rouen, 1630, in-8. Un petit livret, _l'Herti ou l'universel_, s. l., attribué au même auteur, parut aussi en 1630. V. _Rev. franç._, 20 mai 1855, p. 483, notre article sur le comte de Cramail.]
S'est presenté Bocan[85], bon violon, requerant que _bail à ferme_ n'aye point de pluriel, si _bal_ pour dancer n'en a aussy, le tout pour eviter à noyse, quy arrive souventefois faute de s'entendre, luy requerant, quy n'a pas si bien en main le pied que la langue, ayant couru, il y a un peu plus de deux sepmaines, il ne sait quel hazard, pour avoir dict, selon qu'il luy vint à la bouche et sans premeditation, qu'un caresme prenant luy faisoit bien faire ses affaires, parce qu'il ne se faisoit point de _baulx_ où, malgré les envieux, il ne fust appelé et prié d'y prendre telle part que bon luy sembleroit; un partyzan, quy par malheur estoit de la compagnie, et pour lors avoit baulx à ferme en teste, s'imagina à tort qu'yceluy requerant couroit sur ses marchez, et, preoccupé de passion nullement amoureuse, luy dressa une querelle où tout au moins la poche[86] dudict Bocan eust cassée esté, si par amis communs n'eust esté remonstré au partyzan que les _baulx_ dont avoit parlé Bocan n'estoient que pour dancer, et non pas à ferme, ledict mot de _baulx_ pouvant signifier les uns et les autres en pluriel, ce qu'ils le prioient de croire tout au moins par interim, jusqu'à la tenue des Grands Jours de l'eloquence françoise, à la première assise desquelz se chargeoit ledict Bocan d'obtenir pour ledict mot de _baulx_ reiglement entre les partyzans et les baladins; accommodement quy fut enfin accepté respectivement, pour auquel satisfaire de sa part, conclut ledict requerant ainsy que dessus.--R. A cause de l'importance de ce quy est requis, est deputé le sieur de Bois-Robert pour en conferer avec le sieur de B.
[Note 85: Jacques Cordier, dit Bocan, du nom d'une terre que M. de Montpensier lui avoit donnée, étoit bon violon, comme il est dit ici, et fameux maître à danser. Tout ce qu'on lit sur lui dans les biographies est pris à la _Description de Paris_, par Piganiol, tom. II, pag. 215-216. Une danse qu'il avoit composée, et qui à cause de lui s'appeloit la _bocane_, se dansoit encore au commencement du XVIIIe siècle. (V. Compan, _Dict. de danse_.) C'est lui qui joua sur son violon l'air de la sarabande que le cardinal de Richelieu dansa pour plaire à Anne d'Autriche. Brienne, qui raconte le fait, l'appelle par erreur Boccau pour Bocan. (_Mémoires_, tom. I, pag. 276.)]
[Note 86: «Manière de violon, qui est un instrument de musique que les maîtres à danser portent en ville dans leur poche lorsqu'ils vont montrer à leurs escoliers, et qui n'a esté appelé _poche_ que parcequ'on le met dans la _poche_.» _Dictionnaire_ de Richelet, 1re édit.]
S'est presentée Guillemine, la revenue recommandaresse de nourrices, exposant que, quand elle presente quelqu'une de sa cognoissance pour estre nourrice en bonne maison, la première demande qu'on fait à ladicte exposante est si la nourrice qu'elle recommande sçait bien parler françois, ce qu'elle ne peut ny ne doit garantir, mais seulement, ce quy est de son etat, que la nourrice a bon laict, est et sera tousjours, si Dieu plaist, de bonne vie, et mourra sans reproche: de quoi ne se contentent pas les monsieux, disant qu'il faut à leur enfant une nourrice quy parle françois, et encore immatriculée au secretariat des Grands Jours de l'eloquence françoise, quy sont qu'elle n'entend point; mais elle supplie qu'on ne luy oste pas sa chalandize.--R. Sans approuver le mot de _recommandaresse_ que l'exposante prend pour qualité, à ce que soit promptement pourveu au cas par elle exposé selon son exigence, dans huictaine la compagnie donnera cognoissance des commissaires pour approuver les nourrices capables d'apprendre à parler aux petits enfans.
S'est presentée Perrette Lemaigre, doyenne des harengères de la halle, suppliant pour la My-Caresme.--R. Renvoyé après Pasques.
S'est presenté Gilles Feneant, sieur de Tourniquet, l'un des ordinaires de la maison du roy de Bronze, fondé en procuration du Filou et de Lanturelu, requerant qu'il plaise à la compagnie declarer que _vrayement, C'est mon, Voilà bien de quoy_, et toutes chansons de ceste sorte composées par quelques autheurs que ce soit, ne contiennent que bon françois.--R. Soit communiqué à Jean de Nivelle.
S'est presenté le sieur Renaudot, suppliant qu'on le desdommageast de la perte qu'il estoit contrainct de souffrir par l'establissement des Grands Jours de l'eloquence, evidente en ce que les Allemands et autres nations n'auront plus recours à son bureau[87] pour avoir adresses aux maistres de la langue françoise. Item a requis le sieurdict Renaudot qu'affin que la fille n'estouffast pas sa mère, le lundy soit jour de vacation pour Messieurs, comme samedy pour les predicateurs.--R. Communicquera ledict Renaudot ses griefs pretendus au procureur de la compagnie.
[Note 87: C'est le bureau d'adresse auquel nous avons déjà consacré une note dans _le Roman bourgeois_, édit. P. Jannet, pag. 106. Comme c'étoit un centre de compagnie, on l'avoit d'abord appelé _bureau de rencontre_. En 1631, on avoit eu la singulière idée de le mettre en ballet. Il y est appelé, en assez mauvais vers:
Un rendez-vous en titre de bureau, Pour ceux qui ne savent que faire, ..... Pour nos trois sols nous y pourrons entrer Et trouver quelque chose ou blanque.]
S'est presenté le sieur B., fondé en raisonnement, requerant que, sans interloquer ny deputer commissaire, soit declaré par la compagnie que le mot car[88] est bon et naturellement françois, et tout au moins très utile à la langue. Sur ceste requisition, a remonstré le sieur de Gomberville que, sauf meilleur advis, le sien estoit qu'il fust traicté de _de_, de _du_, de _a_, de au; articles _il_, _le_, _luy_, _ils_, _les_, _leur_, _son_ et autres pronoms, le tout par preferance audict _car_, quy tout au plus, ce luy semble, ne pouvoit pretendre que conjonction. Monsieur le president a demandé au procureur de la langue ce qu'il concluoit, tant sur la requysition cy-dessus que sur la remonstration dudict sieur de Gomberville, lequel procureur a dit que pour le deu de sa charge il concluoit aux fins de la remonstrance dudict sieur de Gomberville, sans que toutesfois sa conclusion ne portast aucun prejugé au fond de l'affaire de _car_, mais seulement à ce que fust conservé son rang et ordre à chaque partie de la grammaire: à quoy la compagnie doit avoir principal esgard.--R. La compagnie a ordonné que sera procedé suivant les conclusions du procureur de la langue.
[Note 88: V., sur la grande querelle académique que souleva ce mot, accepté par les uns, repoussé par les autres, et par Gomberville surtout, notre article du _Constitutionnel_, 30 janvier 1852, _Histoire du trente-sixième fauteuil de l'Académie françoise_.]
Finalement, a requis ledict procureur que _naturalité_ fust naturalisée par la compagnie, parce qu'il en falloit des lettres à _intriguer_, _agir_, _negotier_, _ministre_, _genie_, _parque_, et à quantité d'autres necessaires, ce luy sembloit, à l'entretien des Grands Jours. R. La compagnie a naturalisé ladicte _naturalité_ et ordonné au secretaire de la langue d'en expedier des lettres aux desnomés en la requysition cy-dessus.
Comme l'assize estoit preste à se lever, s'est presenté tumultuairement le sieur de l'Usage, declarant par le notaire le Peuple qu'il se portoit pour appelant devant quy il appartiendroit de tout ce quy seroit ordonné par Messieurs tenant les Grands Jours de l'eloquence françoise, si au prealable ne luy estoit communicqué en Cour, où il elisoit domicile.
La compagnie a dit que ne pouvoit pour le present estre opiné sur ceste affaire, parce que l'heure d'aller chercher à vivre venoit de sonner, après laquelle est arresté aucune affaire ne pouvoir estre traictée ny proposée, echeant besoin notoire à la plus grande partie de Messieurs de sortir precisement à icelle.
FIN.
* * * * *
_Recit veritable du grand combat arrivé sur mer, aux Indes occidentales, entre la flotte espagnole et les navires hollandois, conduits par l'amiral Lermite, devant la ville de Lyma, en l'année mil six cens vingt-quatre_[89].
_A Paris, pour la vefve Abraham Saugrain, en l'isle du Palais._
M. DC. XXIV.
In-8º.
[Note 89: Cette expédition des Hollandois contre Lima étoit entreprise à l'imitation de celle que trois ans auparavant Jacob Villekens avait tentée contre San-Salvador avec tant de bonheur, et qui avoit valu à la compagnie des Indes occidentales formée au Zuyderzée l'occupation momentanée de cette belle colonie portugaise. Le Pérou, la plus riche des possessions espagnoles en Amérique, étoit surtout convoité par les aventuriers de toutes les nations, qui commençoient dans ces mers des courses dont les _flibustiers_ firent bientôt de si terribles expéditions. D'Aubigné, dans son _Baron de Fæneste_, cite, par exemple, «le general Stincs et huict autres grands pirates qui ont boulu bailler au roy d'Angleterre deux millions d'or pour conquerir le Pérou à leurs despens.» Liv. III, chap. 17.--On conçoit que les Hollandois missent les premiers à exécution cette entreprise de conquête seulement projetée par d'autres. Enlever le Pérou aux Espagnols, c'étoit en effet les détruire presque complétement dans l'Amérique du Sud, et aussi les ruiner en Europe. Decker le dit en termes formels au commencement de la relation qu'il fit de cette expédition de Jacques-Lhermite, relation excellente, selon Paw (_Recherches philosophiques sur les Américains_, tom. I, pag. 300-301), publiée d'abord en allemand à Strasbourg (1629, in-4º), puis reproduite en latin dans le 13e partie des _Grands Voyages_ de De Bry, et enfin en françois, au tom. IX, pag. 1-104, du _Recueil des voyages qui ont servi à l'établissement et aux progrès de la compagnie des Indes orientales_, Rouen, 1725, in-12. Voici les premières lignes de ce curieux journal, d'après le Recueil que nous venons de citer, où il porte pour titre: _Voyage de la flotte de Nassau aux Indes orientales par le détroit de Magellan, commencé l'an 1623, sous le commandement de l'amiral Jacques Lhermite, et fini l'an 1626_: «Tous les politiques qui ont particulièrement connu les affaires du royaume d'Espagne ont jugé qu'il n'y avoit pas de meilleur moyen pour le reduire sur l'ancien pié et pour faire cesser les tyrannies qu'il exerçoit en divers endroits de l'Europe, que de lui enlever ce qu'il possedoit en Amerique, ou de lui en faire perdre les revenus: car c'est par le secours des richesses qu'il en tire qu'il fait la guerre aux autres pays de la chrétienté.»
Notre relation dit que l'expédition se composoit de 12 navires; Decker ne parle que de 11 vaisseaux, qui, portant 294 canons et 1637 hommes, dont 600 soldats, «firent voile de Goerée ou Gourée le 29 avril 1623.»]
Amy lecteur, il est cogneu de plusieurs et diverses personnes de ces Pays-Bas que l'année 1623 il partit de ce pays de Hollande une flotte de douze navires, laquelle l'on nommoit la flotte incognuë, d'autant que l'on ne sçavoit où elle devoit aller. Elle partit de Hollande sous la conduite de l'admiral Lermyte, afin de mettre à execution ce qui leur avoit esté commandé par les très puissants seigneurs Messeigneurs les Estats, et par Son Excellence le très illustre prince d'Orange. Ils ont esté près d'un an sans que l'on aye peu sçavoir de certaines nouvelles d'eux; neantmoins, plusieurs personnes de ces Pays-Bas languissoient de sçavoir de leurs nouvelles[90], afin de comprendre leur dessein. A present, je veux faire entendre et sçavoir à un chacun ce qui est advenu auxdits navires. Il y a quelque temps qu'il arriva en Hollande et Zeelande quelques navires venans des Indes occidentales, lesquels faisoient entendre par certain bruit sourd qu'il s'estoit rendu un combat, mais qu'ils n'en sçavoient aucune certitude quoy et comment ledit combat se pouvoit estre fait; mais à present, afin de faire entendre amplement à un chacun la verité de ce qui est advenu en cedit combat, faut sçavoir que l'admiral Lermyte a envoyé une patache à Messeigneurs les Estats et à Son Excellence le prince d'Orange, afin de leur faire entendre et advertir de tout ce qui leur estoit advenu, et de la grande et nompareille victoire que Dieu tout-puissant leur avoit donnée contre la grande flotte d'Espagne. Les mariniers, lesquels sont venus dans ladite patache, rapportent avoir esté audit combat, et disent verballement qu'ils sçavoient trois jours auparavant qu'ils se devoient battre dans peu de jours, d'autant qu'ils estoient advertis que la flotte d'Espagne estoit devant la ville de Lyma, au nombre de trente navires[91], où ils nous attendoient pour nous battre, d'autant qu'ils sçavoient que nous n'estions que douze navires. Nostre admiral, en ayant esté adverti, dit qu'il les vouloit aller visiter, et pour cet effect fit venir à son navire le vis-admiral et tous les autres capitaines, lesquels, s'estans tous ensemblement juré serment de fidelité de s'assister les uns les autres jusques à la mort, prindrent resolution de ce qu'ils devoient faire[92]; par après un chacun se retira dans son navire, et mismes à la voille et prismes nostre routte tout droit à la ville de Lyma, de laquelle nous eusmes cognoissance au troisième jour, ensemble de la flotte d'Espagne, sur laquelle nous allions courageusement pour les attaquer. Les capitaines encourageoient tant les soldats que mariniers, d'une grande et vehemente affection, et en outre cela firent trotter les bidons pleins de bon vin deçà et delà, afin de nous resjouyr le coeur. Ceux de la flotte espagnolle, voyant cela, s'appretèrent incontinent pour nous venir battre, n'estimant pas que nous y fussions venus pour cet effect, et croyoient fermement qu'ils nous deussent supedier, d'autant qu'il y avoit longtemps qu'ils nous attendoient, et qu'aussi ils sçavoient que nous n'estions que douze navires. Leur conseil avoit arresté entr'eux que, sy nous ne les fussions venus chercher, qu'ils nous fussent venus chercher, d'autant qu'ils avoyent beaucoup ouy parler de nous. La flotte d'Espagne estoit composée de trente navires, et y avoit dans l'admirai bien au nombre de huict cens hommes, le vis-admiral cinq cens hommes, et tous les autres trois cens hommes à chacun. Ils furent incontinent prests pour nous venir visiter. Nos capitaines avoient fort bien arresté entr'eux l'ordre qu'ils devoient tenir, et, après nous estre jetté à genoux, fait nostre prière et invoqué Dieu, afin qu'il luy pleust nous donner la victoire sur nos ennemis, lesquels nous allions combattre pour la gloire de son nom[93], nous fismes voille, allans à l'encontre de nos ennemis, ayant le vent en pouppe. Ce que voyant, l'admiral espagnol en fut fort estonné; mais nous approchasmes fort près d'eux, de telle façon que nostre admiral et le navire nommé _l'Unité de Encuise_[94] s'en allèrent aborder l'admiral espagnol, le cramponnant chacun d'un costé, et posèrent incontinent leurs encres et tirèrent leurs canons dans iceluy si courageusement et furieusement qu'il y avoit du plaisir à le voir. Nostre vis-admiral, avec un autre de nos navires, abordèrent aussi le vis-admiral d'Espagne chacun à un costé. Nos autres huit navires, en ces entrefaites, se battoient sy vaillamment et furieusement parmi la flotte espagnole que la mer devint rouge du sang des Espagnols. Le combat ne dura pas demie-heure que l'admiral des Espagnols fut coullé à fonds, et le feu fut mis dedans le vis-admiral, qui brusloit; ce que voyant, nostre vis-admiral s'en alla attaquer un autre navire espagnol, lequel il accommoda de telle façon qu'il coulla aussi à fonds. Tous nos capitaines se deffendoyent courageusement comme des lions, et l'on ne voyoit personne avoir aucune crainte. Le combat ne durit pas deux heures qu'il y eut six navires espagnols bruslés et trois coullés à fonds. Les Espagnols nageoient par centeines dans la mer, et se grimpoient avec les mains à nos navires, comme des chats; le restant des Espagnols ne se vouloyent pas neantmoins rendre, d'autant qu'ils avoient encores beaucoup plus de navires que nous, mais au contraire se deffendoient vaillamment, combien qu'ils fussent fort estonnés, et tiroient le plus souvent par le dessus de nos navires sans nous faire du dommage, d'autant que nos gens se tenoient dessous leurs ponts, qui causoit que nous les endommagions grandement, et ne pouvions tirer sans les endommager. Ce combat durit s'y longtemps et de si grande furie que le sang sortoit de tous costés par les dallots hors des navires espagnols. Les Espagnols, voyans que nous continuions encores à les canoner furieusement et à bon escient, et ne pouvans remarquer qu'ils nous eussent fait du dommage remarquable, et au contraire, voyans leur admiral, avec plusieurs autres de leurs navires, tant coullés à fonds que bruslez, et le restant fort endommagez, brisez et fracassez, eurent de la frayeur et crainte, et disoient entr'eux: Ce ne sont pas des hommes, mais ce sont des diables. Aucuns d'eux se pensoient retirer vers la ville pour se garentir; mais ils en furent empeschés par nos navires. Les Espagnols, ne voyant aucun remède pour se sauver, reprindrent courage, et commencèrent de rechef à tirer, tant de coups de canons que mousquets, lesquels ne nous pouvoient endommager, d'autant que nous nous tenions bas. Finalement, ils mirent un sinal blanc, demandant paix. Nous leur demandasmes s'ils se vouloient rendre à nostre misericorde. Ils respondirent que non, d'autant qu'ils estoient encores en plus grand nombre que nous. Alors nous recommençasmes de nouveau à prendre courage et à tirer aussi furieusement qu'auparavant. Nostre admiral se trouva entre deux navires espagnols, auxquels il en donna tant à eux deux qu'ils ne durèrent guères dessus l'eau. Le dernier combat fut si heureux qu'en moins d'une heure il fut encore coullé quatre navires espagnols à fonds et sept de bruslez, tellement qu'il y a en tout vingt deux navires de perdus devant la ville de Lyma. Deux de nos navires furent brisés, mais les gens furent sauvez. Il y eut par ce moyen telle crainte et frayeur dans la ville que plusieurs prenoient la fuite, et y a apparence que, si nous nous fussions attacqués à la ville, que nous l'eussions prise, et y eussions trouvé des richesses extraordinaires; mais il nous fust besoin premièrement de nous reparer et rafraichir jusques au lendemain, qu'il estoit trop tard, d'autant qu'il estoit venu beaucoup de gens de la campagne pour secourir la ville en cas de necessité, et aussi que nos gens estoient assez contens de la grande victoire que Dieu nous avoit donné à l'encontre de nos ennemis. Nous en rendismes graces à Dieu, lequel nous prions de continuer à nous garentir de nos ennemis.
[Note 90: Cette année s'étoit écoulée tout entière tant aux environs du détroit récemment découvert par Lemaire, dont la flotte franchit enfin la passe, que sur les côtes de la Terre-de-Feu, où Jacques Lhermite laissa son nom à la petite île située au sud, dont le fameux cap Horn est la pointe. Les Hollandois n'arrivèrent en vue de Callao de Lima que le 8 mai 1621. (Decker, _lieu cité_, pag. 59-64).]
[Note 91: Decker dit cinquante. Id., pag. 65.]
[Note 92: Dans ce conseil, Jacques Lhermite, qui étoit gravement malade depuis deux mois (_Id._, pag. 52), voyant que sa foiblesse ne lui permettoit pas d'agir, «établit le vice-amiral en sa place, et son beau-frère, nommé Corneille Jacobsz, pour sergent-major.» _Id._ pag. 61.]