Variétés Historiques et Littéraires (01/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 6

Chapter 63,647 wordsPublic domain

Sebastien Munster, en sa Cosmographie, recite qu'eux partant du païs Dace, d'où ils ont prins leur origine, pour venir au pays où ils sont de present, allèrent par la grande mer oceanne, ravissant tout, comme pirastes et escumeurs de mer; abordant à Nantes, en Bretagne, entrèrent en la grande eglise, et là, tuèrent l'evesque dudict lieu, lequel celebroit la saincte messe, ainsi que recitent Sigebertus et le _Theatre de la vie humaine_, liv. 14. Ils mirent le feu en l'abbaye des Jumiéges, où estoient plus de neuf cents religieux, lequel lieu demeura desert et inhabitable environ l'espace de trente ans, ainsi que recite maistre Robert Guaguin et maistre Nicolle Gilles, historiographes françois. Ils ont d'abondant quelquefois bruslé les abbayes de Sainct-Germain-des-Prez et Saincte-Geneviève, lesquelles, pour lors, estoyent hors la ville, tellement que les religieux desdictes abbayes ne recepvoyent jamais pour estre religieux aucuns qui se disent de Normandie[47].

[Note 47: A tous ces méfaits des Normands, Pontoise auroit pu ajouter la prise et l'incendie de son château, dont s'emparèrent les hommes du nord, et qu'ils brûlèrent en 880 ou 883. C'est peut-être du souvenir qu'on en avoit gardé que venoit la haine des gens de Pontoise contre les Normands.]

PARIS. Je le crois bien, et si je l'ay veu et ouy par experience, et qui plus est, quand ils chantent la litanie, ils disent: _A furore Normanorum libera nos, Domine_.--Adieu vous dis, Seigneur.

PONTOISE. Adieu, Sire; Dieu vous conduise, et ne m'appelez plus Normand.

FIN.

* * * * *

_Discours prodigieux et espouvantable de trois Espaignols et une Espagnolle, magiciens et sorciers, qui se faisoient porter par les diables de ville en ville, avec leurs declarations d'avoir fait mourir plusieurs personnes et bestail par leurs sorcilléges, et aussi d'avoir fait plusieurs degats aux biens de la terre._

_Ensemble l'arrest prononcé contre eux par la Cour de Parlement de Bourdeaux, le samedy 10e jour de mars 1610._

_A Paris, jouxte la coppie imprimée à Bourdeaux_[48]. In-8.

[Note 48: Nous connoissons une autre édition de cette pièce sous la date de 1626, Paris, même format, même titre. Nodier, qui la possédoit, ne la place pas moins parmi les plus rares. _Nouveaux mélanges d'une petite bibliothèque_, nº 58.]

L'homme, dès aussi tost qu'il fut fabriqué par l'Eternel, ouvrier divin, fut aussi tost surpris par l'ennemy de nature humaine; du depuis, Satan n'a cessé, par toutes subtillitez et moyens, de pouvoir succomber et arriver le genre humain en ses lacs. Dès incontinant que ce grand capitaine Moyse eut en main la commission pour retirer les Israëlites d'entre les mains de ce pervers et inique roy d'Egypte Pharaon, il luy declare l'ambassade celeste, il le somme à relacher le peuple de Dieu; et, pour preuver son dire, il jette sa verge en bas, qui tout aussi tost prend vie, et se metamorphose en serpent furieux. Les magiciens veulent faire de mesme, mais pour neant: car celle qui est produite par la toute-puissance divine engloutit et dissipe ceux qui sont provenus de l'art diabolique.

De mesme fut fait les raynes, sauterelles et autres animaux provenus d'enchanterie et sortilléges; tellement que l'homme est bien aveuglé et dehors de toutes considerations, qui s'adonne à ces malheureuses et detestables oeuvres de magie, quittant son Dieu pour suyvre le diable, laissant la verité pour le mensonge, se précipite du port de grace et salut dans les abismes et gouffres des enfers. Les lecteurs se contenteront de ce preambule, à celle fin de ne les ennuyer pour estre prolixe, se contentant, s'il leur plaist, au recit de ce discours très veritable, prodigieux, et autant admirable que long-temps aye esté mis en lumière.

Trois Espaignols, magiciens, accompagnez d'une femme espagnolle, aussi sorcière et magicienne, se sont promenez par l'Italie, Piedmont, Provence, Franche-Comté, Flandres, et ont par plusieurs fois traversé toute la France; et tout aussi tost qu'ils avoient receu quelque desplaisir de quelques uns en quelque vilotte ou bourgade, ils ne manquoyent, par le moyen de leurs maudits et pernicieux charmes et sorcilléges, de faire secher les bleds, et de mesme aux vignes, et, pour le regard du bestail, il languissoit quelque trois sepmaines, puis demeuroit mort, tellement qu'une partie du Piedmont a senty que c'estoit de leurs maudites façons de faire.

Tout aussi tost qu'ils avoient fait joüer leurs charmes en quelques lieux par leurs arts pernicieux, ils se faisoient porter par les diables dans les nuées, de ville en ville, et quelquefois faisoient cent ou six vingts lieües le jour; mais comme la justice divine ne veut longuement souffrir en estre les malfacteurs, Dieu permit qu'un curé nommé messire Benoist la Faye, natif d'Ambuy, près de Bourdeaux, estant allé à Dole pour poursuivre un du lieu auquel il avoit presté une somme notable, et pour autant qu'il falloit que le dit messire Benoist s'en retournasse à Bourdeaux pour faire enqueste de ce prest, attendu que sa partie nioit, il ne fut pas loin d'une harquebusade de Dole qu'il trouva ces Espaignols et leur suivante, lesquels se mirent en compagnie avec, luy demandèrent où il alloit. Après le leur avoir declaré et conté une partie de son ennuy, et se faschant de la longueur du chemin qu'il avoit à faire, tant d'aller que de revenir, et mesme que les juges ne luy avoient baillé qu'un mois de delay, et passé iceluy il seroit forclos, un de ces Espaignols, nommé Diego Castalin, luy dit ces mots: Ne vous desconfortez nullement; il est près de midy, mais je veux que nous allions coucher à Bourdeaux. Le curé pensoit qu'il le disse par risée, veu qu'il y avoit près de cent lieues; neantmoins ce, après estre assis tous ensemble, ils se mirent à sommeiller. Au reveil du curé, environ les six heures du soir, il se trouve aux portes de Bourdeaux avec ces Espaignols.

Estant enquis de ses amis qu'il avoit fait, il monstre ses actes faites du mesme jour dans Dole. Nul ne peut croire ce fait; il asseure au contraire. Un conseiller de Bourdeaux en fust adverty: il voulut sçavoir comment cela s'estoit passé; il declare les trois Espagnols et la femme qu'ils menoient; on fouille leurs bagages, où se trouve plusieurs livres, caractères, billets, cires, cousteaux, parchemins et autres denrées servant à magie; ils sont examinez, ils confessent le tout, et plus que l'on ne leur demandoit, disant entre autres d'avoir fait, par leurs malheureuses oeuvres, perir les fruits de la terre aux endroits où il leur plaisoit; d'avoir fait mourir plusieurs personnes et bestail, et estoient resolus, sans ceste descouverte, de faire plusieurs maux du costé de Bourdeaux. La Cour leur fit leur procez extraordinaire, qui leur fut prononcé le premier mars mil six cens dix, en la manière que s'ensuit:

_Extrait des registres de la Cour de Parlement._

Veu par la Cour, les chambres assemblées, le procez criminel et extraordinaire par les conseillers à ce deputez, à la requeste du sieur procureur general du roy, en ce qui resulte à l'encontre de Diego Castalin, natif de Boquo en Espaigne, et de Francesco Ferdillo, natif de Lina en Castille, et de Vincentio Torrados, natif de Madril, et de encores Catelina Fiosela, natifve de Colonasos, les conclusions du sieur procureur general du roy. Ouys et interrogez par la dite Cour, les dits accusez, sur les enchantemens, magies, sorcileges et autres oeuvres diaboliques, et plusieurs autres crimes à eux imposez, tout consideré, dit a esté que la dite Cour a declaré et declare les dits Diego Castalin, Francesco Ferdillo et Vincentio Torrados, et encore Catalina Fiosella, deuëment attaints et convaincus des crimes de magies, sorciléges et autres pernicieuses oeuvres malheureuses et diaboliques; et pour réparation desquels crimes, les a la dite Cour condamné et condamne à estre prins, mené par la haute justice en la place du Marché aux porcs, et estre conduits sur un buscher pour illec estre bruslez tous vifs, et leurs corps estre mis en cendres, ensemble leurs livres, caractères, cousteaux, parchemins, billets et autres servant à magie. Donné à Bourdeaux, en Parlement, le 10 mars 1610.

* * * * *

Estant sur le buscher, ils declarent plusieurs malheureuses oeuvres diaboliques qu'ils exerçoient par art de magie, et dirent qu'ils avoient apris le dit art à Toledos en Espaigne, où ordinairement s'en faisoit escole publique, et que par le moyen de ceste fanatique science ils avoient puissance de faire perir plusieurs personnes, bestail, et porter beaucoup de dommages aux fruicts de la terre; aussi ils confessèrent d'avoir voulu entrer dans la Rochelle, ce qui ne leur fut permis, et n'y alloyent à autre fin, sinon pour faire, par leur diabolique science, perir plusieurs personnes; disant que, quand ils vouloyent, avec certaines poudres qu'ils brusloient, ils infectoient l'aër, tellement que plusieurs personnes, attaints de ceste mauvaise et pernicieuse odeur, mouroient subitement.

L'Espagnolle qui les suyvoit, nommée Catalina Fiosela, dit et confessa une infinité de meschancetez par elle exercez: entre autres, par ses malheureux sorcilléges, elle avoit fait avorter une infinité de femmes enceintes, et d'avoir infecté avec certaines poisons plusieurs fontaines, puits et ruisseaux, et aussi d'avoir fait mourir plusieurs bestail, et d'avoir fait par ses charmes tumber pierres et gresles sur les biens et fruits de la terre. Après sa confession, elle fut incitée à crier mercy à Dieu, ce que jamais ne voulut faire.

Ainsi fut la fin de ces maudits magiciens, lesquels, estant possedez du diable, meurent sans aucune contrition de leurs fautes et pechez.

Voilà qui doit servir d'exemple à plusieurs personnes qui s'estudient à la magie; d'autres, si tost qu'ils ont perdu quelque chose, s'en vont au devin et sorciers, et ne considèrent pas qu'allant vers eux ils vont vers le diable, et quittent leur Dieu et createur pour suivre l'ennemy et le prince des tenèbres.

Mais qu'en vient il à la fin? Une ruine miserable, comme il est arrivé à ces pauvres malheureux; car Dieu, qui est jaloux de son honneur et de sa gloire, ne permet pas que ces tours de Babel, qui ont esté edifiées par cet arrogant et superbe qui ne tasche qu'à obscurcir sa gloire, puissent durer long-temps, et dès aussi tost qu'il commence à s'ennuyer de ces crimes trop odieux, du premier mouvement qu'il remue sa main pour les accabler, tout cela s'en va en poudre, et n'en sort qu'une confusion miserable de ceux qui s'y sont arrestez. Voire encore, ce qui devroit effrayer davantage leurs imaginations, il fait d'ordinaire que celuy qui les a fait broncher en ces filez par ses belles promesses, c'est celuy qui les prent dedans, et leur fait endurer une fin miserable; aussi est-ce le bourreau de la justice de Dieu, qui ne se plaist qu'en la perte des ames, et qui roule toutes ses machines pour les abismer au gouffre de damnation, où il leur fait puis après payer l'usure des maux et execrables parricides qu'ils ont attenté et mis en exécution sur leurs frères. C'est une chose du tout estrange de dire que l'homme se laisse tellement aveugler en soy-mesme qu'il perde tout sentiment et de l'humanité et de la religion, laschant ainsi la bride à ses passions pour executer les desseins de Satan sur les creatures, et bouchant l'oreille aux inspirations du ciel, qui luy font voir parmy les tenèbres de son erreur la deformité de ses pechez. Ils ne se soucient plus de salut, et logent toutes leurs espérances en morte paye en enfer, sans se soucier de rien, sinon d'estre compagnons du diable; et celuy qui peut faire quelque acte dont l'abomination fasse dresser les cheveux, voire à ses compagnons, c'est celuy qui s'estime le plus gentil de la trouppe, et qui merite plus de salaire; de façon qu'il n'y a meschanceté que ces maudits ne mettent en exécution. D'où penserons-nous que cela provienne, sinon de ce qu'ils oublient entièrement Dieu et son paradis pour se donner en holocauste à la cruauté de l'enfer? Recognoissons donc nostre Dieu et craignons ses jugemens, puis qu'il permet ainsi que ceux qui l'oublient tresbuschent en des horreurs si estranges, et, le priant de confondre ceste engeance perverse, retournons-nous à luy par penitence, et le supplions qu'il luy plaise reveiller ceux qui sont enyvrez de ces charmes pour se remettre au droit chemin.

FIN.

* * * * *

_Histoire admirable et declin pitoyable advenu en la personne d'un favory de la cour d'Espagne. A Paris, chez Nicolas Rousset, rue de la Calandre, au Saumon._

M.DC.XXII. In-8.

* * * * *

_Histoire admirable en laquelle on voit les principes abjects, progrez magnifiques et declin pitoyable d'une grande fortune, en la personne d'un favory de la cour d'Espagne._

Rien de plus superbe, rien de plus indomptable qu'un homme eslevé de la poussière au sommet de quelque haute fortune. Ce Thraso, ce bravache, gourmande les destins, bat la terre d'un pied glorieux, et croit que le ciel luy est obligé de ses influences. Jupin a perdu ses foudres, la mer ses tempestes, et tous les tremble-terre du monde ne lui feroient pas (ce luy semble) changer ses orgueilleuses demarches. Ce fut ceste consideration qui fit refuser à Platon de prescrire les loix aux Atheniens: La prosperité, disoit ce grand philosophe, est un rapide torrent qui entraisne et bouleverse les esprits qui n'ont jetté des profondes racines au champ de la vertu, et qui d'un sang noble et genereux n'ont esmané leur origine. Mais sur tous ceux-là sont indignes de grandes fortunes et d'estre employez aux affaires publiques, qui ont pris leur estre d'un sordide concubinage; ces aiglons adulterins n'osent regarder le soleil, et leurs foibles cerveaux se lassent au premier essor. Enfin, il faut conter entre les miracles naturels lorsqu'un infame bastard essaye d'amender par ses louables actions les defauts de son extraction. L'histoire suivante mettra le doigt du lecteur sur ces veritables propositions et realisera ses maximes.

Dom Rodrigo[49] estoit fils de François Calderon, lequel estoit soldar en Flandres, et de Marie Sandelin, de nation allemande[50], et fut engendré auparavant le mariage, mais depuis fut legitimé par celuy de son pere et mere. Il naquist en Envers, entre le peu de richesses et l'infortune de la guerre, et ne se pouvoit douter de la sienne, puis qu'estant nouveau-né il fut enlevé par dessus les murailles de la ville pour ne scandaliser la reputation de sa mère, et fut donné en nourrice hors la ville. Sa mère deceda peu de temps après, et son père, estant vefvier, quittant Envers, s'en alla à Valdoric, d'où il estoit natif, issu d'honnestes parens, dont il en herita de quelques commodités. Peu de temps après, il se remarie; voyant son jeune enfant desjà grandelet et mal aymé de sa belle-mère, il essaye de trouver moyen de le placer pour passer sa vie. Il fit donc tant que, par la faveur de ses intimes amis, il fut le premier page du vice-chancelier d'Arragon, et en après, à cause de sa beauté et gentillesse d'esprit, il fut mis au service du marquis de Denia, dom François Gormez de Sandoval et Rosas, qui alors estoit duc de Lerme, et reveré comme vice-roy de toute l'Espagne et seigneur de la plus grande privance du roy dom Philippe troisiesme, lequel est en gloire. Mais, pour la mesme cause de dom Rodrigo, il est demis de toutes ses charges, et l'on pourchasse à present pour le faire mourir.

[Note 49: C'est le même que Le Sage a mis en scène dans _Gil Blas_, liv. VIII, chap. 2-13, etc. Ce qu'il en dit, tout à fait d'accord avec ce qu'on va lire, prouve combien dans son roman il savoit respecter l'histoire. Cette pièce, qui peut servir utilement à commenter le chef-d'oeuvre dans cette partie, n'a pas été connue de François de Neufchâteau, ou, disons mieux, de M. Victor Hugo, véritable auteur des notes du _Gil Blas_, que l'académicien mit sous son nom, faisant ainsi payer à l'_enfant sublime_ la protection qu'il lui accordoit.]

[Note 50: La mère de D. Rodrigue s'appeloit en effet Marie Sandelen. L'histoire dit qu'elle étoit Flamande.]

Dom Rodrigo devint si grand à l'ombre de la puissance de son maistre, gaignant les bonnes graces des princes et seigneurs d'Espagne, qu'il fut soustenu de deux fortunes, et fit tant par ses prières, reverences et supplications, qu'il parvint à estre ayde de la garde-robbe royalle: il succeda à l'estat de dom Pedro de Franqueya, comte de Villalonga, secretaire d'estat, ayant en son seul maniement plusieurs papiers et escritures, lesquelles estoient du precedent entre les mains de diverses personnes, ayant pour son compte l'expedition des plus grandes affaires de ce royaume. Il estoit doué d'un esprit fort prompt, bien entendu aux choses qui dependoient de la republique; il estoit d'une agreable taille, mais aussi fort presomptueux envers ceux qui estoient sous sa domination[51] (qui estoient pour lors en grand nombre). Il se maria avec la comtesse d'Oliva; il fut fait chevalier de l'ordre de Saint-Jacques, et quelque peu de temps après commandeur de Ocanna, puis comte d'Oliva, tiltre lequel il passa en après à son fils dom François Calderon, premier nay de sa maison, marquis de Sept Eglises[52], et sa dernière qualité estoit d'estre capitaine de la garde allemande.

[Note 51: Ceci répond très bien a ce qu'on lit dans _Gil Blas_ (liv. VIII, chap. 3), et justifie à merveille les courbettes que Le Sage fait faire à son héros lors de sa première visite à D. Rodrigue.]

[Note 52: De _Siete Iglesias_.]

Son père, estant homme fort vertueux, bien qu'il devînt plus riche, ne meit jamais en oubly son origine. Ains, sans aucun desir d'atteindre au sommet des honneurs mondains, remonstroit souvent à dom Rodrigue en quel peril se jettoit celuy qui s'asseuroit sur le glissant pavé des hautesses humaines; mais d'autant plus il luy remonstroit, d'autant plus il devint ambitieux et remply d'orgueil, jusques à prendre à deuil les dites remontrances, et l'en avoit en haine.

Neantmoins, voyant son père vefvier pour la seconde fois, il tascha de le gorger du mesme suc de ses grandeurs[53], car, comme aimé et favory du roy, il luy fit obtenir l'ordre de chevalier de Sainct-Jean, qui sont comme les chevaliers de Malte en France; en après chevalier de Sainct-Jacques, vicomte de Suegro, estat qui ne se donne qu'à celuy en qui Sa Majesté se fie le plus et plus privé de sa personne. Il fut lieutenant de la garde allemande et l'ordre de mayeur d'Arragon, en quoy il voulut limiter sa fortune, ainsi qu'omme bien advisé.

[Note 53: D. Rodrigue avoit, dit-on, commencé par renier son père; mais les reproches que cette conduite lui attira le firent se raviser, comme il est dit ici. Le Sage, que l'histoire de Calderon préoccupe à chaque page des livres VIII et IX de son _Gil Blas_, fait allusion à ces sentiments et à ce retour repentant du favori; mais, pour les mettre mieux en relief, il les prête à Gil Blas lui-même, qu'il nous montre alors admis avec Calderon au partage des faveurs du duc de Lerme. «Me reprochant moi-même que j'étois un fils dénaturé, je m'attendris, lui fait-il dire. Je me rappelai les soins qu'on avoit eus de mon enfance et de mon éducation; je me représentai ce que je devois à mes parents, etc.» Liv. VIII, chap. 13.]

La renommée de Rodrigue volloit par tout le pays. La familiarité qu'il avoit avec le dit duc[54], et l'authorité et puissance qu'il avoit au gouvernement, le rendit si orgueilleux, qu'il franchit toutes les limites d'humilité, et estimoit à peu les nobles du pays, et traitoit fort mal ceux qui estoient sous sa domination. Ses richesses et delicts marchoient d'un mesme pas; il se faisoit porter un grandissime respect, et bien souvent ceux qui tenoient le frein de la justice se tenoient très heureux d'estre à ses bonnes graces, et lui deferoient ce qui estoit de leur devoir pour tousjours s'entretenir en icelles, et en ceste manière de vivre commença à se faire hayr de plusieurs, et se mettre en mauvaise odeur du commun peuple, qui fit tant que son avarice fut portée jusques aux oreilles du roy, qui, l'ayant fait venir devant luy, sceut si bien pallier son mal à force de blandices et belles parolles, qu'il obtint son pardon, luy disant qu'il ne croyoit rien de ce qui luy avoit esté rapporté.

[Note 54: «Son logement communiquoit à celui du duc de Lerme, et l'égaloit en magnificence. On auroit eu de la peine à distinguer par les ameublements le maître du valet.» _Gil Blas_, liv. III, chap. 8.]

Le restablissement du dit duc en sa maison servist de rechef de butte aux calomnies du peuple, qui à haute voix l'accusoit de grands delits, meurtres, faussetés et sorcelleries, et dessus tout d'avoir levé de grandes daces[55] sur eux, ce qui lui occasionna de se retirer de la cour, et s'en alla à Valdoric avec une frayeur de sa disgrace, à cause qu'entre plusieurs informations qu'on faisoit pour lors de quelques ministres d'estat, la sienne se trouva très meschante et digne de mort. Il fut quelque temps à Valdoric pour determiner ce qu'il devoit faire à son infortune, et en confera à une religieuse qui estoit en son monastère de Porta-Cely, et lui disoit qu'il vouloit eviter la furie d'un roi offensé et courroucé. La saincte religieuse luy dit que, s'il se vouloit sauver, qu'il attendît le succès de ses affaires. Il l'entendoit du corps, elle l'entendoit de l'ame. Pendant ce temps, il cacha chez ses amis plusieurs papiers d'importance, ensemble or, argent et autres richesses, pensant que la rumeur du peuple se passeroit[56]. Mais il succeda un effect tout contraire à son intention, d'autant qu'en une nuict dom Fernando Ramirez Farinas, conseiller au royal conseil, assisté d'hommes en armes, le vint prendre, et le bailla en seure garde à dom Francisco de Itazabal, chevalier de l'ordre de Sainct-Jacques, et le menèrent au chateau de Montaches, et alors fut esleu pour ses juges dom Francisco de Contreres, à present president de Castille, et Louys de Salcedo, et dom Petro del Cortal, conseillers du suprême conseil, pendant lequel temps on descouvrit plusieurs choses en divers lieux, à force mandemens et censures.

[Note 55: Le Sage parle de ces grandes daces (taxes) que D. Rodrigue levoit sur ceux qui demandoient sa faveur. «Il (D. Roger de Rada) avoit envie, fait-il dire à Scipion, de s'adresser à don Rodrigue de Calderon, dont on lui a vanté le pouvoir; mais je l'en ai détourné en lui faisant entendre que ce secrétaire vendoit ses bons offices au poids de l'or, etc.» _Gil Blas_, chap. 7.]

[Note 56: La disgrâce du duc de Lerme (1618) mit le comble à celle de D. Rodrigue et acheva sa perte.]