Part 5
[Note 38: Rabelais, dans un passage de son _Gargantua_, chap. XL, passage que Voltaire a visiblement imité dans sa satire du _Pauvre diable_, sans que personne l'ait encore remarqué, établit entre les moines et les singes la même comparaison qui a été faite ici entre les singes et les femmes.]
FIN.
* * * * *
_La Chasse et l'Amour, à Lysidor._
MDCXXVII.
In-8º. 15 pages.
_L'Amoureuse Chasse, à Lysidor._
Lysidor, voicy le printemps Qui remet sa gaye verdure; Mais les bons veneurs en ce temps Ont une bien maigre adventure. La saison ne rit à leurs coeurs; Envain s'y romproient-ils la teste, La senteur de l'herbe et des fleurs Prive leurs chiens d'aller en queste. Ils ont beau sonner de leurs cors, Et brosser dans les forets vertes; Ils ont beau picquer dans les forts, Leurs meutes n'y vont qu'à leurs pertes. Ny leurs forhus, ny leurs relais, Ny leurs routes, ny leurs brisées Ne servent qu'à rendre à leurs frais Toutes leurs peines abusées. Mais si vous aymez à chasser, Vous plaisant à la venerie; Si vous aymez à relancer, Que ferez-vous donc, je vous prie? Tandis, si vous le desirez, Estant chasseur comme vous estes, Doucement vous esquiperez Vostre chasse pour les fillettes. Bien garny de tout ce qu'il faut, Et les voyant de bonnes prises, Sans les aller courre en deffaut, Les belles vous seront acquises. Tantôt la blonde vous suivrez, Remarquant son erre et sa voye; Ore à la brune vous irez, Mariant la peine à la joye. Ore un tetin dont l'Orient Ne sera que lys et qu'ivoire, Un teint de rose, un oeil friand, Vous induiront à la victoire. Ores vous prendrez les devants, Maintenant vous ferez l'enceinte: Les veneurs expers et sçavans Usent d'une pareille feinte. Maintenant vous plierez le trait Du limier avec retenuë, Ou l'alongerez, comme on fait A l'heure que la beste est veuë. C'est le moyen de r'habiller Les désordres que l'on peut faire: Lysidor, il y faut veiller, Et regarder à son affaire. On eslogne souventes fois La venaison que l'on pourchasse, N'usant des statuts et des loix Qui sont de l'amoureuse chasse. Or les plaines et les forests De ce quartier, sans raillerie, Assez, de loin comme de près, Nourrissent telle venerie. Chassez donc et soir et matin, Car telle chasse le merite; Et, pour un si digne butin, La gloire n'en sera petite. Revoir, rencontrer, retourner, Demesler, cognoistre le change, Lancer, r'embucher[39], ramener, Vous donneront heur et louange. Quand vous aurez fait tout cela, Cherchant le frais de la serée Comme gens qui font le holà, Vous sonnerez pour la curée. Lors (s'il me doit estre permis De vous le dire sans feintise), Vous obligerez vos amis De quelque chose de la prise, Afin qu'ils soient mieux restaurez Des biens qui viennent de la chasse, Qu'ils n'ont esté remunerez De ceux des muses du Parnasse.
[Note 39: _Faire rentrer dans le bois._ Regnard a employé ce verbe d'une façon très comique dans sa comédie du _Bal_ (sc. 2).]
_Eslection d'une maistresse._
Pour faire une belle maistresse, Capable de ravir mon coeur Et d'estre un jour une deesse, Malgré le temps et sa rigueur, Voicy comme je la desire Et comme je la veux eslire. Premièrement, je la demande Entre seize et dix et sept ans, De taille qui soit riche et grande, Et que la fleur de son printemps Ait un air de qui la merveille La fasse juger nompareille. Je ne la recherche trop grasse, Ny trop maigre je ne la veux: Toutes deux ont manque de grace Pour embarquer un amoureux. Un gresle embonpoinct je souhaitte, La desirant toute parfaicte. Je veux qu'elle ait la face ronde, Peinte de roses et de lys, Et qu'une amorce autre que blonde Rende ses cheveux embellis, Frisez en leur brune teinture Par un miracle de nature. Je luy desire un front d'yvoire, Et que deux bruns sourcils pareils Ombragent l'une et l'autre gloire De ses yeux (deux humains soleils) Riant, sans l'emprunt de la bouche, Pour attirer le plus farouche. Aussi je veux en ceste belle Un nez de moyenne longueur, Traitis, comme l'eut jadis celle Par qui Roland fut en langueur, Et que son oreille desclose Imitte la nouvelle rose. Sa bouche soit ronde et petitte, Vermeille dehors et dedans, Où deux rangs de perles d'elitte Se manifestent pour les dents Avec une grace alléchante, Soit qu'elle rie ou qu'elle chante. Qu'aux deux bords deux fossettes rient, Et que, par l'effect de leurs ris, En ravissant elles marient Et la civette et l'ambre gris. Sous une haleine parfumée, Naturellement embasmée. Comme la pomme nouvelette Qui n'a plus rien de son cotton Paroist en embas jumelette, Ainsi la belle ait un menton; Sa gorge soit doüillette et blanche Comme nège au long d'une branche. Son col apparoisse de mesme, Droit, charnu, bien uni partout; Et que, d'une blancheur extresme, Ses tetins, fraisez sur le bout, Lentement, d'une suitte esgalle, Soient agitez par intervalle. Que ses mains aux lys fassent honte; Que ses longs doits appareillez Ay'nt une beauté qui surmonte Les marbres polis et taillez; Ses pieds ay'nt la forme divine Des pieds de la nymphe marine. Les autres beautez soient pareilles: J'entends celles qu'on ne voidt pas, Et dont les secrettes merveilles Attrairoient les dieux icy-bas, Et feroient marcher en trophée Les monts et les bois, comme Orphée. Mais, si je la veux excellente Et parfaitte en beauté de corps, Je la desire aussi brillante Par dedans comme par dehors, Recherchant un esprit en elle Qui soit digne d'une immortelle. J'entends qu'elle soit bien apprise Toujours dans la civilité; Qu'elle parle avec galantise, D'un entendement arresté, Sans vouloir estre dedaigneuse Que par une feinte amoureuse. Je veux (si, partant de l'enfance, On peut acquerir un tel art) Qu'elle ait parfaitte cognoissance De tous les escris de Ronsard Et de tous les chants de Petrarque, Dignes de surmonter la parque. Je veux qu'elle adore leur style, Dont l'air est toujours de saison, Dont la seule voix est habile Pour une fille de maison: Le jargon d'un autre langage Est pour les filles de village. Rien d'austaire je ne desire, Ny de revesche en son humeur: La severité n'a l'empire Que sur le fait d'un age meur. Les ris, les jeux et les blandices D'amour sont les vrays exercices. Je veux donc qu'elle soit gaillarde Comme un chevreuil dedans un bois, Impatiente et fretillarde, Et moderement, toutesfois, Car en cette humeur vive et prompte, Mon desir est qu'elle se domte. De plus, je veux que ses oeillades Facent mille et dix mille tours, Soit pour rendre les coeurs malades, Soit pour alleger leurs amours, Donnant, comme Achille en Mysie, D'un coup et la mort et la vie. Je veux qu'à la dance elle monstre Je ne sçay quoy de nompareil, Et que son chant, de sa rencontre, Plonge les yeux dans le sommeil, Quand au luth ses mains charmeresses Joindront ma peine ou mes liesses. Je la souhaitte bien parée, Nette, propre et sans afficquets, N'estant seulement bigarée Que de perles et de bouquets A l'oreille, au col, sur la teste: L'excès est tousjours mal honneste. Aussi la desiré-je encore De bon sang et de bons ayeux, Affin que mieux elle decore Les graces qu'elle aura des cieux Toujours une eau claire desrive Et jaillit d'une source vive. Pour cela, qu'elle ne mesprise Les fers de ma captivité; Le soleil, bien qu'il ne reluise, Empesché de l'obscurité, Ne laisse pas neantmoins d'estre Le soleil comme il est veu naistre. Bref, je demande qu'elle passe Toutes les filles de son temps En gentillesse, en bonne grace, Pour rendre mes esprits contens, Et pour gaigner en mon service Un nom qui jamais ne perisse. Telle je veux une maistresse Pour loüer ses jeunes beautez Et pour en faire une déesse Là-haut, parmy les deitez, Qui, la voyant si bien choisie, En auront de la jalousie. Mais toutesfois, si quelque belle Et d'autre air et d'autre couleur, Me fait voir quelque chose en elle Digne de penetrer un coeur, A l'heure, je ne veux pas dire Que peut-estre je ne l'admire. Ainsi donc me plaist-il de vivre Eslogné des soins de la cour; Ainsi me plaist-il de ressuivre Encor' la banière d'amour: Car de chanter les grands du monde, C'est battre l'air et frapper l'onde.
_Sonnet de l'infortune des bons vers._
Si les carmes jadis (on nomme ainsi les vers) Acquirent de l'honneur et du prix en leur style, Un Homère, un Petrarque, un Ronsard, un Virgile, En donnent assez preuve au rond de l'univers.
Les grands en firent cas, et les peuples divers, Et leur gloire supresme eust cours de ville en ville. Maintenant (quelle honte!) il n'est chose plus vile: Ils marchent les pieds nuds, tristement descouverts!
Qui leur rendra leur grade aujourd'huy par la France? Des majestez depend telle heureuse influence. Les voyant donc si nuds et si mal ajancez,
Il faut que, par devoir, en leur nom je m'escrie: N'oubliez pas le tronc des carmes deschaussez, Et vous aurez au ciel une immortelle vie.
* * * * *
_Dialogue fort plaisant et recreatif de deux Marchands: l'un est de Paris, et l'autre de Pontoise, sur ce que le Parisien l'avoit appellé Normand; ensemble diffinition de l'assiette d'icelle ville de Pontoise, selon les chroniques de France._
_A Lyon, par Benoist Rigaud. 1573. Avec permission. In-8._
PARIS _commance_.
Dieu vous garde, Seigneur!
PONTOISE. Et vous aussi, Sire. Où s'adresse vostre chemin (qu'il ne vous desplaise)?
PARIS. Je m'en vais en Normandie.
PONTOISE. Allons, je vous tiendray compagnie seulement jusques à Pontoise.
PARIS. Je ne veux aller plus loing. Allons hastivement, car, si je puis, je seray de retour cejourd'huy à Paris.
PONTOISE. Comment (Sire)! je pensois, quand vous avez parlé de Normandie, que vous allassiez au mont Saint-Michel ou à Cherbourt. Vous prenez Normandie bien près.
PARIS. Pontoise n'est-il pas de Normandie[40]?
[Note 40: Le débat qui va suivre sur la position de Pontoise, et sur la question de savoir si elle est ou non cité normande, fut jusqu'à la révolution et est sans doute encore à l'ordre du jour chez les bourgeois de la bonne-ville.]
PONTOISE. Comment, de Normandie? Si vous aviez debagoulé ce mot-là dans la ville, on vous diroit que vous en avez menty, et fussiez-vous bourgeois de Paris cent mil fois.
PARIS. Je suis bien ayse que vous m'en avez averty, de peur de noyse, combien toutefois que je ne m'en soucie pas beaucoup, car je serai quitte pour le prouver.
PONTOISE. Pouvez-vous prouver que Pontoise est de Normandie?
PARIS. Facilement et par plusieurs raisons, spécialement par un petit livre intitulé _la Guyde_ des chemins[41], que j'ay en mes chausses, et qui me dict que, pour aller de Paris à Rouen, il faut passer le pont de Pontoise, et puis qu'on est entré en Normandie.
[Note 41: _La Guide des chemins de France._ A Paris, chez Charles Estienne, imprimeur du Roy, M.D.LII, avec privilége dudict seigneur. In-12. (Attribué à Charles Estienne.) On y lit en effet, page 15: «Pontoise, V. ch., etc.--Après avoir passé la rivière d'Oyse sur le pont qui donne le nom à la ville, l'on entre en la Normandie.»]
PONTOISE. Si vous n'avez d'autres probations que celle-cy, vous estes mal appuyé. La raison est que l'autheur du livre est incertain, lequel, s'il eust dict: Passez la rivière à gué, et vous ne serez pas noyé, il n'eust esté croyable en ses paroles; ou s'il eust dict: Passez Ponthoise et vous serez à Rome, il eust menty, car nous sommes bien loing d'Italie. Ainsi je dis qu'il en ay menty malheureusement.
PARIS. Je ne vous croy non plus que luy. J'ay toujours ouy dire à mes ancestres que Ponthoise et tout son vicariat est de Normandie, et ne le peuvent nier, car ils sont du diocèse de Rouen, ville metropolitaine de Normandie[42].
[Note 42: Ce fait suffiroit pour faire de Pontoise une ville de Normandie, quoi qu'en dise l'interlocuteur qui va parler après. L'abbé Expilly, du moins, le pense ainsi: «A l'exception du seul faubourg de l'Aumosne, dit-il, Pontoise a toujours été, comme il est aujourd'hui (1768), du diocèse de Rouen. Il ne faut, pour se le persuader, que la simple lecture de l'histoire. Cependant ses habitants ont prétendu répandre quelques doutes sur cette matière. Aujourd'hui encore la plupart d'entre eux se plaisent à en faire une question problématique.» _Dictionnaire de la France_, 1768, in-fol., au mot _Pontoise_.]
PONTOISE. Je confesse que nous sommes subjectz à l'archevesque de Rouen; mais le moyen comment, je vous le diray, s'il vous plaist?
PARIS. Ouy dea, et seray fort ayse de l'ouyr.
PONTOISE. Vous sçavez que Ponthoise et son vicariat est entre quatre eveschez, assavoir: de Paris, Rouen, Chartres et Beauvais. Or, les evesques de Paris, Beauvais et Chartres, eurent grande controverse l'un contre l'autre à qui auroit la possession dudict vicariat, avec ses dependances, immediatement de la cour romaine (comme ainsi soit que les causes jugées par le vicaire dudict lieu n'ayent autre ressort qu'en la cour romaine). Le roy, estant adverty de la dissension desdits evesques, laissa le procez à juger à sa Cour de Parlement. Et pour autant que monsieur de Rouen n'y prétendoit aucun droict, ledict vicariat luy fut baillé en garde jusques à la fin du procez; mais, tant pour les grandes affaires qui survindrent au royaume que pour la mort desdicts demandeurs, le procez est demeuré au croc, et par ce moyen ledict vicariat est demeuré entre les mains de l'archevesque de Rouen. Et qu'il soit vray de ce que j'ay dict, sans aller chez les advocatz pour copier ledict procez, il est probable, car les curez et vicaires dudict vicariat ne sont subjectz d'aller au senne[43] de Rouen aux jours ordonnez.
[Note 43: Assemblée à son de cloche. (_Dict. de Trévoux._)]
PARIS. Vous avez fort bien prouvé, s'il est vray ce que vous avez dict.
PONTOISE. Je ne voudrois pas mentir pour si peu de chose.
PARIS. Aussi ne veux-je vous reprendre de mensonge, car ançois qu'eussiez menty et trouvé quelque mensonge, toutefois et quantes que vous voudrez, vous avez congé de vous desdire.
PONTOISE. Il est vray que plusieurs de nostre pays veulent user de ce privilége.
Il n'en faut nonobstant tirer consequence que par cela soyons de Normandie, car non seulement les Normands usent de ce privilége, mais aussi toutes les autres nations, specialement à Paris quasi en tous estats.
PARIS. Il est vray, et ne vous pourrois prendre par là; mais je vous prie de me monstrer et prouver que Ponthoise a esté quelquesfois subject à d'autres evesques qu'à celuy de Rouen.
PONTOISE. Il est facile de le prouver par ce que nous avons dict jà cy devant; neantmoins, s'il vous plaist, je vous diray encore un petit mot, moyennant que je ne vous attedie de parolles.
PARIS. Non, certainement; ains suis fort consolé de vous ouyr. Mais hastons-nous d'aller en devisant, car il est dejà tard; je vois bien qu'il me faudra loger aux Deux Anges.
PONTOISE. C'est un bon logis pour les gens de bien, et non pour les huguenots.
PARIS. Dieu mercy, je ne suis pas huguenot, et ne le voudrois pas estre pour tous les biens de ce monde.
PONTOISE. Je ne voulois sçavoir autre chose; mais je n'osois ouvrir la bouche pour le vous demander.
Quand donc vous irez demain le matin à l'église Sainct-Maclou pour ouyr la messe, vous oyerez chanter la messe et les heures canoniales selon l'usaige de Paris, ce qui se faict non seulement en cette ville par toutes les paroisses, mais aussy aux cinq villages de l'environ.
PARIS. C'est chose merveilleuse, de quoy plusieurs s'esbahissent, et est par là à presumer que vous n'estes pas subject à l'eglise metropolitaine de Rouen, ains avez esté autres fois subjectz de l'evesque de Paris. Mesmement estes subjectz à nostre parlement de Paris, et non à celuy de Rouen[44]; car quand il y a quelque mauvais garçon à Pontoise qui appelle de sa sentence prononcée par votre juge, on le nous amène à PARIS.
[Note 44: Tout étoit complexe, il est vrai, dans l'administration de la ville de Pontoise. Ainsi, tandis qu'elle dépendoit du siége de Rouen pour les affaires ecclésiastiques, et du Parlement de Paris pour les choses judiciaires, elle étoit soumise, pour tout ce qui dépendoit du service militaire, au lieutenant général du Vexin françois.]
PONTOISE. Il est vray, et m'esbahis comme il se peut faire que ne soyons de l'evesché de Senlis, ainsi que nous sommes de son baillage. Je ne puis estimer autre chose sinon que, pendant l'altercation des evesques (dont nous avons parlé), chasque print son lopin de la seigneurie de Pontoise.
PARIS. Je voudrois bien sçavoir pourquoy on vous faict porter votre taille à Gisors? Par cela on peut conjecturer que vous estes de Normandie.
PONTOISE. Or, pour cela rien: on peut porter l'argent des tailles en Espaigne, et toutefois par cela ne serions dicts Espaignols, car l'argent ne faict pas la nation. Quant à ce que nous sommes de l'election de Gisors, il vous faut entendre que le roy feit un impost sur le baillage de Gisors. Les esleus du dict lieu remonstrèrent au roy qu'ils n'estoyent suffisans pour payer si grande somme de deniers. Adonc le roy ordonna que la chastelenerie de Ponthoise seroit annexée au dict baillage pour payer la dicte somme, et depuis ce temps-là avons esté toujours taxés pour payer aux dicts esleus.
PARIS. Voilà trop parler sans boire.
PONTOISE. Buvons une fois à Pierrelaye.
PARIS. C'est bien dict, beuvons et allons vistement; je voys bien neantmoins que je ne pourray pas ce jourd'huy retourner à Paris: parquoy, allons paisiblement en rachevant nostre propos.
PONTOISE. N'est-ce pas assez deviser de cette matière? Je prouve que je ne suis pas de Normandie pour estre natif de Pontoise; pour en faire foy, demandez à tous ceux de la ville: ils vous diront qu'ils n'en sont pas.
PARIS. Ils n'ont pas toujours dict ainsi; j'ay ouy dire que le roy feit un impost en l'Isle-de-France pour subvenir à ses affaires. Adonc le commissaire des tailles envoya une commission aux bourgeois de Pontoise, lesquels la refusèrent, se disant estre de Normandie, et non subjectz à l'Isle-de-France. Or il y a une reigle en droict qui dict que _volenti et consentienti non fit injuria neque dolus_. Puis donc qu'ils ont confessé estre de Normandie, il me semble qu'on ne leur faict poinct injure en les interpellant Normands.
PONTOISE. Quand ils avoient faict telle responce que vous dictes, encore n'est-ce pas pour prouver peremptoirement qu'ils fussent de Normandie.
Quand les Galaodites guetoient les Effraites au passaige de Jourdain pour les esgorger et outrager, lesdicts Ephraites nioyent leur lignée et nation. En cas pareil, sainct Pierre, interrogué des juifs s'il estoit de Galilée, dict non, pour craincte que les juifs luy eussent peu faire. Ainsy diray-je de messieurs de Pontoise, lesquels, voyant qu'on les vouloit outrager en leurs biens, les faisant payer un impost faict à la volée, ils ont dict qu'ils n'estoyent subjectz de l'Isle-de-France, comme ainsy soit que desjà eussent payé leur part à Givors par le commandement du roy.
PARIS. En bonne foy, voilà une bonne raison, et n'y pourrois aucunement contredire: car si on me venoit querir pour me mettre en prison ou pour me demander de l'argent, je ferois (en la mode de Paris) faire la court en ma porte, et dire que Monsieur n'y est pas, jusques à ce que je n'eusse plus des moiens d'evader. Et je pense ce qui faisoit dire aux bourgeois de Ponthoise qu'ils n'estoyent pas subjectz à l'Isle-de-France n'estoit que pour evader. Mais je vous demanderois volontiers où donc est Normandie. J'ai quelques fois esté en pelerinage au Mont-Sainct-Michel, et si jamais n'ay sceu trouver Normandie.
PONTOISE. Je suis certain où commence le pays de Normandie, tant par les annales de France que par les livres qui ont faict quelques fois description de la terre.
PARIS. Je vous prie fort de me dire, ainsy que je me trouve en place, où on en fasse mention, que j'en soys resolu.
PONTOISE. J'ay trouvé que la Normandie commençoit à Sainct-Cler-sur-Epte, tirant vers Rouen.
PARIS. La ville ny le vicariat de Pontoise n'est donc pas Normand, car il ne s'estend plus loing que là.
PONTOISE. Je ne l'ay ainsi leu aux chroniques de maistre Robert Guaguin, où il est dict: _Apud flumen Eptæ, quod est Neustriæ ad orientem limes, fit conventio: unam fluminis ripam Carolus, alteram Rollo incedit. Intercedentibus legatis res acta est. Rollo Gillam, Caroli filiam, uxorem recipit, et in dotem Neustriam, quæ ab Epta fluento ad Britones terminatur, clauditurque gallico Oceano..... Neustriam adeptus Rollo, eam Normanniam appellavit_[45]. Si vous en voulez avoir d'autres temoignages, regardez maistre Hugues de Sainct-Victor, lib. 2; _Exceptionum priorum_, cap. 10, _Chronica chronicorum_, le Rosier historial de France, les Chroniques de maistre Nicolles Gilles, la Mer des histoires, la Cosmographie de Seb. Munster, et plusieurs autres que je serois trop long à reciter.
[Note 45: _R. Gaguini rerum gallicarum annales_. Francfort, 1577, in-fol. Pag. 71.]
PARIS. Venez çà. Par vostre foy, n'avez-vous jamais ouy desbattre ceste matière?
PONTOISE. Ouy, par plusieurs fois, et qui plus est, la question a esté proposée par messieurs de la Cour de Parlement pour en donner resolution, à cause de la dissension quy fut, il y a quatre ou cinq ans, quand maistre Guillaume de Boissy, docteur en medecine, natif de Pontoise, fut mis recteur en l'Université de Paris. Les Picards disoyent que Pontoise estoit de Picardie, et pour ce vouloyent user des priviléges octroyés à ceux qui sont de mesme nation que le recteur; les Normands, au contraire, et les François, d'autre costé.
Quand les presidens eurent ouy les parties de chasque costé, on conclud que Pontoise avec ses appendices estoit de France, comme ainsi fut qu'il soit appelle le Vulcain françois.
PARIS. Puisque la Cour de Parlement y a passé et que vous avez mesme langage que nous, je ne dy plus mot.
PONTOISE. Nous voicy aux fauxbourgs de la ville qu'on appelle l'Aumosne; demandez à quy vous voudrez: on vous dira que c'est la vraye France[46].
[Note 46: On a vu plus haut que, d'après l'abbé Expilly, le faubourg de l'Aumosne étoit, de toute la ville de Pontoise, la seule partie non comprise dans le diocèse de Rouen.]
PARIS. Je ne doubtois pas des fauxbourgs, ains seulement de la ville, à cause que la rivière est entre eux.
PONTOISE. Ce seroit chose ridicule que la ville fust de Normandie et les fauxbourgs de France.
PARIS. Il n'y a point d'inconvenient, car nous avons le semblable à Paris: c'est assavoir, que l'abbaye Sainct-Germain-des-Prez est de l'evesché de Paris et non subjecte à l'evesché. Autant en pourray-je dire de toute la ville de Sainct-Denis: jaçoit qu'elle soit proche de Paris, n'est toutes fois subjecte à l'Evesque de Paris.
Mais, pour chose que j'en die, je n'en doubte pas, puisque messieurs de la Cour du Parlement y ont mis la main; seulement je desire sçavoir pourquoy ceste nation est tant odieuse par tout le monde.
PONTOISE. Vous pouvez penser que ce n'est pour vertu qui soit à ceux du pays, ains pour leur vice, lequel est odieux à tout le monde, et specialement trahison en riant.
PARIS. Vous me faictes venir en mesmoire un vers poetique que j'ay autrefois ouy reciter ou leu quelque part:
Normanos fugias, ne fraudis labe graveris: Ipsos si socias, certe tu decipieris; Hos vitare stude, nam sunt de germine Jude. Tr. Tr. la. fla. Normanos dicitur esse.
PONTOISE. Ce n'est sans cause qu'ils sont hays, car ils ont faict tant de maux qu'on en feroit une pleine Bible de leur tyrannie.