Variétés Historiques et Littéraires (01/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 4

Chapter 43,897 wordsPublic domain

Veu les lettres patentes obtenues à Paris au mois dernier par Helène Gillet, fille de maistre Pierre Gillet, chastellain royal à Bourg, par lesquelles le Roy, pour les causes y contenues, à la recommandation de ses speciaux serviteurs, en faveur mesme de l'heureux mariage de la Royne de la grande Bretagne, sa très-chère et très-aymée soeur, de son propre mouvement, grace speciale, plaine puissance et authorité Royalle, auroit à ladite Gillet quitté, remis et pardonné le faict et cas exprimé ès dittes lettres, avec toute peine et amende corporelle et civile qu'elle avoit encourue envers sa Majesté et justice, mettant à neant toutes informations, decrets, mesme les sentence et arrest de mort qui s'en estoient ensuivis, la restituoit et restablissoit en sa bonne renommée et en ses biens non d'ailleurs confisquez, imposant silence à ses procureurs generaux, leurs substitus presens et à venir, et à tous autres; arrest du deuxiesme du present mois de juin, par lequel, sur la presentation faicte en audience par laditte Gillet desdittes lettres, et ouy Picardet, procureur general du Roy, auroit este ordonné que, sur le contenu en icelles, elle seroit ouye et repetée par le commissaire au rapport duquel avoit esté donné l'arrest du 12 dudit mois de may, pour après estre pourveu sur l'entherinement d'icelles, ainsi qu'il appartiendroit; cependant demeureroit laditte Gillet en la garde d'un huissier; interrogations, responses et repetitions de laditte Gillet par devant ledit commissaire; ledit arrest du 12 de may confirmatif de la sentence donnée au bailliage de Bresse le 6 fevrier precedent, par laquelle laditte Gillet auroit esté declarée deuement atteinte et convaincue d'avoir recelé, couvert et occulté sa grossesse et son enfantement; et pour reparation, ayant aucunement esgard à l'aage et qualité de ladite Gillet, icelle condamnée à avoir par l'executeur de la haute justice la teste tranchée, en l'amende de cent livres envers le Roy, et ès frais et despens de justice: LA COUR a intheriné et intherine lesdittes lettres; ordonne que ladite Gillet jouira de l'effet d'icelles selon leur forme et teneur. Faict en la Tournelle, à Dijon, le cinquiesme de juin mil six cens vingt cinq.

* * * * *

_Histoire veritable de la conversion et repentance d'une courtisane venitienne, laquelle, après avoir demeuré long-temps souillée dans les lubricitez et ordures de son peché, Dieu a faict reluyre dans son ame les rayons de son amour et l'a retirée à soy._

_Traduit d'italien en françois. A Paris, chez Guillaume Marette, ruë Sainct Jacques, au Gril._

1608.--In-8º.

Entre tous les vices et pechés qui se sont enracinez dans le coeur des hommes et qui plus manifestent l'ire de Dieu, ç'a esté la paillardise: car Dieu a fait pleuvoir feu et foudre pour advertissement d'un si enorme et detestable peché devant sa divine Majesté. Quelle chose est sous le ciel plus abominable et plus digne de hayne que ce vice, qui est la source et fontaine de tous maux? Certains auteurs remarquent qu'il n'y a rien au monde qui offence plus le corps et l'esprit, et qui nuise plus à la santé corporelle et spirituelle, qui engendre plus de maladies interieures et exterieures, qui rende l'homme plus brutal et insensé que ce mechant acte voluptueux qui tue le corps et l'ame. Tous les livres des anciens et des modernes sont si remplis d'infinis exemples, que, si nous les feüilletons, nous verrons les punitions, misères et malheurs qui l'accompagnent. Les enfans d'Hely nous ont servi d'exemple de la divine vengeance, et ceux qui estoient du temps de Noë, comme parle nostre Seigneur en son Evangile. Valère[34], livre 9, chapitre 12, nous en fournit assez quand il parle du poëte lascif et vilain qui mourut où il se plaisoit tant. Mais nous nous arresterons seulement pour le present à la recerche curieuse de la vie, meurs et façons de ceste Leonor Venitienne, issuë de riches et fameux personnages dont je tais le nom, à laquelle Nature avoit desparti tous ses dons et graces, et l'avoit doüée de parfaicte beauté, enrichie dès son commencement de vertus requises à une damoiselle bien née comme elle estoit.

[Note 34: Valère-Maxime.]

On voit ordinairement qu'en un bel arbre fruitier il y a quelques branches qui sont pourries et mortes, et que, si on ne les coupoit, elles gasteroient tout l'arbre; de mesme les parens de ceste Leonor, qui estoient beaux arbres florissans et eslevés en haut, enracinez en la vertu, produirent une branche, de commencement verdoyante, et qui, petit à petit, comme elle croissoit, elle se pourrissoit: car, dès que l'amour aveugle eut decoché ses fléches dans son coeur, elle aperceut des nouveaux traitz et desirs d'aimer, qui sont les enfans et avant-coureurs d'Amour, qui luy firent clorre les yeux de chasteté pour ouvrir ceux de lubricité: car ayant atteint l'aage de quinze ans, lors vray miroir de vertu et beauté, et estant delaissée orpheline depuis deux ans et unique heritière des biens paternels, fust recherchée de plusieurs braves cavaliers, qui, espris de ses beautez, ne pouvoient respirer que l'air de ses bonnes graces; et comme la coustume de ces païs porte que les filles soient retirées des compagnies, principalement de celles des hommes; mais elle estoit maistresse de soy-mesme et se laissoit aller où sa volonté et plaisirs la poussoient. Elle attiroit par sa beauté les coeurs de ceux qui la regardoient, et, en la regardant, l'admiroient, entre autres le cavalier Lysandro, qui, jà long-temps auparavant, avoit esté adverti des beautez de ceste damoiselle, estant envoyé à Venise pour l'estude des sciences et exercices de noblesse, tascha par subtils moyens de pouvoir treuver lieu, temps et heure commodes pour offrir et sacrifier les veux de son service sur l'autel des merites de ceste beauté, et ne pouvant treuver telle commodité comme il desiroit, il se delibera de l'aller voir à son logis, accompagné d'un homme seulement, et là estant, la treuva aussi gratieuse que belle; incontinant luy commença à descouvrir la douleur qu'il avoit enduré dès que les rayons de sa beauté eurent penetré son coeur, et qu'il la supplioit et conjuroit d'alleger le tourment de son mal. Tous deux au mesme instant furent comblez d'heur et desir, comme ils souhaitoient; il ne manque point tous les jours en après la voir; enfin tous deux sont embrasés de l'amour de l'un et de l'autre. Et ainsi passionné luy donna à entendre, comme la coustume est, qu'il la prendroit pour sa loyale espouse, et que cependant elle esteint les feux ardens d'amour qui le brusloient. Alors les parens de l'un et de l'autre, estans advertis du faict, firent moyen de les separer et esloigner, afin d'esteindre le feu et la fumée du bruit qui estoit semé d'eux par la ville. Mais Lysandro, qui ne desiroit plus belle occasion que celle, afin d'eviter les rets où il estoit pris s'il ne s'en retournoit à la maison de son père, la quitte, ayant assoupi ses lubricitez l'espace d'un an; et ainsi elle demeura grosse d'une fille. Je ne vous pourrois representer les douleurs et afflictions accompagnez de souspirs et repentirs de ceste pauvre Leonor, qui au premier commancement avoit gouté les fruicts de l'amour si doux, et maintenant luy sont si amers! La voilà delaissée et abandonnée d'un chacun, reputée pour une autre Laïs, fameuse putain, qui, estant morte, afin de faire revivre sa memoire, fut mis sur son tombeau une lionne qui esgratignoit un belier par les fesses, pour designer que le belier estordy, à sçavoir, l'homme, se laisse piper à la femme, qui luy tire le sang et luy oste la laine. Elle est contraincte en après de poursuivre comme elle avoit commencé, et s'addonne tellement à toutes sortes de lubricitez, qu'au lieu que c'estoit un miroir de vertu et chasteté, ce n'est que le receptacle des vices: sa beauté et elegance de son corps estoit flestrie, sa conscience offencée, laquelle l'epoinçonnoit ordinairement avec des vives attaintes d'un repentir; son nom tout difamé, sa vie abregée, le coeur et l'ame perduë. Mais Dieu, qui ayme les siens, et qui ne cerche la mort du pecheur, fit reluyre peu à peu les effects de son amour dans le coeur de ceste creature, afin de la retirer des ordures et saletés du peché où elle estoit plongée; si bien que le 26e jour du mois de mars, entendant la predication d'un R. P. de l'ordre S. François, qui avoit prins pour thème de son sermon la conversion de la Magdaleine, luy esmeut et incita une telle ardeur de l'amour divin, accompagné d'un repentir et remord de conscience d'avoir offencé un si long temps celuy qui l'avoit creée à son image, qu'incontinant que le père fut descendu de la chaire, elle se prosterna à ses pieds, luy demandant humblement pardon, le priant de vouloir entendre une confession auriculaire de tous ses pechés, qu'elle vouloit faire. C'estoit auparavant une Laïs, maintenant c'est une autre Magdelaine, que les souspirs et pleurs qu'elle respand pour ses pechés passés, et la penitence qu'elle a commencée luy acquerront les cieux. Cependant elle s'est retirée à un couvent des religieuses de S. François, où elle vit avec telle penitence, jeusnes et oraisons; ayant party tout le reste de ses biens paternels, et ceux que la lubricité lui avoient acquis, aux pauvres et au couvent, remit sa fille à la suitte d'une grande dame.

Cest escrit m'estant tombé entre les mains, j'ay desiré le mettre d'italien en françois, afin d'emouvoir et inciter un chacun à fuïr et avoir en horreur ce vice et peché si enorme devant la divine Majesté, et conjurer ceux qui ont esté seduits et attrapez par les retz et filetz que le diable, ennemy immortel, leur prepare tous les jours, de tascher par tous moyens de s'en delivrer, car toujours il a esté divinement puny. Qui pourroit donc mettre en registre tant de villes ruinées, saccagées, apauvries et desolées par ce malheureux vice? Les monarchies des Perses, Assyriens, Mèdes, Macedoniens, Troiens, Romains, les florissantes cités de Lacedemone, Thèbes, Athènes et autres, ont esté perdues par ce monstre detestable. Je serois trop prolix de deduire les malheurs qui l'accompagnent, mais cecy servira de miroir et vray exemple de chasteté, afin que ces belles ames ne se viennent à souiller, fletrir et secher par les retz de l'ordure de ce péché: car, ayant ce lustre si resplendissant, on reluyra de tous costez, rejettant ceste insatiable volupté, qui ameine avec soy un repentir qui mord et pince la conscience ordinairement, et engendre en l'esprit une douleur perpetuelle, et faict oublier le doux pour succer l'amer, et depeint en nous une infamie; et comme dit le poète,

O passion dissoluë! O volonté trop gouluë! Plus l'hydropique met peine De succer une fontaine, Plus il creuse son tombeau, etc.

FIN.

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_Les singeries des femmes de ce temps descouvertes, et particulièrement d'aucunes bourgeoises de Paris[35]._

M. DC. XXIII. In-8º.

[Note 35: M. Leber, qui possédoit ce livret, l'indique comme rare dans son catalogue, nº 2504, 5e pièce.]

Dernierement je me rencontray en un lieu où je vis plusieurs gentils-hommes et damoiselles qui discouroient sur diverses choses; enfin, chacun faisant à qui mieux paroistre quelque beau traict d'esprit, nous tombasmes sur les singularitez, tant du corps que de l'esprit, qui se rencontroient ordinairement aux dames, singularitez ausquelles les jeunes gens, de quelque profession qu'ils fussent, sembloient avoir beaucoup d'obligation, comme leur servant de première leçon pour se façonner.

Ces parolles diversement promenées de bouche en bouche, à l'advantage des femmes, et assez bien recueillies de la compagnie, se rencontra un homme de la trouppe, lequel, par manière de rire, soit ou quil eut conçeu quelque inimitié contre les femmes, ou autrement, voulut contrepointer de point en point ceste opinion et renverser ceste proposition.

Vous qualifiez du nom de singularité des choses que je nomme singeries des femmes, dit-il, car si vous ostez de ce sexe les singeries et les folies dont elles sont remplies, vous destruirez toute leur essence, et ce qu'elles ont de singulier en elles.

A ce mot, chacun commença à murmurer; un bruit sourd s'espandit dans la chambre, et les femmes qui assistoient à ceste assemblée se promirent bien de le faire desdire de la parole qu'il advançoit.

Mais le gentil homme, d'un visage hardy: Non, non (poursuit-il), ne vous estonnez aucunement de ceste mienne première demarche; mais suspendez un peu votre jugement: j'espère faire en sorte de vous rendre contens en ce que je vous ay proposé.

Il y a quelques années que, feuilletant un ancien codice intitulé: _le Répertoire des choses humaines_, je trouvay que les dieux, voulant bastir et former l'homme, prindrent une grosse masse de terre, laquelle ils pestrirent longuement avec je ne sçay quelle mixtion celeste, et un temperament des qualitez elementaires (bien que les chimistes soient d'une autre opinion), puis, ayant mis toute cette masse à la fonte, firent l'homme composé d'une ame raisonnable, oeuvre où l'art surmonta la nature, et où les dieux mesmes admirerent leur propre industrie, pour les richesses et raretez qui y furent encloses; et d'autant qu'il se rencontra beaucoup de matière qui restoit, ne voulant les dieux qu'une si divine composition fust perdue, ils la remirent de rechef à la fonte; mais ils ne s'apperceurent qu'à la façon des chimistes et soufleurs, en voulant purifier et rendre ceste matière plus excellente, elle se précipita et devint plus lourde et terrestre, et de ceste estoffe ils en formèrent la femme, beaucoup plus stupide et grossière que l'homme, et qui n'a rien de viril que ce que l'homme luy en fournit.

Il restoit encor quelque peu d'escume de la femme, dont les dieux, pour ne rien perdre, _natura enim non facit frustra_, bastirent et façonnèrent de petits avortons de nature, qui furent appelez pigmées ou nains, et des singes, leurs demi-frères.

De façon que l'homme est mitoyen entre les dieux et la femme, et ainsi la femme tient le milieu de l'homme et des pigmées et singes, qui ne leur ressemblent point trop mal.

Et ainsi on peut dire que les dieux, voulans former les femmes, prirent un peu de la nature et raison de l'homme, un peu des pigmées et de leur essence, et le reste ils le tirèrent des singes; et, de fait, on remarque plusieurs indices des singes qui se retrouvent en la femme. De là vient que les femmes sont ordinairement plus petites que les hommes, qu'elles se veulent mesler de tout faire et manier tout, et le plus souvent les hommes ne s'en apperçoivent qu'après que la besogne est faite. Les femmes, recognoissant de leur costé que de leur escume avoit esté fait et procréé le singe, animal assez plaisant, et voyant qu'elles estoient nées en ce monde pour servir de singe aux hommes et leur complaire, s'estudièrent de là en avant de proceder de bien en mieux, et, par un artifice nouveau, alambiquèrent la quintescence des singes, que nous apellons singeries, qui leur sont si familières et ordinaires, que, quand vous repasserez sur toutes les singularités de corps et d'esprit qu'estimez resider en elles, vous n'y trouverez autre chose que singeries.

Un second passage, qui confirme grandement tout ce que j'ay advancé des singeries des femmes, est celuy qui se retrouve dans le mesme autheur.

Au commencement du monde, les dieux avoient fait un beau verger et avoient planté l'homme et la femme au milieu pour contempler les fruicts; or, entre autres arbres, il y en avoit un de science et l'autre de singes, fruicts si agreables aux femmes, qu'elles quittoient le boire et le manger pour cueillir desdits singes, et despouilloient les branches, ne laissant rien sur l'arbre que les queües (de là vient que les singes sont aujourd'huy sans queüe).

Les dieux ayant remarqué ceste singerie, en punition attachèrent les femmes sur l'arbre et les entèrent sur les queuës des singes; c'est pourquoy maintenant les femmes aiment tant la queüe, n'y ayant morceau de chair ni venaison qui leur semble de meilleur goust, et depuis ce temps-là on a nommé toutes les actions des femmes singeries.

Si maintenant je veux allegorier ce discours et en venir à l'experience, quelle femme se peut rencontrer en tout l'univers qui n'a passé son temps en singeries, en momeries, bombances et niaiseries? Il ne faut point aller chercher d'exemples en Italie, le lupanar et la sentine de toutes les salletez des femmes; il ne faut aller en Espaigne ny en Angleterre, mais il faut venir à Paris: vous y verrez une fourmilière, non de femmes, bien qu'elles en ayent le visage et le dehors, mais un escadron de singes.

Les singes se remarquent à leur poil et à leur exterieure façon; à cela recognoistrez-vous les femmes; les singes ont une face que, si elle etoit masquée, ce seroit une vraye femme, et quand on me monstre une femme masquée, je m'imagine de voir un singe, tant le rapport a de proximité et de concurrence. Le singe cache mille ravauderies dans les concavitez de ses joües; la femme, sous un visage trompeur, cache tout ce qui se peut imaginer au monde de perfide et de meschant. Souvent vous croirez qu'elle vous caresse, mais, pire qu'une serène, elle taschera de vous engluer en ses rets et se mocquera de vous. Il n'y a rien de plus inconstant que la face: c'est une lune qui a ses croissans, ses cartiers et son plain; tantost elle paroistra plaine, à l'autre elle semblera carne[36]; et comme jadis la teste de Meduse convertissoit toutes choses en pierre, ainsi l'homme à l'aspect de la face de sa femme deviendra cornu. La femme est un vray Prothée, il n'y a rien qui change plus tost.

[Note 36: Au 17e siècle, comme aujourd'hui encore à Orléans, le peuple disoit _carne_ pour _corne_. (V. Molière, le _Malade imaginaire_ acte I, sc. 2).]

_Fiet enim subito sus horridus atraque tigris Squammosusque draco et fulva cervice leena._

Le singe a les mains, ou, pour mieux dire, les pattes, semblables aux mains des femmes, sinon que celles des singes sont velues par dehors, en quoy vous remarquez la mesme difference que celle qui est entre le né et le cul: le cul est velu par dehors et le né dedans. Reste à parler de la queüe, qui est la principale pièce, et de qui despend tout le mistère. Les singes n'ont point de queüe, n'aussi n'ont les femmes, et c'est en quoy elles se plaignent aussi bien que les singes; toutefois, elles ont mille inventions pour en trouver: car, pour une seule peau de connin, elles auront la queüe de plus de cent veaux, ce que ne peuvent faire les singes. Aussi les femmes ont tousjours le bruit de mieux traffiquer que tout autre animal, et, de fait, elles bailleront tousjours le double pour le triple. Les singes, de honte, sont tousjours assis sur le cul, à cause qu'ils n'ont point de queüe, et les femmes se couchent sur le dos afin d'en avoir. Bref, il y a une grande simpathie entre le corps d'un singe et le corps d'une femme.

Venons maintenant à esplucher les actions de l'un et de l'autre, et voyons si la femme n'a pas une grande correspondance d'esprit avec la nature essentielle et quidditative du singe.

Le singe a un certain instinct de faire tout ce qu'il void faire, et de produire les mesmes actions au jour qu'il void exercer par ceux qu'il regarde; peut-on trouver une singerie plus belle en la femme, laquelle ne s'ingère pas seulement de faire ce qu'elle void faire, mais mesme se veut quelquefois vaincre soy-mesme et aller au delà de ses forces?

N'estoit-ce pas une vraye singerie que ceste royne superbe des Assiriens, Semiramis, laquelle massacra son mary et son fils Ninus pour regenter sur les hommes, et osa bien mesme, tant elle avoit le coeur d'imiter les actions des hommes, quitter les habits de femme et se revestir du manteau royal?

N'estoit-ce point une singerie bien formée, de voir les cinquante Danaïdes feindre avec passion de caresser leurs maris la première nuict de leurs nopces, et cependant sous leurs chemises porter le cousteau fatal dont elles leur ravirent la vie?

Je serois trop prolixe si je voulois parler de toutes les singeries qu'ont exercé les femmes de l'antiquité: nostre siècle nous en produit assez d'exemples, et principalement la ville de Paris, où les cornes croissent invisiblement plus qu'en autre lieu du monde.

La singerie de ceste marchande de la rue Sainct-Martin estoit admirable, lors qu'elle fit venir son courtisan dans une basle de marchandise, et qui de nuict elle alloit visiter la basle et joüoit du flageolet cependant que son mary soufloit la cornemuse.

C'estoit une belle singerie que pratiqua ceste brunette d'auprès Sainct-Innocent, de se faire servir par un jeune garçon habillé en fille de chambre; mais tout le fait fut descouvert par le moyen du garçon de boutique, qui voulut faire l'amour à la fille de chambre, et trouva que son cas n'alloit pas bien.

C'estoit une singerie remarquable que celle de la procureuse du Chastelet, laquelle se faisoit ventouser par son clerc, quand son maistre arriva, sans sçavoir qu'il fust acteonisé, ou qu'on l'eust placé au zodiaque, au signe du capricornio.

Mais il y a bien plus à rire pour l'autre de la rue de Sainct-Honoré, assez proche de la Croix du Tiroir, qui fit entrer un certain bourgeois de la rue aux Ours en son logis, sous espérance de traitter avec luy, et cependant trois ou quatre estaffiers luy mirent la main sur le collet et luy donnèrent les estrivières. Il n'y avoit point à rire pour tout le monde, et principalement pour le susdit, qui depuis a juré qu'il n'avoit jamais dansé à telle feste.

Mais ces singeries-là n'ont rien d'esgal à celles qui se joüent au cours, où toutes les Nimphes, Orcades, Naiades, Driades, Bocagères, Montaigneuses et autres, se rencontrent avecque les Satirs, Capripèdes, Chevrepiés, Silvains, et telles manières de gens qui font leurs affaires sans chandelle et qui ne vont qu'à tatons. Dernièrement il me print une humeur d'y aller; mais je ne sçay si seray metamorphosé en Acteon: car je vis une belle Diane de la rue Sainct-Anthoine toute nue entre les bras d'un gentil-homme de la rue Dauphine; mais en ma vie je ne fus si estonné, et à peine que de ravissement les cornes ne me montèrent en la teste.

Je ne veux oublier les singeries de ceste grande dame à cinq estages de la rue Sainct-Jacques, qui toute nuict fait la sucrée et la Diane, et le matin, quand son mary est dehors, se donne du bon temps et passe ainsi sa jeunesse.

Je ne veux aussi oublier par mesme moyen celle du costé des Bernardins, qui enferme son mary dans une chambre cependant qu'elle luy plante des cornes sur le front. Tout cela peut estre appellé singeries.

Mais, pour conclure, n'est-ce point une vraye singerie de voir les femmes de crocheteurs vouloir faire les bourgeoises, et les bourgeoises imiter les damoiselles, et celles-cy les princesses[37]? En quel siècle sommes-nous? Vit-on jamais tant de bombance et de superfluitez qu'on en voit maintenant? Qui vid jamais tant de singes et tant de singeries? Ma commère a un cotillon à fleurs, et toutefois elle n'est point si riche que moy: pourquoy mon mary ne m'en donnera-il point? S'il ne le fait, je sçay bien le moyen d'en avoir qu'il ne me coustera rien.--Et moy, qui suis grosse marchande, sera-il dit que ceste mercière sera plus brave que moy? Il faut resolument que je me face raccommoder tout de neuf. Et ainsi des autres.

[Note 37: On trouve de pareilles plaintes sur le luxe croissant des bourgeoises dans les _Caquets de l'accouchée_ (passim), et dans une autre pièce du même temps: le _Satyrique de la court_, 1624, in-8º, pag. 13-15.]

Pleust à Dieu que les singes et singeries[38] fussent dans un basteau et s'en allassent tous au vent! Nous ne serions point en la peine où nous sommes.

Adieu.