Part 21
Premierement, celles qui, par faute de devotion, n'auront jeûné le caresme souvent, et qui auront la face grosse et grasse, ce qui est fort mal séant d'être comme des mamulères, elles y pourront obvier et se faire paroistre poupines[236], moyennant qu'elles portent leurs fraises et collet plus grands et plus larges que d'ordinaire, et aussi leur coiffeure comme leur perrucque et moulle estroits; et pour l'ornement d'icelles, il est nécessaire, si leurs propres cheveux ne sont ni beaux ni longs, elles auront recours aux fausses perruques[237], lesquelles, étant bien agensées de roses de diverses couleurs et des plus voyantes, sans y oublier la poudre de Chypre[238], qu'elles pourront y applicquer avec une houppe de soie qu'elles tiendront pour cet effet ordinairement dans leurs petites boites, et surtout que, si tant est qu'elles aient recours aux fausses perruques, comme il n'est pas que quelqu'une n'est fait quelque voyage au royaume de Suède[239], et pourront avoir passé la forêt de la Pellade[240], qu'elles applicquent ces susdicts cheveux revenant à leurs sourcils.
[Note 236: Être _poupin_, c'étoit avoir le visage et la taille mignonne.]
[Note 237: On voit bien ici que c'est une Angloise qui parle. L'usage des faux cheveux, peu à peu délaissé en France, depuis l'époque ou Guil. Coquillard en avoit parlé, ne s'étoit jamais perdu en Angleterre, du moins chez les femmes (V. Fr. Junius, _Comment. de Comâ_, cap. 1.)]
[Note 238: La première fois qu'il est parlé de la poudre pour les cheveux à cette époque, c'est dans le _Journal_ de l'Estoille: il y est dit qu'en 1593, on vit se promener à Paris des religieuses frisées et poudrées.]
[Note 239: «Manière de parler figurée qui signifie _suer_... le mal de Naples.» Leroux, _Dict. comique_.]
[Note 240: Maladie du cuir chevelu, suite ordinaire d'un autre mal. S.-Amant a dit:
Que la tigne, que la _pelade_, Se jette dessus ma salade.]
_Item_, celles qui auront le visage blanc de trop, ainsi que pasle, trop rouge ou trop triste, elles pourront, pour la blancheur, y appliquer le vermillon destrempé sur la rondeur de leurs joues; et pour la rougeur, le blanc d'Espagne deslayé assez clairement, qu'elles appliqueront très doucement sur leurs visages, et sans y oublier la petite mouche[241] noire sur leurs tempes et la plume orangé pastel, meslée avec vert naissant, et puis après voilà un cheval de louage.
[Note 241: C'est une mode qui ne datoit alors que de quelques années. V. Tallemant, édit. in-8º, t. III, p. 326, et L. de Laborde, _le Palais Mazarin_, p. 318, note 368.]
_Item_, celles quy auront la bouche belle et coraline, il ne faut qu'elles portent leurs masques longs, ains courts et fort relevés, à icelle fin qu'elles paroissent et soient à la vue des regardans, et que par ce moyen leur fasse envie d'en desirer des baisers.
_Item_, celles quy ne l'auront belle et bien faite, et leurs lèvres pasles, il leur sera necessaire de porter leurs dicts masques tant soit peu plus longs et leurs mentonnières un peu largettes, nonobstant leurs masques un peu relevés, pour suivre l'usage qui se pratique de les porter de la façon.
_Item_, celles qui auront la gorge blanche et bien taillée et les tetons blancs et bien relevez, qu'elles se donnent bien de garde de mettre rien de leurs affutages au devant, qui empechent la vue des regardans, mais leur fassent souhaiter de s'en servir de coucinets.
_Item_, celles quy l'auront au contraire ci-dessus, qu'elles mettent de larges paremens à leurs collets et robbes, et n'en fassent paroistre que des eschantillons.
_Item_, celles qui auront une espaule plus grosse que l'autre et seront bossues, par le moyen d'un corps de cuirasse et force garnitures à leurs robbes les feront paroistre esgalles et cacheront cette imperfection.
_Item_, celles qui sont d'une grosse stature et grossière taille, portent d'amples et larges manches et de grands vertugadins, ou, pour bien dire, cache-bastards[242], qui relèvent fort par derrière. Par iceluy moyen, on ne verra point cette desfectuosité.
[Note 242: Les vertugadins, si «favorables aux filles qui s'étoient laissé gâter la taille», comme il est dit dans le dictionnaire des jésuites de Trévoux, étoient pour cela nommés ironiquement _vertu-gardiens_. Les Espagnols, qui furent les derniers à en conserver la mode, les appeloient sérieusement _garde-infante_.]
_Item_, celles qui auront soufflé l'alquemie devant le siége de Soissons[243], quy seront maigres et descharnées, il faut pour cela faire paroistre d'une assez bonne façon, portant leurs coiffeures fort estroictes, et leurs collets assez petits, et leurs robbes moderement garnies.
[Note 243: J'ignore ce qui se cache ici; je soupçonne seulement une grosse obscénité. La _ribaudie de Soissons_ étoit déjà proverbiale au XIIIe siècle. Il en est parlé dans le _Dit de l'Apostoile_.]
_Item_, celles qui seront boiteuses, il leur est necessaire de porter un soulier plus haut que l'autre.
_Item_, celles quy seront d'une petite stature, et quy seront restées de la race des pygmés, pourront estre en un instant, sans esternuer, ne leur dire que Dieu les croisse, se faire de la riche taille par le moyen d'un soulier d'un demy-pied de liége de haut, quy sera caché par leurs longues robbes, et par ainsy, où la nature a denié la bienseance, il est necessaire de la trouver par artifice.
De plus, il vous est necessaire, chères compatriotes, qu'outre la bienseance des habits il se faut estudier à former vos actions, affin que l'un corresponde à l'autre, et que par ce moyen vous puissiez parler sans dire mot; et pour ce faire, vous employerez les yeux de quelque vieille matrone qui aura fait son cours en la phylosophie cyprienne, devant laquelle vous cheminerez, pour estre asseurées si votre allure est trop prompte, trop lente, trop affectée, trop niaise ou trop grave, afin de la former selon votre taille, votre air et votre naturel, pour ce qu'il faut laisser tousjours quelque chose de sa nature, qui veut avoir bonne grace.
Plus, pour votre dernier stile, pour voir ce que nous avons specifié vous estre convenable, vous aurez recours à un miroir pour y puiser vos secrets, et apprendrez par iceluy à regarder si votre visage est trop gay, trop triste, trop doux ou trop soucieux, et y reformerez et adjoutterez ce que vous y trouverez necessaire. Par ce moyen, vous instruirez vos yeux à donner des regards doux, et vos bouches à former en un instant des petits souris pour les accompagner, et apprendre à jeter de rudes oeillades, et quelquefois de douces à ceux qu'il vous plaira; et suivant ces instructions, nous sommes asseurées, chères compatriotes, que jamais l'ambre n'attirera tant à soy que vos feintises amoureuses attireront à vous autres ces pauvres malheureux errans. Voilà donc ce que pour le present, à ce nouvel an, nous vous pouvons envoyer, que nous vous prions de recevoir d'aussy bon coeur que nous sommes à tout jamais vos chères compatriotes et humbles servantes.
De Rouen, aux fauxbours de Soteville, fripant la crème, ce premier jour de l'an mil six cens dix huict.
Amy lecteur, l'une des copies de ce discours m'estant tombée entre les mains, j'ay estimé que je serois très ingrat si je ne le faisois voir au jour, pour servir d'avertissement à ceux qui sont tellement abandonnez à leurs appetits charnels, et quy le plus souvent se laissent aller aux charmes et faintises de ces bestes envenimées, quy ne s'estudient, comme il paroist par ces salles et impudiques discours, que pour attraper ceux quy par trop aiment leurs salles et deshonnestes plaisirs, et quy le plus souvent, par le moyen de ces canailles, perdent le corps et l'ame. C'est pourquoy je m'en estonne si Aristote disoit que nature a faict les femmes plus belles et tendres que les hommes; aussi les a-t-elle faict plus fines, cauteleuses et malicieuses. Cela occasionna Codrus à dire que le ciel ne contenoit tant d'estoiles, ne la mer tant de poissons, que la femme couvoit de fraude et de malice dans son ame pleine de curiosité et de desirs. Chiron disoit qu'il estoit meilleur d'ensevelir une femme que de l'espouser. La femme chaste, pudique et vertueuse, se fait bien cognoistre et respecter sans mot dire.
La fille de joye porte preuve de son deshonneur en ses gestes et en sa contenance, disoit l'ancien tragique Eschylian, dans Athènes.
C'est le propre de la femme de se laisser tromper, dit sainct Hierosme, et de tromper les autres. Aussi, si la première femme ne se fust mise du party du diable, le diable se desesperoit de venir à bout du premier homme. Il suit encore son premier train, dont il s'estoit bien trouvé. Tu es la porte du diable, disoit Tertulian à sa femme, etc. La première qui a mis la main au fruict deffendu, la première qui a abandonné Dieu, et avec si peu de peine a faict perdre l'homme, quy est l'image de Dieu, que le diable n'avoit osé aborder. J'aurai recours, disoit ce malin, dans Origènes, quand il vouloit s'aider de la femme, j'aurai recours à mes anciennes armes, disoit-il, pour vaincre l'homme.
Les Sybarites convioient les femmes au festin un an avant le jour, afin qu'elles eussent le loisir de se parer de vestemens et joyaux pour y venir et s'y presenter. Ces festins sont aussy ruyneux à la bouche que les plaisirs charnels à ceux quy les frequentent.
Vous semblez aux tombeaux, peinturez au dehors; Au dedans l'on n'y voit que pourriture et morts, Où repaissent les vers leur extrême famine; Vos visages sont feintz, vernissez et fardez; De mille clouds luisans vos habits sont parez, Mais vos corps sont remplis de puante vermine.
Vous fardez vos discours afin de nous flechir, Vous emplastrez vos cols, afin de les blanchir, De graisse et d'argent vif encorporez ensemble[244]; Puis, nous livrant l'assaut, vous laschez vos boutons, Afin de nous monstrer vos estranquez tetons, Que vous faictes enfler au moyen d'une sangle.
Vostre miroir vous fasche en disant verité; Vous accusez le ciel pour n'avoir de beauté; De vermeil et de blanc vous forcez la nature; Vos visages fumez, barbouillez et rouillez, Semblent des parchemins de lescive mouillez Quand d'un fard espagnol vous raclez la peinture
Ny du foudre eclatant l'epouvantable bruict, Ny les affreux demons quy volent jour et nuict, Ny les crins herissez de l'horrible Cerbère, Ny du Cocyte creux la rage et le tourment, Ny du père des dieux le sainct commandement, Ne sauroit empescher la femme de malfaire.
Un demon, une femme, sont tous deux compagnons: L'un est maistre en malice, l'autre en inventions.
[Note 244: Dans le livre rare avant pour titre: _Les amours, intrigues et cabales des domestiques des grandes maisons de ce temps_, Paris, 1633, in-8º, p. 218, il est ainsi parlé de l'art d'une camériste pour attifer sa maîtresse: «Tout son crédit procède de ce qu'elle sait bien..... ajuster ses cheveux et appliquer ses mouches, bien preparer le sublimé, le blanc d'Espagne et la pommade, et tant d'autres mixtions, etc.» La sorcière de la _Celestine_ «fabriquoit du sublimé, des fards..., des pommades, des eaux pour le teint, du blanc et autres drogues pour le visage.» (Trad. de M. Germond de La Vigne, in-12, p. 36).]
FIN.
* * * * *
_La rubrique et fallace du monde, pasquin excellent._
_A Paris._ 1622.
In-8.
Voicy le siècle methodique Où l'on voit la belle pratique De servir Dieu mondainement Et d'estre mondain sagement. Il faut hanter les monastères Et sçavoir en toutes matières De nos devostes le babil; Avoir un directeur subtil Quy vous enseigne la méthode De vous confesser à la mode; Quy entende le compliment, Et surtout qui soit indulgent; Qu'en des scrupules ne vous mette, Ains que plustost il vous permette Poudres et frisons et bouquetz, Et tous les petits affiquetz, Pour, d'une façon non commune, Quy n'est nullement importune, Pratiquer la devotion En diverse condition, Chacun selon sa fantaisie, Sans qu'il faille (quoy que l'on die), Se priver du contentement Qu'on prend à son habillement: Car, pour estre un peu bigarrée Et à la mode apropriée, Cela n'empesche nullement De vivre bien devotement. La gorge honestement ouverte, D'un petit quintain[245] clair couverte, Lequel, se tournant à tous coups, Monstre ce qu'il y a dessoubz. Pierres brillantes, pierreries, Ce sont de pures resveries D'un faible cerveau, quy a dict Qu'on cognoit le moine à l'habit. Si parfois on a l'ame atteinte De quelque devotion feinte, Il faut avec humilité Reclamer la divinité. Lors à dix heures on s'esveille, Et de bonne heure on s'apareille Pour se confesser de bon coeur Et recepvoir son createur. On se met au confessionnal Avec un maintien fort esgal, Puis la petite coiffe claire Sert d'ornement à tout l'affaire, Quy, encore qu'avec les yeux, Elle cache aussi les cheveux. C'est une methode si belle, Qu'on peut jouer de la prunelle Et facilement regarder Ce quy peut le plus contenter. A tout cecy l'on trouve excuse Et d'un terme souvent on use: C'est que la bonne intention Rend parfaite toute action. Ainsi la femme mariée Pour son mary sera parée, Quy ne s'en soucie nullement; Plustost le mecontentement Qu'il a de sa grand braverie Forge en son coeur la jalousie. La fille doit se faire veoir, Si elle veut bien se pourveoir; Il faut qu'elle se rende aimable, Afin qu'estant plus desirable, Quelque party advantageux Contente son coeur courageux. Mais, las! la pauvrette, trompée, A la fin du jeu est pipée Par quelque trop leger amant: Car il arrive rarement Que les hommes, pleins de malice, S'attrapent par cest artifice; Ils cherchent de l'argent content Et se donnent au plus offrant. Mais si quelqu'une plus zelée Et d'un saint desir attirée Veut prendre avec humilité L'habit, en sa simplicité, Je luy donneray pour modelle En la vie spirituelle Des sainctes devostes d'humeur La modestie et la douceur, Et surtout la grande prudence Quy reluit dans leur excellence, La coiffe et les petits colletz, Les grands croix et gros chappeletz; Gaigner toujours quelque indulgence Pour adoucir sa penitence, Visiter fort les capucins, Les minimes, les jacobins, Principalement les jesuites, Pour estre bonnes casuistes; Mepriser la mondaineté Et blasmer fort la vanité, Cheminant la veüe baissée D'une façon mortifiée, Delaissant en cette façon Toute la pompe à la maison, Car les belles tapisseries, Les lits de soie, les broderies, Avec les vaisselles d'argent, C'est leur commun ameublement. Il court encore une manie De certaine theologie Pour asseurer l'entendement De ceux quy vont plus simplement, Ne sachant encor la pratique Comme on peut, en bon catholique, S'accommoder du bien d'autruy, Pourveu que Dieu en soit servy Et que pour nous ils fassent croire Que c'est pour sa plus grande gloire, Bien que par son commandement Il le desfende absolument. Par la voye extraordinaire, Sans doute cela se peut faire, Car les bons theologiens Sont savants méthodiciens Et trouvent par leur suffisance Que c'est en bonne conscience. S'il entre dans quelque famille Quelqu'enfant qui soit malhabille, Aussi tost il est destiné Et par arrest predestiné Qu'il sera bon ou mauvais moine, Afin que de son patrimoine On fasse une meilleure part A ceux quy n'auroient que le quart; Ou s'il advient qu'on apprehende Des filles la charge trop grande, Par forme de devotion, On les met en religion. Mais c'est plus tost un bon menage[246] Pour espargner leur mariage; On forcera leur volonté Pour les mestre en captivité, Dessoubz une reigle asservies, Dont elles n'auront nulle envie. Il faut parler avec honneur De nos evesques de faveur, Dont l'evesché est en tutelle Pendant qu'ils sont à la mamelle, Et, sans prolonger, sont mittrez Auparavant d'estre sevrez. Chacun a plusieurs abbayes Priorez et commanderies, Comme l'on voit les seculiers Avoir des femmes à milliers. Une favorable dispense Vous donnera toute l'essence D'estre abbé, evesque ou curé, Sans qu'on soit escolier juré, Ny qu'on sache en nulle manière Dire service ou brevière; L'assistance d'un suffragant, Va tout cela accomodant. Je n'en veux dire davantage, Mettant mon perroquet en cage, Ne croyant, sauf meilleur advis, Qu'on aille ainsy en Paradis, Si Dieu, par un miracle estrange, Selon la mode ne se change.
[Note 245: Le _quintin_ étoit une toile fort fine et fort claire, dont on faisoit des collets et des manchettes.]
[Note 246: Une bonne économie. Quand Sganarelle, d'après Panurge, parle de vivre en ménage, il veut dire vivre d'économie (_le Médecin malgré lui_, acte I, sc. 1). V. encore, sur l'emploi de ce mot, Tallemant, édit. in-12, t. IX, p. 48.]
FIN.
* * * * *
_Plaidoyers plaisans dans une cause burlesque_[247].
M.DCC.XLIII.
_Avec permission._ In-8º.
[Note 247: C'est une facétie sans doute inspirée par celle de Moncrif, _Histoire des chats, etc._, dont le succès étoit très grand alors. Quelques détails nous donneroient toutefois à croire qu'elle devança peut-être l'ouvrage de Moncrif, et qu'une première édition, antérieure à celle que nous reproduisons ici, pourroit bien remonter au XVIIe siècle. Alors il faudroit y voir une imitation des plaidoyers de l'Intimé et de Petit-Jean, pour et contre le chien Ciron, dans _les Plaideurs_.]
_Plaidoyers burlesques._
MESSIEURS,
Je suis en cette cause pour Gerofflette-Perronelle Minette, veuve de Rominagrobis Mitoulet, ancien syndic de la communauté des Miaulans, chevalier de l'ordre des Gouttières, généralissime de l'armée des Chats, demanderesse, accusatrice;
Contre _Boscot Polichinel, marchant de mort-aux-rats, défendeur, accusé_.
Ma cause, Messieurs, est d'autant plus importante, qu'il s'agit non seulement de la vie de cette pauvre dame Chatte, ma partie, et de celle de six petits chatons, orphelins, ses enfants, issus du plus noble sang de la race des chats, mais encore de la tranquillité de la France, de l'Europe entière; que dis-je? de tout l'Univers, que le malheureux Polichinel a troublé par des crimes effroyables.
Un des plus graves, et qui trouble le plus la société, est qu'il a tué et assassiné, dans cette ville, le jour de Carême-prenant de l'année mil sept cent je ne sais combien, le fameux Mitoulet, mari de celle pour qui je parle, le plus fidèle sujet, le plus intelligent et le plus valeureux capitaine qui ait jamais paru dans les armées des chats; un chat, Messieurs, qui, comme le plus habile politique de la nation chatonne, avoit plusieurs fois été élu pour deputé vers les alliés, quand il s'agissoit d'y négocier quelque affaire importante pour la conservation de sa République, et qui, par surcroît de dignité, avoit passé par toutes les principales charges de la communauté des chats, et exercé, avec un jugement dont il se voit peu d'exemples, la marguillerie dans leurs assemblées nocturnes, je veux dire dans les sabats. Et pour comble de cruauté, et non content d'avoir massacré le mari de celle pour qui je parle, il a encore arraché les ongles de ma partie.
Si l'on mesure la punition du coupable à la qualité de la personne envers laquelle le crime a été commis, après ce que je viens d'avoir l'honneur de produire aux yeux de la Cour, il me paroît douteux qu'on puisse inventer un supplice assez affreux pour cet accusé.
Eh! quel motif a porté cet infâme meurtrier à massacrer ce héros, ou, pour mieux dire, à désoler cette famille entière? Vous ne le croiriez pas, Messieurs: le plus vil intérêt. Cet opérateur, cet empirique, en un mot ce marchand de mort-aux-rats, ne s'est porté à cet assassinat que pour mieux parvenir à débiter sa drogue. Le fameux Mitoulet étoit l'ennemi juré des rats; autant il en trouvoit, autant étoient-ils croqués par sa dent meurtrière. Mitoulet étoit le rempart le plus assuré de cette ville; il nuisoit par là au commerce et à la réputation de Polichinel. Personne n'étoit curieux d'acheter de la mort-aux-rats: Mitoulet suffisoit pour les détruire.
Voilà, Messieurs, voilà la source et la cause de la haine de Polichinel: il regarda cet illustre défenseur comme son plus mortel ennemi; Polichinel périssoit si Mitoulet conservoit des jours précieux. Il ne lui en fallut pas davantage pour l'engager à commettre le plus grand de tous les crimes, en portant ses mains hardies sur la personne de Mitoulet.
Eh! que deviendra la société, s'il est ainsi permis de massacrer ses plus grands bienfaiteurs, et si notre interêt nous engage à donner la mort à tous ceux qui peuvent nous nuire?
Marchands, puisque la notable race des chats est éteinte, qui mettra désormais vos marchandises à couvert de la morsure des rats?
Soldats! qui veillera à la conservation de la bourre et de la mèche de vos mousquetons?
Et vous, dames si bien parées! qui les empêchera de ronger vos habits magnifiques, vos blondes, et d'insulter même jusqu'à votre visage, en y léchant le lard dont vous empruntez vos teints fleuris[248] et vos grâces artificielles?
[Note 248: Le Gorgibus des _Précieuses ridicules_ reproche à ses filles la grande quantité de lard dont elles faisoient un usage pareil; et un siècle après, on le sait, le maréchal de Richelieu demandoit au même procédé les apparences de son éternelle jeunesse.]
Avocats, procureurs, greffiers, tabellions, huissiers, sergens, en un mot tout ce que la chicane a de plus formidable! que ne devez-vous pas craindre pour vos papiers?
Ce n'est là, Messieurs, qu'une légère partie de tous les maux que va causer la mort du fameux Mitoulet.
Au premier bruit de cet assassinat, tous les chats sont accourus. Que de miaulemens! que de regrets! que de plaintes! que de gémissemens! On perdoit en lui un vaillant capitaine, l'espoir de sa nation, plus grand encore par les rares qualités du coeur et de l'esprit que par ses talens. Lion dans les combats, mais modeste après la victoire; libéral, désintéressé; pour tout dire enfin, entièrement dévoué aux intérêts de sa patrie, chacun le pleura comme un ami, un protecteur et un père.
Mais quelle fut la désolation de dame Minette, ma partie? Bien moins sensible au supplice que ce malheureux lui avoit fait subir qu'à la perte qu'elle venoit de faire, représentez-vous, Messieurs, ce que la douleur a de plus amer, et à peine vous formerez-vous un tableau de sa triste situation.
_............... Quis, talia fando, Mirmidonum, Dolopumve, aut duri miles Ulixei, Temperet a lacrimis!_
Il ne revenoit jamais que chargé des dépouilles de ses ennemis; ses premiers regards se tournoient toujours vers Minette, sa chère épouse; il lui miauloit amoureusement, il la léchoit avec délectation, il lui faisoit patte de velours. Elle, à son tour, recevoit ce vainqueur dans ses pattes: il confondoit ses lauriers dans les tendres caresses de sa moitié. Peu semblable à ces héros qui se croyent tout permis, Mitoulet étoit fidèle à son épouse. Aux vertus d'un grand chat il joignoit encore celle d'un chat de bien.
Qu'allez-vous devenir, Minette infortunée? Veuve de cet Hector[249], vous allez essuyer le sort de la malheureuse Andromaque: vos fils sont autant d'Astianax qui éprouveront le sort du fils de ce héros troyen. Polichinel est pire pour eux que tous les Grecs ensemble: c'est un Ulisse, un Pyrrhus acharné à leur ruine; ils ressembleroient à leur père, il les massacrera également.
[Note 249: Voyez l'_Illiade_ d'Homère. (_Note de l'auteur._)]
............... Venez, famille désolée; Venez, pauvres enfans devenus orphelins, Venez faire parler vos esprits enfantins; Oüi, Messieurs, vous voyez ici notre misère: Nous sommes orphelins[250].....
[Note 250: _Les Plaideurs_, acte III, scène avant-dernière.]