Variétés Historiques et Littéraires (01/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 20

Chapter 203,894 wordsPublic domain

Un jour Monsieur descendoit à la cave Avecque moy, qui suis sa chambrière, Lequel, marchant dessus ma robe brave, Sur les degrez me fit choir en arrière, etc.]

[Note 225: Tout étoit bon pour les chambrières:

Autant le beau comme le laid, Et le maistre que le valet, Étoient reçus de la Doucette.

(_Les Folastries de la bonne chambrière à Janot, Parisien, recitées au bouc de Estienne Jodelle_.)]

Une autre grosse vesse de la même rue: Vramy, vous nous la baillez belle! j'ayme bien mieux le charnage[226] que le caresme, car on ne fait pas un enfant d'un hareng; j'ayme bien mieux voir une bonne grosse andoüille en ma marmitte avec quatre jambons qu'un meschant flanchet de morüe.

[Note 226: Temps opposé au carême, où il étoit permis de manger de la chair.]

Il en vint une autre d'auprès la Croix-du-Tiroir: Je demeure, dit-elle, chez un drappier. Ils sont fort chiches; mais nos garçons sont fort bons enfans, car quand tout le monde est retiré, et que je lave ma vaisselle, ils prennent la peine de me prester leur lavette, et après je vois à la cave et leur tire du meilleur, et font la coulation ensemble[227].

[Note 227: Ces pique-niques comptoient parmi les plus chers amusements des servantes. Voici ce que dit, dans les _Ruses et finesses decouvertes sur les chambrières de ce temps_, Babeau aux yeux friands:

.......... J'ai du porc frais, Une andouille et quatre saucisses, Que malgré nos maistresses chiches Mangerons. As-tu rien, Perrette?

V. aussi _les Doux entretiens des bonnes compagnies_, 1634, in-12, chanson 57.]

Il y vint une petite affriolée de la rue Sainct-Denys, assez proche du Chastelet, qui a les pasles couleurs. Il n'est que demeurer chez les marchands, dit-elle, car l'argent vient en dormant. Faisant un jour feinte de nettoyer les souliers de nos garçons, il y en eut un qui me vint accoster et qui me donna six pièces de trèze sols pour decroter ses chausses, et il me decrota ma cotte à la mode du pays du Mans.

Une autre de la rue au Fer, qui a les pasles couleurs: Je suis la plus heureuse, dit-elle, de tout Paris: car j'ay un maistre le plus beau garçon de tout Paris; mais il est un peu chiche. Mais quand il est en bonne humeur, il y a moyen que de l'avoir, si ce n'estoit les voisins qui le gastent; car l'année passée je perdy mon demy-ceing d'argent[228], et en trois semaines j'en gaignay un autre.

[Note 228: Demi-ceinture ou boucle d'argent, joyau très recherché des chambrières: leur ambition ne va pas au delà. «Quand nous avions servy sept ou huict ans, dit l'une d'elles dans _le Caquet de l'Accouchée_, 1622, in-8, p. 9, et que nous avions amassé un demy-ceint d'argent et cent escus comptant, tant à servir qu'à ferrer la mule, nous trouvions un bon officier sergent en mariage ou un bon marchand mercier.» Peut-être ce demy-ceint étoit-il un supplément de gage qu'on donnoit aux servantes, comme plus tard une aune de toile et en sus le prix du vin. (_La Maison réglée_, Amsterdam, Marret, 1697, chap. 4, _Appointements des domestiques_.) Chez les maîtres pris de la _colique housset_, selon l'expression de Tallemant, c'est-à-dire coureurs de servantes, elles avoient bien d'autres menus profits.]

Vraiment, se dit une petite blonde de la rüe Sainct-Denys, j'ay eu un demy-ceing de vingt-deux escus qui ne m'a servy que six mois. Allant à la foire Sainct-Germain, je vis une lavandière qui avoit gaigné[229] un bassin de soixante et quatre livres, et moy je n'ay eu qu'un miroir de sept ou huit sols; mais ce qui me reconforte, c'est que j'ai gaigné celuy-là en cinq semaines, et j'en gaigneray bien un autre en quinze jours, car nous avons des garçons de bonne volonté et fort fidèles.

[Note 229: Les servantes étoient les joueuses les plus assidues à la _blanque_ de la foire St-Germain. On fit sur leurs pertes à cette loterie, leur adoration de tous les temps, la pièce qui a pour titre: _Apologie des chambrières qui ont perdu leur mariage à la blanque_. Voici les plaintes de l'une des perdantes:

..... Je me suis obligée Pour cinq testons à ma maîtresse, Qui me cause au cueur grand' detresse, Pensant gaigner mon mariage Comme toy; oultre mis en gaige Ma bonne robbe et mon corset, Et de chemises encor sept.]

Une rousse d'auprès le _Sepulchre_ respond: Je suis la plus infortunée du monde: il y a neuf ans que je suis à Paris, et si je ne sçay comme vous en pouvez tant gaigner en si peu de temps; tant en habit qu'en argent, je n'ay point vaillant deux cens livres, et si je me suis donné carrière autant comme fille de ma sorte.

Une servante de la rue des Vieux-Augustins: Je suis la plus malheureuse qui soit sous la voûte des cieux, car un jour, comme mon maistre et moy faisions le dia hur haut, ma maistresse survint, et pour ma recompense j'ay eu du pied au cul et n'ay eu que la moitié de mes gages.

Une petite sucrée de la rue Sainct-Anthoine: J'ay eu de la peine autant comme fille de ma sorte, estant toute nouvelle à Paris... Depuis que je me suis frottée au pillier, je suis la plus heureuse de toutes les servantes de Paris car mon maistre a loüé une petite chambrillon[230] qui fait tout mon menage, et moy je ne sers plus qu'au lict et à la table, pour ce que mon maistre est jeune et ma maistresse est vieille, et nous passons nostre temps joyeusement ensemble. Quand je suis plaine, il m'envoye à une maison qui est au champ, et quand je suis vuide je reviens, et ma maistresse croit que je viens de voir ma mère à nostre pays.

[Note 230: Petite chambrière. Ce mot se perdit à la fin du XVIIe siècle, après avoir été fort en usage au commencement.]

Une autre de la halle: Je fus dernierement surprise avec un de nos garçons. Pour recompence, nous avons eu la porte pour salaire.

Une autre de la place Maubert: J'ay esté bien plus fine quand je me suis fait amplir par un garçon de chez moy devant un autre plus riche que luy. Je luy ay permis l'usage, et fûmes pris tous deux sur le fait. Je le fis mettre à l'officialité[231]. J'ay eu quatre cens livres, et luy a eu l'enfant.

[Note 231: Justice d'église dont le chef étoit l'official. Il statuoit sur les actions en promesses ou dissolutions de mariage, et aussi sur les affaires du genre de celle-ci. Les intérêts à donner aux parties étoient réglés par le juge royal.--D'après ce qu'on vient de lire, il étoit donc possible aux chambrières de tirer profit de leur faute! Le père devenoit responsable en cas de flagrant délit, ou bien seulement par suite d'un aveu de sa part, quand on l'avoit mené devant l'official. Il devoit même, comme on le voit, des intérêts à la mère. Cette jurisprudence procédoit, je crois, d'une ordonnance de Henri II. Voyant les avortements se multiplier d'une manière effrayante, il avoit décrété que toute femme cachant sa grossesse seroit punie de mort. Pour compléter et surtout pour atténuer l'édit, on avoit ensuite encouragé les femmes à l'aveu, par les dommages et intérêts dont il est parlé ici. Les chambrières durent être des premières à en prendre leur part, comme auparavant elles avoient été les premières, sinon les seules que la terrible ordonnance contre les grossesses clandestines avoit frappées. «Il me souvient, dit Henri Estienne, _Apologie pour Hérodote_, d'avoir vu pendre, à Paris, assez souvent des chambrières, pour ce crime, mais nulle d'autre qualité.»]

Une autre de la rüe Sainct-Denys, qui demeure à present au cimetière Sainct-Jean: J'ay esté quatre ans chez un vieux fondeur d'habits, le plus vilain qui fut jamais au monde; mais en recompance, quand il avoit affaire de moy, je sçavois bien joüer mon personnage. Me sentant grosse, non pas de luy, mais de son valet, qui joüoit bien mieux de la flûte que luy, j'ay attrapé de l'argent de tous deux ensemble.

Une autre de sur le pont Nostre-Dame: Je suis bien miserable, car la première année que je fus à Paris je me laissay abattre par un garçon de taverne sur belle promesse. Luy ayant receu son congé, je ne l'ay pas veu depuis; mais j'atrapay finement un des garçons de nos voisins, qui a eu l'enfant, et moy quarante escus, et depuis j'en ay eu un autre, que je n'ay pas faict à si bon marché, car, un venerable savetier me faisant l'amour, il a esté le P A P A; toutefois je suis assez bien pourveüe. Je prie Dieu, mes soeurs, de vous faire bien valoir, et de faire vos affaires finement, car voicy le temps qui calamite, et qui faict bon avoir quelque chose, car les filles ne sont plus recherchées pour leurs beautez; si elles n'ont des pistolles, il faut qu'elles soient long-temps à marier[232]. Sur ces antretiens dix heures sonnèrent. Il fallut que chacune courust vitement à la Halle, et de là apprester à disner. Dame Lubine, grandement satisfaite d'une si très auguste compagnie, commence à pleurer de joye d'avoir de si bonnes apprentisses, et bien dressées à faire dancer l'ance du panier, car la plus moindre estoit capable de devenir maistresse.

[Note 232: Même plainte, et plus vive encore, dans _le Caquet de l'accouchée_, à l'endroit cité tout-à-l'heure: «A present, pour nostre argent, nous ne pouvons avoir qu'un cocher ou un palfrenier, qui nous fait trois ou quatre enfans d'arrache-pied, puis, ne les pouvant plus nourrir pour le peu de gain qu'ils font, sommes contraintes de nous en aller resservir, comme devant, ou de demander l'aumône; on ne voit autre chose par les ruës.»]

* * * * *

_Le triomphe admirable observé en l'aliance de Betheleem Gabor, prince de Transilvanie, avec la princesse Catherine de Brandebourg[233]; ensemble les magnifiques presens envoyez de la part de l'Empereur, du roy d'Espagne, de l'evesque de Cracovie, et autres princes d'Allemagne, et celuy du Grand Turc, envoyé par un Bacha; traduit d'allemand en françois._

_A Paris, chez Jean Martin, ruë de la Vieille-Boucherie, à l'Escu de Bretagne._

M.D.C.XXVI.

In-8º.

[Note 233: Elle étoit soeur de l'électeur de Brandebourg. Avant de mourir, Bethlem Gabor, qui n'avoit pas d'enfants, ordonna que Catherine lui succéderoit; mais son ordre ne fut pas exécuté.]

Comme il n'y a rien qui oblige davantage les bons esprits au contentement que la curiosité qu'ils ont tousjours d'apprendre ce qu'ils ne sçavent pas, j'ay creu en obliger beaucoup de ceste espèce en leur faisant voir, par un veritable recit, les plus belles magnificences, les plus beaux triomphes et les choses les plus remarquables que l'antiquité nous aye laissé pour un mariage d'entre un prince et une princesse seulement. Pour en venir à la pure verité et ne point entretenir les lecteurs de fantaisies imaginaires, comme beaucoup d'autres qui de rien font des choses de grand prix, je commenceray à dire:

Que Betheleem Gabor, prince de Transilvanie, estant arrivé à Cacha pour y solemniser son mariage avec la princesse Catherine de Brandebourg, voulut luy-mesme, comme un grand capitaine qu'il est, faire les logemens des ambassadeurs qui le devoient aller trouver, et faire orner devant luy tous les autres destinez pour les delices de ses nopces.

Le premier ambassadeur qui luy arriva fut celui du prince de Walachie, accompagné de cent cinquante gentilshommes, lequel, après avoir eu audience, luy presenta deux grands chevaux si richement enharnachez que la description que j'en voudrois faire icy effaceroit quelque chose de la valeur et de l'estime d'un si riche present.

A ceste arrivée succeda celle des ambassadeurs du prince de Poulogne, l'evesque de Cracovie, duc de Sburas et de Strastota et Sendomiria. Il n'en vint point de la part du roy de Poulogne, pourceque, quelques jours d'auparavant, le prince de Transilvanie s'estoit offensé contre Sa Majesté de ce que, luy envoyant par un courrier un pacquet où il n'avoit point mis les qualitez au dessus, il ne le voulut pas recevoir à ceste occasion, et le renvoya avec ceste responce au roy, qu'il ne devoit point feindre à luy donner les tiltres et les qualitez dont l'empereur et les autres roys et princes de la chrestienté le qualifioient; que, ne le faisant pas, il luy tesmoignoit n'estre pas son amy, veu qu'en cela c'estoit comme s'oposer à son bonheur et à sa gloire[234].

[Note 234: Bethlem Gabor tenoit d'autant plus à ses titres que, né d'un simple gentilhomme, il se devoit tout à lui-même.]

Un bacha arriva après, de la part du grand-seigneur, suivy d'une belle compagnie de Turcs et Tartares, au devant duquel le prince envoya son carrosse et quantité de seigneurs de qualité, avec cinq cens lanciers, qui conduisirent cest ambassadeur jusques à son logis; le son des tambours et des flustes, qui sont les instrumens ordinaires dont ceste nation se sert pour les plus grandes resjouissances, ravissoit les coeurs d'admiration, estonnant la terre et resjouissant le ciel. Comme l'ambassadeur eust esté ouy, il presenta au prince, de la part de son maistre, deux grands chevaux turcs avec les caparaçons et les crinières de toille d'or, et treize hommes turcs, dont trois presentèrent chacun un habit à la turque de toille d'or, trois autres chacun un de toille d'argent, et les autres sept des estoffes les plus precieuses dont les plus grands princes se servent en ce pays-là. Le mesme jour, le prince fit un festin au bacha et à toute sa suitte, où il n'y eust pas moins de despence qu'à celuy de Marc-Anthoine avec Cleopâtre. C'est là qu'il prit la place d'honneur et beut à la santé du grand-seigneur, la teste couverte, ce qui estonna fort toute la compagnie.

Le prince, qui a bon jugement et bon esprit, prévoyant et craignant tout ensemble les disputes qui pourroient survenir pour les presceances entre l'ambassadeur de l'empereur, qui devoit arriver le lendemain, et celuy du grand-seigneur, et jugeant aussi qu'à cause du grand nombre de gens qu'avoit amené le bacha il ne pouvoit plus longtemps sejourner sans beaucoup d'incommodité, il se servit de ceste ruse admirable pour le renvoyer honnestement sans lui deplaire, qui fut qu'il l'asseura avoir apris par un courrier exprès que sa maistresse estoit malade de la petite-verolle, et que pour ce sujet il l'alloit trouver, comme le devoir l'y obligeoit, de telle sorte que, ne sçachant pas l'heure certaine de son retour, il luy conseilloit de s'en retourner trouver son maistre; ce qui fut aussitost executé que resolu: car le bacha s'en retourna le lendemain; et la prompte arrivée de la princesse, et son visage aussi frais qu'à l'ordinaire, montrèrent bien que c'estoit bien par consideration d'estat que le prince de Transilvanie avoit ainsi congedié le bacha.

Le lendemain de ce departement, les ambassadeurs de l'empereur, de son fils, esleu nouvellement roy d'Hongrie[235], de l'électeur et du duc de Bavière, accompagnez de cinq cens chevaux beaux et lestes, au devant desquels le prince envoya six carrosses et un regiment de deux mille Poulonnois à pied, qui les conduisirent jusques aux logis qu'on leur avoit preparez, où l'on posa en haye force gens de guerre, qui tenoient depuis leurs maisons jusques au palais du prince.

[Note 235: A peu d'années de là, Bethlem Gabor, en guerre avec l'empereur Ferdinand II, et agissant de concert avec les troupes ottomanes, devoit, après une heureuse campagne, prendre pour lui-même ce titre de roi de Hongrie; mais il l'abdiqua bientôt, se contentant de garder ses conquêtes.]

Après les audiances particulières, l'ambassadeur de l'empereur presenta une chaisne d'or esmaillée, reprise par couplets avec force diamans, prisée à soixante mille richedales.

L'ambassadeur du roy de Hongrie donna un diamant d'une incroyable grosseur, estimé vingt mille richedales.

L'ambassadeur de l'électeur et duc de Bavière fit deux presens: l'un d'une fontaine d'or artistement fabriquée, et d'une grandeur desmesurée, de la part de son maistre, et l'autre d'un aigle d'or, dans lequel y avoit un horloge très artificiellement fait, de la part de l'électeur de Cologne.

La princesse de Brandebourg estant à demie lieuë de la ville de Cacha, le prince de Transilvanie alla au devant d'elle, accompagné de six mille chevaux, quinze cens Hongrois vestus tous de bleu avec du passement d'argent, cinq cens mousquetaires allemans, vestus de satin rouge avec du passement d'or et la livrée blanche, et une très grande suitte de seigneurs et de gentilshommes, qui estoient tous si bien couverts qu'il y a longtemps qu'on n'a veu chose si magnifique. Ce fut dans une grande campagne, où le prince avoit fait tendre grande quantité de tentes et de pavillons d'estoffes rares et precieuses, que se rencontrèrent ces deux amans. Le prince, voyant que sa maistresse avoit fait arrester son carrosse pour descendre et le saluer, luy descend aussi-tost de cheval, et, s'estant approché d'elle sans luy faire de grands complimens, il luy donna la main, qu'elle baisa, et la conduisit dans un pavillon de velours rouge tout couvert de clinquant d'or, où ils devisèrent ensemble une bonne heure et demie, après laquelle le prince sortit de là avec sa maistresse, laquelle il fit monter dedans un carrosse de velours cramoisy brodé d'or; luy monta à cheval et s'en retourna dans la ville en bel ordre, à la teste de toutes ses trouppes, où devant lui paroissoient douze chevaux aussi richement enharnachez qu'il est possible de descrire, menez en main par douze esclaves; deux elephans les suivoient, d'une prodigieuse grandeur, couverts de velours cramoisy en broderie d'or eslevée, où estoient depeintes toutes les actions les plus remarquables qu'avoit jamais fait le prince en toutes ses guerres.

En cest apareil entra ce grand guerrier dans la ville, et ensuitte la princesse, sa maistresse, avec madame la duchesse de Bronsvich, sa soeur, qui estoit dans un carrosse de velours cramoisy, avec des clinquans d'or et d'argent aussi bien dehors que dedans.

A leur suite il y avoit cent cinquante coches à la mode du pays, couverts de cuir rouge, tirez chacun par six chevaux, et conduis par deux cochers, vestus d'escarlatte, chamarrez de passement d'or; deux cens cavaliers suivoient après, aussi vestus d'escarlatte, avec du passement d'or, et autre grand nombre de noblesse, qui n'avoit rien espargné pour paroistre à un jour si solennel.

Il se remarque particulierement que le mareschal de Brandebourg avoit fait faire si grande quantité d'habits, et de si riches, qu'on en croit, la despence revenir à cinquante mille richedales.

Plusieurs pages, montez sur chevaux fort richement enharnachez, marchoient après, ayant les pourpoins de toille d'or noir découpée, et dessous des camisolles de toille d'or, et les hauts de chausses et manteaux de velours noir, chamarrez de passement d'or, et grand nombre de laquais vestus de la mesme façon.

C'est là la suite de la princesse, qui, pour n'estre point d'une haute taille, ne laisse pas d'être d'aussi bonne mine qu'il se peut dire. Elle est brune, mais la plus agreable et la plus blanche qui se puisse voir; elle begaye un peu, mais non à dessein, ny par affetterie, et cela luy revient si bien qu'il y a de l'admiration à l'ouyr parler; ses mains sont si blanches et si polies qu'il n'y a marbre qui le soit davantage.

Après que l'ambassadeur de l'Electeur de Brandebourg, qui avoit arrivé avec la princesse, eust eu audience, il presenta au prince un petit coffre d'ambre, plein de pierres précieuses d'un prix inestimable.

Cela fait, la ceremonie du mariage se fist au palais du prince, en presence de tous les ambassadeurs, et peu après on commença le festin, qui dura huict jours continuels, durant lesquels il ne se vit jamais des choses semblables. Là furent servies force viandes accomodées à la façon des Hongrois, desquelles ne peurent manger les Allemans, et, ne les trouvans à leurs goûts, les rejettèrent, s'en mocquant et n'en faisant point d'estat. Pendant ce temps là, c'estoit à qui inventeroit de nouveaux passetemps pour honorer le triomphe de ce mariage. Le jour on voyoit force courses de bagues, combats à la barrière, et autres exercices que la noblesse allemande est curieuse de venir apprendre en France; le soir, on prenoit plaisir à voir toutes sortes de feux d'artifices, danses et jeux, dont chacun se divertissoit selon son inclination.

Le second jour de ceste resjoyssance fut dansé un balet par quelques seigneurs Allemans, qui fut fort approuvé et trouvé beau generalement de tous ceux qui le virent, hormis des Hongrois, qui, comme ignorans en semblables gentillesses, le trouvèrent fort extravagant. Le mesme jour, sur le soir, où l'on voyoit rompre le bas à quelques cavaliers, le boufon du prince en défia un autre, par galenterie, à faire cest exercice; mais il en devint si bon maître qu'il mourut le lendemain, d'un esclat de sa lance qui luy donna dans l'oeil.

Le jour suyvant, le prince donna à sa femme quantité de pierreries, belles par excellence, jusques à la valeur de deux cens mil richedales, et ce qui est à remarquer, c'est qu'encores qu'il n'y eust aucuns ambassadeurs de France, d'Espagne, d'Angleterre, de Venise, ny de quantitez d'autres royaumes, seigneuries et républiques, et y estant convyez toutesfois, la valeur des presens que l'on a envoyé s'est montrée deux fois plus grande que la despense de toute ceste magnificence.

Tant de pompes cessées, et l'esprit du prince appelé ailleurs, l'oblige à s'en retourner en Transylvanie.

Il traversa le fleuve de Tyssa, sur lequel il fist faire un pont de basteaux qui luy cousta 6,000 richedales, et chacun se retira dans son pays.

L'ambassadeur du roy d'Espagne, qui estoit en chemin pour aller de la part de son maistre trouver le prince en Transilvanie, aprit à deux journées de Cacha son retour; cela le fit rebrousser sur ses pas, et il ne laissa pas d'avoir le present qu'il avoit charge de lui faire par l'un des siens, accompagné de quatre gentilshommes, qui estoit deux diamants estimez 4,000 richedales.

C'est là tout ce qui s'est passé de plus remarquable aux nopces de ce prince, de qui la valeur et son espée luy ont acquis le tiltre qu'il possède maintenant. Et en ces pompes diverses il a bien tesmoigné sa puissance et sa grandeur, plus grande que beaucoup ne se l'imaginoient pas.

Nous le laisserons à l'abry de ses mirthes, qui se joignent à ses lauriers, et qui font la paix entre Mars et l'Amour.

* * * * *

_La descouverture du style impudique des courtisannes de Normandie à celles de Paris, envoyée pour estrennes, de l'invention d'une courtisanne angloise._

_A Paris, chez Nicolas Alexandre, demourant rue Neuve-des-Mathurins. 1618._

In-8º.

Chères soeurs, puis que l'amour, ce clairvoyant aveugle, cet argus aveuglant qui, avec ses yeux bandez, se glisse insensiblement dans les ames des courtisannesques, étant charmé des traicts de nos perfidies inventées, de la poison de nos malices, desquelles, comme compatriotes, nous vous envoyons ce petit narré pour vous instruire en cas de nécessité, pour user des moyens qui vous seront très utiles pour cacher les infirmitez de celles de votre confrairie, pour attraper et abuser ceux qui ordinairement sont en vos quartiers, en cas qu'ils veulent être si valeureux champions que de vouloir combattre seul à seul soubz la cornette de Vénus, lequel style nous vous prions de recevoir pour vos agreables estreines, vous asseurant qu'usant d'iceluy, vous cognoistrez que cet enfant, cet insigne voleur, ce grand detrousseur des ames, ce brigand renommé quy s'enrichit des depouilles d'autruy et qui endommage indifferemment tout ce qu'il rencontre, fera voir, par ce moyen, vos charmantes faintises, lesquels, par les moyens cy-après specifiez, penseront avoir quelques belle nymphe amadriade, auront le plus souvent la mère des dieux: et pour ce faire, chères compaignes, vous serez adverties et advertirez celles à qui nature n'a tant donné de perfection, qu'il est necessaire pour jouer au reversis, et qui plus souvent, par faute d'intelligence, demeure cazanière, gratant les cendres à leur foyer; c'est doncques à elles à qui ces preceptes pourront être utiles et necessaires; est qui s'ensuit.