Part 2
Un jour, appuyé sur la boutique d'un tisseran en cuir, après plusieurs discours sur les guerres d'Ostande, de Juilliers, de Hongrie, de Flandres[8], je luy demanday: A qui est ce petit soullier si bien fait, si bien coupé, si bien cousu et si bien paré? Il me répondit: A une jeune damoyselle, miste, belle, gaillarde, dispose, gratieuse et affaitée, qui ne chausse qu'à trois petits points, mais il est bien vray qu'elle couche à douze grands, mesure de Saint-Denis en France; et qu'ainsi ne soit, me dit-il, considerez ce satyre, _in laudem ex parte cujusdam amasi irritati_: car il parloit latin, le drôle, et s'il m'affirma ne l'avoir jamais apris qu'au siége des Toopinambous, près de Marathon, soubz l'equateur oriental.
[Note 8: Ce sont les événements qui, de 1614 à 1617, devoient le plus préoccuper les esprits.]
Petite, que vous estes sotte, Dans ceste robe de prix! Je n'ayme point le mespris. Quitez-la, qu'on la décrotte. Je n'ayme point que l'on trote Pour efforer les esprits: Cela ressent sa Cypris Lorsqu'à Mars on la garote. Que si vous craignez les loix De la courrière des mois Et de mort estre ferue, Sans bruit accourez à moy: Avecq' un bon pied de roy: Vous serez tost securüe.
Je recognus par ce sonnet que nostre tireur de rivet vouloit rapporter ses douze grands points à ce bon pied de roy, gaige suffisant pour contenter les plus degoustez: _o parva iterum quam excellentissima!_ Que dirons-nous de plus? Si nous sommes à quelque sympose ou banquet françois, est-il pas plus beau de voir sur notre assiette des os de perdriaux, de cailles, de faisandeaux, d'alloüettes, d'ortolans, de pigeonneaux, de poulets, de ramiers, de palombes, de tourterelles, de grives, de levraux, que non pas ceux d'un boeuf, d'une vache, d'un pourceau, d'une truye, d'un bouc, d'une chèvre et autres bestes puantes, grossières et massives? Baste, baste, _in parvis virtus, in magnis virus_. Par comparaison, qu'on demande à quelque pucelle de vingt ans estant à table: M'amye, voulez-vous manger de ces fricandeaux? de ces petits gougeons? de ces lamperons? de ces loches frites[9]? de ces barbillons? de ces soles à la gibelote? de ces brochetons? de ces grenouilles à la saulce blanche? Sage et civilisée, elle respondra: Un petit, s'il vous plaist, monsieur. Je remets à vos jugements quelle grace si elle disoit: Les plus gros et les plus longs me sont les meilleurs. _Quid magis?_ Si quelque amoureux, pour favoriser sa maistresse et parvenir au but de ses bonnes graces, luy présentoit un bouquet composé d'une fleur de pavot, de chardon, d'herbe au soleil, de lys champestre, avec une feuille de choux ou de boüillon blanc à l'entour, se rendroit-il pas ridicule et stupide par devant les plus idiots de sa jurisdiction? Comment agencerons-nous donc ce bouquet pour sa grace et perfection? Avec une fleur de violette, de giroflée, de pensée, de jasmin, de jacinthe, de narcis, de paquerette, d'oeillets, de boutons de rose, avec le myrthe plus petit et la marjolaine plus franche qu'il se pourra trouver: voylà la gloire et l'immortalité des choses petites. Entre les oyseaux, l'on se plaist à nourrir un tarin, un rossignol, un serin, un lynot, un pinçon, un passereau, un chardonneret, un verdier, une alloüette et autres petits animaux plaisans à la vëue et à l'ouye. Il semble que la cour de nos princes sembleroit nüe et sans ornemens si elle ne s'accommodoit d'un pigmée, d'un nain, d'un mysantrope prodigieux et contrefaict, tant l'esprit de l'homme est agité de divers appetits changeans et variables! Voyons ce quatrain fait sur l'un des plus petits frantaupins de l'Europe:
La doubleure d'une baguette Dessoubz la peau d'une belette Suffit pour luy faire en tout point Le bas, la trousse et le pourpoint[10].
[Note 9: C'étoit la friture à la mode depuis que Henri IV, pour répondre à cette rodomontade de l'ambassadeur d'Espagne: «Votre Paris danseroit dans notre Gand», lui avoit dit: «J'ai une Loche (il parloit de cette ville de Touraine et de sa grosse tour) si grosse et si grande que tout le beurre d'Espagne ne suffiroit pas pour la frire.»]
[Note 10: Ce quatrain rappelle les nombreuses facéties et chansons qui furent faites au XVIe siècle contre la milice si promptement discréditée des Francs-Taupins. La plus curieuse chanson sur ce sujet se trouve dans le recueil Maurepas, avec son refrain:
Deriron, vignette sur vignon.
M. L. de Lincy l'a aussi donnée dans ses _Chants historiques du XVIe siècle_, mais c'est Le Duchat qui l'imprima le premier, dans sa note sur le passage de Rabelais ayant trait à »Bon Joan, capitaine des Franc-Topins.» (Liv. I, ch. 35.)]
Il est à suposer que ce petit botiné estoit bastant de s'embarquer vers le nord pour boire du fleuve Strymon, en despit des grües ennemyes maistresses de ce rivage. Attendant mieux, soustenez et cherissez les choses petites, et j'auray occasion d'en loüer le premier dessein. _Valete et plaudite._
SUITE DES CHOSES PETITES.
Je ne puis oublier les choses petites, tellement insculptées, enracinées, caracterées, cizelées, imprimées, voyre s'il faut dire infuses dans le cerveau de mon intellect, que _deum timo pascent apes, dum rore cicadæ_, toujours, toujours j'auray en reverence le fond de la cause du subject de ceste matière, tant opulentissime et tant excellentissime! _O parva turturella! parva colombella! parva muliercula! parva filiola! parva puella!_ Je maintien à visage refrongné, à poil hérissé et à barbe partialisée, qu'il n'est rien de plus poupin, de plus mignon et de mieux calamistré (ce mot est bon jaçoit que pedentesque, _calamistro, as, âre, penultima longa_; il passera en despit du censeur); est-il rien, dis-je, de plus poly que la chose petite?
Margoton sans fin m'agite En son giron arresté, Non pas tant pour sa beauté, Que pour ce qu'elle est petite.
Commençons donc par ce syllogisme parodoxiquement formé à la ciceroniène: _La lune est plus grande que la terre_; _la lune nous semble plus petite_: ergo, _la chose petite nous doit sembler plus grande que toute la terre_. Et bien! bouches antiperistasées, qui, comme les Thyades, Menades et Bacchantes, forcenez contre les choses petites, avez-vous jamais ouy dire qu'à petit chien grande queüe? à petit rouet bon ressort? et à petite braguette grand engin? Ouvrez les yeux, testes degoustées, et aprenez que soubz un petit buisson gist un grand lièvre, que dans une petite cheminée on y faict un grand feu, et que dans une basse maison la vertu le plus souvent y séjourne. _Parvus et pauper scientiarum magister._ Le nombre des sages est petit, celuy des foux universel; un seul Platon suffit pour user la vie à une iliade de bouriquets, officiers sedentaires, arcades de Mirebeau. Que dirons-nous de ce petit poisson _Remora_, qui, malgré toute tempeste, arreste les plus grands vaisseaux en plaine mer? D'où ceste vertu occulte et cachée? Aristote, lisant sur sa vertu, Aristote, lequel envoya dans Euripe pour un semblable subject. _Aristo non Euripium, imo Eurip. Aristo._ Cela me fait souvenir de ce grand Hercul, qui se laissa embabouiner par Omphale, petite femelette, afin d'esteindre sa chandelle et exterminer son chaud et bouillant desir au monument du tambour de nature. Avoit-il raison, le compagnon, de tourner le fuseau et soubs l'habit de femme chanter toute la nuit! _Et compressa fuit Omphale._ Quel dompteur de monstres! quel officier d'amour! il aymoit mieux un dedans que trois dehors. Que dirons-nous de ce petit animal que nos cosmographes appellent Ichneumô, lequel, espiant l'absence du crocodil, destruict et ronge ses oeufs, et par ce moyen delivre l'Egipte d'une mortelle apprehension? Que dirons-nous de l'abeille, dont Virgile a voulu enrichir son quatriesme des _Georgiques_, le commençant par ces mots: _Protinus aris mellis celestia dona exequar_, où il est descript si amplement ses roys, ses loix, son peuple, ses bornes, sa coustume et tout ce qui dépend d'une vraye republique? Que dirons-nous du mouscheron dont le même Virgile a faict le tombeau, _Parve culex pecudum custos_, etc., sinon advouer les choses grandes inferieures aux petites? Silene, monté sur son asne, eust perdu la bataille contre les Indiens sans le secours d'une guespe, qui, tenant son asne aux fesses, le picqua si vivement qu'il passa tout au travers des ennemys, lesquels, espouvantez des eslancs prodigieux de ceste furieuse beste, prindrent la fuitte à la gloire de ce bon vieillard. C'est pourquoy Bacchus, en commémoration d'un tel benefice, par sentence donnée sur le pressoir, tous les tonneaux, muids, poinssons et bariques assemblez, ordonna que lesdites guespes et freslons repaistroient doresnavant et sans contredict des raisins blancs et noirs, et assisteroient prerogativement à la vendange. Voyez quel privilége, pour faire bien contre sa volonté! Si tels freslons alegoriques ne vivoient que de moust, le vin seroit à meilleur prix et le pain à plus juste compte. _Nec est omnibus adire Corinthum._ Que dirons-nous de plus? Le coq, par le trechat de son chant, faict fuir le lyon; une grenouille fut bastante d'arrester dernièrement en Antioche, quinze jours devant la canicule, le coche du colonel des bons beuveurs, cosmographe des pantagones, lignes diagonales et accens circomflets, lors assisté de Robinette, du Filoux et de la Gazette normande; une damoyselle soubz-riant sur son petit mestier, ou soit qu'elle fust pressée du derière, ou qu'elle fust subjecte à telles ventositez, ou que l'exez de la faculté du ris la portast à ceste gaillarde action, fit un petit pet tellement parfumé, que toutes les cassolettes, parfums, oyselets de cipre[11], musquadins, n'eussent pas eu plus competiteurs poursuivans que ce sonnet invisible, spirituel et organisé.
[Note 11: Il est parlé de ces oyselletz de Chippre dans la plaisante chronicque du petit Jehan de Saintré, chap. 43. «C'étoient, lit-on dans _le Ducatiana_ (t. I, p. 39), de petites balottes de toutes grandeurs remplies de parfums exquis, et qu'on joignoit ensemble avec de la gomme, pour leur faire prendre la forme de certains petits oiseaux de la peau desquels on les composoit, afin de les faire crever à propos. Un ancien inventaire, inséré t. II, p. 921, de l'_Histoire de Bretagne_ de D. Lobineau, contient: Deux cagettes d'argent veirrées pour mettre oyseletz de Chypre.»]
Femme qui pète, ce dit-on, N'est pas signe qu'elle soit morte, Quand le cul parle, dit Platon, Le ... voisin se reconforte.
Par experience, et pour maintenir la grandeur des choses petites, quel plaisir d'entendre le murmur d'un petit ruisseau, de voir bondir et sauteler le chevrel, l'aignelet et autres petits fans, compagnons des forests et des bruyères! La grâce, en effect, n'ayme point la chose grande; la femme, pour sa propreté, doit porter un petit estuy, de petits cizeaux, de petits cousteaux, un petit drajouer, un petit manchon et un petit chien, pour servir de couverture aux exhalaisons du ventricule, suyvant ce proverbe (Chassez ces chiens, ces femmes vessent). Quelqu'un, ruminant soubz son bonnet, me pourra objecter qu'aujourd'huy la plus grande part de nos courtisanes portent de grands patins. Il est vray, mais telles femmes sont sujettes à glisser et à mesurer le pavé avec le cul, suyvant ce quatrain:
Ceste femme qui, si debille, Se fait porter dessoubz les bras, Si elle estoit entre deux draps, Elle en lasseroit plus de mille.
M'objecteront davantage qu'elles portent de grandes vertugades. De rechef je leur respondray que c'est la verité; mais Lycurgue appelle tels lève-culs cages de _Taurus_ et _Geminj_, où tous bons colliers peuvent aprendre la règle de _Rectum persæpe tacemus_, joint que le naturel de la femme est tel, qu'il se passeroit plustôt de chemise que de bourrelet.
Les masques et vertugades D'un tel crédit se sont ornez, Que les femmes seroient malades Sans leur culz et cachenez.
Non, non, par necessité necessitante, il faut advouer que les merveilles sont incluses parmy les choses petites. Que dirons-nous d'un grain de froment qui jaunit tous les ans les guerets de l'Europe et de la Thessalie, d'un grain de mil, de panis et autres semences, la recource annuelle de tant de sortes de nations? Un bon cappitaine se recognoist lors qu'avecque une poignée de gens il deffaict et met en fuite une puissante armée; un sergent avec un petit bout de plume faict autant d'execution au logis d'un pauvre homme qu'un maquignon parmy un haras pour un quart d'escu. Je n'aurois jamais faict sur les choses petites; je les finiray jusques au premier jour, avec une reverence du costé gauche à la pedentesque. _Valete et iterum valete._
* * * * *
_Histoires espouvantables de deux magiciens qui ont esté estranglez par le Diable dans Paris la Semaine saincte. A Paris, par Claude Percheron, rue Galande, aux Trois Chappelets._
In-8.
A MONSIEUR D., DOCTEUR EN MÉDECINE.
Monsieur,
_Sur le bruit qui couroit hier de la mort de deux magiciens estranglez par le Diable, je fus me promener en divers lieux pour me rendre certain de cest espouvantable accidant, où, après en avoir tumultuairement recueilly quelque chose au bruit de la cour, la nouveauté du faict me sembla si estrange, que je l'ay jugée digne de vous estre escrite, et me tardoit que je misse la main à la plume pour vous en tracer quelque chose, laquelle d'un plain vol a passé sans s'arrester par dessus ce petit discours mal tissu et limé, aussy que je n'ay point esté curieux en la recherche des beaux mots, me contentant de vous en escrire unement et sans fard la verité. Vous la recepvrez donc, s'il vous plaist, d'aussy bon oeil que si le stile en estoit plus relevé, attendant que je puisse trouver en autre endroit l'occasion de vous pouvoir tesmoigner par effect plustost que par paroles l'affection que j'ay de demeurer à jamais_,
_Monsieur_,
_Vostre très affectionné serviteur_,
F. L. M. P. P. D. S.
De Paris, ce 16 avril 1615.
* * * * *
_Histoires espouvantables de deux magiciens[12]._
[Note 12: M. Leber (V. _Catalogue de sa bibliothèque_, nº 4222, t. II, p. 266) pense qu'il s'agit ici 1º «du fameux Cosme Ruggieri, ou, comme on disoit alors, Cosme le Florentin», astrologue de Catherine de Médicis; 2º du maréchal d'Ancre, «pour lequel le bon peuple faisoit des voeux de potence et de bûcher», et qui pourtant, ajoute M. Leber, ne s'en portoit pas moins bien alors. Il a raison pour l'un, et tort, je crois, pour l'autre. Je préfère l'opinion émise dans la _Biographie universelle_ (supplément), au mot _Ruggieri_. Notre pièce y est citée, et, sans se préoccuper de pseudonymes, on y conserve au premier de nos deux magiciens son nom de César, qu'un sorcier de ce temps-là portait en effet. Quant au second, c'est Ruggieri. Tout s'accorde à le prouver, notamment la date de sa mort, qui eut lieu en effet dans la Semaine-Sainte de 1615. V. _le Mercure françois_, t. IV, p. 46.]
Il n'y a rien au monde qui soit si capable de trouver place dans un esprit malsain et qui a tant soit peu esté haleiné du vent d'ambition et des vanitez mondaines, que l'imaginaire contentement de la possession des richesses et de la vaine jouissance des grandeurs et dignitez terrestres. C'est ce qui fait que beaucoup d'hommes couverts toutefois d'un faux masque de chrestiens font banqueroute à leur conscience, et, abandonnant le culte qu'ils doivent au service divin du Tout-Puissant, sacrifient et dressent des autels tous les jours et des voeux aux faux dieux des anciens payens, Junon et Venus, c'est-à-dire aux honneurs, aux richesses et aux plaisirs, et enfin (pour s'estre desmunis de l'assistance du grand Dieu et du bon ange gardien que sa divine Majesté a gardée à chacune de leurs ames à l'instant de leur création) se laissent attirer dans les precipices de magie par une allechante friandise de pouvoir par dessus la nature mesme, de se faire aimer, de se venger, et nuire aux ennemis, car c'est ce qui les incite à ce damnable mestier. Joint que cest imposteur Sathan ne manque de leur promettre qu'ils feront miracles, et à la parfin, après qu'ils se sont empestrés avec ce maudit et cauteleux serpent, et à l'heure qu'ils le servent le mieux, c'est alors que ce pervers ouvrier d'iniquitez vient à les posseder ou estrangler. Voilà la recompence que Dieu donne à ces esprits maniaques qui ont renié sa puissance pour se faire cognoistre à eux par les effets du ministre de sa haute justice, à la puissance duquel (quand Dieu lui lasche la bride) il n'est rien de comparable sur la terre, comme dit Job. La preuve de cecy se peut clairement faire par deux petites histoires autant admirables et espouvantables en leur esvenement que pleines d'impieté et irreligion en leur subject. J'ai toutefois horreur de prendre, ô miserable, malheureuse et desreglée meschanceté! ô effrontée et intolerable volupté! ce tesmoignage entre les chrestiens, et de voir ceste peste de magie, non seullement condempnée par les loix divines et humaines, mais encore abhorrée et destestée par les payens même, comme faict voir le poète Virgile, par ces grands serments et adjurations que faisoit Didon, voulant persuader à sa soeur que, malgré elle, il falloit avoir recours aux charmes et arts magiques:
J'atteste les grands Dieux et toi, ma soeur, ma mie, Qu'il faut que malgré toi tu t'aides de magie,
trouver place encore dans les âmes qui ont cognoissance d'un seul Dieu tout-puissant! Mais puisque Paris est le spectacle de deux estranges tragedies qui se jouèrent entre le Diable et deux magiciens, les 11 mars, veille des Rameaux, et 14 dudict mois, jour de mardy sainct dernier, 1615, j'en feray, le petit discours qui s'en suit:
PREMIÈRE HISTOIRE.
L'un de ces deux miserables qui ont servy de proye aux démons se nommoit Cæsar[13], lequel a non seulement tonné dans les airs, mais estonné toute la France par les effects extraordinaires de sa magie, qui avoit tousjours en sa bouche ce que disoit un ancien magicien:
Je suis necromancien qui, par ma necromance, Faits fleschir quand je veux souz moy toute puissance; Je faits trembler la terre et mouvoir les cieux; Il pleut, il grèle, il vente, alors que je le veux.
[Note 13: C'est bien probablement le même César, magicien, qui, selon Tallemant des Réaux (_Historiettes_, édit. in-12, t. I. p. 173), s'étoit entremis avec ses sortiléges dans le mariage du connétable de Montmorency, qui eut lieu le 13 mars 1593. C'est Louise de Budos, la future connétable, qui avoit recouru à lui. «On a dit, écrit Tallemant, qu'elle s'étoit donnée au diable pour épouser M. le connétable, et que César, un Italien, qui passoit pour magicien à la cour, avoit été l'entremetteur de ce pacte.» Il ajoute un peu plus loin: «Le bonhomme de La Haye, un vieux gentilhomme huguenot, qui avoit bien vu des choses, m'a dit que César n'étoit qu'un fourbe. «Vous me voulez, lui disoit-il, faire voir le Diable dans une cave où cinq ou six coquins charbonnés me viendront peut-être bien étriller. Je le veux voir dans la plaine Saint-Denis.»--Le vrai nom de ce César étoit Jean du Chastel, voy. _le baron de Fæneste_, édit. Jannet, p. 112. Comme si ce n'étoit pas assez de ces deux noms, Jean de Lannel, qui parle longuement de lui dans son _Roman satirique_, p. 1105, l'appelle Perditor. V. l'abbé d'Artigny, _Nouv. Mém. de litt._, VI, p. 44-47.]
Et pouvoit aussi dire ce que Petronius Arbiter faisoit dire à sa sorcière Enothée:
Tout ce que tu peux voir dessouz le ciel doré, Au desir de ma voix est tousjours preparé; Par mes charmes j'attire en ce monde la Lune, Et tiens dessouz mes loys les Dieux et la fortune.
Ces merveilles ne sont pas difficiles à croyre, car il avoit un esprit familier qui s'appeloit Sophocles, lequel parloit à luy à toute heure et en toute compagnie; et faire eslever des nuées noires, arracher le feu, la gelée, l'orage, la foudre, troubler les elements, ce sont jeux de Sathan. Les petits enfants aux païs septentrionaux font à milliers de ces tours pour plaisir. Tout cela n'estoit que des moindres traitz de son mestier. C'est luy qui avoit predit la mort de monsieur le maréchal de Biron[14], et, depuis, la mort du roy[15] Henri le Grand, qui a apporté tant de malheurs et de desordre à notre desolée France. Il avoit un chien avec luy[16], qu'il envoyoit où il vouloit porter des lettres, et en tiroit responce s'il en estoit besoing. Je ne l'ay jamais veu; mais il y a sept ans que je commençay à le cognoistre par réputation: ce fut lors qu'il fut fait prisonnier sur ce qu'on l'accusoit d'avoir fait une image de cire[17] pour faire mourir en langueur un certain gentilhomme; de laquelle accusation, par le moyen de son demon, après avoir gardé longtemps sa prison, il fust renvoyé absouz. Mais quelles meschancetez et diableries n'a-t-il point faict depuis, qui ne peuvent venir à la cognoissance des hommes! Il fut soupçonné une autre fois d'avoir donné quelques philtres et potions amatoires, que les anciens jurisconsultes ont tant condamné par leurs loix, à un jeune homme, pour le faire jouyr d'une fille à laquelle il fit un enfant, dont il s'ensuivit un enfanticide, et pour ce demeura encore longtemps en prison. Enfin, tant de maux ne pouvant demeurer impunis, il y a près de deux mois qu'il fust remis en prison à la Bastille, à Paris, pour s'estre vanté d'avoir chevauché au sabbat une grande dame de la cour. Les philosophes, les theologiens et les historiens disent qu'il y a quatre sortes de demons, les infernaux, les aquatiques, les aïriens et les subterriens, et que les plus pervers, menteurs et trompeurs de tous, sont les subterriens et aïriens, du nombre desquels estoit celuy de ce malheureux (car les autres ne se familiarisent pas), comme il lui a bien montré. Ce demon donc, tant qu'il vit qu'on ne faisoit pas grande instance contre son maistre, le visitoit souvent en sa prison (comme le disoient les prisonniers de sa chambre), le caressoit, luy faisoit mille belles promesses et l'asseuroit tousjours de le mettre bientost en liberté, comme il avoit fait autrefois, jusques à ce qu'il vit qu'on eust tiré beaucoup de preuvres contre luy et qu'il estoit en danger de perdre la proye qu'avec tant de soin il avoit si longtemps conservée. Lors, jouant un tour, non de serviteur, comme il avoit tousjours esté, mais de maistre, s'en alla dans la prison samedy dernier, veille des Rameaux, à la nuict, non doucement, comme il avoit accoutumé, mais avec un grand tintamarre qui esveilla et espouvanta fort les autres prisonniers, qui entendirent une voix effroyable qui dict: _Eh bien! Cæsar, il est temps que tu viennes avec moy_, et ouyrent cest abominable magicien crier: _Mes amis!_ Ce qui les espouvanta tellement, qu'il n'y eust pas un d'eux qui ne demeura en pamoison plus de demie heure, de la craincte qu'ils avaient euë que ce diable deschesné ne leur en fist autant, car ils s'imaginèrent d'abord ceste mort desesperée. Le jour venu, il fit paroistre sa lumière dans la chambre par une fenestre qui avoit esté rompue à ce combat, qui fit voir ce miserable duelliste mort et decouvert sur son lict.
[Note 14: Je ne sais si ce César avoit prédit la mort du maréchal de Biron, mais on pensoit sous Louis XIII que Nostradamus l'avoit clairement pronostiquée. V. _Historiettes de Tallemant_, in-12, t. X, p. 58.]
[Note 15: Un autre magicien, Olerius, bénéficier de Barcelonne, dans son _Almanach_, publié à Valence en novembre 1609, avoit prédit la mort de Henri IV. Riquier, _Vie de Peiresc_, p. 128.]
[Note 16: Une fameuse sorcière de cette époque, Marie Boudin, qui exploitoit surtout les prophéties d'amour et de mariage, faisoit aussi agir un chien noir dans ses maléfices. V., d'ailleurs, sur le rôle des chiens dans la magie, Louandre, _la Sorcellerie_, p. 32.]