Part 18
Bergerac soutenoit, en plaisantant, que mage et roy etoient jadis _unum et idem_, qu'on appelloit un roy cir, en françois sire, et, comme ce mage, ce roy, ce cir, pour faire ses enchantemens, se campoit au milieu d'un cercle, c'est-à-dire d'un O, on le nommoit Cir An O.
Charbonnons maintenant le portrait de mon heros, j'entens le portrait de sa corporance; il n'est question que de celui-cy, et il fait beaucoup à la chose. Bergerac n'etoit ni de la nature des Lapons, ny de celle des geans. Sa tête paroissoit presque veuve de cheveux; on les eût comptez de dix pas. Ses yeux se perdoient sous ses sourcils; son nez, large par sa tige et recourbé, representoit celuy de ces babillards jaunes et verds qu'on apporte de l'Amerique. Ses jambes, broüillées avec sa chair, figuroient des fuseaux. Son esophage pagotoit un peu. Son estomach etoit une copie de la bedaine esopique. Il n'est pas vrai que notre auteur fût malpropre; mais il est vrai que ses souliers aimoient fort madame la boue: ils ne se quittoient presque point.
Après avoir portraituré Bergerac, venons à Brioché. Quand je serois peintre en fresque, en huile, en detrempe, on ne verrait point icy sa peinture. Eh! pourquoy? Parce qu'elle ne sert pas à mon sujet.
Encore une digression, Monsieur le lecteur, et puis plus. On connoîtra par là que Brioché fut original pour les marionnettes, puisque certains, en certains païs, les croyoient personnes vivantes. Il se mit un jour en tête de se promener au loin avec son petit Esope de bois remuant, tournant, virant, dansant, riant, parlant, petant. Cet heteroclite marmouset, disons mieux, ce drolifique bossu, s'appelloit Polichinelle; son camarade se nommoit Voisin[187], et manioit un violon comme Pierrot le Fort.
[Note 187: «N'étoit-ce pas plutôt le voisin, le compère de Polichinelle?» dit M. Ch. Magnin, qui cite ce passage. (_Id._, p. 140.)]
Après que Brioché se fut presenté en divers bourgs, bourgades, villes, villages, escorté de Polichinelle et de sa bande, il pietonna en Suisse dans un canton dont Rochefort n'a point de reminiscence, ni moy non plus. Qu'importe? c'etoit un quartier où l'on connoissoit les Marions, et point les marionnettes. Polichinelle ayant montré son minois aussi bien que sa sequelle, en presence d'un peuple brule-sorcier, on denonça Brioché aux magistrats. Des temoins attestoient avoir oüy jargonner, parlementer et deviser de petites figures qui ne pouvoient être que des diables: on decrette contre le maître de cette troupe de bois animée par des ressorts. Sans la rhetorique d'un homme d'esprit qui prêcha les accusateurs, on auroit condamné le sieur Brioché à la grillade dans la Grève de ce païs-là, s'il y en a une, s'entend. On se contenta de depoüiller les marionnettes qui montroient leur nudité[188].
[Note 188: Cette aventure de Brioché en Suisse est ainsi racontée dans les _Nouveaux mémoires d'histoire, de critique et de littérature_, par M. l'abbé d'Artigny, t. 5, p. 123-124. «L'ignorance a toujours été la mère de l'admiration et la source des préjugés les plus faux et les plus dangereux. Combien de fois n'a-t-elle pas attribué à la magie diabolique les effets de l'adresse et de l'industrie des philosophes, des mathématiciens, des artistes, les tours des charlatans, des joueurs de gobelets et de gibecière? On sait l'aventure de Brioché: Après avoir long-temps amusé Paris et la province avec ses marionnettes, il passe en Suisse, et ouvre son théâtre à Soleure. La figure de Polichinelle, son attitude, ses gestes, ses discours, surprennent, épouvantent les spectateurs. On tient conseil, et, après une longue et mûre délibération, on conclut tout d'une voix que Brioché est à la tête d'une troupe de diablotins. En conséquence, il est dénoncé au magistrat, qui le fait emprisonner. On travaille à son procès. M. Du Mont, capitaine aux gardes suisses, arrive à Soleure pour y faire recrue. La curiosité le prend, comme beaucoup d'autres, de voir le prétendu magicien. Il reconnoît Brioché, qui étoit dans des transes mortelles; il le console, et lui promet de travailler à son élargissement. M. Du Mont va trouver le magistrat; il lui explique le mécanisme des marionnettes, et l'engage à mettre Brioché hors de prison. Si le joueur de flûte de M. Vaucanson avoit alors paru à Soleure, auroit-on douté qu'il n'y eût quelque diable caché dans cet automate?»]
Brioché servit de plastron à d'etranges bourasques pendant le cours de sa vie turlupine; mais la mort de son singe le saisit et l'affligea si cruellement que peu s'en fallut qu'il n'allât luy tenir compagnie au delà du bateau caronique.
Voilà ma digression finie. Entrons maintenant dans l'arène et voyons le combat en question. Notre auteur, galopant de son pied sur le Pont-Neuf, s'arrêta court devant le logis de Brioché. Une troupe de gens du regiment de l'arc-en-ciel[189], attendant que les petites machines briochiques fûssent prêtes à donner le divertissement à l'honorable compagnie, agaçoient le singe deffunt. Ce singe étoit gros ainsi qu'un paté d'Amiens, grand comme un petit homme, bouffon en diable; Brioché l'avoit coëffé d'un vieux vigogne, dont un plumet cachoit les trous, les fissures, la gomme et la colle; il lui avoit ceint le col d'une fraise à la Scaramouche; il lui faisoit porter un pourpoint à six basques mouvantes garni de passemens et d'eguillettes, vêtement qui sentoit le laquéisme[190]; il lui avoit concedé un baudrier où pendoit une lame sans pointe. _Nota_ que le maître avoit accoûtumé son disciple à se mettre en garde et à pousser quelques bottes. Cette remarque est nécessaire[191].
[Note 189: C'est-à-dire la foule des laquais à livrées de toutes couleurs qui formoient le public le plus assidu des chanteurs du Pont-Neuf (V. Tallemant, in-12, t. 10, p. 188) et des joueurs de marionnettes (V. Furetière, _Roman bourgeois_, p. 117 de notre édition, Paris, Jannet, 1854, in-12). Cette diversité, ce bariolage des livrées, étoient si remarquables, que le P. Labbe voulut y trouver l'origine du mot _valet_. Il venoit, selon lui, de _varius_, _variolus_, «comme qui diroit _variolet!_» Mais notre étymologiste n'a pas fait attention que le mot _valet_ est bien plus ancien que la mode des livrées de diverses couleurs. Jusqu'au milieu du XVIIe siècle, les laquais portoient cet habit de nuance uniforme et peu voyante qui les avoit fait appeler _grisons_. C'est seulement en 1654, après une des échauffourées dont ils étoient souvent cause, et dans laquelle une bande d'entre eux tua M. de Tilladet, capitaine aux gardes, qu'il parut une déclaration royale ordonnant «qu'ils seroient dorénavant habillez de couleur diverse, et non de gris, afin qu'il fût possible de les reconnoître.» (_Lettre_ de Gui Patin, du 26 janvier 1654.)]
[Note 190: Néologisme qui ne fit pas fortune, et qu'on ne retrouve qu'à la page 342 du _Qu'en dirait-on?_ pamphlet de la Beaumelle.]
[Note 191: Le singe de Brioché, qui n'a jamais été si complètement _pourtraict au vif_, s'appeloit Fagotin. Molière le montre accompagnant les marionnettes dans leurs représentations nomades (_Tartuffe_, act. II, sc. 4). La Fontaine rappelle ses bons tours dans sa fable _la Cour du Lion_ (liv. VII, fable 7), et Furetière lui a fait jouer un rôle important dans sa jolie nouvelle allégorique _l'Amour esgaré_. (V. _Roman bourgeois_, notre édition, p. 176, etc.)]
A l'aspect de la figure de Bergerac, la troupe à couleurs eclata de rire sardoniquement; un de la bande fit faire le moulinet au feutre de l'auteur; un autre gaillard, en luy appuyant une chiquenaude au beau milieu de la face, s'ecria: Est-ce là votre nez de tous les jours? Quel diable de nez! Prenez la peine de reculer, il m'empêche de voir. Notre nasaudé, plus brave que Dom Quixote de la Manche, mit flamberge au vent contre vingt ou trente agresseurs à brettes: les laquais alors portoient des epées[192]. Il les poussa si vivement qu'il les chassa tous devant luy comme le mâtin d'un berger fait un troupeau. Belle comparaison! laissez-la passer.
[Note 192: Ce détail prouve que la scène eut lieu plus d'un an avant la mort de Cyrano, puisque la défense faite aux laquais de porter l'épée se trouve aussi dans la déclaration royale de 1654, rendue à propos du meurtre de M. Tilladet, et que nous avons citée tout à l'heure. Ce règlement contre les laquais décidoit, dit Gui-Patin (_loc. cit._), «que, pour empêcher de tels abus, ils ne porteroient plus d'épée, ni aucune arme à feu, sur peine de la vie.... Cette déclaration, ajoute-t-il, a été envoyée au parlement pour être vérifiée et publiée. Cela a été fait. Elle est affichée par tous les carrefours et publiée par la ville; mais je ne sais combien de temps elle sera observée.» Elle le fut fidèlement, et la tranquillité publique s'en trouva bien. Les laquais firent toujours du désordre, mais n'allèrent plus jusqu'à l'assassinat. On lit dans les _Annales de la cour et de Paris, pour les années_ 1697 _et_ 1698, in-8, t. 2, p. 106, à propos d'une esclandre de laquais dans les Tuileries: «Ces malheureux donnent de temps en temps quelque scène au public; et c'étoit encore bien pis quand ils portoient des épées: il n'y en avoit point qui ne fît tous les jours quelque insolence; et l'on eut grande raison quand on leur en interdit le port.»]
Le singe, farci d'une ardeur guenonique, lorgnant nôtre guerrier le fer en main, se presenta pour luy alonger une botte de quarte. Bergerac, dans l'agitation où il se trouvoit, crût que le singe etoit un laquais et l'embrocha tout vif. O! quelle desolation pour Brioché!
Animal sans pareil, s'écria-t-il, larmoyant comme un veau, t'avois-je doüé de tant de gentillesses pour te faire transpercer la bedaine? Digne amusement de la canaille, introducteur du divertissement marionnettique, cher Fagotin de mes lucratives folies, utile et facetieux gagne-pain, bête moins bête que tel homme, singe des plus singes, où me reduis-tu!
Après ces pitoyables et lamentables paroles, il se cola quelque temps sur le mort; ensuite son camarade Violon, l'angoisse au coeur, s'empara du corps du deffunt; ayant detaillé maintes remontrances à son maître, il luy persuada, _primò_, de rendre six blancs à ceux qui etoient entrez pour visiter les marionnettes; _secondò_, et _ultimò_, de noyer sa douleur dans le vin. Brioché suivit ce conseil salutaire; ils prennent tous deux le chemin du cabaret gargotique, on y sable des rasades, la couleur enlumine la face, les esprits volatils de la liqueur petillante s'insinuënt dans la glande pineale: alors que de pleurs vineux sur la privation d'un trepassé! que de clameurs bachiques contre l'assassin! Minuit se fit entendre, l'hôte reçut de la pecune, on deguerpit. Brioché ne put reconnoître sa maison, tant il étoit troublé; il eut même un si grand mal de coeur, qu'il vomit de foiblesse dans un egout où il se trouva enfangé. Son camarade étoit si peu hardy, qu'au lieu d'avancer pour debourber son maître du cloaque, il reculoit en arrière et battoit la terre de son corps. Ils restèrent trois heures à serpenter les rües, enveloppez dans les voiles tenebreux de l'ennemie du jour. La corne argentée de Diane vint à briller sur l'horison: à la lueur de ce flambeau nocturne, ils regagnèrent leur gîte bien harassez; là, ils firent mille caresses à leur duvet; Morphée leur ferma les paupières: laissons nos gens entre ses bras; à tantôt choses nouvelles.
Cinq ou six heures après, Brioché ouvre ses visières mal nettes, il rumine à sa perte. Quittons le grabat, dit-il, et intentons un procès criminel. Ce qui fut dit, fut exécuté: il se lève et met la main à l'oeuvre; il ne pretendoit pas moins que cinquante pistoles de dommages et interêts.
Bergerac se deffendit en Bergerac, c'est-à-dire avec des ecrits facetieux et des paroles grotesques: il dit au juge qu'il payerait Brioché en poëte, ou en monnoye de singe; que les espèces étoient un meuble que Phébus ne connoissoit point; il jura qu'il apotheoseroit la bête morte par un epitaphe appollinique. Sur les raisons alleguées, Brioché fut debouté de ses pretentions; on luy deffendit même de laisser vaguer à l'avenir le singe qui succederoit au deffunt, crainte d'accident.
DIXI.
_Permis d'imprimer.--Fait ce 9 juillet 1704._
M. R. DE VOYER DARGENSON.
* * * * *
_La prinse et deffaicte du capitaine Guillery, qui a été pris avec 62 volleurs de ses compagnons, qui ont estez roués en la ville de La Rochelle le vingt-cinquiesme de novembre 1608; avec la complainte qu'il a faict avant que mourir._
_Paris, jouxte la coppie imprimée à La Rochelle par les heritiers de Jerosme Hautain, 1609._
In-8º[193].
[Note 193: Cette pièce est l'une des plus curieuses, et pourtant des moins connues qui aient été faites sur le bandit saintongeois. Elle complète pour plusieurs détails, et rectifie, pour plusieurs autres, le petit livret qui, pendant plus de deux siècles, en popularisa l'histoire, et le même dont un érudit de Niort, M. Fillon, a donné en 1848 une édition annotée, sous ce titre, qui ne change presque rien à l'ancien: _Histoire véridique des grandes et exécrables voleries et subtilitez de Guillery, depuis sa naissance jusqu'à la juste punition de ses crimes, remise de nouveau en lumière_. Fontenay, imprimerie de Robuchon, 1848, in-8. A 50 exemplaires. Ce n'est, comme je l'ai dit, et comme M. Fillon le déclare lui-même, qu'une réimpression de la pièce dont je parlois, et qui, à cette même époque de 1848, avoit encore à Épinal ses éditions populaires sous le titre de: _Histoire de Guillery_, Pellerin, in-18, 22 pages (V. Nisard, _Histoire des livres populaires ou de la Littérature du colportage_, in-8, t. 1, p. 534). M. Fillon n'a ajouté qu'un épisode, c'est «l'anecdote drôlatique du trésorier de Saint-Michel-en-l'Herme, que la tradition, dit-il, a pris soin de conserver.» Il s'est aussi servi, dit-il encore, de la relation donnée par Fr. Rosset dans ses _Histoires tragiques_; mais c'étoit sans doute pour n'en rien tirer de nouveau, car nous avons lu ce récit, qui est la XIXe histoire du livre de Rosset dans l'édition de Lyon, 1701, in-8º, p. 349, etc., et nous n'y avons trouvé que la reproduction, mot pour mot, du livret populaire. Collin de Plancy, dans ses _Anecdotes du XIXe siècle_, Paris, 1821, in-8º, t. II, p. 267, avoit déjà donné un long extrait de ce chapitre des _Histoires tragiques_, et l'auteur d'un article du _Mercure de France_ traitant du même sujet, reproduit par Merle dans l'_Esprit du Mercure_, etc., Paris, 1808, in-8, t. I, p. 27-29, l'avoit aussi suivi de tout point. Quant à la pièce que nous donnons, et qui, je le répète, est si bonne à lire après, l'autre, personne n'en a dit un mot. L'auteur de l'article Guilleri, dans la _Biographie universelle_, et après lui M. Fillon, la citent seulement, avec ce titre inexact: _Prise et lamentation du capitaine Guilleri_, in-8.]
La malice piaffe pour un temps, et depuis que l'homme a faict alliance avec l'ennemy de son salut, bronchant parmy les tenèbres de son erreur, il ne cesse de courir à perte d'aleine jusques à ce qu'il se trouve sur le bord du precipice, où, à la fin, l'autheur de ses debauches le fait trebucher et en fait un joüet d'un funeste supplice et le spectacle d'une piteuse tragédie. Il a ouvert la fosse (dit le prophète) et l'a creusée, et est tombé en l'abisme qu'il a fait. Dieu les laisse courir pour un peu, jusqu'à temps que le comble de leur malice soit accompli; mais en fin, ne pouvant supporter la calamité que ses boutefeux attisent parmy son peuple, vaincu par les cris de ceux que la force a piteusement conversé en terre, il esveille les flammes de sa colère et ouvre la main aux foudres de sa justice, pour leur faire engloutir ces serviteurs du grand dragon sous les flots d'une sevère punition, où il leur faict gouster le fiel de leur malice.
Un Guillery, ou plustost un vray monstre à la nature, que l'enfer a vomy du plus profond de ses abysmes, pour luy faire enfanter une infinité de volleries et brigandages, s'en est toujours allé suyvant sa brizée, jusques à ce qu'il s'est filé le cordeau qui luy pend sur la teste, et a dejà attaché son frère sur le posteau d'un sevère supplice, là où, pour toute la recompense de toutes meschancetez qu'il a cruellement exercez envers plusieurs marchands, il a laissé la vie sur une roüe parmy les tourmens et les bourreaux. Mais il faut entendre les moyens par où il a esté acheminé à ce pas, et marquer icy en passant quelques traits de sa malice, bien qu'elle se soit assez fait cognoistre par toute la France au bruit qui a remply les oreilles d'un chacun.
Ce Guillery estoit d'une grand maison de Bretaigne, dont je tairay le nom de peur d'offencer quelqu'un[194], et a monstré assez clairement parmy le feu de nos guerres civiles qu'il estoit homme resolu et de courage, de façon que, s'amusant plustost à remuer le fer parmy le gros des ennemis, où sa valeur le conduisoit, que au pillage, comme font coustumierement les ames casanières, ses esperances l'ont trompé à fin, qui luy promettoient un orage perpetuel en nos fureurs civiles, et pensoit tien que, pourveu que la guerre peut tousjours escumer ses bouillons, rien ne luy manqueroit, veu mesmes qu'il estoit fort affectionné de feu monsieur le duc de Mercure[195] à cause de sa vaillance; mais quoy! il y a des revolutions ordinaires au cours des affaires humaines que la providence de l'homme ne peut penetrer, et, lorsqu'il pense tenir le feste de ce qu'il pretendoit, il ne faut qu'un tourbillon de la fortune pour la raser au bas de sa roüe, où elle lui fait sentir les effects d'inconstance.
[Note 194: Le nom véritable du chef de bande ne se trouve pas davantage dans le livret réimprimé par M. Fillon; seulement une note curieuse de cet érudit nous donne la raison du sobriquet qu'il prit. Dans les légendes poitevines, saintongeoises et vendéennes, il existoit, bien avant le temps de Guillery, un type de chasseur ou de brigand nocturne connu sous le nom, presque semblable, de Guallery. On appeloit _Chasse Guallery_ ses courses dans les bois, après lesquelles on trouvoit toujours quelque cadavre au fond des taillis. Plusieurs ballades furent faites sur Guallery et sa chasse. M. Fillon (p. 27-30) en cite une qu'il entendit chanter à Saint-Cyr en Talmondois, et dans laquelle Guallery, déjà moins redouté, est mis en scène, non pas tant comme un chasseur d'hommes que comme un dépisteur habile de lièvres et de perdrix. Son nom, toutefois, au commencement du dix-septième siècle, devoit avoir encore gardé tout son sinistre caractère, et il n'est pas étonnant que le noble Breton, se faisant bandit, voulût en prendre un qui le rappelât, et se donnât celui de _Guilleri_. Il en résulta entre les deux personnages une confusion inévitable, et dans laquelle on est surtout tombé au sujet de la chanson si populaire encore, surtout en Saintonge, avec ce refrain: _Toto carabo, compère Guilleri_. On pense qu'il s'agit de Guilleri le brigand; mais M. Fillon prouve fort bien qu'il doit être question de Guallery le chasseur fantastique, puisque trente ans avant l'arrivée du bandit dans le Bas-Poitou, on avoit imprimé une plaquette anonyme intitulée: _Le vray pourtraict du Huguenot_, MDLXXIX, petit in-8, 12 pages, où se trouve, page 7, cette allusion à l'un des épisodes de la chanson: «Comme Guallery, ils se casseront la jambe, si mieux n'aiment le col.»]
[Note 195: Le duc de Mercoeur, qui commandoit en Bretagne, et le dernier qui tint pour la Ligue. «En ce temps-là, lit-on dans le livret publié par M. Fillon (p. 7), le duc de Mercoeur tenoit encore la Bretagne, et avoit amassé autour de lui force gens de toute sorte. Guillery s'alla enrôler sous ses étendards, où il ne fut pas long-temps sans conquérir réputation.»]
Ainsi Guillery, se voyant demeuré à sec par le calme de la paix, qui fit incontinent rassoir les vagues de la tourmente, et ses esperances esvanoüies avec les brouillards de la guerre, se laisse gaigner au desespoir, qui luy fait prendre les bois, et, laissant abastardir la vigueur de son courage et rouiller ses conceptions guerrières à faute de moyens et d'exercice où il se peut tenir en haleine, il advance sa main meurtrière sur le passant et ses desirs au pillage; de ses moyens et d'un genereux Theseus, il se transforme en un Scyni[196] monstrueux et ravisseur. Voilà comme les esprits les plus eslevez se laissent quelquefois aller en cendre, et mesme les âmes les plus asseurées sur le pied de la vertu se laissent une fois brider au vice, ou sont celles qui despeignent plus au vif l'enormité de leur malice.
[Note 196: Scinis, le brigand tué par Thésée.]
Luy donc estant robuste et fort redouté, ne manque point d'estre suivy de beaucoup de gens de sa sorte, qui attachent leur vie et leur fortune au mesme hazard de la sienne, et entre autres de deux de ses frères, qu'il attire à sa cordelle, et, ramassant aussi l'escume de toute la haulte et basse Bretaigne, Poictou et autres circonvoisins pays, il se trouve accompagné de plus de quatre cens hommes[197], tous de fait, et qui ne respiroient autre chose que le carnage.
[Note 197: Dans l'_Histoire de la vie et grandes voleries_, etc., il n'est parlé d'abord que «d'une quarantaine des plus résolus mauvais garçons», dont Guilleri se fait le chef.]
Estant donc ainsi rangé en un bois[198], où il dresse une puissante forteresse, un jour il attend jusques environ sur le midy, couché sur le ventre le long du grand chemin de Nantes[199], tant que à la fin il passe un bon-homme, à qui il demande où il alloit, et ayant desjà bien entendu qu'il alloit à Nantes, il feint aussy y vouloir aller. Se mettant en chemin ensemble, demandoit au bon-homme qu'il alloit faire à Nantes; luy respondit qu'il alloit solliciter un procez. Tu as donc bien de l'argent? luy dit-il. L'autre s'excuse et dit qu'il n'en avoit point, sinon sept ou huict souls pour son disner. Non ay-je point moy, respondit-il; mais j'espère que Dieu nous en envoyera. Puis, estant passé un peu plus oultre, et luy ayant encore demandé s'il n'avoit point d'argent, et l'autre ayant dit que non: Or bien, dit-il, prions, Dieu nous en envoyra. Et de ceste façon, tirant un petit manuel de sa pochette, il se met à genoux et y fait mettre ce bon-homme avec luy, puis il luy dist: Regarde s'il t'en est point venu. Il met la main en sa pochette et dit que non. Tu ne pries donc point de bon coeur? dit-il. L'autre s'excuse et dit que si faisoit; et disant cela il tire cinq sols de sa pochette et le fait encores prier, et la seconde fois en tire dix, puis quinze, et tousjours le bon-homme ne trouvoit rien. Tu ne prie donc pas de bon coeur? dit-il, car il t'en viendroit aussi bien qu'à moy. Il dit que si, tant qu'il pouvoit. Or, dit-il, alors tu en as donc bien: car moy, qui ne prie guières de bon coeur, s'il m'en est venu, à plus forte raison à toy aussi, et, partant, je le veux voir. Et disant cela il se met à le fouiller, luy trouve quatre cens escuz, en prend la moitié et le renvoyé avec le reste, luy disant: Comment! tu me veux tromper, et ne me rien donner de ce que Dieu t'envoye en ma compagnie, comme si je n'en devois avoir ma part!
[Note 198: Il avoit trois ou quatre retraites en Bas-Poitou, Bretagne et Saintonge, les plus sûres dans les forêts de Machecoul, des Essarts, de la Chastenerie. _Id._, p. 8.]
[Note 199: Dans le livret populaire, cette aventure forme le chapitre 3e, qui a pour titre: «_Comme il vola un paysan en lui faisant prier Dieu._» Le récit est le même à peu près; seulement la scène ne se passe pas sur la grande route de Nantes, mais sur «le grand chemin qui va de Nantes à La Rochelle». Le bonhomme se rendoit à cette dernière ville.]